‹ Lettres inédites de VoltaireChapitre 42 sur 405 · A M. LE CHEVAUER DE CHASTELLUX · texte numérisé non relu

A M. LE CHEVAUER DE CHASTELLUX

▲a châtc&a de Ferney, par Genève, i A JAiiTier.

Monsieur, il y a des malheurs qui produisent les choses du monde les plus heureuses. Votre philoso* phie et votre générosité ont secouru Tinnocence menacée. Permettez-moi de vous témoigner la reconnaissance dont je serai pénétré toute ma vie. Souffrez aussi que je félicite mon siècle de ce qu*il produit des âmes comme la vôtre, qui désarment la superstition; cela ne serait pas arrivé il y a vingt ans. '

Tai rhonneur d'être, avec autant de reconnaissance que de respect, monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur.

< Né en 179S, mort en 17gS. l\ est ranumr da plaiiean oovragea, antre autres do traité de la Félieiié publique,

* Le cbevalier de CltastaUiix a écrit an oiarge la note aulvante : « l\ s'agissait dans cette lettre de livres arrêtés. Je ne me rappelle pas à quel propos; mais c'était toujours une recommandation auprès de M. d*Argenson que M. de V. atalt demandée. »

t5 janvier, partira le 26.

Je reçus hier, mes divins anges, une lettre de M. de Gbauvelin, qui est de votre avis sur les longueurs de la scène d'Obéide avec son père, au cinquième acte. J'étais bien de cet avis aussi , et au lieu de retrancher dix à douze vers, comme je Tavais promis à M. de Thibouville, j'en aurais retranché vingt-quatre. Nous répétâmes la pièce; le cinquième acte nous fit un très* grand effet , au moyen de quelques corrections que vous verrez dans les deux copies que je vous envoie.

L'état où je suis ne me permet pas de songer davantage à cette pièce : la voilà entre vos mains; il y a un terme où il faut enfin s'arrêter. Voyez si en effet les comédiens seront en état de vous en amuser pendant le carême; pour moi, je suis assez malheureux dans ma Scythie pour que vous me pardonniez de m'occuper un peu moins de la Scythie d'Obéide et d'Indatire.

Parmi les malheurs imprévus qui me sont survenus du côté de Genève et de celui du Wirtemberg, ce n'en est pas un médiocre pour moi que l'aventure de la Doiret. On me mande qu'on pourra bien renvoyer toute l'affaire à la tournelle de Dijon . Si la chose est ainsi, elle est funeste. On avait demandé à M. le vice-chancelier, par plusieurs mémoires, qu'il laissât au cours de la justice ordinaire le différend consistant dans le payement des habits achetés par la prétendue Doiret et dans l'estimation de l'équipage , et l'on se flattait que la malle, dans laquelle les commis avaient enfermé la contrebande de la Doiret, serait envoyée à M. le vice-

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chancelier selon Tusage : il y en avait déjà plusieurs exemples. M. le vice-chancelier avait lui-même ordonné au receveur de ce bureau de lui envoyer, en droiture, toutes les marchandises de cette espèce qu*il pourrait saisir. On espérait donc avec raison que ces effets lui parviendraient bientôt , qu'il les garderait, qu*il en ferait ce qu'il lui plairait; que des amis et de la protection étoufferaient tout éclat sur cette partie du procès, le reste n*étant qu'une bagatelle.

Mais si malheureusement le tribunal, à qui cette affaire a été renvoyée, juge qu'elle est entièrement de la compétence de la tournellc de Dijon , qu'arriveraitil alors? La malle de la Doiret sera portée à Dijon ; la personne accusée dans le procès-verbal par un quidam sera confrontée avec ce quidam ; on soupçonnera violemment cette personne d'avoir fourni elle-même des marchandises prohibées, trouvées dans son équipage. Son nom et la nature des effets exciteront une rumeur épouvantable, et, quel que soit l'événement de ce procès criminel, il ne peut être qu'affreux.

La personne en question, en réclamant la justice ordinaire contre la prétendue Doiret, n'intenterait qu'un procès imaginaire , et celui qu'on lui ferait craindre aujourd'hui n'est que trop réel. J'ai écrit un petit mot à M. de Chauvelin pour le prier d'agir auprès de M. de La Reynière, qui peut aisément écarter le quidam trop connu. Je suis bien sûr que vous en aurez parlé à M. de Chauvelin.

Enfin, si cette affaire est jugée au Conseil de la façon qu'on nous le mande, si le tout est renvoyé à la tournelle de Dijon, ne pourrait-on pas prévenir cet éclat

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horrible? Le prétexte du renvoi à Dijon serait, ce me semble y le litige concernant la validité de la saisie. Ce ne serait donc réellement qu*un procès ordi* naire entre la propriétaire de l'équipage saisi et le receveur saisissant* L'accessoire dangereux de ce pro* ces serait la malle saisie, dans laquelle les juges trou-» vêtaient le corps du délit le plus grave et le plus punissable. Cet accessoire alors deviendrait Tobjet principal y et vous en voyez toutes les conséquences. Pourrait-on prévenir un tel malheur en s'accommodant avec les fermiers généraux, en payant au rece-» veur saisissant la somme dont on conviendrait sous le nom de la Doiret 7

Voilà, ce me semble, une manière de terminer cette cruelle affaire. Mais s'il arrive qu'on la traite comme un délit dont le procureur général doit informer, le remède alors parait bien plus difficile. On ne peut éviter un ajournement personnel qui se change en prise de corps lorsqu'on ne comparait point ; et soit qu'on se dérobe à l'orage , soit qu'on le soutienne, la 'situation est également déplorable.

Je soumets toutes ces réflexions à votre cœur au* tant qu'à la supériorité de votre esprit. Vous voyez les choses de près, et je les vois dans un lointain qui les défigure; je les vois à travers quarante lieues de neiges qui m'assiègent, accablé de maladies, entouré de malades, bloqué par des troupes manquant des choses les plus nécessaires à la vie , chargé pendant toute l'année de l'entretien d'une maison immense, et n'ayant de tous côtés que des banqueroutes pour la faire subsister, ne pouvant dans le moment présent

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ni rester dans le pays de Gex ni le quitter. La philosophie, dit-on, peut faire supporter tant de disgrâces; je le crois , mais je compte beaucoup plus sur Totre amitié que sur ma philosophie.

J'envoie deux eiemplaires exactement corrigés, sous Tenveloppe de M. le duc de Praslin.

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