‹ Lettres inédites de VoltaireChapitre 202 sur 405 · A M. LE COMTE DE ROCHEFORT · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE ROCHEFORT

Ferney, 8 juillet.

Je suis persuadé, monsieur, que M. de Morangiès n'a point reçu trois cent mille livres, et qu*il soufTre à la fois la vexation la plus inouïe et la calomnie la plus cruelle; mais je vois en même temps qu il s'est attiré ce malheur, dont il sera bien difficile de le délivrer. Les

^ Les ducs de CboUeul et de PrasliOi exilés dans leurs terres.

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liaisons avec une malheureuse courtière, les reproches qull en a essuyés, son fatal empressement de recevoir douze cents livres d*un bretailleur à un troisième étage, son imprudence impardonnable de signer pour trois cent vingt-sept mille livres de billets, les fausses démarches qu*il a faites depuis, tout le plonge dans Tablme. Cet abîme a été creusé par cette détestable vanité, si commune à Paris , de préférer, comme dit le baron deFeneste, le paraître à Féire. S'il s*était retiré dans ses terres pour quelques années, s*il s*était entendu avec ses créanciers pour exploiter sa forêt, il jouirait actuellement avec honneur de tout son bien. Je gémis en voyant M. le comte de Morangiès aux prises avec un clerc de procureur et un cocher pour cent mille écus. Il a trouvé le secret de rendre son affaire si obscure, que je connais de très*bons juges qui n*y comprennent rien. Je crains même que le temps n'affaiblisse ou n'anéantisse ses preuves. Ses adverses parties ont un intérêt trop pressant à détruire toutes les allégations qui pourraient leur nuire. Les billets, signés par lui, parlent trop hautement : sa déclaration chez le commissaire Chénon semble fournir quelques armes contre lui; les lettres de la courtière sont trop désagréables; en un mot, rienn*est plus tristeque cette affaire. Je suis convaincu de son innocence; mais je vois en même temps qu*il a fait tout ce qui dépendait de lui pour se faire croire coupable. Les démentis que se donnent continuellement les avocats sur des faits qui devraieat être éolaircis, me font une peine extrême.

Il me semble que tout dépend actuellement des

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preuves judiciaires qui constateront que ce Du Jonquay n*a pas fait ses treize ridicules voyages. C'est une cause criminelle qui consiste en interrogatoires et en confrontations. Il n'y aplus lieu ici àdes probabilités : cent vraisemblances ne prévaudron t jamais contre des billets payables à ordre. Voilà ce que je pense avec douleur. Je vous écris une triste lettre de jurisconsulte; nous parlerons de choses plus agréables, quand nous aurons le bonheur de vous posséder avec madame Dix- Huit-Ans.

Si vous avez lu les lettres de madame de Pompadour \ vous avez dû être étonné du style facile et léger qu'on lui prête, et qu'elle n'avait pas. Ces lettres sont un autre tissu de calomniés. Notre siècle en est inondé. Tout concourt à avilir cette France, qui était autrefois le modèle et l'envie de l'Europe.

Adieu, monsieur, conservez-moi, vous et madame votre femme, les bontés dont vous m'honorez.

iijailiet.

Je vous renvoie, mon cher ange, ces Cretois que M. de Thibouvlllc m'avait fait parvenir avec toutes les indications qui marquaient ceque le ministère', ouceux qui parlaient au nom du ministère, voulaient y changer. Tous ces endroits sont corrigés dans une nouvelle copie que vous aurez bientôt. 11 est essentiel que* vous ayez la bonté de garder celle-ci, afin qu'on puisse

* Elles sont de M. Barbé-Marbois, mort premier président de la Goar des eomptes.

* M. de Maupeoo avait lui-même examiné la pièce.

la présenter dans Toccasion, et faire voir, papier sur table, à quel point on a été docile. Peut-être la pièce gagnera-t-elle à cette docilité. Si on l'avait jouée comme on le voulait, sans rien substituer à ce qui avait été mutilé si horriblement, je ne crois pas qu'on eût pu l'achever. Je la garde encore quelque temps ; car, dès que mon lutin me tourmentera, je travaillerai, et je me flatte que vous serez contents.

C'est madame de Saint-Julien qui veut bien se charger de mon paquet. Elle a passé un mois dans mon ermitage ; car elle est encore plus philosophe que papillon. Elle nous a laissé bien des regrets.

Je me flatte que madame d'Ârgental a repris toute sa sanlé dans les beaux jours que nous avons depuis deux mois.

Adieu, mon cher ange; aimons toujours les spectacles jusqu'au dernier moment.

(ami du cours DB. VORÀHOIIS.)

A Ferney, 1 3 juillet.

J'aurais, monsieur, bien d'autres éclaircissements à demander, et il faudrait m'éclairer plus qu*on n'a fait. Je prends cette funeste affaire très à cœur. Plusieurs magistrats paraissent pencher pour les Yéron; il y en a même qui ont été révoltés du ton décisif de M. Linguet '. Je crois que le public ne peut revenir que par un écrit modéré, qui paraisse impartial.

Je voudrais surtout trouver quelque raison plau-

^ Avocat du comte de Moranglès contre les Du Jonqnay et lc« Véron.

sible d'avoir fait des billets pour 327,000 livres, sans avoir reçu un sou.

Pourquoi faire ces billets au profit de la Véron , quand on espère toucher Targent d'une compagnie ?

Peut-on administrer quelque preuve ou du moins quelque présomption forte que Du Jonquay ait fait accroire à M. de Morangiès que c'était une compagnie qui prêtait les cent mille écus ? Et en ce cas, par quelle contradiction a-t-il fait les billets au profit de la Véron?

Comment M. de Morangiès, ayant des soupçons de la fourberie la plus insigne, n'a-t-il pas sur-le-champ réclamé légalement contre ses billets, par une protestation par- devant un commissaire?

En un mot, monsieur, je demande les instructions les plus amples que 'vous pourriez m'envoyer par M. d'Ogny. Je tâcherai alors de bien servir la cause à laquelle vous vous intéressez. Il me faut surtout le mémoire en faveur du nommé Mauvoisin , publié par l'avocat Laville.

Vous connaissez tous les sentiments de votre, etc.

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