‹ Lettres inédites de VoltaireChapitre 57 sur 405 · Â M. DE CHENEYIËRES · texte numérisé non relu

 M. DE CHENEYIËRES

7 septembre.

Je suppose, mon cher ami^ que yous avez eu la bonté de déterrer M. Barrau, qui est à la vérité un homme enterré, mais qui mérite d*étre connu. Il est certainement employé au dépôt des affaires étrangères, et il m*a fourni de très-bonnes observations pour le Siècle de Louis XIV, qu*on réimprime.

C*est au sujet de cette nouvelle édition que j*ai été forcé de recourir au ministère, pour réprimer Tinsolence et les calomnies de La Beaumelle. Le commandant du pays de Foix, où il demeure, a eu ordre de le menacer du cachot s'il continuait, et le gouverneur de Guyenne lui a fait de plus fortes menaces.

La profonde ignorance où Ton est communément à Versailles et à Paris de tout ce qui se passe dans le reste de TEurope, empêche quelquefois de faire attention à des choses qui en méritent beaucoup. On dit : C*est un roquet qu'il faut laisser aboyer. Mais on ne songe pas que ces roquets ameutent les chiens ennemis de la France. Un Français qui accuse Louis XIV d* avoir empoisonné le marquis de Louvois, qui accuse le duc d'Orléans d'avoir empoisonné la famille royale, qui accuse M. le Duc, père de M. le prince de Condé d'aujourd'hui, d'avoir assassiné Vergier*, qui accuse le père du roi ' de s'être entendu avec le prince Eugène

1 Pour se venger, dit-on, d'une satire de ce poète. Mais le véritable auteur du crime est un nommé Le Craqueur, voleur de la bande de Cartouche.

* L*élève de Fénelon, le duc de Bourgogne.

pour trahir la France et pour faire prendre Lille^ et qui ose apporter en preuve de tous ces crimes les manuscrits de Saint-Cyr, un tel coquin, dis-je^ fait plus d'impression qu'on ne pense dans les pays étrangers. Il est cité par tous les compilateurs d'anecdotes, et la calomnie, qui n'a pas été réfutée, passe pour une vérité. Tous ceux qui ont été employés dans les affaires étran* gères, et particulièrement M. l'abbé de La Ville, sont bien convaincus de ce que je vous dis ; ils en ont vu des exemples frappants. Il ne s'agit point du tout de moi dans cette affaire ; il s'agit de l'honneur de la Maison Royale. Le fou de Verberie, qu'on a fait pendre, était bien moins coupable que La Beaumelle.

Ne vous imaginez pas, dans votre chambre à Versailles, que les ouvrages de ce faquin soient inconnus ; on en a fait plusieurs éditions ; ils sont traduits en allemand. Je ne sais si les nouveaux mémoires de madame de Maintenon, qui viennent de paraître, sont de lui; c'est le même style et la même insolence.

J'avoue que ces calomnies me révoltent plus que personne. Je ne dois pas souffrir qu'on couvre d'ordures le monument que j'ai élevé à la gloire de ma patrie. Il est bien étrange qu'un prédicant de la petite ville de Mazères du pays de Foix insulte impunément, de son grenier, tous nos princes et les plus illustres maisons du royaume.

Je vous prie instamment de communiquer ma lettre à M. de La Touraille, et de l'engager à regarder les choses de l'oeil dont tous ceux qui s'intéressent comme lui à la maison de Condé, les regardent.

S62. — A MADAME DUCHÉNE.

Ferney, 12 septembre.

A la réception de votre lettre, madame, je com« mençai une révision exacte des tragédies que vous imprimez, ainsi que des comédies et du poëme épique. Étant tombé malade trois jours après, j*ai été obligé de discontinuer Touvrage; et en cas que je me porte mieux, je le reprendrai avec la plus grande exactitude. Si votre mari en avait usé avec la même circonspection et la même franchise, il ne nous aurait pas jetés, vous et moi, dans rembarras où nous sommes. J*en suis encore très-mortifié ; je tâcherai de tout réparer, et dç vous fournir de quoi donner une édition complète et correcte.

Je suis, madame, bien véritablement votre trèshumble et très-obéissant serviteur,

563, — A M. DE CHENEVIÉRES.

i2 leptembre.

Permettez-moi, mon cher ami, que je vous parle encore de M. Barrau. Il y a certainement un M. Barrau au Dépôt des affaires étrangères, homme très-instruit et trèa^exact, et qui m'a donné de fort bons avis pour le Siècle de Louit XIV. Mandez-moi, je vous prie, gi vous lui avez fait tenir ma lettre,

Aurez-vous la comédie à Fontainebleau? On dit qu'il y a de belles nouveautés : les Illinois, Guillaume Tell et Eugénie^ qui doivent vous faire grand plaisir.

* Cestle premier outrage de Beaumarchais, que iMntérét de l'in-

IfO LETTRES INÉDITES

Je ne les ai pas vues ; mais on m*a dit que /« Mercure en disait beaucoup de bien.

À Peraej, l*"" oelobrt.

Je venais, monsieur, d*écrire à madame la comtesse de Beauharnais , lorsque je reçois la lettre dont vous m'honorez, du 24 septembre. Je vous confirme ce que je dis à madame de Beauharnais, que je suis à vos ordres jusqu'au dernier moment de ma vie.

La facétie, dont vous avez vu une faible répétition, a été jouée bien supérieurement. Tous les acteurs vous regrettaient; car c'est à vous qu'on veut plaire. On regrettait bien aussi les officiers de la légion de Soubise; il n'y a point de corps mieux composé. Tel maître, telle légion.

Je suis bien honteux , monsieur, des peines que je vous ai données; je vous en demande pardon , autant que je vous en nemercie. Je ne sais pas trop où demeure Thieriot; tout ce que je sais, c'est qu'il est correspondant du roi de Prusse; c'est une fonction qui ne lui produira pas des pensions de la cour. Si vous vouliez avoir la bonté d'ordonner à votre secrétaire de mettre le paquet pour Thieriot dans celui de Damilaville, et de l'envoyer sur le quai Saint-Bernard, au bureau du Vingtième, il serait sûrement rendu. Damilaville n'est que le premier commis du Vingtième; mais c'est un

trigue et qoelqoet sltuatloiif Tralment dramatiques maintiennent encore au répertoire. Lei IllimÂM ou HïTia^ de SaoTigny, et le Giiil» Unme TM, de Lemlère, en sont rayés depuis longtemps.

DE VOLTAIRE (1767). lii

homme d*un mérite rare, et d*uDe philosophie intrépide. Il a servi, il s*est distingué par son courage; il se distingue aujourd'hui par un zèle éclairé pour la philosophie et pour la vertu : c'est un homme qui mérite votre protection.

Tout ce qui habite mes déserts vous présente ses hommages. Recevez, monsieur, avec la bonté à laquelle vous m'avez accoutumé , mes très-sincères et très-tendres respects.

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