X. de Pas
DE MM. COURTIN ET DE HARRILLON A M. LE MARQUIS ISAAC DE FEUQUIÈRES
A Cologne, le 13 janvier 1674.
Monsieur, les dernières lettres de Liège nous apprennent que M. de Lisola a trouvé de grandes difficultés à l'exécution du dessein qu'il s'estoit pro-
posé, et il n'y a plus aucune apparence que cette ville prenne le party de renoncer à la neutralité. Quelques brouillons qui cherchoient à émouvoir la populace de Liège par des propositions spécieuses, sont présentement fort intimidés , et le party des honnestes gens et de ceux qui sont dans les intérests de M. F Électeur s'est considérablement fortifié. Le séjour que l'armée de M. de Luxembourg a fait aux environs de cette ville n'a pas aidé la négociation de M. de Lisola, et les Liégeois auraient peut-estre esté plus faciles à se laisser ébranler s'ils n'avoient connu dans quels malheurs ils s'alloient jeter en se déclarant contre le Roy dans le temps qu'une armée considérable de François estoit à leurs portes* Beaucoup de gens croyent que le dessein de faire déclarer la ville de Liège et d'avoir des quartiers dans le pays, estoit le principal motif de l'expédition que M. de Monterey et M. le prince d'Orange ont faite en une saison si peu propre à la guerre. On croit qu'ils se sont retirés l'un à Bruxelles et l'autre à La Haye, et que leurs troupes sont dans des quartiers ou en chemin de s'y rendre. S'ils n'avoient pris ce party, ils se trouveroient fort embarrassés ; car le Roy a donné ordre pour faire assembler une armée considérable à Charleroy; elle sera commandée par M. le Prince1 et M. le Duc2. M. de
1 Le prince de Condé.
* Le duc de Luxembourg.
Turenne s'est offert de commander sous eux, mais il est vraysemblable que les troupes qui doivent composer cette armée se retireront dans leurs quartiers quand on sçaura que nous n'avons plus d'ennemis en campagne et que M. de Luxembourg a le chemin de la grande chaussée entièrement libre. Cette première entreprise de M. de Monterey a paru mal concertée et mal exécutée , et on croit avec raison qu'il aura de la peine à se bien démesler au printemps d'une guerre qu'il faudra soutenir contre les principales forces du Roy, qui sera à la teste de ses armées et qui fera commander celles où Sa Majesté ne sera pas en personne par des généraux plus expérimentés assurément et plus grands capitaines que M. de Monterey et M. le prince d'Orange. Cette levée de boucliers (c'est ainsy qu'on la qualifie icy), dans une saison si avancée, n'aura servy qu'à fatiguer et à ruiner les troupes et faire paroislre l'impuissance des ennemis et l'incapacité de leurs généraux. On juge icy entièrement par les événemens, et ce manque de succès qui vient d'arriver diminue fort l'opinion que quelques petits succès a\ oient jetée dans les esprits des Allemands, que nos affaires deviendroient tous les jours en plus mauvais estât. Ils commencent à ouvrir les veux et voyent bien que , si les alliés de Sa Majesté font leur devoir , elle aura une bonne paix ou continuera la guerre avec apparence de succès favorables.
On croit icy que M. de Luxembourg est desjà party avec toute son armée pour prendre le chemin de Charleroy.
Vous aurez sans doute esté informé par M. Colbert de ce qui s'est passé à Londres sur les propositions faites par le marquis Delfreno , auxquelles Sa Majesté Britannique a répondu d'une manière qui doit faire croire que la paix entre l'Angleterre et la Hollande est fort aisée à conclure, puisque Ton est d'accord sur les points principaux ; mais la discussion des articles dont on convient et de ceux qui sont indécis, est renvoyée icy. Nous avons lieu de croire qu'il y pourra naistre de grandes difficultés; et comme les ordres du roy de la Grande- Bretagne à ses ambassadeurs les engagent à ne rien faire que de concert avec nous, et que la response faite à Londres a esté communiquée et concertée avec M. Golbert, nous croyons que cette condescendance que le roy d'Angleterre a eue pour les sentimens de son Parlement ne donnera point d'atteinte à nostre alliance , et nous espérons que dans la suite elle produira un effet entièrement contraire aux desseins de nos ennemis, qui avoient tendu un piège fort dangereux dont il a fallu aussi se tirer avec adresse pour ne pas cabrer les esprits d'une nation que tout le monde sçaitn'estre pas aisée à gouverner.
Vous jugez bien qu'il importe fort que la cour où
DES FETJQUIÈRES. 337
vous estes soit bien persuadée que ce qui est arrivé à Londres ne produira pas un traitté particulier et que le roy d'Angleterre demeurera ferme dans nostre alliance ; et l'appréhension qu'on peut avoir que ses peuples ne l'obligent à la fin à se séparer de nous doit estre un nouveau motif à la Suède pour sehaster de faire faire la paix. Il faut pour cela qu'elle paroisse vouloir exécuter son traitté et s'opposer avec tous les princes qu'elle pourra réunir à l'augmentation de la puissance de la maison d'Autriche dans l'Empire, dont l'agrandissement luy doit estre très-suspect et peut dans la suite luy estre trèsdommageable si sa conduitte à l'esgard de la France autorisoit Sa Majesté à laisser les ennemis de la Suède se réunir pour reprendre ce que les dernières guerres luy ont acquis.
M .. le comte Tott et M. Sparre nous assurent fort que les dernières résolutions prises en Suède ne peuvent estre plus vigoureuses et plus conformes à ce que nous pouvons désirer. Nous vous supplions de nous escrire le plus souvent que vous pourrez* vostre dernière lettre est du six décembre. Le voyage qu'on dit que M. Sparre va faire à Londres a esté sçu par les ambassadeurs d'Angleterre.
Nous sommes, Monsieur, avec toute sorte de passion et de vérité, entièrement à vous.
( A URT1N, BA.IIRILLON.