‹ Lettres inédites de VoltaireChapitre 311 sur 405 · A M. LE- MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

A M. LE- MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU

i6 juillet.

Vous avez dû recevoir, monseigneur, une lettre de

^moi fort inutile, dans laquelle je ne vous parlais que

de vin de Champagne que j'avais osé boire à votre

santé avec M. Duvivier. Je reçois aujourd'hui vos

deux lettres du 16 juillet.

Je me hâte de vous répondre que je n'ai nulle nouvelle du papillon philosophe. Si sa papillonnerie est partie de Paris, elle doit être à Dijon ; et si elle est à Dijon, elle viendra frétiller dans quelques jours à Ferney, et alors j'obéirai à vos ordres. Nous ne sommes de fins personnages ni le papillon ni moi. Il est, ce me semble, fort aisé de deviner pourquoi elle n'a pas volé vers vous, lorsqu'elle était entourée de fleurs qui ne sont pas celles de votre jardin.

Moi, qui ne papillonne point, je serais sûrement dans votre beau jardin si les Parques, qui m'ont filé quatre-vingt-deux ans, pouvaient me le permettre ; mais

les coquines ont cassé en vingt endroits mon fil, qui ne vaut rien du tout et qui est bien indigne du vôtre. Ma nièce, qui a eu une maladie terrible, ne peut en revenir ; elle traîne une convalescence pitoyable, et moi je traîne ma décrépitude. Un papillon ne trouvera rien à sucer chez nous. Quelque tort qu'il puisse avoir, je suis bien persuadé qu'il aimera toujours à mettre ses ailes auprès des vôtres. Vous êtes comme les dieux; vous avez une jeunesse immortelle.

Vous ne me dites rien de Tart d'écrire de madame de Saint-Vincent ; il me parait que ceux qui la conduisent entendent parfaitement l'art de la chicane : elle en a grand besoin.

Conservez-moi vos bontés; vous savez combien elles me consolent.

31 jailtet.

Mon cher ange, il faut avoir pour moi grande commisération. Je n'ai jamais mieux senti combien il est triste de passer sa vie loin de vous. Je n'ai pas manqué d'écrire à M. de La Reynière, au sujet de trois paquets que je lui avais envoyés pour vous successivement, depuis environ six semaines. Il m'a répondu, par sa lettre du 23 juillet, qu'il n'en avait reçu aucun. Jelui en avais aussi adressé un pour M. Watelet, et il m'assure que ce paquet ne lui est pas plus parvenu que les autres. Je me le tiens pour dit. Je ne chercherai point d'autres éclaircissements. Je suis confondu. Il faut donc renoncer à toutes les consolations de la vie, lorsqu'on est près de la quitter.

Il était bien doux pour moi de vous ouvrir mon cœuv. Vous savez avec quelle confiance je vous ai toujours parlé, et cette confiance n'a jamais été indiscrète. Je ne crois pas vous avoir jamais écrit un mot qui pût déplaire à personne. Non-seulement des paquets trèsindifTérents ne vous ont pas été rendus, mais je vois que ma lettre de remerciements à M. le maréchal de Duras a eu le même sort. Je n*ai d'autre parti à prendre que de lui en écrire une autre en droiture*. Je vous répéterai ici ce que je vous mandais. Je vous disais que mon jeune homme avait obtenu de son maître une place et des encouragements qui lui procureront une fortune honorable, et que par conséquent il n'a plus rien à demander à personne.

Je vous parlais de Le Gros ^, qui va comme Lekain jouant en province. Je ne crois pas qu'on puisse se plaindre ni vous compromettre pour une pareille correspondance.

J'ai lu dans quelques papiers publics que M. le duc de La Yrilliëre avait la surintendance des postes ; cela ne m'a pas paru vraisemblable. Quoi qu'il en soit, je ne sais plus où j*en suis ; je sais seulement que je respire encore pour vous aimer de tout mon cœur, et pour vous être attaché bien intimement jusqu'à l'instant où il faudra cesser d'exister.

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