A M. NAIGEON
Ferney, i"' mars.
Monsieur, je vous remercie de m'avoir envoyé l'éloge philosophique d'un poète
. . ' L'Ârioste est au-dessus de tous les poètes par la fécondité prodigieuse de son imagination, par la variété de ses images, par rintérétdontil sait animer tant d'a- Tentures qui toutes onlàlaûn leur dénoûment, enfin par la galanterie, le badinage, le ridicule même qu'il a mêlés au sublime avec un art qui semble naturel, et tout cela en quarante mille vers écrits avec autant de pureté que ÏIpMgénie de Racine.
Je suis bien loin de croire, monsieur, que vous avez voulu me mortifier en citant des vers du poète Rousseau, mon ennemi et celui de tous les littérateurs de son siècle qui valaient mieux que moi. Il est vrai qu'il disait que je rimais mal, parce que j'ai pensé, dès l'âge de quinze ans, qu'il faut rimer pour les oreilles, et non pour les yeux. Je pourrais lui reprocher de n'avoir jamais rimé pour la raison. Mais la cause de son inimitié venait de ce que je l'ai toujours cru un très-malhonnéte homme.
Je suis persuadé, monsieur, qu'en citant ses détestables vers d'une ennuyeuse épltre à un jésuite, vous n'avez pas voulu m' offenser. Si vous aviez eu ce dessein (ce qui n'est pas possible), je vous l'aurais déjà pardonné en faveur de votre philosophie.
> Il > a ici plusieurs lignes effacées.
Madame Denis pense comme moi^ et est très^sensible à votre souvenir.
Le vieux malade de quatre-vingt et un ans est sans rancune, avec toute l'estime que vous méritez, monsieur, votre, etc.