A M. DE CHENEYIÉRES
17 mi.
Mon ancien ami, nous sommes très-sensibles, madame Denis et moi, à votre souvenir. Je suis surtout très-flatté que vous cultiviez toujours les lettres; elles vous rendront votre retraite encore plus agréable. Mais vous avez sur moi deux grands avantages : le premier est la santé, et le second la proximité de Paris ; vous êtes à portée de tous les plaisirs auxquels j'ai renoncé depuis longtemps. Vous avez sans doute une petite loge à rOpéra, et nous n'en avons qu'à l'Opéra-Comique d'auprès de Genève; vous pouvez voir les tableaux du Salon, et nous avons à peine un barbouilleur ; vous avez vu le beau pont de Neuilly', et nous n'avons que des vieux ponts de planches pourries; vous avez le plus brillant voisinage, nous ne pouvons nous vanter d'une pareille société; enfin vous fdites encore des vers, et je n'en fais plus. Je ne sais si vous commencez à grisonner, mais j'ai bientôt quatrevingts ans; vous vous portez bien, et j'ai été sur le point de mourir; vous me félicitez sur le retour de ma santé, et je suis aussi mal que j'étais ; d'ailleurs un peu sourd, un peu aveugle, très-impotent : quoi qu'on dise, je ressemble comme deux gouttes d'eau à une momie d'Egypte mal conservée.
Je conclus de tout cela que vous êtes bien généreux
1 Qoe venait de construire Pingénleur Peronnet.
DE VOLTAIRE (1173). 32i
d'envoyer des vers de votre royaume de Chenevières à ma solitude des Alpes; je ne puis que vous remercier de vos bienfaits, mais non pas y répondre.