‹ Lettres inédites des FeuquièresChapitre 39 sur 50 · DE M. LE MARQUIS DE FEUQUIERES AU ROI DE SUEDE · texte numérisé non relu

DE M. LE MARQUIS DE FEUQUIERES AU ROI DE SUEDE

25 décembre 167H.

L'ambassadeur de France représente à Yostre Majesté, au nom du Roy son maistre que les Espagnols ayant déclaré la guerre à Sa Majesté, en mesme temps que l'Empereur , sans le consentement des Estats de l'Empire, a joint son armée à celle des Hollandois, il n'y a plus d'explication à demandera la revue d'Espagne de l'entreprise de Charleroy ni de toutes les autres que l'Empereur et elle ont faites Tannée passée contre Sadite Majesté ; il ne reste plus aucun doute que ces deux princes ne soient aggres-

seurs, qu'ils n'aient violé ouvertement tous les traités sur lesquels le repos de l'Europe estoit fondé, et que, par conséquent, Vostre Majesté qui en est garante, et qui a de plus consommé tous les offices qui dévoient précéder, ne soit, dès à présent, obligée d'agir hostilement contre eux.

Ledit ambassadeur, Sire, ne prétend pas émouvoir Vostre Majesté par la manière désobligeante dont Elle est traittée par eux en cette occasion, où ils n'ont eu aucun esgard à son entremise et à ses remonstrances, mesme à la lettre si expresse que Vostre Majesté a escrite à l'Empereur au mois d'aoust dernier. Mais aussy, Sire, Vostre Majesté a des motifs bien plus justes et bien plus pressants que ne doit estre à un roy chrestien le ressentiment d'une offense particulière, contre lesquels touttes les plaintes des ennemis de la France ne sçauroient rien valoir quand les sujets en seroient entièrement véritables et qu'il n'y auroit rien du tout à y répliquer.

Car, Sire, quand on leur accorderoit gratuitement que Sa Majesté n'a aucun droit par les traittés de paix pour démolir les fortifications de quelques villes de la préfecture d'Alsace, qu'elle n'auroit eu aucune raison de guerre pour oster à son ennemy déclaré la commodité du pont de Strasbourg et de la ville deTrèves, enfin, Sire, quand on demeureroit d'accord de tout ce qu'ils voudront dire dépareille nature, il n'en seroit pourtantpasmoins véritable que les enne-

mis naturels de vostre couronne s'unissent ensemble et sont fortifiés par l'alliance des Hollandois, et qu'ils ne s'efforcent maintenant par de beaux semblans de destourner Yostre Majesté de la garantie des traités de paix et de F exécution de celui de Stockholm, qu'affin d'avoir plus de facilité à défaire ses véritables amis.

Ensuitte de quoy, Sire, on peut bien assurer sans témérité qu'ils ne perdraient pas l'occasion de chasser les Suédois de l'Allemagne aussi bien que les François, ces deux nations leur estant esgaliement odieuses, à cause qu'elles ont pour maxime principale d'y conserver la liberté, laquelle ils veulent opprimer.

Vostre Majesté voit Elle-mesme de quelle sorte sa médiation est traversée par l'Empereur et par les Espagnols, non plus par artifice, mais tout ouvertement , sans aucun esgard au repos de l'Europe et à leur propre réputation. Cependant, Sire, leur cabale est toutte puissante en Hollande, par où Vostre Majesté peut aisément juger qu'elle ne réussira jamais dans le pieux dessein qu'elle a pour la paix tandis que l'opiniastreté de ce peuple sera soutenue par l'assurance des secours d'Allemagne et d'Espagne.

Or, Sire, comme dans des faits si manifestes et des devoirs si pressans que ceux qui sont icy proposés, la résolution de Vostre Majesté ne doit point estre

douteuse , ledit ambassadeur ne requiert pas seulement au nom du Roy son maître la garantie des traités de Westphalie, des Pyrénées et d1 Aix-la-Chapelle, auxquels celuy de Stockholm est relatif, mais il requiert aussi que Vostre Majesté veuille bien faire concerter avec luy les moyens qui sont à tenir pour cela. En quoy, Sire, il estime qu'il n'y a point de délay à apporter ni rien à dissimuler aux ennemis sous espérance de les mieux surprendre, et qu'au contraire il est expédient que la résolution de Vostre Majesté soit au plus tost manifestée aftin de leur oster l'advantage qu'ils sçavent si bien tirer du temps et des moindres apparences. Et s'il y avoit danger que leurs ministres qui sont icy découvrissent les mesures que Vostre Majesté prendra, il estimeroit aussi très-à-propos de les renvoyer ; cette démonstration publique serviroit de signal à tous les amis pour se déclarer, ce qui pourroit produire la paix. Et si la guerre est inévitable, il vaut bien mieux la commencer avec toutes les forces du party, afïin de la finir plus tost, que de commettre une partie desdites forces contre toutes celles des ennemis.

Il semble, Sire, que la divine Providence n'a doué Vostre Majesté, entre autres rares qualités, de cette générosité qui paroisten toutes ses actions, et ne l'a fait régner absolument sur une nation si belliqueuse avec un conseil si prudent et si sage, que pour employer ces grands advantages dans la nécessité qui

se présente. A quoy, Sire , ledit ambassadeur adjouste, au nom aussi du Roy son maistre, que Sa Majesté apportera tout ce qui est en sa puissance pour rendre cette entreprise, qui est de soi juste et nécessaire, glorieuse aussi et advantageuse à Vostre Majesté et à son Estât, et cela, Sire, avec la mesme affection que Vostre Majesté sçait qu'elle a apporté tout ce qui a dépendu d'elle pour luy acquérir la gloire d'avoir donné la paix à la Hollande, tandis qu'on la pouvoit espérer par les voies amiables.

DE vr^DlME l\\BBESSE DE SAINT-AUSONT A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQ HERES.

A Saintes, le 28 décembre 167.H.

Ne serez-vous pas touché, mon cher frère, de la perte que nous venons de faire de ce pauvre comte de Guiche, etn'avouerez-vous pas que, du costé de la terre, tout contribue à aigrir nostre douleur ' ?

1 Madame Pabbesse de Saint-Ausony était tante de M. le comte de Guiche. Madame de Sévigné , qui était fort de la société des Gramont, donnait à madame de Grignan les détails suivants sur cette mort : « Il faut , dit-elle , commencer, ma chère enfant, par la mort du comte « de Guiche : voilà de quoi il est question présentement. Ce pauvre « garçon est mort de maladie et de langueur dans Tannée de M. de « Turenne. Le père Bourdaloue l'a annoncé au maréchal de Gramont, « qui s'en douta , sachant l'extrémité de son fils. Il fit sortir tout IL 21

Pour moy, je vous confesse que je me trouve dans la dernière foiblesse pour la supporter , et il faut que je rappelle incessamment dans mon esprit les miséricordes que Dieu luy a faites et F espérance qui nous reste de son salut, pour y trouver quelque

« le monde de sa chambre ; il étoit dans un petit appartement qu'il a « au dehors des Capucines : quand il fut seul avec ce père , il se jeta à « son cou , disant qu'il devinoit bien ce qu'il avoit à lui dire ; que « c'étoit le coup de sa mort, qu'il le recevoit de la main de Dieu ; qu'il « perdoit le seul et véritable objet de sa tendresse et de toute son in- « clination naturelle , que jamais il n'avoit eu de sensible joie ou de « violente douleur que par ce fils , qui avoit des choses admirables : il « se jeta sur un lit n'en pouvant plus , mais sans pleurer, car on ne « pleure point dans cet état. Le père pleuroit et n'avoit encore rien « dit ; enfin il lui parla de Dieu comme vous savez qu'il en parle; ils « furent six heures ensemble, et puis le père, pour lui faire faire son « sacrifice entier, le mena à l'église de ces bonnes Capucines, où l'on « disoit vigiles pour ce cher fils : le maréchal y entra en tombant, en « tremblant, plutôt traîné et poussé que sur ses jambes ; son visage « n'étoit plus connoissable. M. le duc le vit en cet état, et, en nous le « contant chez madame de La Fayette , il pleuroit. Ce pauvre maré- <f chai revint enfin dans sa petite chambre ; il est comme un homme « condamné. Le Roi lui a écrit ; personne ne le voit. Madame de Mo- <t naco (Catherine Charlotte de Gramont, soeur du comte de Guiche) « est inconsolable ; madame de Louvigny ( Marie Charlotte de Castel- « nau, belle-sœur du comte) l'est aussi, mais c'est par la raison qu'elle « n'est point affligée. N'admirez-vous pas le bonheur de cette dercc nière ? La voilà dans un moment duchesse de Gramont. La chan- « celière Séguier (grand'mère de la comtesse de Guiche) est transporc tée de joie. La comtesse de Guiche ( Suzanne de Béthune de Sully ) « fait fort bien ; elle pleure quand on lui conte les honnêtetés et les « excuses que son mari lui a faites en mourant. Elle dit : « Il étoit ai- « niable , je l'aurois aimé passionnément s'il m'avoit un peu aimée j

adoucissement. Son père et sa mère me font une extrême compassion, et je suis sûre que ma sœur s'en affligera avec excès : en vérité, nous en avons tous raison.

Il y a cinq semaines que je suis venue icy pour la bénédiction de Madame de Saintes; j'y arrivay malade et Fay tousjours esté depuis. J'y reçus vostre lettre du 9 octobre, mon cher frère, et quatre jours après, le pauvre petit chevalier de Pas, ayant débarqué à Rochefort et sachant que j'estois icy, me vint voir. Je vous avoue que j'en eus une fort grande joye et que je remerciay Notre Seigneur de vous avoir donné des enfants aussy bien faits. Ce* luy-cy a fort crû; je le trouvay très-bien fait et un

« j'ai souffert ses mépris avec douleur ; sa mort me touche et me fait « pitié ; j'espérois toujours qu'il changeroit de sentiments pour moi.» « Voilà qui est vrai, il n'y a point là de comédie. Madame de Verneuil « ( Charlotte Séguier , mère de la comtesse de Guiche ) en est vérita- « blement touchée. Je crois qu'en me priant de lui faire vos compli- « ments vous en serez quitte. Vous n'avez donc qu'à écrire à la Coince tesse de Guiche, à madame de Monaco et à madame de Louvigny. « Pour le bon d'Hacqueville, il a eu le paquet d'aller à Frasé, à trente « lieues d'ici , annoncer cette nouvelle à la maréchale de Gramont, « et lui porter une lettre de ce pauvre garçon, lequel a fait une grande a amende honorable de sa vie passée, s'en est repenti, en a demandé « publiquement pardon ; enfin il a fort bien fini la comédie, et laissé « une riche et heureuse veuve. » Madame de Sévigné écrivait cette lettre le 8 décembre , et le 18 du même mois elle mandait à sa fille : « Hors la maréchale de Gramont , on ne songe déjà plus au comte de « Guiche, voilà qui est fait. »

Mx LETTRES INÉDITES

bon air; mais surtout il me parut un esprit fort avancé et fort raisonnable. 11 ne demeura que deux jours; si j'avois été chez moy, je Faurois retenu pour le faire un peu rafraîchir. Madame de Saintes luy fit beaucoup d'honnesteté.

Vous ne serez pas fasché, je m'assure, de sçavoir qu'elle m'a promis une place , dans cette abbaye , pour une des filles de Madame la comtesse de Feuquières, et cela d'une manière fort obligeante. Mais je ne veux pas m'en faire plus d'honneur qu'il ne m'en appartient; car il est bien vray que c'est moy qui la luy ay proposée, que je luy en ay donné quelque envie par le bien que je luy dis de vostre bellesœur et de sa fille que j'ay chez moy ; et il est vray aussy que j'achevay de la décider, en luy parlant de Port-Royal et luy faisant comprendre qu'elle estoit fort bien avec eux. C'est donc une chose faite, si nostre amie le veut. Je luy en ay escrit et Madame de Saintes l'a fait aussy à une parente de M. de Pomponne , qu'elle connoît à Port-Royal. J'ay esté fort ravie de pouvoir faire ce plaisir à cette pauvre femme, et de m'imaginer que je vous en ferois aussy.

Je ne vous escris point de ma main , mon cher frère : depuis mon affliction, je suis dans une foiblesse et un abattement extrêmes , ce qui fait que je ne sçais encore quand je pourray partir d'icy. Ce sera pourtant le plus tost que je pourray , car je voudrois bien estre à Saint-Ausony lorsque Rébenac ira

en Béarn , afin qu'il m'y vinst voir. Je suis ravie, mon cher frère , que vostre santé soit tousjours bonne, et que vous fassiez si bien les affaires publiques. Je prie Dieu que vous y trouviez encore mieux le compte de vos affaires particulières, et qu'il vous conserve.

DE M. LE MARQUIS ARNAULD DE POMPONNE A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIERES.*

A Saint-Germain, le 29 décembre 1673.

M. le duc de Luxembourg devoit arriver le 24 de ce mois à Mézières, avecTarmée qu'il commande. Il faisoit estât de prendre son chemin par les Ardennes pour ne pas donner dans l'armée d'Espagne et dans celle de Hollande, qui s'estoient assemblées à Tillemont. Ainsy, sans passer la Meuse à Maastricht, il laissoit tousjours cette rivière à sa droite ; mais, ayant appris que les ennemis, sur l'advis de sa marche , s'estoient avancés à Namur et y passoient la rivière, il s'estoit arrêté entre Liège et Maëstricht. Comme Sa Majesté a jugé important de luy ouvrir le passage pour revenir en France , Elle a pris la résolution de former une armée considérable des troupes qui sont en Flandres et de celles de M. de Turenne qui estoient dans les quartiers. Toutes

doivent estre bientost ensemble. Monseigneur le Prince et M. de Turenne doivent partir dans cinq ou six jouis pour en aller prendre le commandement et marcher droit aux ennemis, qui sont campés proche de Namur et aux environs sur la Meuse. Selon toutes les apparences, ils n'attendront pas le com^ bat contre une armée si considérable et commandée par de tels généraux, surtout se trouvant comme enfermés entre celle de Monseigneur le Prince et celle de M. de Luxembourg. Cette affaire a esté regardée comme considérable ces derniers jours ; mais, comme vous le voyez, elle sera bientost remédiée par la prudence et les ordres de Sa Majesté. Je laisse à deux de vos cadets, qui sont icy, à vous donner de leurs nouvelles. L'aisné vous en apprendra de l'armée de M. de Luxembourg, qui fait aujourd'huy une des affaires les plus dignes de curiosité. Il vous dira de mesme que le chevalier de Feuquières est guéry de la maladie qui Tavoit obligé de demeurer à Utrecht lorsque cette place a esté abandonnée. Adieu, je suis entièrement à vous.

DE M. LE CHEVAXIER DE FEUQUIERES A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES

A Nimègue, le 5 janvier 1674.

Je croy, mon père, que mon frère vous aura mande Testât où j'ay esté : jamais homme n'a esté si près de la mort que moy ; tous mes amis m'avoient abandonné en quittant Utrecht , ne croyant pas que je dusse passer la journée. Ma maladie estoit une fiebvre continue, la plus violente qu'on ait vue, avec un transport au cerveau qui m'a duré dix-huiet jours sans un moment de relasche et mesme sans pouvoir trouver en moy un moment de raison. Je ne voudrois pas estre mort en un estât pareil; je serois mort comme une beste, et pourtant ce n'eust esté la faute de personne, mais c'est que mon mal fut aussi grand le second jour que le dernier. M'en voicy. Dieu mercy, délivré. J'ay resté encore six sepmaines à Utrecht après que le mareschal d'Humières * l'eust abandonné. 11 eut un soin le plus grand du monde de me recommander aux Estats de la province, les menaçant mesme que, s'il m'arrivoit le moindre desplaisir, il trouveroit les moyens de s'en

ï-.ouis de Crevan , marquis d'Humières , maréchal de France ?n 1668, mort en 1674.

venger. Dès que nos gens furent hors des portes , le comte de Horn et M. de Fariaux1 entrèrent, qui les cassèrent de la part du prince d'Orange. Les personnes chez qui Ton m'avoit mis le jour d'auparavant, et qui m'avoient demandé chez elles, croyant que j'y serois mieux qu'où j'estois et sçachant la chose, furent trouver ces Messieurs les généraux et leur dirent la manière dont j'estois resté et qui j'estois : il n'y eut honnestetés ni offres de services qu'elles ne firent; elles me vinrent voir le soir mesme , ce qu'elles ont fait fort souvent dans le reste de ma maladie. On ne m'a point demandé de rançon ; je faisois ce que je voulois ; j'allois partout avec mon espée; enfin, j'estois comme icy; on m'a traité on ne peut pas plus honnestement. Je n'en suis revenu que depuis quatre jours et suis fort satisfait de ces honnestetés. J'en ay rendu compte à M. le Mareschal, qui m'a fort bien reçu, m' ayant offert argent, chevaux et tout ce qui dépendoit de luy. J'ay trouvé de bons amis icy ; sans cela je serois resté à Utrecht, n'ayant pas de quoy payer plus de sept cents francs que ma maladie m'a coustés. J'ay escrit à Aubert : on ne peut pas estre plus mal en esquipageque je suis, parce que, quand je tombay malade, tout ce que j'avois au monde es-

1 Fariaux, né Français, s'était engagé au service d'Espagne, ensuite à celui de Hollande. Il était gouverneur de Maëstricht quand cette place fut assiégée par Louis XIV,

toit party huict jours auparavant; cela m'incommodera beaucoup, estant obligé de rester icy pour me restablir, et d'ailleurs estant impossible de pouvoir passer. Ce qui me console , c'est que j'ay bien des amis icy. M. le Mareschal m'a chargé de vous faire ses compliments et de luy escrire, Magalotti aussy. Je m'attacheray à faire ma cour au Mareschal et le suivrai partout où il ira. J'espère que vous serez plus content de moy que vous ne l'avez esté jusqu'à cette heure.

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