A M. DUTERTRE
▲ F«ni6y, U tagiiMe.
A mon âge de quatre-vingt«deux ans, monsieur, étant â cent trente lieues de Paris et accablé de maladies qui me mènent au tombeau, c'est une grande conso* lation pour moi devoir qu'un homme de votre mérite.
veuille bien se charger de mes affaires. Votre lettre me fait connaître votre caractère, vos sentiments et votre esprit. Je devais beaucoup aux bons offices de M. Dailly à qui vous succédez, et à qui je dois la plus grande reconnaissance.
Vous trouverez, monsieur, beaucoup de petites parties de rentes difficiles peut-èlre a recouvrer ; mais je n*ai heureusement ni dettes ni procès, et il suffira du semestre courant de mes rentes viagères, à ma mort, pour arranger toutes les choses de convenance. Si j'étais exactement payé de toutes mes rentes à Paris, i*en toucherais environ cinquante mille livres, dixième déduit; mais je me borne à la somme d'environ trentesix mille livres, afin qu'à ma mort, ou dans quelque occasion pressante, on puisse trouver de quoi faire face à tout, sans déranger ni ma famille, ni vous, monsieur, qui voulez bien avoir pour moi les mêmes bontés que M. Dailly, à qui je fais mes très-sincères compliments. Agréez les miens, monsieur, et soyez persuadé de la sensible reconnaissance avec laquelle, etc.
iOOO. — A M. LE COMTE D'ARGENTAL.
s septembre, ta soir.
Figurez-vous, mon cher ange, que madame de Saint- Julien partit hier pour aller par Lausanne à Plombières. Elle fut accompagnée par deux braves compagnons de voyage et deux dames de notre voisinage; aujourd*hui| nous apprenons qu*elle a eu une fièvre violente dans sa route, et qu elle craint d*élre attaquée de la petite véï*o1e, qui fait des ravages affreux dans ce pays-là; nous sommes dans la plus grande inquiétude.
Je VOUS envoie par M. de Vaines un exemplaire de lua déclaration de guerre à l'Angleterre et à ce misérable transfuge Le Tourneur. Je ferais bien mieux d*étre tranquille que de faire la guerre. Il faut au moins se bien porter pour combattre toute une nation. Me voilà comme le maréchal de Yillars, qui faisait la guerre à Tàge de quatre-vingt-deux ans pour son plaisir; mais il mourut à la peine.
Je suis, de mon côté, aussi malade que madame de Saint-Julien Test du sien; c*est ce qui fait que je vous écris une si courte lettre, dont mon cœur vous demande bien pardon.
lOOi. — A MADAME DE SAINT-JULIEN.
A Ferney, 1 5 septembre.
Je ne peux avoir Thonneur de vous écrire de ma main, madame, parce que ma main me refuse le service. Je ne sais où vous êtes, et je ne sais pas trop bien où je suis. Le gros abbé Mignot, que nous vous avions dépècbé, et dont j*enviais la force et la santé, nous a dit que vous aviez eu une violente fièvre à Lausanne. M. Racle a mandé depuis que vous alliez à Plombières, et qu'il vous accompagnait jusqu'à Bàle. Je n*ai jamais si bien senti toute ma misère et toute ma faiblesse. Où est le temps où j'avais soixante-dix ans! J'aurais couru devant votre carrosse jusqu'à Plombières, et de là je vous aurais suivie jusqu'à Paris. Je me regarde comme un homme mort, puisque je n'ai pu seulement vous suivre de Ferney en Suisse.
Qu'allez-vous devenir à Plombières daQS cette saison? Je crains que vous ne deveniez sérieusement ma-
S06 LEttlIES INRIHTëS
lade, et, pour comble, nous ne pouvons reoeToir de longtemps de vos nouyelles. J'adresse k tout hasard iba lettre à Paris; je me flatte que vous l'y receyres incessamment I et que tous ne me laisseres pas longtemps ignorer Tétat où vous êtes. Nous ne vous demandonsqu'unmot quioalme nos inquiétudes; faites* nous écrire par un de vos gens. Vous aurez malheu* reusement bien des embarras en arrivant à Paris, Vous avez deux maisons, et vous n'en avez pas une : vous faites une vraie campagne d'officier général.
Madame Denis est presque aussi inquiète que moi, et je suis plus malade qu'elle ; sans cela, j'aurais ftiit tout comme M. Racle* Il est difficile de vous dire qui de nous tous vous est le plus attaché ; mais je le dispute à tout le monde.
Daignez me n;onserver vos bontés ; elles sont ma plus grande consolation pour le peu de temps que j'ai encore à vivre.
iOOS. -. A M. DE CARAGGIOU L
A Veroey, 1 5 MptenbK.
J'ai été, monsieur, fort étonné d'avoir l'honneur de recevoir de vous une lettre non cachetée dans un paquet contre-signe par M. le baron d'Ogny. Je prends la liberté de lui adresser ma réponse.
Je vous dirai d'abord que j'ai été trës-fftché qu'on ait imprimé une lettre de moi, où il était question de
* Fili d'an noble Napolitain, il naquit et mourut à Parla. II a écrit en français plusieura ouvrages , notamment les Lettres de Clément XIV. Mi/au défi par la critique de produire le texte italien, ii le composa, et fut à la fois original et traducteur.
VOUS. Il eût fallu que Téditeur vous en eût demandé la permission. Mais il y a longtemps que je suis accou* tumé à ces désagréments.
II est très-vrai qu'on m*avait dit qu*un habitant de la Touraine avait pris votre nom pour donner les Lettres du feu pape. Quelle que soit votre patrie, soit la France, soit Tltalie, il est certain que vous lui faites beaucoup d'honneur.
11 m'a paru que les Lettres attribuées au pape Ganganelli ne pouvaient être de lui. Au reste, quel que soit Tauteur, elles sont d'un homme de beaucoup d'esprit.
Quant à la prétendue veuve de l'infortuné Czarovitz, fils de Pierre le Grand, elle a plissé quelques jours chez moi cet été, et on lui bâtit actuellement» auprès de mon château, une maison qui probablement ne sera point achevée.
' Soyez très-sûr, monsieur, qu'elle n'est pas p1u$ arriëre-grand'tante de la reine que le faut Démétrius n'était successeur légitime au trône de Russie.
Je suis très-flatté que toutes ces petites méprises m'aient procuré l'honneur d'écrire à un homme de votre mérite. J'ai, etc.
YOLTÀIRB, Gentilhomme ordinaire do roi.
1003. — A M. MARIN
1 • leptambre.
J'ai lu, monsieur de Lampedouse, près d'un quart de votre lettre; pour les trois autres quarts^ je crois qu'il n'y a point de drogman dans le monde qui puisse
SOg LETTRES INÉDITES
les déchiffrer. Je vous fais mon compliment sur l'aventure du brave cocher Gilbert ; il n*a pas été élevé as^cz haut en dignité. On peut présumer que s*il avait élé pendU| il aurait pu rendre gloire à la vérité sur le dernier échelon , et développer toute Tintrigue des Dujonquais et des avocats qui les ont aidés dans cette abominable affaire.
On nous mande que M. de Beaumarchais triomphe, qu'il est favori à Versailles, très-fèté de tout le monde à Paris, et bien récompensé à la cour des services qu il a rendus en Angleterre.
Il n*en est pas de même de votre ami, on le dit entièrement écrasé; c'est dommage. Sa gloire el sa fortune auraient été bien grandes s*il avait su plier aussi bien qu*il avait su se battre. Vous êtes sage; vous avez su vous retirer dans le port pendant la tempête. Je mourrai bientôt dans le port où je suis depuis vingt* cinq ans. Mais dans quel autre port irons-nous? Adieu, bon voyage.
1004. ^ A MADAME DE SAINTnJULIEN.
A Femey, 19 teptombre.
Il est neuf heures du soir; M. Racle, que nous attendions hier, n'est point venu; nous n'avons et ne pouvons avoir aucune nouvelle de vous, madame; nous tremblons que vous ne soyez malade sérieusement. Mon malheur est d'être dans l'impossibilité d*imiter M. Racle, et d'être auprès de vous. Je vous ai écrit à Paris, et cela n'a pu ni m'instruire ni me consoler. Je cherche du moins quelque soulagement à mes inquiétudes et à celles de toute la maison, en vous écrivant
DE VOLTAIRE (1716). ÎÎ09
au hasard. J'adresse ma lettre au mattre de poste de Bàle, m^imaginant qu'il pourra faire passer ma lettre par Strasbourg ou par Béfort , et la faire parvenir à PlombièreSi où je présume que vous êtes.
Il est impossible de vous parler d'autre chose que de la crainte où nous sommes pour votre santé. Si on pouvait vous dire des nouvelles dans le temps que vous aurez peut-être un accès de fièvre Je vous dirais que ce fameux cocher nommé Gilbert, dont je vous avais tant parlé, ce modèle de vertu, ce grand homme qui avait joué le rôle d'un Caton dans le procès du comte de Morangiès, vient d*être condamné au carcan, à la fleur de lys et aux galères.
Je vous dirais que M. Thelusson, banquier genevois, associé avec le Genevois M. Necker, vient de mourir avec sept millions de bien qu'il n'emportera pas dans l'autre monde ;
Que madame Geoffrin se meurt d'une très-rude apoplexie, sans avoir tout à fait sept millions.
J'ajouterais que notre pauvre colonie est furieusement hasardée.
Mais je ne suis occupé que du courrier, que j'attends demain, et qui m'apprendra peut-être où vous êtes. Tâchez de recevoir ma lettre, d'agréer mon tendre respect, et de me conserver vos bontés. Toute la maison est à vos pieds.