Lettres inédites des Feuquières
M. le marquis Isaac de Feuquières avait insisté longtemps pour que la Suède prouvât par des effets son union avec la France ; il avait déployé beaucoup d'efforts , d'intelligence et d'activité pour atteindre ce but ; enfin , il obtint que , seule parmi les nations du Nord et loin de l'assistance de son alliée , la Suède fit la guerre pour une cause qui n'était pas la sienne , dont le triomphe devait être stérile pour elle , la ruine au contraire désastreuse, et que, retrouvant pour un moment l'esprit chevaleresque du temps de Gustave- Adolphe et de Christine, elle accordât à la France , pour la plus grande gloire d'un
prince ambitieux , une intervention armée et v. a
M INTRODI CTION.
soutint des combats de terre et de mer. .Mais le sort des armes montra bientôt à M. de Feuquières qu'il n'avait plus affaire aux Suédois d'autrefois; car ceux du temps actuel, plus allemands que français, et ne se voyant pas d'ailleurs suffisamment indemnisés de leurs pertes par un allié qui cherchait moins à les tirer d'embarras qu'à poursuivre le succès de ses propres desseins , jugèrent à propos de changer de politique, et sacrifièrent l'alliance française à celle de l'Allemagne , où ils trouvaient moins de gloire , sans doute , dans le triomphe , mais aussi moins de revers dans la défaite.
Pendant les premières années de son séjour à Stockholm, M. de Feuquières avait remarqué un assez grand penchant pour la France dans le jeune roi Charles XI, entouré alors, il est vrai, de conseillers qui le façonnaient à l'influence française et la lui montraient préférable à toute autre, surtout au point de vue de l'honneur. Cependant il eut lieu ensuite de s'apercevoir que cette inclination était plutôt passive que spontanée, et que si , par exemple, ce prince a^vait combattu en personne pour la France en Allemagne, il lavait fait plutôt pour obéir à sa nature remuante et belliqueuse, plutôt aussi par
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instinct d'imitation de Louis XIV , qui se mettait alors à la tète de ses troupes , que dans une vue bien arrêtée de servir son allié ; car , lorsqu'il eut pris conscience de lui-même et que son caractère se fut formé, on vit aussitôt son zèle pour la France se refroidir, son admiration pour Louis XIV faire place à l'indifférence , son ardeur d'imitation se ralentir et disparaître , si ce n'est pourtant sur un point. Ce n'était ni l'ambition éclatante du grand Roi, ni son amour du faste, ni sa splendide prodigalité , ni sa munificence pour les arts et les lettres , mais sa manière absolue de gouverner. Un tel système plaisait à ce caractère indépendant, et dès qu'il en eut trouvé l'occasion , il mit en pratique chez lui la fameuse maxime : « L'Etat c'est moi. » Quoique impatient, impétueux et étranger à cet esprit de persévérante dissimulation qui fait déguiser longtemps un dessein pour en mieux assurer l'exécution, il sut, tant le succès avait de valeur à ses yeux , préparer de loin ses moyens, dresser habilement ses batteries , et lorsque le moment d'agir lui sembla \enu , il fit éclater à son profit une révolution qui changea entièrement la nature du gouvernement et rendit le pouvoir royal absolu et sans contrôle.
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\ l'époque où Charles XI osa exécuter ce coup d'État , son goût passager pour la France avait cessé complètement. Il n'avait pas attendu jusque-là pour placer de préférence dans ses conseils et dans ses ministères des hommes qui, voyant l'intérêt de la Suède dans son union avec l'Allemagne , minaient sourdement ou combattaient hautement , selon les circonstances , l'influence française et paralysaient les efforts de M. de Feuquières pour la faire prédominer. Aux difficultés d'une telle situation venaient se joindre pour notre ambassadeur celles qui résultaient du caractère bizarre, capricieux et insociable d'un roi n'aimant point le travail et inabordable pour tous, excepté pour quelques courtisans , compagnons de ses plaisirs, et pour un ou deux conseillers ordinairement ennemis de la France. « Ce prince s'a- « liénoit le cœur de ses sujets par l'aversion « qu'il témoignoit pour la ville de Stockholm, « oii il ne vouloit point venir, et qu'il fatiguoit ce par des logements de gens de guerre, par « une affectation à se rendre inaccessible, faute « de logement dans les lieux où il se tenoit , « par la froide réception qu'il fa i soit à ceux « qui l'alloient voir, par une occupation conte tinuelle à la chasse , sans vouloir entendre
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« parler d'aucunes affaires publiques ni parce ticulières. Tout cela diminuoit un peu le « mérite que ce prince avoit acquis dans la « guerre , et on commençoit à attribuer son « assiduité précédente dans F armée à une « humeur solitaire et quasi farouche plus qu'à a une humeur guerrière ou à de l'affection « pour son peuple. C'étoit ainsi qu'on corn- « mençoit (en 1680) à parler de lui ' . »
M. de Feuquières avait reçu parmi ses commandements exprès celui de se tenir continuellement auprès de la personne du roi de Suède. Mais il ne trouvait pas plus de facilité en temps de paix qu'en temps de guerre à remplir cette partie de ses instructions. Lorsqu'il s'agissait de mener à bonne fin une négociation , certes il ne redoutait ni les correspondances ni les déplacements, en un mot, aucune fatigue du corps ni de l'esprit ; mais il avait affaire à un roi capable de décourager le diplomate le plus infatigable et le plus persévérant. Peut-être aurait-il pu trouver accès auprès de lui, s'il eût été un écuyer déterminé ou s'il eût eu la passion de la chasse à l'ours et d'autres périlleux exercices ' dans lesquels
* Dépêche de M . de Feuquières à Louis XTV, du 17 janvier 1080. 2 Voir la dépêche de M. de Feuquières du 24 janvier 1680, p. 51-53.
vj iyihom CTÏOR
Charles \l excellait , sans aucun profit pour l'Etat. Malheureusement M. de Feuquières, alors plus que sexagénaire, n'avait aucun goût pour ces sortes d'amusements. Les périls le trouvaient sans crainte , mais c'étaient les périls de la guerre, et non ceux de la chasse ou de la course. Prenant d'ailleurs au sérieux sa position d'ambassadeur, il croyait devoir remplir en toute dignité le poste qui lui était confié. Il reconnut donc que toute relation devenait impossible avec un souverain qui, par système autant que par inclination , évitait avec soin toutes les occasions de le rencontrer et de recevoir ses communications. Il y avait évidemment parti pris de rompre avec la France. Du reste , la manière dont il fut traité au mariage du prince lui eût donné cette conviction , si précédemment déjà tout n'avait été fait pour ne lui laisser aucun doute à cet égard.
La Suède et le Danemark , devenus alliés par ce mariage , s'entendirent pour que le représentant de la France n'y fût point convié. Cette circonstance suffisait pour que M. de Feuquières ne se méprît point sur l'intention ou l'on était de ne plus compter avec lui. « Il « est difficile , Sire, » écrivait-il en ce moment à LouisXIV, « de parer de tels coups contre deux
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« nations qui s'entendent contre moi et qui ne « combattent que par leur absence. »
Louis XIV, qui savait combien il était utile pour sa politique d'avoir un appui dans le Nord , alors qu'il voyait des ennemis surgir partout , ne négligeait rien pour retenir l'alliance de la Suède, qu'il sentait lui échapper , et M. de Feuquières, qui avait tant contribué à l'établir et à la rendre efficace , lui paraissait l'homme le plus capable de la maintenir, si toutefois la chose était encore possible. Aussi, malgré les instances souvent répétées de son ambassadeur pour revoir sa patrie et ses enfants , qu'il n'avait pas vus depuis tant d'années , malgré une demande formelle et directe qu'il reçut de lui à cet effet en 1681 , ne lui accorda-t-il la permission de revenir que l'année suivante , c'est-à-dire quand il eut bien reconnu que l'alliance suédoise était complètement perdue.
Trois raisons faisaient vivement désirer à M. de Feuquières son retour en France : d'abord le besoin de se retrouver au milieu de sa famille, ensuite celui de revoir son pays, besoin arrivé pour lui peut-être à l'état de mal du pays , bien qu'il s'en défende dans une de ses lettres; enfin, la nécessité de mettre ordre lui-même à des affaires dont
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l'embarras était empiré par nue trop longue absence.
A ces motifs s'en joignait un autre qui n'était pas le moins puissant : c'était la retraite de M. de Pomponne du ministère des affaires étrangères.
Nous ne rappellerons pas ici les circonstances d'une destitution si imprévue et si subite, véritable coup de foudre pour ce ministre, homme de bien , qui sonda vainement sa conscience pour y trouver une faute suffisante ; tout le monde connaît ces circonstances pour les avoir lues dans les lettres de madame de Sévigné, et chacun a gémi avec elle sur cette disgrâce imméritée , qui frappait à la fois M. de Pomponne et ses amis, et, en quelque sorte, plus encore ses amis que lui-même ; car tous perdaient en lui un zélé protecteur, et tous n'avaient pas cette philosophie puisée aux sources les plus pures de la religion , qui le fit s'incliner respectueusement sous un coup inattendu et l'accepter comme une juste punition de la Providence pour quelque faute qu'il ne connaissait pas. Il suffira de dire que de tous les bruits qui accompagnèrent cette destitution , il résulta comme chose évidente que si M. de Pomponne parut coupable aux yeux de Louis XIV, c'est que deux
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de ses collègues convoitaient sa charge , l'un pour son frère, l'autre pour un ami. Le Roi n'eut point la force de résister à deux influences actives, puissantes et tendant au même but ; mais tout en cédant à cette coalition , il s'empressa d'indemniser celui qui en tombait victime, par une riche pension et un magnifique présent; il paraissait tenir à prouver qu'on lui avait forcé la main pour frapper, et que s'il le privait de sa charge , il lui conservait son estime et sa reconnaissance. Néanmoins, quelque significatifs que fussent de tels dédommagements , ils ne pouvaient faire oublier à M. de Pomponne la position qu'il perdait, ni équivaloir pour lui à cette confiance intime du souverain , à ces communications journalières , à cette vie passée auprès d'un maître qu'on était si fier d'approcher un instant et de qui chacun enviait, comme un suprême bonheur, une parole, un regard, une attention quelconque. Parfois il se sentait faible pour supporter son éloignement forcé du pouvoir et du prince qui le représentait, surtout lorsque sa pensée s'arrêtait sur ses amis , ou bien sur l'état de sa propre fortune; mais sa philosophie toute chrétienne reprenait vite le dessus, comme on peut en juger par l'extrait
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suivant dune de ses lettre à M. de Feuquières :
« Pour mes affaires, » lui disait-il, « elles sont « si mauvaises de toutes manières, que je n'ay « pas la force de vous en parler : elles augmente teroient la peine que vous en avez. Je tasche « d'en faire usage et de comprendre que les « hommes ignorent ce qui leur est bon, qu'ils « donnent souvent le nom de maux à ce qu'ils « devroient appeler des biens , tant l'ordre de « la Providence est différent de leurs pensées « et de leurs désirs ! »
C'est dans cette situation d'esprit qu'il vécut retiré dans sa terre de Pomponne , sans intrigue ni ambition, sans regret de sa fortune passée ni espoir de la recouvrer, pratiquant plus que jamais les principes des Arnaud, qu'il n'avait point oubliés dans les splendeurs de la cour, soutenu et consolé par l'affection et l'estime persévérante de sa famille , de ses amis et des étrangers, qui lui rendaient plus de justice que Louis XIV et s'effrayaient du successeur qu'on lui avait donné. « Je ne vous dis rien de la « perte que fait le Roy mon maistre en ce chance gement, » écrivait à M. de Feuquières l'ambassadeur de Suède en France : ce il est assez « aisé de juger de la différence qu'il y a d'avoir
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« à négocier avec un homme qui a quelque « considération pour une nation ou avec un « qui a un mépris extraordinaire , comme on
ce mêle veut persuader Vous sçavez aussy
« bien que personne au monde ce que c'est « que de s'adresser à un homme qui est bien « intentionné pour vous, ou d'estre obligé d'en ce solliciter un qui fait tout malgré qu'il en ait. « Quand j'auray l'honneur de vous voir, je « vous diray mes pensées plus ouvertement. » On dirait que Louis XIV sentait le besoin de se justifier aux yeux de la postérité de la disgrâce de M. de Pomponne , lorsqu'il consignait dans ses Mémoires les paroles suivantes : « L'emploi que je lui ai donné s'est « trouvé trop grand et tr p étendu pour lui ; <c j'ai souffert plusieurs années de sa foiblesse, « de son opiniâtreté et de son inapplication... « Jl a fallu que je lui ordonnasse de se retirer, « parce que tout ce qui passoit par lui perdoit ce de la grandeur et de la force qu'on doit avoir ce en exécutant les ordres d'un roi de France ce qui n'est pas malheureux. » Sans sortir de la correspondance des Feuquières, on peut s'assurer si tout ce qui passait par les mains de Al. de Pomponne perdait de la grandeur et de la force (I un roi de France heureux; il suffi!
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pour cela de lire les dépêches de Louis XI \ à M. le marquis Isaac , dépêches rédigées par le ministre , ainsi que toutes celles qui étaient adressées aux autres ambassadeurs ; on y reconnaît qu'un tel langage n'était au-dessous ni de la dignité ni du bonheur du monarque le plus favorisé sous ce double rapport. Le premier ministère de M. de Pomponne se rapporte à la période la plus heureuse du règne de Louis XIV, et si ses successeurs au département des affaires étrangères firent plus que lui, ce qui est douteux, pour la majesté du règne , ils ne firent assurément pas davantage pour sa prospérité. Du reste, ainsi qu'il a été dit précédemment , Louis XIV sembla prendre a tache, par sa conduite ultérieure envers M. de Pomponne, de réparer la rigueur injuste de son procédé et de démentir la souveraine dureté du jugement cité plus haut : il lui accordait fréquemment des audiences particulières, lui disait son regret de l'avoir éloigné de sa personne, et, lui recommandant un profond secret, obtenait sa parole qu'il reviendrait au premier ordre. En effet, aussitôt après la mort de M. de Louvois, qui avait grandement contribué à cette destitution , le Roi s'empressa décrire, de sa propre main, à AI. de Pomponne, pour
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qu'il vint reprendre, dans ses conseils, la place qu'il n'aurait jamais dû quitter : ce Car, » dit le duc de Saint-Simon , qui n'est pas prodigue d'éloges, «c'étoit un homme excellent par un « sens droit, juste, exquis, qui pesoit tout, ce faisoit tout avec maturité et sans lenteur... « Ses yeux montroient de la douceur et de l'es= « prit, toute sa physionomie de la sagesse et « de la candeur ; une dextérité, un art, un ta- « lent singulier à prendre ses avantages en trai- « tant ; une finesse , une souplesse sans ruse , « qui savoit parvenir à ses fins sans irriter ; « une douceur, une patience qui charmoit « dans les affaires, et avec cela une fermeté et, « quand il falloit, une hauteur à soutenir l'incc térêt de i'Etat et la grandeur de la couronne, ce que rien ne pouvoit entamer. Ces qualités ce étoient en trop grand contraste avec celles ce de Colbert et de Louvois pour en pouvoir ce être souffertes avec patience ; tous deux en ce avoient de très-grandes ; mais si elles paroisce soient quelquefois brillantes , elles n' étoient ce pas si aimables... Tous deux vouloient, sous ce différents prétextes, manier les affaires étrance gères; tous deux s'en trouvèrent également, ce sagement et doucement repoussés ; non-seuce lement ils n'y purent jamais surprendre la
xiv IMIIODI i.llON.
« moindre prise, niais ta grande connoissance « qu'avoit Pomponne des affairés de l'Eu-
« rope lui donnoit un te! avantage sur ces
« objets, qu'ils nosoient le contredire au con- « seil, où, devant le Roi, il les avoit mis souvent « sans repartie lorsqu'ils la\ oient hasardé. » Parent de M. de Feuquières, M. de Pomponne lui avait voué depuis longtemps une fraternelle amitié qui , soutenue par une bienveillance naturelle, était ingénieuse à faire naître les occasions de le servir. Elle n'avait pas besoin pour cela de stimulant ; les marques en arrivaient incessantes et inattendues à M. de Feuquières et aux siens. Solliciter en faveur de ses amis n'était point à charge à M. de Pomponne ; c'était, au contraire, chose agréable pour lui, c'était un besoin de sa nature. Pourtant il ne sollicitait pas sans avoir mûrement réfléchi sur la valeur et l'opportunité d'une demande ; il ne s'en chargeait que s'il la croyait juste et susceptible de succès, et non par manière d'acquit, ni pour se débarrasser du solliciteur. M. deRébenac,dontun des principes était d'obtenir d'abord et de mériter ensuite, avait vu sans doule plusieurs fois sa jeune et pétulante ambition se briser contre ce système qu'il ne comprenait pas, lorsqu il écrivit à son père ; « Le naturel
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« de M. de Pomponne, tout plein de bonne « volonté qu'il est, le porte à refuser d'abord « tout ce qui luy est proposé pour ses amis et « ceux auxquels il souhaite le plus de bien ; « mais il faut le presser, et il entre ensuite aicc sèment dans les raisons. » Personne n'avait moins de raisons que M. de Rébenac pour se plaindre du zèle de cet ami dévoué de sa famille ; au reste , il se montre ailleurs plus juste envers lui. S'il le fallait presser quelquefois, ce n'était point lorsqu'il s'agissait de l'intérêt bien entendu des Feuquières. Dans ce cas, sollicitations, démarches, soins de toutes sortes, rien ne lui coûtait; et, si l'on remarque avec quelle chaleur et quelle infatigable constance il protégeait cette famille, épiant toujours les moments opportuns pour en rehausser les services devant le Roi ou pour en signaler les besoins ; si l'on observe comment, dans sa haute position , il entendait et pratiquait l'amitié , on ne s'étonnera point des regrets que ses amis ressentirent à sa chute, chacun d'ailleurs en craignant avec raison le contre-coup pour soi ; car il n'est que trop vrai que les regrets les plus vifs ont toujours un côté intéressé.
Ce ne fut pas un des moindres services rendus par M. de Pomponne à M. de Feuquières,
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que de lui avoir enseigné l'art de demander souvent sans déplaire : « Je n ay pas besoin « de vous dire, » lui écrivait-il, <c d'accompagner ce toutes vos demandes d'une soumission en- « tière et d'une résignation absolue. » Il y avait beaucoup de ressemblance dans le caractère des deux amis ; aussi ne répugnait-il pas plus à l'un qu'à l'autre de montrer une entière soumission à ce maître absolu, qui, semblable à un dieu , voulait être beaucoup prié pour accorder , qui ne s'offensait pas des doléances réitérées , pourvu qu'elles fussent empreintes de la plus complète dépendance ; qui , enfin , toujours jaloux de paraître puissant, était satisfait qu'on eût foi en lui comme en une providence terrestre, et que ceux-là mêmes qui avaient le plus de droits à sa reconnaissance n'attendissent rien de leurs mérites et tout de sa souveraine et libre faveur.
Colbert de Croissy, successeur de M. de Pomponne au ministère des affaires étrangères, témoigna, il est vrai, de la bienveillance à M. de Feuquières;- mais ce n'était plus cette fraternité à laquelle l'ambassadeur était habitué de la paît de son ministre. Aussi , ce motit se joignant à d'autres, il rentra en France aussitôt qu'on le lui eut permis. Ce ne fut cependant
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que deux ans environ après la disgrâce de M. de Pomponne, lorsque Louis XIV eut acquis la certitude que la Suède ne voulait absolument plus de lui pour allié. Pendant ces deux années de séjour forcé, M. de Feuquières eut le triste spectacle du déclin et de la ruine de notre influence à Stockholm ; on n'épargna rien pour lui prouver qu'il n'y avait, du moins pour le moment, aucun moyen de la rétablir, et son audience de congé fut une véritable mystification où il reconnut une rupture complète et définitive. M. de Feuquières partit de Stockholm en 1682. Dès l'année précédente la Suède avait conclu à La Haye, avec la Hollande, un traité de commerce et de défense pour la garantie des traités de Westphalie et de Nimègue , et , quelques années après, l'Empereur et d'autres princes ayant accédé à cette alliance, le gouvernement suédois fournit, contre Louis XIV, un contingent de troupes. La guerre fut terminée, en 1698, par la paix de Risw ick , et Charles XI eut l'honneur de voir sa médiation acceptée par les nations belligérantes.
A cette longue ambassade en Suède , qui le retint pendant dix ans loin de son pays , ne se borna point la carrière diplomatique de M. de
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Feuquières. Après un séjour en France de trois années, pendant lesquelles il put réparer le désordre de ses affaires et goûter les joies de la famille, il fut nommé ambassadeur à Madrid.
La collection de madame la duchesse Decazes ne contient aucun document relatif à cette mission. Il en est, aux archives du ministère des affaires étrangères , d'assez abondants ; mais leur publication nous forcerait de dépasser nos limites. Contentons-nous maintenant de citer les passages suivants du journal de Dangeau :
« *2% janvier 1685. — M. de Feuquières aura «12 000 écus d'appointements, 4 000 écus <c pour son ameublement, et 3 000 écus qui lui « seront payés pour un quartier avant son déce part. Les indemnités à Madrid valent à un «ambassadeur environ 10000 fr., et il peut « encore gagner quelque chose sur le change « de l'argent qu'on lui fera toucher. »
« 28 février 1685. — Ce jour-là M. de Feuce quières prit congé du Roi , partant pour « son ambassade d'Espagne. Le Roi lui dit : « Adieu , monsieur ; partez bientôt et allez « bien vite. On prétend que les sujets du Roi ce pâtissent de ce qu'il n'y a point de ministre à ce Madrid. »
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«Mardi, 24 avril 1685. — On sut que le ce courrier arrivé de Lyon venait de Madrid , « où le Roi l'avoit envoyé pour ordonner à « M. de Feuquières, son ambassadeur, de décc clarer aux Espagnols que, s'ils donnoient les « pays dus au duc de Bavière l par son contrat « de mariage avec l'archiduchesse , comme le « bruit couroit qu'ils les vouloient donner, ce Sa Majesté regarderont cela comme une in- « fraction considérable à la trêve ; qu'ils dece voient savoir qu'en cas que le roi d'Espagne ce vînt à mourir sans enfants , M. le Dauphin ce étoit héritier naturel , et qu'ainsi on ne pouce voit disposer de ce qui devoit lui appartece nir ; qu'il avoit envoyé Bouf fiers à Bayonne ce et fait marcher beaucoup de troupes vers la ce Navarre pour entrer dans leurs pays, en cas ce qu'ils voulussent faire une démaixhe si concc traire aux intérêts de son fils et au repos de ce toute l'Europe. Les Espagnols ont fait savoir
1 Le duc de Bavière était un des prétendants à la succession d'Espagne; il avait pour concurrents l'empereur Léopold, Louis XIV etleduc de Savoie. Ses droits étaient ceux de sa femme l'archiduchesse Marie- Antoinette, issue d'un premier mariage de l'empereur Léopold avec une sœur de Charles II, roi d'Espagne. En épousant une autre sœur de ce faible roi, Louis XIV avait dû renoncera l'héritage de la monarchie d'Espagne pour lui et les siens; il n'en vit pas moins son petit-fils s'asseoir sur ce trône tant disputé. Mais cette conquête tfoùta cher à la France; elle ébranla le trône de Louis XIV
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u qu'ils ne savoient ce que c'était (jue le bruit « qu'on avoit fait courir, et qu'ils n avoienl « point songé à donner les Pays-Bas à M. IV- « lecteur de Bavière ; ainsi la trêve ne sera pas « rompue présentement, b
Ce dernier passage prouve que M. de Feuquières eut à débattre la grande question de la succession d'Espagne , source de guerres sanglantes sous Louis XIV, et qui, aujourd'hui, après un siècle et demi, ranimée par une nouvelle alliance avec la maison royale d'Espagne, préoccupe encore si vivement les esprits. Il eut à soutenir cet intérêt qui fut si cher à Louis XIV, comme il l'est de nos jours à tous ceux qui ont à cœur la grandeur et la force de la France.
M. de Feuquières , après avoir longtemps vécu sur la terre étrangère , y finit ses jours ; il mourut à Madrid , en 1688, ayant résidé trois ans dans ce poste. Son éloge serait ici superflu ; on le trouve répandu dans toutes ses lettres. Là on remarque aisément de l'habileté, de la patience , du dévouement, une étonnante activité , qualités qui lui valurent la confiance d'un roi sachant apprécier le mérite ; une affection pleine de sacrifices pour ses enfants , une douceur de caractère qui écartait de
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lui toute haine, enfin beaucoup de résignation au milieu d'une vie d'isolement souvent surchargée d'ennuis et de difficultés. Ce furent-là les principaux avantages de cet homme, dont l'existence tout entière fut consacrée à son pays. Sa correspondance diplomatique et privée , qui est le fonds principal de notre collection, forme un lien naturel entre les Lettres et Négociations de Manassès de Feuquières, son père, et les Mémoires et Maximes militaires d'Antoine de Feuquières , son fils , et constitue , avec ces deux ouvrages , un ensemble de documents émanés de trois générations successives de la même famille , animées toutes trois de l'amour de la patrie et vouées à son service.
Après la mort de M. le marquis Isaac de Feuquières, M. le marquis de Pas, l'aîné de ses fils, prit le nom de marquis de Feuquières et devint chef de la famille. La vie militaire avait toutes ses préférences ; il l'avait embrassée de bonne heure, il ne la quitta que malgré lui , dans un âge où sa capacité et son courage étaient dans leur vigueur. Mais il avait eu le malheur de déplaire. Elevé à l'école du maréchal de Luxembourg son parent , que Louis Xf\ n'aimait point, tout en l'estimant
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beaucoup , il (l'avait jamais montré de goût pour le métier de courtisan, à une époque où c'était une condition indispensable , même au mérite le plus éminent, pour se produire et se faire considérer; il avait toujours préféré l'atmosphère des camps à celle des cours , conservant la franchise et la rudesse d'un homme de guerre , que la conviction de son propre mérite rend peu endurant et sans indulgence pour ce qu'il regarde dans autrui comme des erreurs. Quant à ses qualités militaires , personne ne les lui contesta jamais ; Voltaire et Saint-Simon , pleins de sévérité tous deux dans l'appréciation de son caractère, leur rendent une entière justice, et elles sont constatées d'une manière irrécusable par ses Mémoires et Met, vîmes militaires. Cette production précieuse d'un loisir forcé , en même temps que d' une longue expérience, fut un objet d'étude profitable pour les gens de guerre jusqu'à la République et l'Empire, qui modifièrent si profondément l'ancienne tactique militaire , et , de nos jours encore, elle offre aux stratégistes d'utiles enseignements. Louis XIV méconnut son propre intérêt en arrêtant au milieu de sa carrière un homme aussi habile et dévoué, parce qu'il ne pouvait, disait-on , s'accorder avec personne , et en se
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privant de services d'un grand prix , dans un temps où les bons généraux étaient devenus assez rares pour qu'il ne dût pas tenir compte d'autre chose que du talent chez ceux qui mettaient toute leur gloire à le bien servir. Si la brouillerie du marquis Antoine de Feuquières avec le maréchal de Catinat dans la guerre du Piémont , si d'autres démêlés encore justifient jusqu'à un certain point le reproche qu'il encourut d'un caractère difficile et opiniâtre , sa conduite envers le maréchal de Luxembourg dans l'affaire de la Voisin et de la Vigoureux prouve qu'il était capable des plus généreuses affections , de celles mêmes qui ne savent point reculer devant le danger. Dans cette circonstance, il poussa l'amitié jusqu'à se laisser fortement compromettre pour servir son illustre parent ; il fit , en quelque sorte , cause commune avec lui et voulut partager les périls d'une situation que les tribunaux , influencés par les ennemis du maréchal, cherchaient à rendre grave pour l'un et pour l'autre. Pourtant , selon ce que mandait le marquis Antoine à son père , après avoir subi un insidieux interrogatoire : « Il n'y « avoit pas de ([uoy fouetter un laquais, quand « mesmeil auroit responduouy atout.» C'était
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avec raison que M. de Pomponne écrivait à M. de Feuquières : . « 11 faut rendre honneur « à M. votre fils : il a agy avec beaucoup d'es- « prit , d'activité , de fermeté dans toute cette « affaire et a bien remply ce qu'il devoit à l'ace mitié de M. de Luxembourg. » Un autre témoignage confirme le précédent : c'est celui de madame la marquise de Saint-Ghamond dans sa lettre du 21 septembre 1680 , à M. le marquis Isaac de Feuquières : « J'ai eu beaucoup « de plaisir, » dit-elle, ce de l'entendre parler de « ses affaires et de celles de M. de Luxembourg ; « il a bien servy celui-cy, et a donné en cette « rencontre bien des marques de son esprit , « de son cœur et de sa générosité. »
Mais cette défense, prise avec tant de chaleur et de dévoûment, n'était point propre à lui concilier la faveur d'une cour où le maréchal était mal vu ; et bien qu'il se fût écoulé un assez grand nombre d'années entre l'époque de leur commune incrimination dans le procès de la Voisin, et celle où M. le marquis Antoine de Feuquières sévit mettre à la retraite, peut-être n'avait-on pas oublié les généreux efforts de ce dernier pour sauver un homme qu'on voulait perdre ou du moins gravement compromettre. Quoi qu'il en soit, le marquis Antoine cessa forcément de
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servir en 1701. Lieutenant-général en 1693, d'une capacité universellement reconnue, il avait lieu d'espérer les plus grands emplois de la guerre : la volonté despotique du maître brisa pour toujours cette espérance. Plein de force, de zèle et de mérite, il lui fallut se résigner à une flétrissante inaction ; il lui fallut voir les destinées de nos armes remises entre les mains de généraux inhabiles , et le seul emploi qu'on lui permit de son expérience , de sa pénétration et de son patriotisme, fut de lui faire prévoir de funestes défaites et d'en donner en haut lieu des avertissements qu'il avait l'extrême douleur de savoir peu écoutés : «Quoyque « par une triste expérience du casque l'on fait « de moy , » écrivait-il à M. de Torcy ' la veille de la bataille d'Hochstedt , dont il prévoyait le triste résultat , « je sache fort bien que c'est ce en vainque je pense sur un mestier qu'il y a ce trente ans que je fais, cependant, monsieur, « mon zèle ne me permet point de penser sans « vous dire comme j'ay pensé. Vous l'avez « trouvé bon. En tout cas , le temps que vous ce employerez à me lire sera assez court , quoyc< que vous soyez fort occupé , pour ne le pas ce peut-estre regretter entièrement. »
' Ministre des affaires étrangère!.
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Loin des armées , il en suivait néanmoins avec sollicitude les opérations diverses, dont il se faisait rendre un compte exact ; c'est ainsi qu'il savait prévoir les succès ou les revers, et qu'après avoir mûrement réfléchi, ne pouvant faire autre chose , sur un art où la prudence et le savoir jouent un si grand rôle , il se résolut à mettre par écrit les résultats de ses réflexions et de son expérience, afin de les avoir au besoin plus présents à l'esprit, et aussi pour l'instruction de son fils , qu'il destinait à la carrière militaire.
Le public ne jouit entièrement de cet ouvrage qu'après la mort de l'un et de l'autre ; il resta en manuscrit pendant plus de vingt ans entre les mains du comte Jules de Feuquières. Celui-ci en autorisa la publication après trois éditions plus ou moins défectueuses, provenant de fragments manuscrits obtenus de sa complaisance , lambeaux épars que la spéculation n'avait pas tardé à réunir en un corps d'ouvrage qui parut en Hollande et en France, sous le titre de Mémoires sur la guerre par le marquis de Feuquières.
Ainsi ne pouvant plus servir son pays les armes à la main, Antoine de Feuquières le servait encore par ses écrits. Mais il ne pouvait se rési-
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gner à ce rôle de simple juge: son inaction lui était un tourment. Ce qui le dévorait surtout , c'était le sentiment d'une disgrâce à laquelle il n'entrevoyait point de terme; et, de même que tous ceux qui avaient encouru la défaveur royale, il était moins sensible à sa fortune brisée qu'à la douleur d'avoir déplu à un maître qui, d'un mot bienveillant ou sévère, exaltait jusqu'au prodige ou désolait jusqu'à la mort. Après avoir épuisé toute l'amertume de sa situation pendant dix années , il mourut , dans un âge peu avancé , adorant encore la main qui l'avait frappé. Voici ce qu'il écrivit à Louis XIV quelques heures avant sa fin :
ce Sire , après avoir mis devant les yeux de « Dieu toute ma vie que je vais lui rendre , il « ne me reste plus rien à faire, avant de la « quitter, que de me jeter aux pieds de Votre « Majesté. Si je croyois avoir plus de vingt- « quatre heures à passer encore en ce monde, « je n'oserois prendre la liberté que je prends. « Je scais que j'ai déplu à Votre Majesté, et « quoique je ne sache précisément en quoi , je « ne m'en crois pas moins coupable. J'espère , « Sire, que Dieu me pardonnera mes péchés, « parce que j'en ressens en moi un repentir « bien sincère. Vous êtes l'image de Dieu , et
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« j'ose vous supplier de pardonner, au moins « à mon fils, des fautes que je voudrois avoir « expiées de mon sang. Ce sont celles . Sire , « qui ont donné à Votre Majesté de léloigne- « ment pour moi, et qui sont cause que je « meurs dans mon lit, au lieu d'employer à « votre service les derniers moments de ma vie « et la dernière goutte de mon sang , comme « je l'ai toujours souhaité. Sire, au nom de ce « Roi des rois , devant qui je vais paroître , « daignez jeter des yeux de compassion sur « un fils unique que je laisse en ce monde , « sans appui et sans bien. 11 est innocent de « mes malheurs ; il est d'un sang qui a toujours « bien servi Votre Majesté. Je prends con- « fiance en la bonté de votre cœur , et après « vous avoir encore une fois demandé pardon, « je vais me remettre entre les mains de « Dieu, à qui je demande pour Votre Majesté « toutes les prospérités que méritent a os « vertus ' . »
Cette lettre, écrite au bord de la tombe par un homme qui ne demandait plus rien pour lui-même , parut émouvoir la suprême indifférence du Roi. Comme s'il se fut repenti d'avoir
* Vie de M . le marquis Antoine de. Feuqu'nres . clans ses Mémoires militaires.
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accéléré la mort du père, il daigna transmettre au fils les pensions dont celui-ci avait joui, et, par d'autres marques de faveur accordées pendant le peu d'années qu'il vécut encore , il voulut bien prouver à la famille de Feuquières qu'elle n'avait point démérité de lui tout entière.
Des nombreux iils du marquis Isaac, un seul suivit comme lui la carrière diplomatique : ce fut le comte de Rébenac. On a vu ailleurs qu'à l'aide d'un mérite précoce, soutenu, il est vrai , par de l'ambition et de la confiance en soi-même , il arriva fort jeune à des postes importants. Sa correspondance, comprise dans cette collection , ne s'étend pas au delà de la mission qu'il remplit à Berlin ; mais elle permet de reconnaître , en même temps que de la pénétration et de la justesse d'esprit dans les affaires publiques, un caractère vif, indépendant et original , des allures franches et libérales jusqu'à la prodigalité , qui constituaient à cette époque le vrai gentilhomme. Après avoir été ministre du roi en diverses cours d'Allemagne , puis ambassadeur en Espagne, peu de temps après la mort de son père , ensuite en Piémont , et enfin envoyé extraordinaire dans toutes les cours d'Italie , il fut enlevé par
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une mort prématurée a louiez les espérances
d'une brillante destinée. * -
Trois de ses frères moururent comme lui avant 1 âge, niais sur les champs de bataille. Henri, chevalier de Pas, en 1G77 , emporté par un coup de canon , en Sicile ; Charles , chevalier de Malte, capitaine de vaisseau du Roi, au combat de Saint-Denis, près de Mons, en 1678; Simon , chevalier de Feuquières, en 1692, après la bataille de la Hogue , où il fut mortellement blessé. Ce dernier, commandant le vaisseau le Diamant dans cette affaire fatale à notre marine , venait d'avoir une cuisse emportée; il n'en continua pas moins le combat contre trois vaisseaux ennemis, faisant feu des deux bords , et il emporta en mourant la consolation d'avoir sauvé son navire. Peu de familles nobles payèrent aussi largement que les Feuquières le tribut du sang à la patrie. Des sept fils du marquis Isaac, cinq avaient embrassé la carrière militaire; trois périrent au champ d'honneur ; un quatrième faillit y laisser la vie.
Un autre fils d'Isaac entra dans les ordres , et y coula des jours paisibles dans les molles douceurs dune riche abbaye et d'un éveché. Ce fut Philibert-Charles, docteur en Sorbonne,
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l'élève de cet abbé Bâclez qui avait mérité l'anL madversion de madame de Pomponne , l'active surveillante de la conduite des jeunes de Feuquières , pour leur avoir enseigné l'intempérance dans la boisson et peut-être encore d'autres vices ; il trouvait sans doute pour luimême dans de telles habitudes un remède contre l'ennui et la monotonie de la vie religieuse, et l'on peut supposer que, par une affection mal entendue , il voulait faire suivre les mêmes errements à celui de ses élèves qu'on avait voué dès l'enfance à l'état ecclésiastique, sans consulter son goût, et seulement pour lui assurer cette existence facile et ces hautes dignités que les cadets de familles étaient certains de trouver dans l'Eelise.
Jules, comte de Feuquières, colonel du régiment de son nom et lieutenant-général pour le Roi dans la province de Toul , survécut à tous ses frères. Catherine-Marguerite Mignard, fille du célèbre peintre du roi , lui plut et il l'épousa. « Ce mariage , dit Dangeau , ne fut pas approuvé de tout le monde. » Mais le comte de Feuquières s'en inquiéta peu ; d'abord le Roi avait signé au contrat; ensuite l'aîné de la famille avait épousé mademoiselle de Mouchi. Hocquincourt , petite-fille d'un maréchal de
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France ; n'était-ce pas assez pour soutenir L'honneur du nom ? Quant à lui, il en avait moins la responsabilité, ei croyait pouvoir se marier pour lui-même; il était simple cadel de famille.
Le portrait (|ue Mignard nous a légué de sa fille prouve qu'elle valait bien une mésalliance. Esprit varié , abondant , assez excentrique , et parfois original , le comte de Feuquières avait la passion de disserter et d'écrire. Tout sujet lui était bon ; auteur de la / ie d ' . lut ai ne de Feuquières , qui est en tête des Mémoires de celui-ci, il l'est aussi d'un Traité sur la Virilité, et la Virginité de l'homme et de la femme1. Après avoir écrit un conte ou une nouvelle, il composait une dissertation sur un point de philosophie ou de morale , et il passait sans difficulté, ou plutôt avec plaisir, d'une traduction d'Horace à un résumé d'histoire de France, s'essayant à chaque genre, n'en approfondissant aucun, en un mot, travaillant en grand seigneur, c'est-à-dire pour passer le temps. L'extrait suivant, écrit par lui dans sa vieillesse , et dont le manuscrit porte l'empreinte d'une main défaillante , donne une
' Ce traité, ainsi que plusieurs autres opuscules manuscrits du comte Iules de Feuquières, fait partie de la collection de madame la duchesse Decazes.
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idée de la tournure de son esprit et fait connaître son jugement sur l'époque de Louis XV, comparée à celle de Louis XIV : ce On vouclroit « m'engager, » dit-il , ce à faire des remèdes que « je crois inutiles , parce que je n'attribue le ce dérèglement de ma santé qu'à mes années , ce et que je ne me soucie guère de conserver ce une vie déjà assez longue., dans un pays oii ce le mérite et la vertu sont devenus odieux ce et le renversement des loix maxime de gouce vernement, où l'ignorance et le mensonge ce prévalent contre la vérité , où la religion est ce abandonnée à des furieux qui nen ont que ce le masque. Funestes présages qui m'époucc vantez , tristes objets qui ne faites que m'esce chauffer la bile, esloignez-vous de moy, j'ay ce besoin de la tempérer. Il faut pour cela me ce rappeler le temps où le soleil ' estoit au mice lieu de sa course, après avoir dissipé les ce brouillards du matin et avant les obscurités ce qui ont précédé et suivy son coucher. On y ce voyoità la teste des armées Coudé, Tureime, ce Créqui, Luxembourg ;, Catinat aussi , celuy « qui les a suivis de plus près et leur a le mieux ce ressemblé ; il estoit véritablement homme de
1 On voil qu'il s'agit ici de Louis XIV, dont la devise était \m soleil éclairant le inonde, avec ces mots : Nec pluribut impàr. V. V
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<c guerre; Vauban dans le génie, pocu fortifier, « attaquer et deffendre les places avec capacité, « et d'une manière qui n'a esté bien connue « que de luy, plus respectable encore par ses « sentiments de bon citoyen et de fidélité au ce service du Roy ; Louvois dans les conseils , « pour former et arranger les projets de camcc pagne ; Colbert pour l'administration des « finances, la police du dedans et le commerce; ce Pomponne dans les négociations avec les puiscc sances étrangères; MM. de Port-Royal pour ce esclairer les matières de religion et combattre ce les erreurs : ils en ont souffert persécution ; ce Corneille , Molière , Racine dans les spectacc clés : ils instruisoient en divertissant; tous ce personnages , chacun dans sa profession , ce d'un mérite qui n'a pas esté remplacé. »
ce Ne pourrois-je pas aussi me ressouvenir ce du temps où j'estois amoureux? Il me semée ble que rien ne conviendroit mieux pour ce me desgager des idées noires dans lesquelles ce je me sens comme malgré moy plongé.
ce Je ne dis mot de celle qui estoit laide et ee de mauvaise humeur, ni de celle de qui les « empressements m'estoient a charge, mais de « la mesme belle dame qui, par des manières « plus douces et plus insinuantes, mavoit at-
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ce tiré dans ses liens. Je luy avois livré mon a cœur; mon esprit ne s'occupoit que d'elle. « Dix années qu'elle avoit de plus que moy « me la faisoient respecter. Son bon sens m'in- « struisoit; ma simplicité luy plaisoit; elle me ce disoit qu'elle m'aimoit comme son frère ; j'en ce prenois occasion à d'aimables libertés. Une ce dame se présenta , avec moins de mérite , ce moins de beauté et plus de vivacité ; elle en ce devint jalouse , craignant avec raison que les ce saillies d'une jeunesse bouillante ne tardasce sent guères à me déterminer à un mauvais ce choix; elle m'en parla ; et ce jour-là, où je ce la vis dans sa plus grande parure et dans ce toute sa beauté naturelle, je l'assuray que je ce la trouvois , sans comparaison , plus belle et ce plus aimable que cette autre dame. Je m'en ce sentis enlever et j'en reçus le premier baice ser. Elle voulut ensuite scavoir exactement ce tout ce qui s'estoit passé entre cette dame et ce moy : ee Rien , luy dis-je , qui doive vous faire ce de la peine ; je n'ay aucun engagement avec ce elle que celuy d'en avoir reçu quelques vice lains baisers que j'esvitois avec autant de soin ce que je recherchois les vostres. C'est vous qui ce me l'avez fait cognoistre ; et les visites que ce je luy ay rendues n'ont esté que par poli-
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• tesse, cédant à ses importunités , quand je « ne pouvois avoir le bonheur de vous voir.
« Toutes mes affections n'ont jamais esté que (( pour vous. » Elle me def fendit de la voir data vantage. «Je vous obéirav,» luv dis-je en « luy faisant cognoistre la violence de ma pasce sion et nies plus ardents désirs. Auroit-il esté « raisonnable de me refuser ee qui m'estoit of- « fert par une autre? Elle s'en défendit pouror tant, non par des refus, mais par des deslais
a qui m' enfla m moi en t de plus en plus
<c Enfin l'amour ne s'en rendit le maistre « qu'après l'avoir ornée de toutes ses grâces'. » Il est à présumer que cet appel fait par le comte de Feuquières en style digne, il es! vrai , de la Régence , aux souvenirs galants de sa jeunesse, ne produisait qu'une faible et courte diversion au découragement, à la tris tesse profonde que lui apportait, à lui comme à tous ceux qui aimaient la France, la comparaison d'un siècle plein de gloire à un autre plein de dissolution et de honteuses débauches. Il rougissait de vivre encore sous un règne si différent de celui qui avait vu s'écouler ses jeunes années, et c'était en vain qu'il tachait de s'étourdir sur la dégradation du présent en s egayant par la mémoire ih\ passé. Quelle n eût
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pas été l'amertume de ses regrets s'il eût assisté à la fin du règne de Louis XV? Mais il mourut en 1 741 , fort avancé en âge et ayant survécu à l'espérance de voir se perpétuer en ligne directe le nom des Feuquières ; car, sans enfants de son mariage avec Catherine -Marguerite Mignard, il avait vu périr par une mort prématurée le seul neveu qu'il eût de ses frères, le fils du marquis Antoine. Il ne resta, pour transmettre les biens de cette noble famille , que la belle Corisandre de Feuquières, fille d'Antoine , qui fut mariée au marquis de Soyecourt1. De cette gracieuse personne il existe
1 « Parla mort d'Antoine de Pas , marquis de Feuquières, colonel « du régiment de Bourgogne, qui ne laissa de son mariage avec Ma- (( demoiselle d'Auroy qu'un fils mort en bas âge, Pauline Corisandre a est devenue seule et unique héritière de père et de mère, et a trans- « mis les noms et biens des maisons de Pas, Feuquières et de Mouchi- « Hocquincourt dans celle de Soyecourt par son mariage avec Joa- « cliim-Adolphe, marquis de Soyecourt, colonel du régiment de « Bourgogne et brigadier des armées du Roi. De ce mariage ils ont « eu trois enfants : 1° Louis-Armand, marquis de Soyecourt, bri- « gadier des armées du Roi, mestre de camp du régiment Dauphin « étranger cavalerie, lequel a épousé en premières noces Marie-Anne- 'r Pauline- Antoinette de Beauvilliers de Saint-Aignan , et en seconde des noces, Marie-Eléonore-Auguste de Béthune; 2° Antoine-Adol- <( phe, mestre de camp de cavalerie, maréchal-général des logis des « camps et armées du Roi ; il porte le nom de marquis de Feuquières ; v 3° Joachim-Charles , appelé le comte de Soyecourt; il a épousé Ma- <t ri«'-S\lvine de Bérenger. » ( Abrégé historique de lu vie et des négociations de Manassès de Feuquières, tome 1" des Lettres et négociation* de Manassès. )
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mi portrait, qui la rtpréaante en costume df bal, parée de soie, de fleurs, surtout de jeunesse et de beauté. Cette élégante peinture est aujourd'hui la propriété de sa descendante, madame la duchesse Decazes ' , qui y attache d'autant plus de prix, que celle qu'elle représente lui semble résumer les Feuquières et les Soyecourt , en servant de transition des uns aux autres.
Un portrait de femme, en Picardie quelques ruines de château qui portent encore le nom de Feuquières, une collection de papiers vermoulus , voilà les seuls souvenirs matériels restant aujourd'hui dune famille qui a vécu nombreuse et florissante pendant plusieurs siècles. Le temps détruira sans peine le portrait de femme, les ruines de château et les papiers vermoulus ; mais il respectera , nous l'espérons, le livre émané de ces papiers. Si les lettres des Feuquières n'avaient renfermé rien de plus que la peinture complète de l'intérieur d'une famille au xvne siècle, rien
1 L'aîné des fils de Corisandre de Feuquières, Louis- Armand, marquis de Soyecourt , épousa en troisièmes noces Henriette Wihielmine, fille du dernier prince régnant de Nassau-Saarbruck. 11 en eut une fille , mariée à M. le comte de Sainte- Aulaire. De ce mariage est née madame la duchesse Decazes , qui en est aujourd'hui l'imique enfant vivant .
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de plus que le récit de ces mille préoccupations, de ces mille petits événements qui composent la vie domestique , elles nous auraient paru dignes par cela seul de la publicité ; car nous savons que l'histoire , qui est entrée avec succès dans des voies nouvelles, ne s'inquiète plus exclusivement des coups de canon plus ou moins habilement tirés , des faits et gestes des rois et des princes , des grands événements politiques , en un mot , des surfaces et des sommets de la vie des peuples , mais que dans ses études elle va au fond des choses, et que la connaissance profonde de la famille, image en petit de la société, lui est un élément fécond pour l'appréciation d'une époque. Mais il ne pouvait y avoir de notre part aucune hésitation à mettre au jour cette correspondance, lorsque nous eûmes reconnu qu'elle renfermait beaucoup plus que des détails et des scènes d'intérieur. En effet, se développant hors du foyer domestique, elle traite des plus importants et des plus intimes intérêts de l'Etat; ses nombreux auteurs, alliés aux plus illustres familles, se trouvaient partout, à la cour, dans le clergé, la diplomatie, les administrations, les armées de terre et de mer; s'ils n'occupèrent pas toujours le premier rang, presque
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toujours ils lurent , dans ces différentes carrières, d'utiles instruments de la gloire d'un grand siècle; enfin, ils tendirent sans cesse à s'identifier avec les destinées de la France . et leur histoire nous a semblé étroitement liée à la sienne. Voilà pourquoi nous avons entrepris cette publication, et pourquoi aussi nous espérons quelle prendra place parmi celles qui peuvent fournir aux annales de notre pays de bons matériaux.