‹ Lettres inédites de VoltaireChapitre 310 sur 405 · A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU

17 mai.

Il m'avait passé par la léle, monseigneur, de montrer, dans un ouvrage peut-être utile, comment un certain public très4éger et très-inconstant, à qui pourtant Ton veut plaire, est souvent un mauvais juge; comme il se laisse gouverner par des préjugés contraires les uns aux autres; comme il aime quelquefois à briser avec dépit les statues qu'il a élevées avec en^ thousiasme, et comme trois ou quatre personnes suffisent pour faire tourner les girouettes de Paris.

Je m'indignais de voir des gens prendre violemment parti dans des affaires dont ils n'étaient nullement instruits. Ceux qui parlent contre M. de Guignes me mettent en colère ; mais ceux qui ont voulu jeter des soupçons dans l'affaire de cette madame de Saint-

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Vincent ont fait bouillir mon vieux sang dans mes veines.

J'attendais^ monseigneur, pour arranger toutes mes idées, que j'eusse fini, de manière ou d*autre, une en* treprise très-délicate, très-inléressante et très-singulière, dont le fond est horrible et fait dresser les cheveux : affaire exécrable, qu'il est impossible d'expliquer par lettres, affaire dont j'ai été absolument obligé de me charger depuis un au, et dont ma mort pourra bientôt prévenir la fin.

Je comptais donc, si j'avais quelques jours de loisir et de santé, tâcher de publier quelque chose de lisible et d'honnête sur les faux jugements du public, sur leur précipitation, sur leur frivolité et sur les cabales qui dirigent ces jugements. C'est dans ce dessein que je recueillais tout ce qui a été imprimé sur le procès de madame de Saint- Vincent. J'ai tout, jusqu'à votre dernier mémoire ; il ne me manque que ce qui s'est fait depuis que l'affaire a été portée au parlement. Si vous voulez me faire envoyer par M. d'Ogny ce peu qui me manque, vous contenterez non pas une vaine curiosité, mais un sentiment plus solide et plus juste qui m'anime.

Permettez-moi à présent de vous parler de M. de Tressan. Il a été trompé par un homme, d'ailleurs respectable pour moi, par un homme de qualité, par un homme de beaucoup d'esprit, par un homme supérieur, mais qui s'est plu à faire des vers dont la plupart sont indignes de lui, et qui s'est déguisé sous le nom du chevalier de Morton. Cette épltre en vers du chevalier de Morton est très-déplacée et très-dange-

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reuse ^ C'est me faire un tort pres^iue irréparable de Li publier sous mon nom. Je suis obligé non-seulement de la désavouer, mais de faire voir qu'elle ne vaut rien, et d'apprendre aux gens d'esprit à être des gens de goût, ce qui est très-rare.

Je vous demande pardon de vous parler de cette misère après vous avoir parlé de vous.

Je vous remercie de l'intérêt que vous avez daigné prendre à l'extrême danger de madame Denis.

Vous savez combien Voncle et la nièce vous sont dévoués, et de quel tendre respect je serai toujours pénétré pour vous.

AFemer, 3f nai.

Monseigneur, malgré vous et vos dents,

Suis-je un indiscret d'oser vous présenter un brave officier, un gentilhomme qui sert le roi avec six de ses frères^? Il a malheureusement un beau-père de quatre-vingt-douze ans, qui n'a jamais servi que les fermiers généraux. Ce beau -père a, je crois, un procès contre vous, et je pense même qu'il vous offre de l'argent pour payer les frais du procès. On vient souvent à votre audience vous demander de l'argent, et mon homme de quatre-vingt-douze ans vient vous en don-

* VÉpltre au comte de Tress*^* est du marquis de Cubiëres.

* Desprez de Crassier ou de Crassi, grand bailU d'épée et lieutenastcolonel du régiment royal Deui-Ponts, fut nommé en 1789 dépoté de la noblesse du bailliage de Gex aux états généraux. H était onde maternel de mademoiselle de Varlcourt, qui épousa le marquis de

/ lllctle.

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ner. Son gendre a probablement une requête à vous présenter; cette requête consiste à offrir à Sa Majesté de bons effets pour la payer.

Si ma très-humble prière n'est point admissible, je la retire ; si elle est juste, j'insiste audacieusement. Je sais un peu l'affaire en gros; mais je l'expliquerais tout aussi mal que s'expliquent les gros livres écrits depuis peu contre la liberté du commerce des grains, liberté précieuse, que nous bénissons dans nos cantons ignorés.

Je me borne à vous renouveler le sincère respect avec lequel je serai, jusqu'au dernier moment de ma vie, monseigneur, votre, etc.

9il. — A M. DE LA TOURETTE.

Feraeyi 1 3 juin.

Monsieur, un fameux libraire de Paris, qui est de nos amis, et qui est venu à Ferney voir madame Denis et moi, désire faire connaissance avec vous: c'est M. Panckoucke, un des plus honnêtes hommes du monde, dont la sœur est mariée à M. Suard, de l'Académie française. 11 se propose de vous présenter de gros volumes, dont il a fait l'acquisition à Genève*. Vous nous ferez un extrême plaisir, à madame Denis et à moi, de le recevoir avec bonté ; personne ne mérite mieux que lui d'être favorisé d'un homme de mérite tel que vous. Je regarderai toutes les grâces que vous voudrez bien lui accorder comme faites à moi-même ; je vous en aurai la plus sensible obUgation.

' C'était l'édition in«4® des Œuvres de Voltaire, que Panclioucke Tenait d'acheter de Cramer.

42t LETTRES INÉDITES

Agréez, monsieur, tous les sentiments qui m'attachent à vous depuis longtemps, et avec lesquels j'ai rhonneur d'être, jusqu'au dernier moment de ma vie, votre, etc.

SI j«m.

J'ai le cœur ulcéré, monsieur, de ne vous avoir présenté aucune des Filles de Minée. Ces demoiselles , dont M. de la Visclède, secrétaire de l'Académie de Marseille, est le parrain, étaient en effet plus plaisantes qu'une diatribe sur les blés.

Je viens d'écrire à Gabriel Cramer pour avoir des Filles ^ s'il n'en a point, il faut qu'il en fasse, et qu'il les imprime pour votre amusement. J'ai peur que cela ne demande un délai de quelques jours ; car après l'aventure de cette famille, il y aune longue lettre de M. de la Visclède sur Jean La Fontaine ; le tout est plus volumineux que la diatribe. Je suis honteux pour la Visclède qu'il soit si prolixe, et pour moi que ma lettre soit si courte; car en vérité j'ai bien du plaisir à m'entretenir avec vous.

M. de La Harpe est possesseur d'un iftnéé', si je ne me trompe. —Votre, etc. — V.

A Feniey, 19 juin.

Monseigneur,

Il y a ici deux prêtres de votre humanité, l'abbé Mords-les et moi chétif. Nous chantons votre ofBce. L'abbé est témoin des bénédictions que vos très-sages

lois ont attirées sur nous. La liberté du commerce des grains amène Tabondance, non-seulement dans ma petite province, mais dans tous les pays voisins, soit français, soit étrangers. Le blé est un peu cher; mais il doit Tétre, mais personne n*en manque ni ne craint d*en manquer; c'est le point principal. L'agriculture est partout encouragée; on ne connaît point ici les sophismes inintelligibles et le galimatias ampoulé des ennemis de la liberté du commerce. L'abbé vous en rendra bon compte.

Quant au vieillard de quatre-vingt-un ans, ce bon* homme Siméon n'a pas la consolation de voir, mais il sent Sàlutare suum. Il n'a plus d'enthousiasme que pour ces grands et sages projets, qui doivent un jour revivifier la France. Heureux le roi qui vous a choisi, et heureux ses peuples,

Sua si bona mHntt

Les petits états de mon petit pays de Gex attendent leur sort du compte que M. de Trudaine ' vous a sans doute rendu, et de votre décision.

Le vieux malade de Ferney oublie tous ses maux pour boire à votre santé avec le grand-prètre Mordsles, et pour vous renouveler son profond respect et son attachement inviolable.

9i4. — A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU.

10 jaUlet.

J'ai à vous dire, monseigneur, que je viens de boire

I Trudaine de Montigny, intendant général des finances, né en 1733 à Glermont, où son père était intendant. Il alla Tislter Ferney, avee Tabbé DeliUe, en 1776. \\ moarut Tannée aulvaote.

du vin de Champagne à voire santé avec un homme qui V0U8 a vu essuyer plus de coups de caoon que vous n*avez de cheveux à la téie. C*est un M. Duvivier, homme fort aimable, qui ne pouvait vous suivre à la tranchée du fort Saint-Philippe, parce que vous alliez toujours trop vite. C*est lui qui est venu me faire sortir de mon lit, qui s*est moqué de ce que j*avais quatre-vingt-deux ans, et qui m'a fait boire. Noos n*avons parlé que de votre gloire. Il ne m*a pas dit un seul mot des écritures de madame de Saint- Vincent, qui ne valent pas les écrits de madame de Sévigné, sa grand*mère. 11 est reparti sur-le-champ pour Paris, et je me suis remis dans mon lit. Je mourjrai avec le regret de n'être pas venu un matin, à votre réveil, dans votre beau palais bâti par le duc d*Antin, de n'avoir pas été témoin de la gaieté et des grâces que vous avez conservées, et de n'avoir pas admiré de près votre courage d'esprit dans toutes les vicissitudes de la vie. ^

La poste, toute infidèle qu'elle est, va partir après M. Duvivier ; elle ne me laisse pas le temps de vous dire le plaisir qu'il m'a fait en me parlant toujours de vous. Me voilà à présent sans consolation dans ma misère.

14 juillet.

Mon cher ange, votre lettre du 7 juillet achève de me désespérer et de m'ôler le peu de raison qui me restait. Si, au lieu de raison, j*avais seulement un peu de force, je partirais sur-le-champ pour venir me jeter

CDire vos bras et demander compte à M. de La Reynière de tous mes paquets.

Non-seulement je vous ai envoyé par lui tout ce que vous me demandez, et surtout la lettre pour M. le duc de Duras, mais encore, en dernier lieu, je vous ai donné avis que je vous adressais sous son enveloppe un mémoire imprimé et signé du jeune Morival, qui m'est parvenu par la voie de Neufchâtel, en Suisse. Ce mémoire est en forme de requête au roi, mais requête dans laquelle on ne demande rien. Cette forme est toute neuve et n*en est pas moins convenable. Il ne siérait pas à un jeune homme si innocent de demander grâce; il siérait encore moins à un officier qu'un grand roi appelle auprès de sa personne et qu'il fait son adjudant et son ingénieur, de vouloir dépendre d'un autre que de son bienfaiteur.

Je vous envoyais donc sa justification, comme une pièce intéressante qui pouvait satisfaire votre goût et loucher votre cœur.

Quant aux Filles de Minée et autres rogatons, si j'étais à votre place, je ferais mettre sur-le-champ mes chevaux et j'irais chez M. de La Reynière lui chanter sa gamme. Cela est aflfreux. Vous m'aviez dit que vous aviez trouvé enfin un contre-seing; je m'y suis confié, et vous voyez ce qui en arrive.

La France est-elle assez heureuse pour que M. de Malesherbes soit dans le ministère ? Voilà donc de tous côtés le règne de la raison et de la vertu. Je vois qu'il faut songer à vivre.

Je suis honteux, mon cher ange, d'ajouter à ma lettre cette petite requête que Florian me donne pour

VOUS être présentée. 11 n'est pas vraisemblable qu elle réussisse , et il me semble qu'il est très-indiscret de vous charger d'une telle affaire; mais on m'y force; vous me répondrez ce que vous croirez convenable.

J'écris encore à M. de La Reynière * par cet ordinaire, et je me plains amèrement à lui. Ayez pitié de moi, mon cher ange; les contre-temps m'abtment.

Le vieux malade.

ÎSjuiUct.

Un pauvre campagnard^ monsieur, tel que je le suis, doit toujours craindre d'avoir mal pris son temps et d'avoir commis quelque indiscrétion avec MM. les Parisiens. J'ai un très-grand scrupule sur un papier que je vous ai envoyé, et sur lequel vous ne m'avez point fait de réponse. C'est une affaire dans laquelle je n'ai voulu prendre aucun parti, avant de savoir l'opinion de quelques amis et surtout la vôtre. Je n'en ai adressé des exemplaires qu'àquatreou cinq personnes, dont le jugement doit me tenir lieu de celui du public. Quoique ce soit une requête au conseil, je me suis cependant bien donné de garde d'en faire présenter aux ministres. M. Turgotest le seul auprès de qui j'aie osé prendre cette liberté, parce que je sais la manière dont il pense sur cette affaire.

Je présume que vous avez pu craindre une publicité trop grande, et qu'en ce cas votre prudence vous a empêché devons expliquer avec moi. Mais, comme cette

* Cette lettre manque.

affaire n*a fait et ne fera aucun éclat, permettez-moi de vous demander seulement si vous recules mon pa* quety il y a environ trois semaines» et si vous avez eu le temps de le lire. Je dois croire que vous n'avez pas trop de temps à vous» et que M. Turgol vous occupe plus que jamais : tant mieux pour la nation.

Je ne veux pas abuser de vos bontés; je ne vous de^ mande qu'un mot pour me tirer d'inquiétude.

Le vieux malade» plus malade que jamais, vous renouvelle, monsieur, tous les sentiments qui l'attachent à vous.

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