‹ Lettres inédites de VoltaireChapitre 40 sur 405 · AU MÊME · texte numérisé non relu

AU MÊME

8 janvier tu loir, partira le 10.

Mes divins anges, nous recevons votre lettre du 3 janvier. Allons vite au fait : 1"* l'affaire était si grave que la première chose que dit le receveur du bureau à cette dame, c'est qu'elle serait pendue ; 2* le fidèle AV'agnière vous écrivit du bureau même pendant que les monstres du bureau écrivaient à M. le vicechancelier; 3^ cette affaire étant arrivée le 23 décembre au soir, nous n'avons eu de nouvelles de vous qu'aujourd'hui 8 janvier , et Le Jeune a écrit quatre lettres à sa femme dans cet intervalle ; 4*" nous ne pouvions faire autre chose que d'envoyer mémoire sur mémoire au seul maître de cette affaire ; tous ces mémoires ont été uniformes. Nous avons toujours dit la même chose, et nous ne pouvions deviner que vous imagineriez d'alléguer que cette femme est parente de notre femme de charge, attendu que nous ne l'avons jamais dit dans nos défenses dont vous avez copie, et que Wagnière, à qui cette lettre est dictée, n'énonça point du tout cette défaite dans la lettre qu'il a eu l'honneur de vous écrire du bureau.

98 LETTRSS INÉHTB6

La femme même articula dans le procès- teriba] qu'elle ayait une parente en Suisse, mais non pas à Femey ; elle déclara qu*elle ne nous ocmnaissait point, et voici le certificat que Wagnière vous en donne, en cas que tous ayez perdu sa lettre. Il nous a donc fallu absolument marcher sur la même ligne, et soutenir toujours, ce qui est très-trai, que nous n*avons connu jamais la femme Doiret, et que nous M vendons point de livres.

S"" Il est très-vrai encore que le bureau de CoUonge est en faute jusque dans sa turpitude, et que sa barbarie n'est point en règle. S'il a cru que la dame Doiret et son quidam voulaient faire passer en France des choses criminelles, il devait s'assurer d'eux : première prévarication. Il n'était pas en droit de saisir les chevaux et le carrosse d'une personne qui venait faire plomber ses malles, qui se déclarait elle-même, et qui ne passait point des marchandises en fraude selon les ordonnances : seconde prévarication. Il pouvait même renvoyer ces marchandises sans manquer à son devoir, et c'est ce qui arrive tous les jours dans d'autres bureaux. Madame Denis est légalement autorisée à redemander son équipage , dont d'ailleurs cette femme Doiret s'était servie frauduleusement, en achetant des habits de nos domestiques et en empruntant d'eux nos équipages et des malles.

6"^ Nos malles ne nous sont revenues au nombre de deux que parce que les commis mirent les papiers dans une troisième, pour être envoyés à M. le vicechancelier.

T II est impossible que, si nous passons le moins du

BB TOLTÀIRC (176T). S»

OMMide pour oompUcesée lafemme qui faisait entrer ees papiensy noua ne aoyous exposés aux désagrëneiits les plus yiolents,

8"* Quand nous ne serions condamnés qu à la plus légère amende, nous serions déshonorés à quinze lieues à la ronde, dans un pays barbare et superstitieux. Tous ne vous connaissez pas en barbares.

9" Si on ne trouve pas i^n ami de M. de La Reynière qui obtienne de lui la prompte ei indispensable réTocatiûn du nommé Janin , contrôleur du bureau de SaceoneXy entre G jnève et Femey , l'affaire peut prendre la tournure la plus funeste.

Cette affaire, toute désagréable qu'elle est, ne doit préjudicier en rien à celle des Scythes ; au contraire, c'est une diTcrsion consolante et peut-être nécessaire. Il serait bon sans doute que la pièce fût jouée incessamment, et que les acteurs eussent leurs rAles; mais sans deux bons vieillards et sans une Obéide qui sache faire entrevoir ses larmes en voulant les retenir, et qui découvre son amour sans en parler, tout est bien hasardé. J'ai d'ailleurs fait imprimer l'ouvrage pour prévenir l'impertinente absurdité des comédiens que mademoiselle Clairon avait accoutumés à gâter toutes mes pièces; ce désagrément m*est beaucoup plus sensible que le succès ne pourrait être flatteur pour moi.

J'imagine que l'épltre dédicatoire n'aura pas déplu à MM. les ducs de Praslin et de Choiseul; et c'est une grande consolation pour le bonhomme, qui cultive encore son jardin au pied du Caucase , mais qui ne fera plus éclore de fleurs ni de fruits , après unç

aventure qui lui 6te le peu de forces qui lui restait : ce bon vieillard vous tend les bras de ses neiges, de Scylhie aux murs de Babylone. — V.

{On ut au ba$ de cette lettre les deux déelarations et le poitscriptum suivants :

Du • juTier 1767. — a m. »*ABCBirrAL.

La femme Doiret n*eut jamais de parents chez nous. — Voici les certificats que je vous annonçai hier :

tt Je déclare que je n*ai jamais articulé dans aucun « papier que la dame Doiret eût des parents dans la <x maison.

« Fait à Femey, 9 janvier 1767.

« Signé WAGmiRS.

« Je déclare la même chose, comme ayant été pré- « sent.

« Signé B^as. »

P. S. (Relatif à la révocation de Janin.)

C^est sur quoi nous avons insisté dans toutes nos lettres; nous n avons proposé l'intervention de M. de Courteilles que comme le croyant à portée, par lui ou par ses amis, d'engager les fermiers-généraux, chargés du pays de 6ex, à casser au plus vite ce malheureux. Nous vous répétons que c'est un préalable très-important pour empêcher que notre nom ne soit compromis et que nous ne soyons exposés à un procès criminel.

Vous avez, mes divins anges, un résumé exact de l'affaire. Puisqu'elle dépend de M. de Monthyon, que nous avons vu aux Délices , nous allons lui écrire. Vous connaissez, saus doute, le conseiller d'État qui

DE VOLTAIRE (1767). Si

préside à ce bureau. Nous avions espéré que M. le yice-chancelier aurait la bonté de décider lui-même cette affaire, et qu'il commencerait par s'informer s'il y a en effet une femme Doiret à Cbâlons, à laquelle la malle pleine de papiers est adressée. Il est fort triste que cette aventure soit disculée devant des juges qui peuvent la criminaliser ; mais nous comptons sur votre zèle, sur votre activité, sur vos amis.

Nous n'avons rien à nous reprocher, et s'il arrive un malheur, on aura la fermeté de le soutenir, malgré Tétat languissant où Ton est, et malgré la rigueur extrême d*un climat qui est quelquefois pire que la Sibérie.

N'en parlons plus, mes chers anges, il n'est question que d'agir auprès de M. de Monthyon et du président du bureau, non pas comme demandant grâce, mais comme demandant justice et conformément à nos mémoires dont aucun ne dément Vautre. Nous ne voulons point nous contredire comme Jean- Jacques. Voilà notre première et dernière résolution dont nous ne nous sommes jamais départis, comme nous ne nous départirons point des tendres sentiments qui nous attachent à vous pour toute notre vie.

52i. — A MADAME ITARGENTAL K

A Ferney, 10 jaiiTÎer.

Dans l'excès de ma douleur, madame, votre lettre a été pour moi d'une grande consolation. Il est vrai que cette douceur est encore empoisonnée par mes craintes ; car quelle faveur a faite M. le vice-chance-

* Cette lettre est écrite au nom de madame Dénia.

lier en faisant juger Taffaire par une commissioa dont le président peut la eriminaliêer 1 11 est certain que û on lui avait parlé d'abord au Aeu de lui écrire trop tard| l'affaire aurait été étouffée comme le demandait mon oncle dans ses premières démarches. M. d'Argental lui mande aujourd'hui qu'il lui a fallu du temps pour se bien assurer que c'était à M. le yice* chancelier qu'il fallait s'adresser : et à quel autre , madame, était-il possible de recourir, lorsqu'on mandait le 23 décembre que c'était à M. le vice*chancelier que le malheureux receveur de CoUonge venait d'écrire en droiture? CoUonge est le premier bureau de France y et M. le vice-chancelier lui a donné depuis longtemps les ordres les plus rigoureux^ de sa propre main. M. d'Argental reçut le billet avant que M. le vice-chancelier, occupé d'autres affaires , pût recevoir le procèS'Verbal. C'était le cas de courir sur-le-champ à Versailles ; on arrêtait tout, on prév^ait tout. Si M< d'Argental ne pouvait prendre sur lui de parler lui-même^ c'était assurément le cas d'employer le eré-' dit de M. le duc de Praslin.

Madame la duchesse d'AnviUe n'a rien fait, si elle s'est contentée d'écrire; il faut parler dans une affaire aussi importante, et parler fortement.

M. le vice^chancelier a fait tout le contraire de ce que nous espérions : nous nous flattions qu'il retiendrait le f(md de Taffaire à lui seul, et qu'il laisserait à la justice ordinaire le soiû de décider si la saisie de mon équipage était légale ou non.

Nous demandions qu il se fit instruire de ce que c'est qu'une femme Doiret, de Chàlons; nous empé-

DE TOLTAIRE (17e7}. M

chioQS par là ^'on ne perçât jusqu'à uoe dame Le Jeune, trop connue dans le pays où nous sorniues, et surtout par les domestkiues de M. de Beautetille, qui n*est que trop instruit de cette affaire.

Un malheureux délais dans des circonstances qui demandaient la plus grande célérité , nous jette dans un abtme nouveau ; et Vidée de faire passer la dame Le Jeune pour la parente de notre femme de charge, idée contraire à tout ce que nous avions mandé et à la vérité, a augmenté notre malheur et notre désespoir. 11 n*y a rien de si funeste dans les affaires de cette espèce que les oontradictioins; elles peuvent tenir lieu de conviction d*un délit que nous n*avons certainement pas commis , et ce n*est pas à moi de payer Tay mende et d*étre déshonorée dans le pays pour une femme étrangère, dont j'ignore absolument le com* merce.

Il était tout naturel de penser que M. le due de Praslin, ou M. d*Argental, aurait prévenu d'un mol le funeste état où nous sommes.

Tout ce qui reste à faire, à mon avis, c*est d'engager M. de Monthyon à différer son rapport, sous prétexte que nous avras encore des pièces essentielles à produire. C*est ce que mon oncle lui mande, et ce que mon frère, son ami intime, lui certifiera^ On pourra, pendant ces délais, parler à M. le vice-chancelier, qui est le maître absolu de cette affaire, comme on Favait marqué d'abord à M. d*Ârgental, et. qui peut encore tout assoupir.

Je vous avoue que je suis toute coofondue que M. le due de Praslin ne se soit pas mis en quatre dans cette

occasion. Ce n*est certainement pas notre affaire, puisque les livres appartiennent à madame Le Jeune et non à nous. Il serait affreux que je fusse condamnée à l'amende pour elle. Cet affront serait capable de me faire mourir de douleur. La saisie est pleine d'irrégularités, et les gens du bureau de Collonge ne méritent que punition.

Il est peut être encore temps d'assoupir cette affaire, si on s'y prend avec la yiyacité et la chaleur qu'elle mérite. Songez, madame, que, si elle était portée au criminel, il ne s'agit pas moins que de la vie pour les accusés, et qu'il y en a des exemples.

Prenez sur vous, madame, de dire à M. le duc de Praslin la chose tout comme elle est. 11 aura sans doute le courage de parler à M. le vice-chancelier, et de faire enterrer dans un profond oubli une affaire dont l'éclat serait épouvantable. Pourquoi n'a-t-on pas pris ce parti d'abord? Je m'y perds; car il est bien certain que M. d'Argentala été instruit qu'il fallait parler à M. le vice-chancelier plus de cinq ou six heures avant que ce magistrat, occupé de l'affaire de M. de la Chalotaîs, ait pu lire la lettre du bureau de Collonge. Ce moment manqué et toute notre maison ayant été, ainsi que la pauvre Le Jeune» dans des transes continuellesdepuis le 23 décembre jusqu'au 8 janvier, sans recevoir aucun mot d'avis, en proie aux discours affreux de la province et de Genève, nous nous voyons enfin traduits à un tribunal, et personne ne peut savoir, quand un procès commence, comment il finira.

Il ne faut pas se flatter que les conseillers d'Étal, que les maîtres des requêtes qui composent ce bureau se

tairont : il y aura de Téclat si Taffaire n'est pas étouffée. Il faudra bien que le receveur de CoUonge dise ses raisons. Il nommera le quidam qui a accompagné madame Le Jeune, et ce quidam se trouve tout juste celui qui peut tout perdre; c'est ce fripon de Janin qui l'a vendue, après lui avoirfait les offres ]es plus pressantes ; c'est ce Janin, contrôleur du bureau de Sacconex, dont nous obtiendrons probablement la destitution par M. Rougeot, fermier général, notre ami, et par M. de La Reynière à qui nous avons écrit. Mais nous ne tenons rien, si nous ne sommes secondés. Il est si aisé de faire parler à des fermiers généraux, que je ne conçois pas qu'on ait pu manquer ce préliminaire qui est d'une nécessité absolue. Si ce nommé Janin reste encore au pays de Gex quinze jours, j'aimerais autant que toute cette histoire fût dans la gazette , et vous verrez qu'elle y sera pour peu qu'on se néglige. Car malheureusement, en quelque endroit que soit mon oncle, il est sous le chandelier. Croyez-moi, madame, je vous en conjure; exigeons de M. de Montyon qu'il diffère le rapport. Engagez M. le duc de Praslin à demander très-sérieusement que tout soit assoupi. Je l'estime trop pour penser qu'il craigne de se compromettre pour une amie telle que vous. Il aurait dû parler dès le 28 décembre. A quoi sert l'amitié, si elle n'agit pas? Votre cœur entend le mien ; je vous suis attachée pour le reste de ma vie.

Pardonnez - moi si je ne vous écris point de ma main; je ne sais plus où j'en suis. Tout ce que je puis faire , madame , est de vous assurer des tendres sentiments que je vous ai voués pour jamais.

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