A H. LB MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU
AFerney, 14 janvier , à quatre lieurefl aprèt-midi.
Je reçois la lettre de mon héros. La poste va partir. J'ai à peine le temps de vous dire, monseigneur, que la plus grande grâce que vous me puissiez
< Capitaine de vaisseaa dans la Compagnie des Indes, qui disparut et lui emporta beaucoup d*trgent«
faire ^ est de ne me point donner pour confrère un homme dont j'ai à me plaindre si cruellement Me me suis tu, quand il n*a fait qu'abuser de ma confiance et me tromper de la manière la plus indigne dans des affaires d'intérêt, qui sont publiques dans toute la province où son caractère est très-connu. Mais, dans la crainte que je ne lui fisse un procès, il m'a menacé de me dénoncer comme auteur d'un livre que je n'ai point fait. Jugez quelle douleur ce serait pour moi de me voir à son côté, et s'il est digne d'être au vôtre ! Je me flatte que vous ne voudrez pas, après cinquante ans d'attachement, me donner une pareille mortification. Je vous conjure de me l'épargner. Il faut finir. Je me recommande à vos bontés avec la tendresse la plus respectueuse.
▲ Ferney, 18 jttiTicr.
Il y a, monsieur, deux personnes dans le monde que je n'ai jamais eu le bonheur de voir, et à qui j'ai les plus grandes obligations : l'une est M. de la Borde, et l'autre M. le duc de Choiseul. Je désespère même de les voir jamais. Je suis accablé de maladies et d'années; mais je vous réponds que quand je mourrai, si je suis damné, ce ne sera pas pour le péché d'ingratitude. On a grand tort de ne compter que sept péchés mortels; il y en a huit, et l'ingratitude est le premier.
Je prendrai ma petite rente chez M. Bontemps, si vous le trouvez bon.
* M. de Brosses, président au parlement de Dijon.
Le nouvel événement* fait un tort irréparable à ma colonie; mais ce n'est pas là ce que je regrette.
Je vous souhaite y monsieur, et à toute votre famille, toutes ies prospérités qu'assurément vous méritez. M. et madame Dupuits se joignent à moi, du fond des neiges qui nous engloutissent : c'est encore à M. le duc de Choiseul et à vous qu'ils doivent tout ce qu'ils sont.
J'ai l'honneur d'être, avec une reconnaissance aussi tendre que respectueuse, monsieur, votre très-humhle et très-obéissant serviteur, Yoltaibe,
6d9. — A MADAME DE SAINT-JULIEN.
AFerney, 10 jtn^er.
Madame, le vieil ermite qui a eu l'honneur de vous faire sa cour à Ferne}', prend cette occasion pour vous faire ressouvenir de lui : il est devenu presque entièrement aveugle; il n'en est pas extrêmement affligé. A quoi lui serviraient ses yeux, puisqu'il ne peut avoir le bonheur de vous voir?
Celui qui vous rendra cette lettre est un homme de mérite, qui comptait bâtir laviUedeVersoix, laquelle, probablement, ne se bâtira de longtemps. C'est lui qui a fait, sur le lac de Genève, un port digne de l'Océan, pour recevoir tout au plus quelques bateaux de charbon. Si voiis pouvez lui rendre quelque bon office, je vous en serai aussi obligé que si vous me l'aviez rendu à moi-même.
Ma tristesse, madame, est la très-humble servante
* La chata do ministère do doc de Choiseol,
de votre gaieté, et ma vieillesse salue votre jeunesse toujours brillaote. Daignez conserver vos anciennea bontés pour le très-vieil ermite de Feraey.