‹ Lettres inédites de Voltaire (volume 2)Chapitre 6 sur 74 · LE CARDINAL DE FLEURY · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DE FLEURY

A ïssy, i4 novembre 17 40.

Je reçois dans le moment, monsieur, une seconde lettre de vous, sans date, et je n'en perds pas un aussi pour y répondre , dans la crainte que M. le marquis de Beauvau ne soit parti de Berlin. Je ne puis qu'approuver le voyage que vous y allez faire, et vous êtes attaché par des titres trop justes et trop pressants au roi de Prusse , pour ne pas lui donner cette marque de votre respect et de votre reconnaissance. Le seul motif de la reine de Saba vous eût suffi pour ne pa^ vous y refuser.

Je ne savais pas que le précieux présent que m'a fait madame la marquise du Châtelet , de V Anti- Machiavel, vînt de vous : il ne m'en est que plus cher, et je vous en remercie de tout mon cœur. Comme j'ai peu de moments à donner à mon plai-

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sir, je n'ai pu en lire jusqu'ici qu'une quarantaine de pages, et je tâcherai de l'achever dans ce que j'appelle, fort improprement, ma retraite : car elle est par malheur trop troublée pour mon repos.

Quel que soit l'auteur de cet ouvrage, s'il n'est pas prince, il mérite de l'être, et le peu que j'en ai lu est si sage, si raisonnable, et renferme des principes si admirables que celui qui l'a fait serait digne de commander aux autres hommes , pourvu qu'il eût le courage de les mettre en pratique. S'il est né prince, il contracte un engagement bien solennel avec le public, et l'empereur Antonin ne se serait pas acquis la gloire immortelle qu'il conservera dans tous les siècles, s'il n'avait soutenu, par la justice de son gouvernement , la belle morale dont il avait donné des leçons si instructives à tous les souverains.

Vous me dites des choses si flatteuses pour moi que je n'ai garde de les prendre à la lettre ; mais elles ne laissent pas de me faire un sensible plaisir, parce qu'elles sont du moins une preuve de votre amitié. Je serais infiniment touché que Sa Majesté prussienne pût trouver dans ma conduite quelque conformité avec ses principes; mais du moins puisje vous assurer que je sens et regarde les siens comme le modèle du plus parfait et du plus glorieux gouvernement.

[La corruption est si générale et la bonne foi est si indécemment bannie de tous les cœurs dans ce malheureux siècle; que, si on ne se tenait pas bien

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ferme dans les motifs supérieurs qui nous obligent à ne point nous en départir, on serait quelquefois tenté dy manquer dans de certaines occasions; mais le roi mon maître fait voir du moins qu'il ne se croit point en drort d'user de cette espèce de représailles, et, dans le premier moment de la nouvelle de la mort de l'empereur, il assura M. le prince de Lichtenstein qu'il garderait fidèlement tous ses engagements. J

Je tombe, sans y penser, dans des réflexions politiques, et je finis en vous assurant que je tâcherai de ne point me rendre indigne de la bonne opinion que sa majesté prussienne daigne avoir de moi. Il a la qualité de prince de trop; car, s'il n'était qu'un simple particulier, on se ferait un bonheur de vivre avec lui en société. Je vous porte envie, monsieur, d'en jouir; et vous en félicite d'autant plus que vous ne le devez qu'à vos talents et à vos sentiments.

Nota. On trouve, dans le Commentaire historique, tome I, page 376, un fragment de cette lettre. Voltaire était venu faire sa cour à Berlin , avant que le roi se préparât à entrer en Silésie.

« Alors , est-il dit , le cardinal de Fleury lui prodigua «les cajoleries les plus flatteuses, dont il ne paraît pas « que notre voyageur fut la dupe. Voici sur cette ma- <t tière une anecdote bien singulière, et qui pourrait jeter « un grand jour sur l'histoire de ce siècle. Le cardinal «écrivit à M. de Voltaire, le i4 novembre 1740? une « grande lettre dont j'ai copie. On*y trouve ces propres

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« mots : ( Puis vient ravant-dernier alinéa de la lettre ci « dessus enfermé entre deux crochets. )

« Ce n'est point à moi d'examiner comment, après une « t(;lle lettre, on put, en 1741 j entreprendre de dé- «1 pouiller la fille et l'héritière de Charles Yl : ou le car- « dinal de Fleury changea d'avis, ou cette guerre se fit ^ malgré lui. Mon Connnentaire ne regarde point la po- « litique, j'y suis absolument étranger; mais, en qualité « de littérateur, je ne puis dissimuler ma surprise de voir « un homme de cour et un académicien dire : qu^oji se « tient ferme dans des motifs <jui obligent à ne point se « départir de ces motifs ; quon serait tenté de manquer à « ces motif s y et quon est en droit d\woir des représailles» «< Voilà bien des fautes contre la langue en peu de mots.»» Malgré les mauvaises locutions que relève le Commentaire historique y cette lettre avait été péniblement élai)orée , et l'on paraissait compter beaucoup sur l'effet qu'elle devait produire. On ne se trompa point; A oltaire la communiqua à Frédéric. C'est à ce propos qu'il écrit au cardinal: (Voyez la Correspondance générale, au ^6 novembre 1740 7 tome lviii, page 90.) «J'ai reçu, monseigneur, votre lettre du i4, que M. le marquis dtr Reauvau m'a remise. J'ai obéi aux ordres que Votre '» Eminence ne ma point donnés; j ai montré votre lettre -« au roi de Prusse. » Cette lettre fut donc le pivot de toutes les négociations que l'on tenta dans le temps, et qui eurent, pour résuluit, le rapprochement des cabinets de France et de Berlin. Voltaire fait allusion à cette lettre dans plusieurs de ses ouvrages, particulièrement dans le Siècle de Louis XV, et dans ses Mémoires,

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