Lettres inédites des Feuquières
M. le marquis Manassès de Feuquières avait été envoyé par Richelieu à plusieurs assemblées d'Allemagne pour consolider notre alliance avec la Suède , alors que cette alliance, si utile au dessein formé par le Cardinal d'abaisser la maison d'Autriche , était menacée par la mort imprévue de Gustave-Adolphe. Quarante ans après j par une heureuse conformité de destinée , M. le marquis Isaac de Feuquières , fils aîné de Manassès , partait pour la Suède en qualité d'ambassadeur, chargé de faire exécuter les traités qui unissaient ce royaume à la France , de presser
l'envoi des secours qu'il s'était engagé à nous II. a
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fournir contre nos ennemis d'Allemagne , de mettre ses actes d'accord avec ses favorables dispositions et de lui inspirer au moins une partie du courage qu'il avait déployé pendant la guerre de Trente ans. Il devait aussi chercher à entraîner le Danemark dans la même politique et à faire cesser en notre faveur les incertitudes de cette cour et de celles qui flottaient , comme elle, entre notre parti et celui de nos ennemis.
Il était d'autant plus important pour notre gouvernement de se concilier la Suède 9 que cette ancienne et fidèle alliée de la France était alors le seul contre-poids à opposer dans le Nord aux efforts de l'Allemagne , que l'ambition et les rapides conquêtes de Louis XIV coalisaient contre la France ; et d'ailleurs il y avait lieu de croire que l'attitude de cette puissance déterminerait celle des puissances voisines.
Pendant toute la durée de sa mission , M. le marquis Isaac de Feuquières travailla sans relâche à resserrerles liens qui unissaient la Suède à la France, et à obtenir que, se déclarant franchement pour nous, elle joignît les effets aux promesses. Ce but , on ne pouvait se le dissimuler, devenait de plus en plus difficile à at-
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teindre à mesure que Louis XIV se faisait de nouveaux ennemis ; car il était à craindre pour la Suède, que s'ils venaient à vaincre la France, ces ennemis ne se tournassent ensuite contre elle-même.
C'était Arnauld de Pomponne, parent et ami de M. de Feuquières , qui l'avait recommandé à Louis XIV pour ce poste important, qu'il venait d'occuper lui-même et d'où il avait été tiré , par un choix inattendu , pour être élevé aux fonctions de secrétaire d'Etat des affaires étrangères.
M. de Feuquières entra tout d'abord on relation avec les résidents et ministres français des différentes cours de l'Allemagne, et ceux-ci, en même temps qu'ils avertissaient le gouvernement de ce qui se passait autour d'eux, l'en avertissaient lui-même, afin qu'il pût régler sa conduite sur ces informations presque officielles. Cette correspondance occupe une grande partie du deuxième volume que nous publions. On y trouve exposés avec assez de suite et d'unité le récit des marches et contre-marches en Allemagne de Turenne et de Montécuculli, ces deux habiles rivaux , l'état des armées et celui des pays quelles traversaient , les dispo-
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sitions des cours , leurs incertitudes ou leurs résolutions , en un mot l'ensemble de leur conduite dans cette lutte que l'Europe entreprenait contre un jeune roi avide de conquêtes et ambitieux de toute gloire.
Parmi les personnes qui prennent part à la correspondance particulière renfermée dans ce volume, on remarque les fils de M. le marquis Isaac de Feuquières , Madame la marquise de Saint-Chamond et Madame l'abbesse de Saint- Ausony , toutes deux nées Gramont et sœurs de Madame la marquise Isaac de Feuquières , la jeune Catherine de Pas , M. et Madame de Pomponne.
Les lettres du marquis Antoine de Pas , fils aîné d' Isaac , annoncent déjà , avec beaucoup de goût pour les armes , ce caractère résolu , ferme , indépendant, qu'il montra toute sa vie, et qui , à une autre époque , aurait pu contribuer à sa fortune , mais qui lui devint préjudiciable dans un temps où l'on s'élevait difficilement, même avec beaucoup de mérite, si l'on n'était point courtisan.
En sa qualité d'aîné de la famille , Antoine de Pas suppléait son père absent dans la surveillance de ses frères. Si cette autorité sac-
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cordait assez avec ses goûts, il est juste de dire qu'il en usait convenablement , surtout lorsqu'il exprimait sa manière de penser sur le malencontreux précepteur de ses jeunes frères. Il faut avouer aussi que leur père n'avait pas eu la main heureuse dans le choix de cet abbé Bâclez, dont les disciples, trop dociles à ses exemples sinon à ses préceptes, faisaient volontiers , autrement que dans leurs livres classiques, une connaissance prématurée avec le dieu de la mythologie nommé Bacchus * ; heureusement ils avaient près d'eux , pour les arrêter au bord du précipice , une excellente amie en Madame de Pomponne et un frère plus avancé qu'eux en raison aussi bien qu'en âge, mais qui néanmoins n'était pas, sur le chapitre de la dépense , sans avoir besoin lui-même d'une sage direction.
Quant aux lettres du jeune chevalier de Feuquières , ce sont, à notre avis , de véritables documents historiques , en ce qu'elles éclaircissent complètement un point important de ce combat naval de Southwood-Bay ou Solbaye , en 1672 , où notre brave Duquesne fut accusé
1 Voir la lettre de Madame de Pomponne du 23 et celle de M. le marquis Antoine de Pas du 24 février 1674 (pages 377 et 384).
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faussement de n'avoir point combattu aussi vaillamment qu'on devait l'attendre d'un marin tel que lui , et cela parce qu'il n'aurait pas voulu travailler en cette circonstance à la plus grande gloire d'un rival qu'il avait bien des raisons de ne pas aimer. Plus de soixante coups de canon reçus dans les flancs du vaisseau le Terrible, que montait Duquesne , fait attesté par le chevalier de Feuquières , qui s'y trouvait comme volontaire , sont des preuves irréfragables de la bravoure constante de ce grand homme , bravoure d'autant plus méritoire qu'elle était plus désintéressée.
Quoiqu'il s'y battît fort bien, le chevalier de Feuquières n'aimait pas la mer ; il ne s'en cache point dans ses lettres , et déclare qu'il nen veut point faire son état. Pourtant il vécut et mourut en marin, ayant combattu à Soutlrwood- Bay , à La Hogue , et étant mort , chevalier de Malte , des blessures qu'il avait reçues à ce dernier combat.
Mais la mer plaisait fort au chevalier de Pas ; tous les témoignages , d'accord avec le sien , se réunissent pour le prouver. Aussi le voit-on toujours recherchant cette vie périlleuse et toujours disposé à faire des caravanes contre
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les Barbaresques en vaillant chevalier de Malte qu'il était.
Ce n'était point exclusivement de ministre à ambassadeur que MM. de Pomponne et de Feuquières correspondaient ensemble. Si les affaires générales étaient loin d'être négligées par eux, leurs affaires particulières trouvaient aussi une place notable dans leurs relations épistolaires. Us s'entretenaient volontiers de leurs intérêts respectifs , se rappelant toujours au fond de leurs cœurs qu'il y avait entre eux un lien étroit, c'est-à-dire que la mère de M. de Feuquières avait porté le nom d'Arnauld. A cet égard , Madame de Pomponne était entrée complètement clans les sentiments de son mari, donnant de son côté à la famille de Feuquières des preuves de la plus vive affection. Ses lettres à Isaac sont remplies de conseils dictés à la fois par la raison et l'amitié. Elle avait bien voulu se charger de ses affaires d'intérêt pendant qu'il était en Suède ; c'était elle qui touchait les appointements de l'ambassadeur , usant de son influence auprès de son mari et de Colbert pour en accélérer le paiement , ce qui était le plus souvent nécessaire , et pour faire obtenir des gratifications , qui trouvaient
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toujours facilement leur emploi. Elle acquittait les dettes, équilibrait, autant que possible , la recette et la dépense , et puisait dans son attachement la force nécessaire pour conseiller l'économie et indiquer d'utiles réformes. En même temps elle surveillait l'éducation et la conduite des jeunes de Feuquières, se montrant pour le père un excellent homme d'affaires et pour les fils un guide sûr et dévoué. Il y avait deux autres femmes dont les lettres devaient être reçues avec bonheur par M. de Feuquières : c'étaient Madame l'abbesse de Saint- Au sony et Madame la marquise de Saint-Chamond. Les lettres de ces deux dames font regretter qu'il ne s'en trouve dans cette collection aucune de leur sœur ' , Madame la marquise Isaac de Feuquières, qui mourut à la vérité fort longtemps avant elles. Ayant grandi comme ses sœurs dans cette illustre famille des Gramont , elle pensa sans doute et écrivit comme elles, et l'on peut conjecturer la nature de son caractère et de son es-
1 L'auteur de la Vie de Manassès de Feuquières ( Fie et négociations de M. de Feuquières), que nous avons suivi dans l'Introduction du premier volume, nous y a induit en erreur, en nous faisant écrire que Madame la marquise Isaac était fille du maréchal de Gramont : elle n'était pas sa fille, mais sa sœur.
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prit d'après* ceux de ces femmes de mérite , comme aussi d'après les relations qu'elle s'était faites : une lettre d'Arnauld de Pomponne nous fait connaître une des maisons qu'elle fréquentait et quelques-unes des personnes dans la société desquelles on la rencontrait; cette lettre , adressée à Arnauld d'Andilly , est du 4 février 1665 l : «M. Ladvocat, dit « M. de Pomponne, me descendit à l'hôtel de « Nevers 2 où le grand monde que j'appris « qui étoit en haut ne m'empescha point de pa- « roître en habit gris. J'y trouvay seulement « Madame et Mademoiselle de Sévigné , Mace dame de Feuquières, Madame de La Fayette, « M. de La Rochefoucauld , MM. de Sens , de « Xaintes et de Léon , MM. d'Avaux , de Barce rillon , de Châtillon , de Caumartin et quelce ques autres , surtout le bon Boileau , que « vous connoissez , qui étoit venu réciter de « ses satires , qui me parurent admirables , et « Racine , qui y récita aussi trois actes et demy ce d'une comédie de Porus qui est assurément ce d'une fort grande beauté. »
* Mémoires de Coulanges suivis de lettres de Madame de Sévigné , d'Arnauld de Pomponne, etc., publiés par M. Monmerqué.
* L'hôtel d'Anne de Gon/.ague, princesse palatine.
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Pour se reposer de ses tracas diplomatiques, M. deFeuquières devait se reporter souvent en pensée dans cette province de Béarn où il y avait tant de personnes qui l'affectionnaient à des titres différents. C'étaient parfois le maréchal de Gramont , les comtes de Toulongeon et de Guiche, lorsqu'ils s'échappaient de Paris et de la cour, où ils étaient si fort recherchés ; c'étaient Madame l'abbesse de Saint- Ausony, qui ne se plaisait sans doute dans cette abbaye de l'Angoumois qu'à la condition de faire de temps à autre de petits voyages en Béarn , puis le vicomte de Rébenac , ce vieux sénéchal de Béarn, qui avait prouvé son estime pour les Feuquières en léguant son nom et sa succession à l'un d'eux devenu l'époux de sa petite-nièce , Mademoiselle d'Esquille ; c'était cette jeune dame de Rébenac, partageant ses soins entre Madame de Saint- Chamond, qui l'avait mariée, son jeune ménage et son père le président d'Esquille, vieillard d'humeur intraitable pour tout autre que pour elle; c'était encore la jeune Catherine de Pas, charmante enfant trop tôt privée de sa mère , mais l'ayant par bonheur retrouvée en Madame de Saint-Chamond , qui l' élevait dans l'amour
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de Dieu et de son père; c'était enfin Madame la marquise de Saint -Chamond elle-même.
Suzanne Charlotte de Gramont avait épousé Henri Mitte de Miolans, marquis de Saint- Chamond , qui l'avait laissée veuve de bonne heure. Ainsi qu'on peut l'apprécier par ses lettres, qui nous ont paru une précieuse découverte , Madame de Saint-Chamond était une personne d 'un fort grand mérite . [Jn contemporain , qui est loin de prodiguer l'éloge, rend justice, avec sa cynique franchise, aux qualités de cette dame : c'est Tallemant des Réaux , qui a jugé à propos de lui consacrer un chapitre tout entier dans sa curieuse galerie : « Feu Madame « de Montpezat , dit-il , ayant reçu de grands « avantages de son mari et étant demeurée veuve « sans enfants , fit la fille aînée de feu M. de « Gramont, sœur du maréchal , son héritière, « mais à condition qu'elle épouseroit un des « neveux de M. de Montpezat; or ces neveux « de M. de Montpezat étaient douze ou treize « en nombre : M. de Tavannes , le comte de « Castres, MM. de Saint-Chaumont ' et autres.
' L'orthographe primitive de ce nom, qui est celle que nous avons adoptée, est Saint-Chamond ; on écrivit plus tard Saint-Chaumont.
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« Cette fille venant en âge d'être mariée , on « fit signifier à tous ces neveux , l'un après « l'autre , la volonté de la testatrice , et on prit « acte du refus.
« Tous la refusèrent, hors MM. de Saint- Ghaumont. Ce n'est pas qu'elle ne fût bien faite et d'humeur fort douce , comme elle est encore. Jamais rien n'a tant surpris les gens , car on croyoit qu'ils s'entretueroient à qui l'auroit, et tous ont épousé depuis des personnes qui ne la valent pas à beaucoup près. L'aîné Saint -Chau mont meurt en accordai! les. Le cadet lui succède ; c'est un homme fort bizarre, qui ne la traite pas trop bien. D'abord il lui donna un terrible présent de noces... Depuis il a eu vingt fois des jalousies épouvantables et sans fondement. C'est une espèce de fou qui s'incommode. Sans elle , qui y met le plus d'ordre qu'elle peut, il seroit déjà ruiné. Depuis peu ( 1658 ) , comme elle étoit ici (à Paris) où il l'avoit laissée pour leurs affaires , il lui prit un accès de jalousie si furieux , qu'on écrivit à la dame que tout étoit à craindre pour elle si elle retournoit au pays. Il lui avoit écrit les plus cruelles lettres du monde , et les
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« moindres choses dont il la menaçoit étoient « de l'enfermer dans une tour. Après il vint ici « et l'on apaisa un peu sa fureur. On lui avoit « prédit qu'il seroit c. . . , cela faisoit une partie « de ses fougues. »
Nous n'avons aucun document qui prouve que les craintes de ce mari jaloux fussent fondées; ce que nous pouvons dire en faveur de Madame de Saint -Chamond, c'est qu'elle fut jugée digne de la charge de gouvernante des enfants de Monsieur, frère de Louis XIV , et préférée à Madame de Motteville elle-même, qui raconte ainsi dans ses Mémoires les raisons de cette préférence : « La Reine-mère et parte ticulièrement la reine d'Angleterre voulurent « me faire l'honneur de me choisir pour goûte vernante des enfans de Monsieur et de Ma- « dame. Quand il plut à ces deux grandes prince cesses d'en parler au Roi , qui fut quelques « jours après l'accouchement de la Reine, elles « trouvèrent qu'il y résista. Il voulut , pour « complaire à Madame , qui ne pouvoit haïr le « nom d'un homme qui avoit souffert pour « elle ' , que Madame de Saint - Chaumont ,
1 Madame de Motteville rappelle ici la passion du comte de Guiche, neveu de Madame de Saint-Chamond , pour Henriette d'Angleterre.
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« sœur du maréchal de Gramont , fût choisie « pour occuper cette place. Monsieur étoit « comme engagé à Madame de Saint-Chaumont (c par les suffrages d'une de ses favorites (Mate dame de la Bazinière) , qui lui plaisoit par « l'agrément de la raillerie et de la vivacité de a son esprit , qui sont toujours les voies les « plus ordinaires pour acquérir les bonnes « grâces des grands. »
Henriette d'Angleterre honora Madame de Saint-Chamond d'une confiance qui finit par causer sa disgrâce : ayant entretenu des relations avec Daniel de Cosnac , évêque de Valence, homme entièrement dévoué à Henriette, elle déplut pour cette raison à Monsieur et perdit sa charge. On trouve dans les Mémoires de
Voici ce qu'elle dit ailleurs de cette passion qui fit assez de bruit et donna de la célébrité au comte de Guiche : « Ce qu'où appelle ordi- « nairement la belle galanterie produisit alors (1661) beaucoup d'in- « trigues. Le comte de Guiche, quelque temps après, fut éloigné pour « avoir eu l'audace de regarder Madame un peu trop tendrement. « Comme il est à croire qu'elle étoit sage en effet , elle voulut que le m public fût persuadé qu'elle avoit été de concert avec le Roi etMon- « sieur pour l'éloigner. Mais son exil fut court /et on peut s'imaginer « que ce crime n'avoit pas beaucoup offensé celle qui en étoit la cause ; « car cette passion , paroissant alors désapprouvée par elle , ne pou- « voit, selon les fausses maximes que l'amour-propre inspire , lui ap- « porter que de la gloire, »
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l'abbé de Choisy des détails sur les rapports de Madame de Saint-Chamond avec cette princesse ; ses lettres à M. de Feuquières prouvent qu'elle n'était point indigne d'une telle confiance. Après sa disgrâce , veuve et n'ayant qu'une modique fortune , elle quitta Paris pour le Béarn ; mais elle ne tarda pas à s'ennuyer de cette retraite prématurée. Bien que, selon le témoignage de Madame l'abbesse de Saint-Ausony, elle n'eût pas à se louer du monde, elle l'aimait encore , tout en cherchant à paraître en faire bon marché; le regret mal déguisé de l'avoir sitôt quitté perce dans toute sa correspondance, et ses désirs de se procurer au faubourg Saint - Germain une petite retraite où elle pût être tout à soi et à son salut , n'étaient que des retours d'affection et des aspirations fréquentes vers ce monde qui n'avait plus de bonheur à lui donner ; tant il est difficile de s'en dégager entièrement, quelques mécomptes et déceptions qu'on y ait rencontrés. Au reste, sœur du maréchal de Gramont et tante du comte de Guiche , elle tenait par les liens les plus étroits à une société si enivrante que les moindres succès obtenus dans son sein y attachaient irrévocablement.
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Mais si grand que fût cet attachement profane , il ne nuisait en rien à l'esprit de résignation aux ordres de la Providence, qui est un des traits distinctifs des femmes de qualité de cette époque : les lettres de Madame de Saint-Ghamond en sont empreintes tout autant que celles de sa sœur l'abbesse de Saint- Ausony, qui , par état , vivait dans la pensée de Dieu. C'est que, dans ce siècle de joies mondaines et de dévotion , les femmes d'une nature élevée ressentaient un continuel besoin de remettre leurs destinées entre les mains de la Divinité , qu'elles voyaient s'intéressant toujours aux affaires humaines. Elles aimaient le monde , il est vrai , mais le monde ne leur faisait pas oublier Dieu. L'idée d'une providence veillant sans relâche sur l'humanité ne les quittait pas ; dans tous les événements elles se plaisaient à reconnaître ses décrets , s'y soumettaient sans murmure et v cherchaient des occasions de mettre en parallèle la puissance divine et la faiblesse humaine, pour faire ressortir l'une aux dépens de l'autre et trouver des raisons de bien vivre. Madame de Sévigné nous offre un type accompli de ces personnes d'élite parmi les-
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quelles on peut ranger Madame la marquise de Saint-Chamond.
Pendant l'impression de ce volume , la bienveillance de M. Mignet, directeur des archives du ministère des Affaires étrangères , nous a ouvert une nouvelle source de précieux documents en nous autorisant à puiser dans la correspondance diplomatique de M. le marquis Isaac de Feuquières pendant son ambassade en Suède, de 1672 à 1680, une correspondance particulière entre ce dernier et M. de Pomponne. Pour ne point dépasser les limites que nous nous étions imposées, nous avons cru devoir nous borner à extraire de plus de quinze volumes formant cette correspondance échangée dans un espace de huit années , principalement les lettres de MM. de Pomponne et de Feuquières relatives à leurs affaires personnelles et aux nouvelles de la cour et des armées ; d'ailleurs les affaires générales qui étaient du ressort de M. de Feuquières , sont suffisamment détaillées dans sa correspondance avec les résidents des cours d'Allemagne , dans les instructions de son gouvernement et dans les minutes de ses dépêches qui font partie de la collection de H. b
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Madame la duchesse Decazes. Ces minutes sont pour la plupart de la main de M. de Feuquières lui - même , et nous avons vérifié leur conformité avec les lettres officielles déposées aux archives des Affaires étrangères. Nous avons jugé à propos de les publier en aussi grand nombre que nous les avons rencontrées dans la collection de Madame la duchesse Decazes , beaucoup d'entre elles d'ailleurs manquant à la collection du ministère , qui se trouvera complétée par cette addition et surtout par les lettres des agents diplomatiques français adressées à M. le marquis Isaac de Feuquières.
Le premier volume était imprimé lorsque M. le comte de Sainte-Aulaire , notre ambassadeur à Londres, voulut bien, avec cette gracieuse bonté qui le distingue , mettre à notre disposition un recueil manuscrit de copies de lettres des Feu quières se rapportant aux années 1639 et 1640, et donnant beaucoup de détails intéressants sur les événements privés et publics de cette époque , particulièrement sur le siège de Thionville. Marié en premières noces à Mademoiselle de Soyecourt, descendante des Feuquières, M. le comte de Sainte-
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Aulaire eut longtemps entre les mains toute cette collection de leurs lettres, qu'il transmit à Madame la duchesse Decazes ; sa fille née de ce mariage, avec la succession de sa mère. Il est fort à regretter qu'un assez grand nombre de ces lettres aient été égarées postérieurement , car elles n étaient pas sans doute les moins intéressantes , à en juger par les copies que M. le comte de Sainte- Aulaire a conservées. Ces copies , écrites sous le règne de Louis XIV, et dont la perte des originaux augmente maintenant la valeur , représentent des lettres de M. le marquis Manassès de Feuquières, de sa femme qui était de la famille Arnauld, de leurs enfants , d'Arnauld d'Andilly, d' Arnauld de Pomponne et d'autres personnages historiques. Au nombre de ces pièces se trouvait un billet adressé par Manassès de Feuquières à sa femme peu après la bataille de Thionville. Il était écrit au crayon et empreint d'une tache de sang, fort distincte, provenant de la blessure que M. de Feuquières avait reçue dans cette affaire. Voici le contenu de ce billet par lequel nous terminerons cette Introduction. «Je « me porte ce qui se peut bien pour les bles- « sures que j'ay, et supporte mon desplaisir
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« avec constance , quoyque j'en connoisse la « suitte. Je te prie que mes amis ne s'amusent « pas à me def fendre en cour. Adieu , cher « cœur ; Dieu te console et me donne pa- « tience !
« Signé Feuquières. »