A H. LE CHANCELIER DE MAUPEOU
Monseigneur, oserai-je assez présumer de vos bontés pour croire que vous aurez celle de lire ma lettre jusqu'au bout?
Je veux d'abord vous parler de deux prophéties très-avérées. L'une est de M. le marquis d'Ârgenson, qui fut depuis ministre des affaires étrangères ; elle vous regarde. Voici ses propres mots tirés de son livre,
' Ministre de la guerre, parent de M. d'Argental.
intitulé Considérations sur le gouvernement j écrit en 1720, lorsqu'il était intendant à Yalenciennes :
ce II est étonnant qu*on ait accordé une approbation (c générale au livre intitulé Testament politique du « cardinal de Richelieu , ouvrage de quelque pédant (f ecclésiastique et indigne du grand génie auquel on « l'attribue y ne fût-ce que pour le chapitre où Von « canonise la vénalité des charges, misérable inven- « tien qui a produit tout le mal qui est à redresser tt aujourd'hui et par où les moyens en sont devenus si « pénibles! Car il faudrait beaucoup d'argent pour a rembourser seulement les principaux officiers qui « nuisent le plus. »
Il est démontré par là que les esprits les mieux faits trouvaient la grande révolution que vous avez faite, aussi nécessaire que difficile.
J'ajoute une autre prédiction , c'est que les siècles à venir vous béniront.
La seconde prophétie est du roi déTologne, grandpère de monseigneur le Dauphin, dans son livre De la voix du Citoyen : a Ou nous serons la proie de quelque « fameux conquérant, ou les puissances voisines s*actt corderont à partager nos États. »
Cette seconde prophétie est plus triste que la première; mais enfin toutes deux ont été accomplies.
Quant à l'heureux changement dont on vous est redevable, que j'ai désiré toute ma vie et contre lequel je vois avec douleur l'esprit de parti s'irriter encore, je prends pour juge la postérité.
Souffrez, monseigneur, que je vous dise un mot du temps présent, et ne me décelez pas.
L'abbé Miguot, qui voua est Irèa^ttaché et qui, je crois, vau& a bien servie a été assez heureux pour passer chez moi les vacances. C'est un fier gueux. Vous coDuaissez sa manière de pei^ser ; mais vous ne 9avez pas ce que j'ai découvert malgré lui , c'est qu*il avai^ un intime ami, beaucaup plus gueux que lui, nommé M« de La Palme, hommes d'une anoîenne maison y qui mourut entre ses bras il y a quelques années, et qui laissa pour tout bien un enfant à la mendicité. L'abbé Mignot s'en est chargé, et a partagé son bien avec lui par un contrat; il n'en a rien dit à personne, pas même à moi. Cette belle action fait qu'il va tous les jours, à pied, de sa maison à la Graod'- Chambre, et en fiacre, quand il va cbea vous; de sorte que la sœur très^brillante d'un ancien conseiller, femme d'un fermier général prodigieusement ricbe^ disait en le voyant à votre porte : a Voilà de plaic sauts conseillers au. parlement I ils vont en fiacre. »
J'imagine qu'il serait bien juste que celui qui a la feuille des bénéfices sût que mon neveu le sousdiacre fait d'assez bonnes actions , qu'il marche & pied, ev que» quand il est en fiacre, mesdames les fermières générales se moquent de lui.
Il eet incapable de vous parler de ses petits services,, de sa conduite ^ de son sous-diaconat et de sa crotte; mais moi, qui s^is très-indiscret, j'ai la hardiesse de vous en parler; j'oae d'a^leurs me flatter que vous protégez Vonele et le v^veu ^ .
^ L*abbë Mignot fut DomnMé bientôt après à fabbaye de SeelHèrea, nia da,Tr»9«B,4\n rereiiude 4>eQ0 Mvifa. e>wt Uqii*U tt porter, en 1778, le corps de son m>|ii,
' Qg VOLTA1R£(1771). SSl
J*ai rhoimeur d*être avec uq profond respect et, j*ose dire, a?ec un très-véritable attachement, etc.