LE CHEVALIER DE FEUQUIERES
DE MESSIEURS COURT1N ET DE BARRILLON , PLENIPOTEN- TIAIRES FRANÇAIS A COLOGNE, A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES.
A Cologne, le 6 janvier 167t.
Monsieur, nous n'avons point reçu de vos lettres depuis celle du 6 décembre dernier.
M. de Luxembourg est entre Liège et Maëstricht : on croit icy que les Espagnols et les Hollandois ont repassé la Meuse; ils estoientfort incommodés dans leurs quartiers, et le corps de troupes qu'a assemblé M. de Schomberg à Charleroy, les oblige de retourner pour s'y opposer et empescher qu'il ne se joigne à M. de Luxembourg. Tous ces mouvements de troupes ennemies, en une saison si avancée et dans
laquelle il est si difficile de prendre des places, nous font croire que leur dessein n'a esté que d'appuyer la négociai ion que M. de Lisola fait à Liège, pour obliger cette ville à sortir de la neutralité et à prendre lepartyde TEmpereur. On n' oublie rien de ce qui peut émouvoir la populace ; mais, jusques à présent, les artifices dont on s'est servy ont esté inutiles. 11 y a bien des gens icy qui ne jugent pas que le personnage que joue à Liège M. de Lisola soit conforme à la dignité d'un ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire pour la paix de la part de TEmpereur. Parce que nous pouvons apprendre de Testât des armées ennemies et de celle de M. de Luxembourg, il y a apparence que ce dernier est dans de meilleurs quartiers et y subsistera plus longtemps que les autres, et à la fin ils se seront beaucoup incommodés sans pouvoir empescber sa marche, qu'il faudra bien qu'ils luy laissent libre d'un des deux costés de la Meuse.
Nous eusmes hier des nouvelles de M. Des Carrières : il nous mande que M. de Lisola a fait faire plusieurs assemblées et fait diverses propositions de la part de TEmpereur : les plus sensés et les plus habiles du chapitre et de la ville de Liège ne s'y laissent pas séduire, et il y a tout sujet d'espérer qu'une tentative si extraordinaire n'aura aucun succès. Il nous mande que Ton assemble un corps très-considérable de nos troupes vers Charleroy ; nous ne le
sçavons point d'ailleurs, et comme les lettres de Bruxelles portent que les Espagnols et les Hollan-? dois ont repassé la Meuse, et vont se retirer dans leurs quartiers, nous croyons que M. de Luxembourg passera comme il voudra et que chacun ira se reposer jusques au printemps. Cette première expédition de M. de Monterey n'aura pas produit un grand effet. Vous connoissez si bien la cour et le pays où vous estes, que nous ne pouvons vous donner aucune nouvelle lumière sur ce qui seroit à y faire présentement. Nous vous avons mandé, par noslre dernière lettre, que la Suède, n'ayant pas exécuté son traité, pouvoit encore se faire un grand mérite envers le Roy en luy procurant par la paix des conditions dont Sa Majesté pust estre pleinement satisfaite; c'est , selon nostre sens, à quoy il faut principalement s'appliquer de nostre part et de la voslre. Il importe extresmement à la Suède que son manquement à nostre esgard soit réparé par les advantages qu'elle nous peut procurer dans un party dont elle fera la principalle force et à qui elle inspirera ses sentiments. S'ils nous sont favorables et qu'elle ne se laisse pas séduire aux artifices de ses ennemis, qui publient partout que nos affaires ne sont pas au mesme estât qu'elles ont esté, elle entraisnera les autres princes qui luy seront joints, et nous en pourrons dans la suite tirer peut-estre autant d'utilité que si on avoit attaqué nos ennemis sans
rien concerter sur les conditions de la paix. Nous vous communiquons toutes nos vues , dont vous sçaurez bien faire tout l'usage que vous trouverez à propos, et qui sont toutes subordonnées aux ordres que vous avez de la cour. Nous sommes, Monsieur, avec beaucoup d'estime et de vérité entièrement à vous.
COURTIN, BARRILLON.