‹ Lettres inédites de VoltaireChapitre 43 sur 405 · A H. LE MARQUIS DE GHAUVELIN K · texte numérisé non relu

A H. LE MARQUIS DE GHAUVELIN K

A Feroey, 26 janvier.

Yousm'inspirea, monsieur, bien des sentiments k la fois, la reconnaissance de tos bontés et Tétonne-^ ment des ressources de votre esprit dans un genre qui n'est chez vous qu'un amusement passager. Ja^ mais lettre ne m'a fait plus de plaisir que celle dont vous m'honorez. Nous allions faire une répétition des ScytAeikYemeYy quand je la reçus, à peu près comme on jouait aux échecs au siège de Troie pour faire diversion quand on mourait de faim. Nous avons surle-champ changé beaucoup de choses à la scène d'O' béide et de son père, au cinquième acte. Nous pensons, Gooune vous, que cette scène trop longue refroidirait l'action. Le cinquième acte nous fait actuellement un grand efiet.

Si je n'étais pas pressé par le temps et par des affaires bien cruelles, je vous apporterais peut-^trc quelques raisons pour faire voir qu'un dénoûment, prévu

* Lieutenant général et maître de la garde^robe de Loult XV» nn des esprits les plus cultivés et les plus aimables de la cour. Il est mort en faisant le piquet du roi. C'est le père du député qui, parmi les orateurs populaires de la Restauration, se fit remarquer par la tMUté d« sa parole et dlienraiMes saflHe».

par le spectateur, ne peut jamais déplaire que quand ce même dénoûmeni est prévu par les personnages à gui on veut les cacher; je vous dirais que le spectateur ou le lecteur se met toujours, malgré lui-même, à la place des personnages : je vous en ferais voir cent exemples. Mais dans Tétat où je suis, je vous avoue que je suis plus occupé de mes propres chagrins que de ceux d'Obéide. Âf . d'Argental vous a dit sans doute de quoi il s*agit. Il dit que vous pouvez tout auprès de M. de La Reynière. 11 est très-aisé à M. de La Reynière de faire envoyer ailleurs un nommé Janin, qu*il est important d'éloigner de l'endroit où il est : ce Janin est un employé des fermes, contrôleur à un bureau nommé Sacconex, entre Gex et Genève. L'éloignement de cet homme, coupable de la perfidie la plus noire, était un préalable nécessaire qui seul pouvait me tirer d'une situation affreuse. Cet événçment, joint au chagrin de me voir bloqué chez moi par des troupes pour les querelles des Genevois, un hiver intolérd)le, une santé ruinée, un âge avancé, un corps souffrant et affaibli , l'impossibilité de vivre où je suis et l'impossibilité de m'en aller, voilà ce qui compose actuellement ma destinée.

Votre lettre, monsieur, a été pour moi une consolation autant qu'une instruction. J'en profiterais davantage si ma pauvre âme avait dans ce moment quelque liberté; il faut au moins qu'elle soit tranquille pour cultiver avec succès un art que vous me rendez cher par l'intérêt que vous daignez y prendre. Comptez que j'en prends un beaucoup plus vif à votre bonheur, à celui de madame de Ghauvelin et à toute votre

famille. Je tous serai attaché jusqu'au dernier moment de ma vie avec le plus tendre respect.

S27. — A M. LE œMTE lyARGENTAL.

30 juticr, partie 3t.

Nous sommes très-inquiets de la santé d*un de nos anges et nous en demandons des nouvelles à l'autre. Voici bientôt le temps de vous amuser des Scythes. [J'envoiedeux exemplaires très-bien corrigés àM. le duc de Praslin ; je vous prie d'en remettre un à M. Le Kain, de faire porter les corrections sur les autres, de les examiner avec vos amis, et de faire valoir auprès d'eux ma docilité et mes efforts. Comptez que c'est beaucoup pour un malade enseveli dans la neige et dans les chagrins. ]

Mon dernier mot est rarement mon dernier mot. Voici enfin la leçon suivant laquelle nous jouons le cinquième acte à Femey. Ce dernier acte nous a fait la plus grande impression. Nous avons trouvé dans madame de La Harpe un talent bien singulier; il ne lui a fallu que deux ou trois répétitions pour acquérir ce que mademoiselle Clairon a longtemps cherché. Sa déclamation, pleine de tendresse et de force, est soutenue par la figure la plus noble et la plus théâtrale, par de beaux yeux noirs qui disent tout ce qu'ils veulent dire, par un geste naturel, par la démarche la plus libre, et par les attitudes les plus tragiques. Son mari est un acteur excellent; il récite des vers aussi bien qu'il les fait, et, quoique très-petit, il a une figure très-agréable sur le théâtre.

Cette occupation nous console un peu de nos malheurs ; et vous savez que ces malheurs sont la guerre

et h famioe, en attendant la peste. Ce que ja crains de la part du Conseil me parait un plus grand fléau ; car certainementy si on renvoie le tout indivisiblement au procureur général de Dijon, cela devient une affaire horrible : décret de prise de corps contre la Doiret qu'on peut retrouver; ajournement personnel contre la Doiret de Chàlons qu'on trouvera et qui dira tout; ajournement contre le quidam qui est très-connu, et dont les dépositions jetteront les intéressés dans le plus grand embarras; ajournement personnel contre celui qui est nommé dans le procès; décret de prise do oorps auquel on n'obéit pas; une famille entière tombée tout d'un coup de l'opulence dans la pauvreté; ^ept ou huit personnes accoutumées à vivre ensemble depuis dix ans, séparées pour jamais; la nécessité de ûhercher une retraite en trayersant des montagnes de glaces et des précipices, quand on est au Ut accablé de vieillesse et de maladies : voilà sans aucune e:iagération tout ce qui pQut priver et ee qui arrivera, infailliblement, si on prend le parti funeste dont on nous a parlé.

C'est dopa oe qu'il faut éviter avec le plus grand «oin. Il faut tâcher que le tout ^oit jugé définitivement au Conseil. On condamnera la Doiret» à la })onne heure; il n'y aura là aucun mal ni pour elle ni pour personne; que l'équipage soit déclaré bien confisqué et qu'on s'accommode avec les fermiers pour le prix, cela est encore très-aisé : tout serait fini alors.

Nous avions demandé, dans tous nos mémoires, que la malle de la Doiret fût envoyée au premier magistrat suivant l'usage; nous le demandons encore. Nous vou*

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lions débattre la confiscation en justice réglée; nous abandonnons ce point. Nous ne craignons rien tant qu'un procès criminel devant un parlement, quel qu'il puisseétre. Nousdemaodons surtout que le jugement du Conseil soit différé , s*il est possible, parce que le temps adoucit tout , à moins que vous ne soye? sûr d'un jugement favorable; mais qui peut en être sûr? Cette affaire fait déjà du bruit à Versailles. Je n'en ai point écrit à H. le duc de Choiseul, et depuis sa lettre sur les Scy- (Aes, je n'ai point eu de nouvelles de lui. — On lit en rmvoi : « J'en ai dans le moment , et je suis très-content de lui. Il nous délivre de la famine. Je ne lui ai point parlé de la Doiret. p

Je m'étais flatté que» ^i les Scythes réussissaient, ce succès pourrait faire une diversion heureuse et détourner lapersécutionqui menace une tète de soixante-treize ans et un corps de quatre-vingtrdix. Je peux m'étre trompé en cela; mais au moins ce suooès sera une con*solation que je recommande à vos bontés généreuses. Mon attachement et ma tendresse pour vous sont une consolation bien supérieure à tous les succès possibles.

N.B. Vous savez quelle est à présent la persécution de tout oe qui a rapport à cette affaire; un homme de Lorraine, très-protégé, vient d'être conduit en prison à Paris.

1 féTrier.

^ous apprenons par la sœur de M. Tburot que Dieu est juste. Nous ne savons point encore de détails; m^is nous pensons que sa justice doit écraser les diablesy et que surtout le diable Janio doit être recom-

mandé fortement à M. de La Reynière. J*en ai écrit à M. de Chauvelin. Je vous demande en grâce de m'aider et de venger la sœur de Thurot. Je respire enfin; je ne fais plus de paqaets, et nous répétons les Scythes.

Vous devez avoir reçu à présent les deux exemplaires envoyés à M. le duc de Praslin bien corrigés. Si vous en voulez encore une copie, on vous l'enverra; mais vouspouvez aisémentfaire porter survos anciens exemplaires les corrections qui sont sur les nouveaux, et vous pouvez aussi en donner un à M. de Thibouville« Il distribuera les rôles selon vos ordres, et de tout ceci, il n*y aura pour vous que du plaisir.

Je crois qu'il est convenable que j'écrive un petit mot de reconnaissance à M. de Montyon, quoique l'abbé du Grand-Conseil ' et mademoiselle Thurot ne m'aient pas encore instruit des détails. Permettez donc que je mette ma lettre ' pour M. de Montyon dans votre paquet.

Mettez-moi, je vous prie, aux pieds de M. le duc de Praslin. H. le duc de Choiseul nous a délivrés de la famine ; qu'il soit béni, et vous aussi, mes anges, qui avez si bien battu des ailes dans cette maudite affaire!

Je me flatte que madame d'Argental est en bonne santé.

Respect et tendresse.

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