‹ Lettres inédites du général Fontbonne ae représentant du peuple Saint-PrixChapitre 3 sur 9 · ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL

Au duartier-général de Nice, le i" Germinal, l'an 4= de la République Française, une et indivisible.

LE GÉNÉRAL DIVISIONNAIRE CHEF DE l'ÉTAT-MAJOR

Certiffie que le Général de division fontbonne, depuis son arrivée à cette armée a manifesté en toute occasion son zèle et son activité à servir la chose publique ; que pendant qu'il a commandé la 3= division de la côte il a par ses soins tiré le meilleur parti possible de la vallée d'OneilIe, pour procurer aux troupes de la droite les fourrages dont elles manquaient absolument ; qu'ayant été employé aux avant-postes de la 4= division au col de Tende, il a su entretenir par son exemple parmi les troupes de ses ordres, l'esprit de bravoure qui les caractérisent ; enfin qu'aj-ant été chargé de la nouvelle organisation, il l'a opéré avec tout le succès qu'on devait attendre de son impartialité et de son intelligence.

En foi de quoi je lui ai délivré le présent certifïicat pour lui valoir et servir ce que de Raison.

P. Gauthier.

Au Citoyen Représentant du Peuple Saint-Prix, député du département de VArdèchc.

Rue de Rohan, n° ij,

à Paris.

A Étoile le 27 frimaire l'an }« de la République française.

De ma vie je n'ai eu de plaisir si sensible, mon cher Saint-Prix, et si universellement partagé qu'hier au soir chez votre digne parent Mazades(i) ou d'heureuse rencontre arrivât votre aimable sœur au moment où nous apprîmes votre glorieuse rentrée à la convention (2). Si l'intérêt le plus tendre de la part de tous ceux qui vous

(i) M. de Vincens de Mazadc, ancien officier, chevalier de Saint- Louis, cousin-germain de Saint-Prix.

Quelques-unes des tribulations qu'il eut à subir sous la Terreur sont relatées dans le Journal d'nn bourgeois de faïence et dans Etoile sous la Révolution.

(2) Saint-Prix venait d'être emprisonné pendant de longs mois, comme signataire de la protestation des Soixante-treize contre la tyrannie de la Montagne.

connaissent, mon cher Saint-Prix, si l'estime la mieux prononcée de la franco entière pour une partie si précieuse de ses représentants est une compensation due à vos honnorables souffrances, convenez qu'elle est bien complète et que vous savourez bien délicieusement le prix de l'inébranlable vertu.

Croyez, mon cher Saint-Prix, que parmis les nombreuses félicitations dont vous êtes accablé, il n'en est pas qui partent d'un cœur plus vivement pénétré et qui vous soit

mieux acquis que le mien.

Salut et amitié,

FONTBONNE.

p. s. — je vous prie, mon cher St-Prix, de dire de ma part à votre digne Collègue le Représentant Gamond (i), les choses les plus empressées et les plus convenables à une circonstance aussi intéressante pour toutes les belles âmes.

A Etoile département de la Drôme le 15 nivôse an 3= de la République tran«, une et ind^ie .

j'ai reçu, mon cher St-Prix, votre obligeante lettre contenant celle du citoyen Pille (2), qui m'annonce la levée de ma suspension avec invitation de remplir la feuille qui certifie mon âge, le lieu de ma naissance, mon Civisme, etc.

Le tout a été rempli d'une manière exacte et détaillée en présence de la municipalité et du conseil général de la

(i) Gamon, député de l'Ardèche, l'un des Soixante-treize. (2) Ministre de la guerre.

commune d'Etoile qui l'ont attesté authentiquement et revêtu de leur signatures et du sceau de la municipalité ainsi que vous me l'avez conseillé ; je vous envoie en même tems que cette feuille mon Certificat de Civisme, mon acte de naissance et mon Brevet de Colonel du 1 8"= Rég' d'inf"' ou sont énoncées mes neuf campagnes de guerre en Amérique, ce qui avait été oublié dans mon brevet de maréchal de camp en date du 8 mars 1793 (vieux style) que je joins aussi ici, vous priant de vouloir bien les retirer après les avoir communiqués, si toutefois il est nécessaire de les communiquer. Comme il est très essentiel que l'état de mes services campagnes et blessures soit mentionné dans le nouveau brevet qui me sera expédié, je , vous prie de donner vos soins à ce que cela soit fait exactement : il est fait mention de ma blessure dans plusieurs mémoires du conseil d'administration du 18° Rég' adressés au ministre de la guerre ; notemment dans le dernier que j'envoiai du Camp de Bruxelles en 9*"' 1792 (vieux style), je fus grièvement blessé à la tête par un éclat de bombe au siège dTcrlctown en Virginie dans la nuit du 12 S*"'

Quelques droits que j'aie à la justice et à la rémunération nationales pour mes longs services et les vexations ruineuses que j'ai éssuiées ; je sens bien, mon cher St-Prix, que j'aurais été oublié comme tant d'autres sans votre appui et surtout sans l'admirable activité de votre amitié qui surmonte tous les obstacles... Quelles obligations ne vous ai je pas, mon cher St-Prix ? Et combien il m'est doux de devoir à un ami à un compatriote le recouvrement de mon état : un procédé aussi généreux resserera plus vivement les nœuds intimes qui unissent nos familles depuis plusieurs générations, je me suis fait un plaisir sen-

sible d'apprendre ù nos amis communs d'Etoile et votre intéressante sœur Camille quelle est l'excellence de votre cœur et elle m'a promis de m'aider a vous tenir compte de tous vos soins obligeants.

Je vous envoie aussi l'attestation de la cessation de mes appointements que j'ai retiré du Payeur de Maubeuge.

Je vous soubmets la réponse que j'ai cru devoir faire au Cit03'en Pille qui m'a fait part de la levée de ma suspension et m'a envoie une feuille a remplir, comme tout dépent de leur effet je suis trop heureux que vous vouliez bien les remettre vous même et les appuyer de votre crédit et de celui de vos amis qui certainement chérissent les actes de justice.

Comme vraisemblablement vous lirez la manière dont les notes sont remplies, je n'ai pas besoin de vous fatiguer par les détails et les observations quelle contient, c'est bien assez que vous vous emploiez à les faire valoir.

Je vous envoie cent francs pour remettre au Citoyen Roquemaurel chargé de suivre à Paris; un parent de ma femme, propre neveu du Citoyen Lalande, astronome et inspecteur du Collège de france devoit se rendre à Paris depuis longtems et s'était chargé de pourvoir à la subsistance de Roquemaurel que je ne veux point laisser en souffrance, ayant très a cœur de lui procurer une place convenable à ses talents qui le rendent vraiment recommandable ainsi que son honnêteté qui lui avait mérité l'estime générale ici; c'est encore une obligation que vous m'aiderez a remplir.

il est d'autant plus important pour moi d'être rappelé à mes appointements depuis le moment de ma suspension qu'ayant perdu toute ma fortune par une suite des desastres de Saint-Domingue et mes cheveaux et mes équipages par

ma suspension il m'est absolument imposible de les remplacer avant été obligé d'emprumpter pour envoler à Roqucmaurel, mon Revenu net n'excédant pas cinq cent livres comme vous le verez par l'attestation de la municipalité, sur quoi il faut nourir ma femme, quatre enfants en bas âge, ma belle mère et mon beau-frere, créoles de Saint- Domingue qui n'ont au monde de recours qu'en moi — après avoir perdu une fortune de plus de deux cent mille livres de rente ; hélas ! je partage avec plaisir le peu qui me reste avec eux, n'ayant rien tant à cœur que de les consoler de leurs pertes immenses par tous les effets de ma tendre amitié.

j'ai été député dernièrement par mes compatriotes auprès du Représentant du Peuple jean de Bry, pour lui donner connaissance des vexations criantes qui ont désolé cette malheureuse commune; j'ai dit la vérité au Représentant du peuple avec toute la force d'un cœur bouillant d'indignation et du désir de remédier à tant d'horreur; j'ai optenu pleine et entière satisfaction de la manière la plus gracieuse; Les agitateurs que j'ai dénoncé ont étés rejettes de la municipalité et j'ai été chargé comme investi de la Confiance du peuple de désigner des hommes probes pour les remplacer ce que j'ai fait tout de suite d'après ma conscience, j'ai designé le digne Desaimars (i) pour maixe, votre compatriote Dodde (2) pour agent national etc. de manière que j'ai délivré mon pais de la Cabale de Melleret (3) qui de rage

(i) Des Airaars, d'une ancienne famille vivaraise et dauphinoise, qui se prétendait issue de celle d'Adhéraar.

(2) Dodde, frère du curé de Saint-Péray.

(3) Sur les Melleret, consulter Étoile sous h Révolution, par Léopold Lamothe. Valence, Teyssier, impr. 1891.

est allé habiter le département de l'Ardèche, vous voyez que sans être aux armées j'ai le bonheur de me rendre utile à la patrie.

Comme la Blessure que j'ai reçu à la tête m'a affaibli la vue et que je connais l'inconvéniant d'être obligé de s'en rapporter à d'autres yeux en rase campagne, je preffere d'être emploie à l'attaque ou à la deffense de quelque place importante, m'etant particulièrement occuppé de cette partie, surtout pendant les six mois où j'ai commandé la place ou le camp de maubeuge que je n'avais pas peu contribué à rendre inexpugnables.

je vous ai trop d'obligations, mon cher ami, pour vous parler de ma reconnaissance, tout à vous de cœur et d'ame.

FONTBONNE.

Au Citoyen 5' Prix député du département de l'Ardèche à la Convention N^^\ Rue Rohan n° 17.

à Paris.

A Étoile, le 17 nivôse, l'an 3e de l'Ère Républicaine.

je reçois à l'instant, mon cher S' Prix, votre lettre du 5 en réponse à celle ou je vous exprimais ma satisfaction sur votre rentrée glorieuse à la Convention. C'est un soulagement bien doux pour les âmes honnêtes et particulièrement

pour vos amis et vos proches de savoir que les plus illustres sectateurs de la vertu et de l'équité jouissent enfin du droit sacré de les faire triompher, malgré les efforts combinés du crime. Votre tâche est immense, mais elle vous assure la reconnaissance immortelle du peuple dont vous aurez cimenté le bonheur.

je vous ai adressé il y a peu de jours un paquet contenant 1° ma réponse au Citoyen Pille, 2° la feuille des renseignements qu'il me demande qui d'après votre avis a étée remplie en présence de la municipalité et le Conseil Général de ma commune qui l'ont authentiquement attestée, 3° mon certificat de Civisme, 4° mon acte de naiss.ince, 5° mon brevet de Colonel, 6° celui de Maréchal de camp, 7° le Passeport qui m'a été délivré par le Ministre de la guerre en raison de ma suspension provisoire comme noble, 8° l'attestation de la cessation de mes appointements par le P.iyeur de Maubeuge, 9° une Lettre et cent francs en assignats pour le Citoyen Roquemaurel chargé de suivre mon affaire.

Que de soins et de peines je vous occasionne, mon cher S' Prix ! et qu'il faut de formalités et de démarches pour optenir de faire droit sur une chose aussi légitime et aussi claire! d'où vient y at-il tant de faciUté à faire le mal, et tant de peine à le réparer? je voudrais la même latitude et la même célérité dans l'exercice de la justice : il faut espérer que nos législateurs ajouteront a tant de bienfaits celui d'abolir les lenteurs pour les actes de bienfaisance et d'équité ainsi que pour la punition des scélérats.

Le froid est extrême depuis quinze jours, la campagne est couverte d'un pied de neige ce qui rend les communicatic^ns très difficiles et retarde malheureusement la circulation des subsistances, très rares dans cette partie du midi

-iode la France. Le Représentant du Peuple jean de Bry après avoir consolé les patriotes opprimés, vuidé les bastilles de Robespiere, et épuré les autorités constituées qui étaient farcies d'hommes de sang, est parti pour presser des secours en grains qu'on attend avec l'impatience de la faim.

Investi de la confiance de mes Compatriotes j'ai été député vers lui pour l'informer des vexations et des actes d'autorité arbitraire qui avaient étés multipliés dans cette Commune j je lui ai dit la vérité avec l'énergie d'un cœur aussi indigné de tant d'atrocités qu'ardent à les voir réprimées, j'ai demandé la prompte épuration de la municipalité et du conseil Général de la Commune, ce que j'ai non seulement optenu de la manière la plus gracieuse mais de plus j'ai été chargé de l'honnorable emploi de lui désigner les hommes probes qui devaient remplacer les terroristes et les intrigants, ce que j'ai fait à la satisfaction du peuple et de ma conscience.

Vous voyez, mon cher S' Prix, que malgré l'inaction humiliante à laquelle le ministre m'avait condamné pour prix de 37 ans de bons services j'ai été assez heureux que de me rendre utile à mes concitoyens.

Il est vrai que j'avais été horriblement vexé par les agitateurs de ce canton, outre la douleur extrême de voir indignement incarcérer tous mes parents, allés et amis ; j'avais été ruiné par les plus criantes réquisitions; j'avais une excellente jument de labourage dont j'avais reffuse quinze cent livres, on me la prise toute harnachée pour deux cent livres; j'avais un seul cochon estimé 700 1. on m'en a donné 50 1. on m'a pris à la récolte tout le grain et farine que je possédais on m'en a fait perdre un tiers au poids, on m'a gardé mes sacs et le même grain qu'on m'a enlevé a 10 1. le sestier et a 14 1. je le paye actuellement

cinquante et soixante dix livres le sestier. car on ne me laissât pas un seul grain, tandis que les dominateurs^ les Patriotes par excellence en avaient leurs pleins greniers et grappillaient encore sur les réquisitions ; nos amis communs les Mazades, desaimars, Dupont (i) et Dode n'ont pas été mieux traités, mais comme ils sont plus riches et ont moins de bouches à nourrir ils s'en ressentent moins ; car j'ai quatre enfants en bas âge, une femme, une belle mère et un jeune beaufrere créoles de S' Domingue qui se trouvant entièrement ruinés par une suite des désastres de cette malheureuse Colonie n'ont d'azile et de ressource au monde qu'en moi qui partage de bon cœur avec eux le peu qui me reste, mais obligé de vendre un fond après l'autre je n'irai pas loin si la bienfaisance nationale ne vient à mon secours ; je ne dois qu'a mon peu de fortune de n'avoir pas été enfermé comme les autres. Aussi me rendrez vous un insigne service, mon cher S' Prix, de me faire optenir le rappel de mes appointements depuis le moment d'une suspension injuste et une indamnité pour mes chevaux et mes équipages de campagne dont elle a occasionné la perte et que je suis dans l'absolue imposibilité de réparer sans la munificence nationale.

Comme il est du devoir d'un bon officier d'indiquer la manière dont il peut le mieux servir sa patrie, je demande à être emploie de préfference à l'attaque ou à la défFense des places m'étant plus particulièrement occuppé de cette partie, notemment pendant les sept mois ou j'ai commandé

(i) Dupont, famille noble du Vivarais, possédant ci-devant une part de la seigneurie de Soyons avec le duc d'Uzès et l'évêque de Valence. Cette famille était alliée aux Fontbonne.

le Camp retranché ou la ville de Maubeuge que je n'ai pas peu contribué a rendre inexpugnables.

Comme vous avez bien voulu vous charger obligeamment de remettre au Citoyen Pille la lettre ainsi que les renseignements que je vous ai envoie, et les pièces justificatives qui y sont jointes avec celle que vous aviez déjà en main, j'ai lieu d'espérer que la manière dont vous appuirez la justice de ma cause éludera toutes les lenteurs. Mon Dieu ! qu'il faut de préambules et de formalités pour rendre sa place à un brave homme, tandis que deux mots de l'iniquité ont suffi pour le déposséder et le ruiner... heureux encore en ma détresse d'avoir trouvé un protecteur et un puissant dans un compatriote et un ami chaud, sans quoi je n'aurais rien optenu; la manière de faire valoir une cause est plus efficace que son excellence propre et j'en ai une preuve bien frappente dans m.on affaire dont je vous devrai avec bien du plaisir tout le succès.

N'oubhez pas de faire insérer les neuf campagnes et ma blessure en Amérique dans le nouveau brevet qu'on m'expédiera, outre que c'est honnorable, c'est d'une grande importance pour le traitement de retraite.

Votre intéressante sœur Camille avec qui je passai hier la soirée me charge ainsi que tous vos proches de vous dire mille et mille choses affectueuses.

En vérité, c'est passer les bornes de la condescendance d'écrire une aussi longue lettre ; mais j'ai si peu d'habitude de m'exprimer et je suis si pressé que je n'ai pas le tems d'être plus court. L'amitié non seulement pardoane, mais elle aime un affable verbiage ou le cœur s'épenche doucement et sans contrainte. C'est ainsi que je l'éprouve en vous entretenant, mon cher S' Prix, et en vous assurant de mon tendre attachement.

Salut et fraternité

FONTBONNE.

Au Citoyen S' Prix Représentant du peuple Rue Rohan, n° //,

à Paris.

A Etoile, le 29 nivôse, l'an 3» de l'Ere Républicaine.

Je vous ai adressé, mon cher S' Prix, un paquet important contenant mes brevets, mon Certificat de Civisme, ma réponse au citoyen Pille en lui envoiant remplie et attestée la feuille qu'il m'avait fait passer à cet effet; j'y ai joint aussi l'attestation du payeur de Maubeuge de la cessation de mon paiement, etc. Ajoutez à tant d'obligations que je vous ai celle d'appuier vous même ces pièces et de m'aviser de leur réception.

Je suis honteux de toutes les peines que je ne cesse de vous donner, mon cher S' Prix, mais l'excellence de votre cœur me rassure, et je conçois le plaisir que vous trouvez à faire rendre justice à votre ami injustement opprimé, c'est une jouissance que vous sentez mieux qu'un Autre sous tous ses rapports, car vous fûtes terriblement victime aussi.

Votre aimable sœur est en bonne santé ainsi que tous vos proches ; nous nous livrons souvent au plaisir de nous entretenir de vous dans toute l'effusion de nos cœurs.

Le froid est toujours rigoureux, la neige abbondante et le grain trop rare.

Votre digne Collègue le Représentant du peuple Jean de Bry a reûni l'estime, la confiance et l'admiration dans nos

contrées ; par son crédit, je suis parvenu a chasser de la municipalité les agitateurs et les pourvoieurs infâmes des cachots et des Gillotines ; il y avait quelques jours que je les avais fait exclure de la Société populaire dont je suis président ; enfin, mon cher ami, j'ai tâchéautant qu'il était en moi de délivrer mon païs des tyrans subalternes qui l'avaient si horriblement asservi, et l'inaction à laquelle m'avait condamné le ministre Bouchotte n'a pas étée inutille à mes compatriottes; j'ai eu d'autant plus de peine qu'aiant étés longtems comprimés je ne puis leur communiquer l'énergie convenable.

Le Citoyen Bachelard me presse d'aller incessement à Paris ; mais comme c'est en vous, mon cher S' Prix, que j'ai mis toute ma confiance j'ai judicieusement pensé que votre amitié m'y eut invité, si vous croiez cette démarche indispensable ; d'ailleurs désirant d'être emploie dans le midi je m'y trouve tout porté je suis plus en même de me pourvoir de domestiques, etc. La ruine de ma fortune m'aiant contraint douloureusement de renvoicr mes deux pauvres mulâtres qui me servaient depuis douze ans. d'ailleurs il me faudrait recourir à de nouveaux emprunts, car tant de pertes et tant dépenses coup sur coup m'ont écrasé ; cependant comme rien ne saurait affaibhr mon courage je fairai tous les sacrifices que vous présumerez nécessaires ; je suis père de quatre enfants, mon cher S' Prix, et rien n'égale ma tendre sollicitude pour eux ; un jour, ces sentiments si doux et si cuisants ne vous seront point étrangers, car il faut propager l'espèce précieuse des hommes qui vous ressemblent.

Le Citoyen Montchinet, Créole de S' Domingue cousin germain de ma femme et proche parent de l'astronome Lalande, aura eu sans doute l'honneur de vous voir ; c'est

un homme intéressant, très chaud pour mes intérêts et qui par bonheur est en grande connaissance avec le Citoyen Pille, je ne doute pas qu'il ne tire le meilleur parti de c^ véhicule, surtout lorsqu'il sera soutenu par un Représentant du peuple tel que vous ; la dignité et la justice d'une nation grande et généreuse sont intéressées a ne pas traiter mesquinement l'homme probe qui a tout sacrifié et tout perdu par son dévouement à la patrie et l'iniquité des lâches gouvernants. Si j'eusse prévariqué je méritais de le payer de ma tête ; étant avéré que j'ai fait tout ce qu'il était en moi pour le service de ma patrie depuis mon enfance, je dois être indemnisé dans la plus juste proportion ; il faut la même latitude dans les mesures bienfaisantes que dans les rigoureuses et ce serait décevoir la confiance du peuple que d'être ingrat envers celui qui a constamment méprisé ses propres intérêts et expose sa vie pour se livrer tout entier a son service.

Vous ne sauriez condamner cette vigueur de sentiment, croyez, mon ami, qu'elle s'exerce sans réserve à la reconnaissance et à l'immortel attachement que je vous ai voué.

Salut et fraternité

FONTBONNE.

Au Citoyen S' Prix, Représentant du peuple, Rue Rohan n° ij,

à Paris.

A Étoile le 2 pluviôse l'an y de l'Ere Républicaine.

Il y a conscience, mon cher S' Prix de vous ennuyer aussi souvent; mais j'ai à Paris un germain de ma femme qui y est allé pour améliorer ma cause et en accélérer le succès; ce Citoyen intéressant a été ruiné de fond en comble par les désastres de S' Domingue; de manière qu'un port de lettre qui n'est rien pour tout autre est une dépense pour lui et l'amitié sait entrer dans tous ces détails; Voila mon excuse mon cher S' Prix^ elle trouvera grâce auprès de vous.

Bachelard me presse d'aller à Paris; je suis certain que si cette démarche était nécessaire, votre amitié me l'eut conseillée; dailleurs je ne puis partir avant d'être assuré que le paquet important que je vous ai adressé vous est parvenu, pour être à portée de faire renouveller les pièces o\i l'attestation de ma municipalité est essentielle.

Quand à l'article de mes chevaux, le Représentant du peuple Collombel sait parfaitement que je fus requis de les laisser à son collègue Drouet qui vint le remplacer à Maubeuge et qui fut pris peu de jours après monté sur l'Ecureuil, le plus beau de mon équipage et de toute la division. Le Représentant Drouet me promit même qu'il tacherait de me conserver mes chevaux qu'il me rendrait

au cas ou je serais réintégré et il gardât aussi un de mes mulâtres pour faire sa cuisine et mon palefrenier, ce dont je parlai au Citoyen Gossuin en prenant congé de lui à Paris et que sans doute il n'aura pas oublié.

je pense avec raison quijsi le témoignage d'un homme sans aveu a trop souvent suffi pour faire perdre la vie d'excellents Citoyens; l'attestation sacrée d'un Représentant du peuple tel que votre digne collègue CoUombel doit lever toute difficulté à cet égard.

il fait ici un froid extrême, il y a un pied et demi de neige et il en tombe toujours. La Citoyenne Camille et tous vos proches jouissent d'une parfaite santé, ma femme est maintenant avec eu.\. L'intérêt essentiel que vous voulez bien prendre à ma cause, me rend très tranquille sur l'événement.

Salut et fraternité.

FONTBONKE.

â Etoile département de la Drôme le 12 pluviôse l'an 3<.

j'ai reçu, mon cher S' Prix, avec votre obligeante lettre, mes brevets de Colonel, de Maréchal de camp et mon passeport; le Citoyen Montchinet m'a fait passer les 25 1. déplus que j'avais envoie pour le Citoyen Roquemaurel.

Les mots de remercîments sont bien faibles en échange des marques précieuses que vous me donnez de votre amitié; aussi je n'entreprends pas de vous exprimer à quel point j'y suis sensible et combien j'y compte.

La rigueur du froid, la quantité de neige sont telles que nous avons été onze jours sans pouvoir pénétrer à Valence.

toute votre intéressante famille se porte à souhait; la Citoyenne Camille est toujours des nôtres et nous savons apprécier la douceur de sa société.

je ne vous parle point de mes affaires vous vous en occuppez avec tant de bonté que je n'ai que des grâces a vous rendre et j'ai promis de ne pas vous en donner une idée trop au dessous de leur objet et de ma sensibilité.

Salut et amitié,

FONTBONNE.

à Etoile le 20 pluviôse l'an 3= de l'Ere Républicaine.

je croiais toucher, mon cher S' Prix, au moment ou mon affaire allait être heureusement terminée, lorsque j'ai reçu une lettre du Citoyen Pille qui me demande encore

deux Certificats, le r"" de mon district qui atteste que je ne suis pas dans la Classe des parents d'Émigrés déclarés suspects par la loi; que je lui envoie par le même ordinaire en bonne forme, inclus dans la lettre à son adresse que je vous prie de vouloir bien remettre à Montchinet pour qu'il la donne lui même au Citoyen Pille dans un moment favorable. Le 2' est un Certificat des officiers Généraux, sous les ordres des quels j'ai servi, il ni a qu'une petite difficulté, c'est qu'il n'existe plus un seul de ces oflficiers quelques uns ayant péri au Champ dhonneur, comme Dampierre, le plus grand nombre ayant été guillotiné et tout le reste destitué; de manière qu'il vaudrait autant me demander un Certificat de l'autre monde que de la part de de gens qui ne sont plus.

Quoique vous soiez aussi bien instruit que moi de la prodigieuse rapidité du mouvement des officiers Généraux j'en envoie un Etat au Citoj'en Pille qui prouve qu'il n'en reste aucun de ceux qui m'ont commandé dans toute la surface de la République, je suis bien loin de penser que le comité de Salut public veuille exiger une formalité impossible pour l'optention d'une chose juste, j'écris à ce sujet au Citoyen Gossuin votre Collègue qui a vu le degré d'estime et de confiance que m'avaient mérité mes principes et ma Conduite; d'ailleurs ayant eu avec moi une correspondance suivie depuis le commencement de la guerre jusqu'à l'époque de ma suspension, il est plus en même que personne de lever toute difficulté.

Comme le vieux ex Maréchal Rochambeau est investi de la plus honnorable confiance et que non seulement il m'a commandé mais il a pu ne pas ignorer l'intérêt de prédilection que son fils prenait à moi, pour mon dévouement à la patrie et mon activité a bien remplir tous mes devoirs.

j'ai cru devoir lui écrire pour le prier de vous donner l'attestation en question car je ne connais qu'un seul des Généraux du moment qui était officier instructeur et qui m'a servi quelque fois d'aide de camp dans la Belgique mais il était encore officier subalterne lorsque j'ai été suspendu.

Hélas ! y a-t-on mis tant de façons pour me culbuter et me ruiner ? un mot du visir du tyran a suffi ainsi que pour élever subitement aux premiers grades militaires une foule d'intrigants ou de valets de Robespierre aussi ignares qu'immoraux, tandis que je me morfonds et fatigue tous mes amis pour optenir une justice bien sentie, mais dont l'accès est hérisse de tant de formalités et de difficultés qu'il y a de quoi tout abbandonner est s'enveloper dans le manteau de la Vertu. Elle est dit-on à l'ordre du jour; mais par combien d'angoises et de [chicanes ne dégoûteton pas ses plus zélés sectateurs ? je vous proteste quelque soit mon dévouement à la patrie si j'avais prévu toutes les peines, tous les ennuis que je vous occasionne je n'aurais jamais songé à entamer une négociation ou l'on fait survenir tant de difficultés ; mais puis que le plus fort est fait il faut ne pas abbandonner le manche après la coignée. tout mon chagrin est de vous accabler tellement de démarches fastidieuses que je n'ose pas y penser ; tandis que les choses dont l'équité est aussi évidente devraient aller rondement, je partirais pour Paris, sans que je crains qu'on n'exige encore quelque formalité ou ma présence ici est nécessaire pour faire s'exécuter nos timides municipaux qui sont encore si effraies qu'ils n'osent pas attester les choses les plus vraies, les plus justes, et les plus simples tant ils ont peur du retour de matines. Vos premières lettres me décideront.

Comme il y a longtemps que je n'ai correspondu avec votre collègue le Représentant du peuple Gossuin je mets sa lettre sous votre enveloppe pour que Montchinet la lui remette, quand vous aurez occasion de voir Gossuin je vous prie de l'électriser un peu pour en finir une bonne tois.

Je vous observe que l'ex maréchal Rochambeau est un excellent homme, comme je suis connu favorablement de lui et que son fils mon ancien colonel m'aimait beaucoup je ne doute pas qu'il ne trouve du plaisir à me faire rendre justice, je l'ai prié de vous remettre mon certificat comme à mon alié et mon ami particulier, ce qui est bien exactement véritable, depuis six jours il commence à dégeler, on craint pour les vieille vignes et l'on croit tous les figuiers gélés.

Votre aimable sœur ainsi que tous les vôtres se portent a merveille. Bonsoir, mon cher St. Prix, j'ai tellement écri aujourd'huy que je ne sens plus ma pauvre tête, n'y je ne puis plus me former d'idée distincte, cependant je sens que je vous aime de tout mon cœur,

FONTBONNE.

p. s. j'oubliais de vous dire que le Citoyen Mazades marié m'a succédé aujourdhuy à la Présidence de la Société populaire d'Etoile ; toute cette aimable famille a passé l'après dinée à la maison ou vous n'avez pas été oublié et vous avez été vivement désiré.

j'ai mis la lettre à votre Collègue Gossuin dans le paquet pour Monchinet qui fera bien de la remettre lui même.

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