Lettres inédites
On ne lit plus guère de Ducis que sa correspondance, sur laquelle, dès 1852, Sainte-Beuve appelait l'attention du public lettré, et qui formerait, si l'on pouvait la réunir sans trop de lacunes, une suite de souvenirs très utiles à consulter pour l'histoire littéraire du xvni" siècle, aussi bien que pour notre histoire locale. Beaucoup de lettres de Ducis sont datées de Versailles; on y trouve sur sa famille, sur ses amis^ sur ses protecteurs de la Cour et sur lui-même, des renseignements curieux et précis.
Ce n'est d'ailleurs pas à titre de documents, c'est en raison de leur charme propre, et pour donner à l'auteur son rang parmi nos opistolaires français, que les lettres de Ducis ont été mises au jour une première fois, en 1826, par Campenon, et plus récemment, en 1896, par Paul Albert.
Ces deux recueils, de contenance inégale, sont l'un et l'autre fort incomplets. Ducis, comme Voltaire, écrivait plusieurs lettres par jour ; il a, comme Voltaire, vécu près de quatrevingt-quatre ans. Sa correspondance fournirait donc aisément la matière de plusieurs volumes.
En attendant qu'il se rencontre un éditeur assez généreux pour donner aux amis du bon Ducis cette satisfaction, il n'est pas sans intérêt de recueillir ça et là, dans les ventes d'autographes, dans les dépôts publics et ailleurs, et de publier, par groupes séparés, les lettres encore inédites du poète versaillais. Les amateurs pourront compléter ainsi leur collection et recons-
tituer pièce à pièce l'autobiographie d'un homme qu'on ne peut connaître sans l'aimer, sans l'estimer, et sans regretter, comme l'a dit excellemment Paul Albert, qu'une âme si haute et si pure
n'ail pas en If don du griiio.
A Vauchelle (1),
Paris, 7 juin 1777.
Je t'envoie, mon cher Vauchelle, selon ma promesse, la somme de 200 livres qui te seront remises par un de mes amis. Je ferai de mon mieux pour te faire toucher ce qui le reste dû le plus promptement possible. En voilà toujours la moitié moins 10 francs.
ïe voilà bientôt père. Tant mieux. Ce sont des jouissances d'un nouvel ordre qui remplaceront celles qui commencent à nous échapper. Je t'embrasse, mon cher Vauchelle.
A Vauchelle.
Versailles, 28 février 1779.
Je n'ai fait, mon cher Vauchelle, que poser ici pour lire mon discours do réception à Monsieur et à M. l'évèque de Sentis, directeur du trimestre actuel. Je pars sur-le-champ pour Paris, parce que demain mon discours doit être remis à l'imprimeur de l'Académie. Je t'envoie ci-joint un billet. Viens entendre un vieux camarade et jouir d'une journée qui sera, sans doute, agréable à ton amitié pour moi, et qui justifie tes anciens présages. Adieu. Je t'embrasse. Mes respects à ta femme. Ton ami,
Ducis.
(1) Trois lignes de ce billet ont été publiées par M. Anquotil, avec quatre lettres entières (que nous ne reproiiuirons pas) de Ducis à Vauciiellc, dans le tome VI des Mémoires de in Société des Sciences morales de Seine-et-Uise, p. 217 et suivantes.
M. de Vauchelle, principal commis, puis chef du bureau de l'arLillerie et du génie au ministère de la Guerre, était un ami d'enfance de Ducis. i! a eu pour fils l'ancien maire de Versailles. M. André de Vauchelle (Vauchelle sans particule depuis la Révolution), lequel a fait don à la Bibliothèque de la Ville de quelques lettres du poèti- adressées à sou père. Paul Albert les a publiées toutes, à l'exception des deux billets que nous donnons ici.
Ton argent est à Paris. Je te le ferai passer à Versailles au premier instant. Mille remerciements.
A Monsieur, Monsieur de Vauchelle, principal co)7i?nis aux bureaux de la Guerre, au département de V Artillerie ^ Petite-Rue de Coîiti, près la Petite-Place, à Versailles.
A Baumier (1).
Marly-Ie-Roi, 10 juin 1782.
Monsieur,
Quand j'ai eu l'honneur de vous répondre, j'arrivais de Versailles où M"" la comtesse d'Angiviller m'avait remis votre lettre et vos deux exemplaires. Je n'eus d'abord que le temps d'ouvrir votre lettre, de la lire; mais, dès que je fus à Marly, je n'eus rien de plus pressé que de vous remercier par ma réponse, et je me réservai ensuite de lire votre présent à mon aise : ce que je fis avec la plus grande attention. Le premier ouvrage qu'on m'ait jamais fait l'honneur de m'adresser, c'est le vôtre; et cette marque publique d'estime de votre part ne devait pas naturellement me disposer à être impoli et insensible; aussi, en voyant votre peine. Monsieur, j'en ai été vraiment affecté; et c'est un soulagement pour mon cœur de voir qu'elle n'existe plus dans le vôtre. Je me suis mis à la place d'un homme honnête et sensible
(1) Cette lettre fait partie de la collection d'autographes de la Bibliothèque de Versailles ; elle ne porte aucune suscription, mais elle ne peut avoir été adressée qu'à Baumier, auteur d'un très médiocre poème dédié à Ducis et intitulé : Hommaqe à la Patrie. Ce poème est mentionné de la façon suivante dans VAlmanack des Muses de 1783 {Notice de tous les ouvrages de poésie qui ont paru en 1782) :
« Hommage à la Patrie, poème adressé à M. Ducis, secrétaire ordinaire de Monsieur, et l'un des quarante de l'Académie française, à l'occasion de sa tragédie d'Œdipe chez Adniète, précédé du Discours d'un Citoyen, suivi d'une Lettre à M. le marijuis de La Fayette et du Tombeau du chevalier d'Assas, par M. Baumier. (Paris, Le Gras, in-S".) Poème allégorique sur la naissance du Dauph'iu. Plus de patriotisme que de talent pour la versification. Une circonstance connue assez heureusement saisie. Dans la pièce sur le chevalier d'Assas, un enthousiasme vague, mais de bonnes intentions. L'objet de l'auteur est d'inviter la Patrie à ériger un monument à ce brave chevalier. »
qui cultive les Lettrés avec transport et qui leur demande peutêtre des consolations; je me suis rappelé aisément toutes les circonstances douloureuses qui peuvent quelquefois, à son insu^ aigrir le mérite. Je n'ai pu souffrir que votre méprise, née d'une âme ardente, la fit souffrir plus long-temps et me fit si étrangement méconnaître. Je suis bien flatté que vous ayez retenu quelques endroits de mes tragédies : ce sont ceux qui m'ont le plus pénétré dans la composition. J'ai trouvé, Monsieur, que votre Rommage à la Patrie est dans un bien autre état que celui où je l'ai vu d'abord, tant la correction et la lime sont nécessaires pour les ouvrages. 11 y a beaucoup de clialeur et d'âme; partout l'expression d'un cœur français^ d'un cœur tendre qui embrasse les hommes et la Patrie; des suites de vers bien faits, naturels, qui ont de la couleur et de l'harmonie. Votre lettre à M. le marquis de La Fayette respire l'enthousiasme des siècles héroïques. Vous êtes digne de votre sujet et de votre parent quand vous appelez nos jeunes et nos vieux guerriers au tombeau du chevalier d'Assas. Mais, Monsieur, si j'avais eu l'honneur de vous connaître (ce que je désire qui arrive bientôt), j'aurais pris avantage des années que j'ai de plus que vous pour vous exhorter, non pas à retenir, mais à régler votre âme dans ses élans. La nature est pleine à la fois de mouvement et d'ordre. Il y a la logique sublime et cachée des passions. Et, puisque nous parlons des temps anciens, on pourrait dire de la méthode et de la conduite dans les ouvrages ce qu'on a dit des armes romaines. Elles étaient vigoureuses sans doute, mais elles ont trouvé des Parthes et des Gaulois à combattre, et ce n'est que par la discipline qu'elles ont conquis le monde. Je vous parle ainsi. Monsieur, parce que je prends intérêt à vos succès et à votre réputation et que j'aime à me livrer aux sentiments qui conviennent à deux hommes qui chérissent la littérature, et qui, dans ce qui s'est passé, n'ont eu à se plaindre que de l'inconvénient heureusement passager de ne s'cMre pas entendus.
Je suis avec autant de considéi^ation que d'estime et de reconnaissance. Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Ducis.
A Deleyre (1).
V(3rsaillcs, 7 uoveriibre 1785.
Je reçois, mon cher et malheureux ami, votre lettre du 4. Votre état est cruel, il est insupportable; ma mère vous plaint et me charge de vous prier instamment de sa part de venir à Versailles passer quelque tems avec nous. Votre chambre sera à côté de la mienne. Vous serez libre ; vous ne manquerez de rien, et nous vivrons comme deux frères. Ce que vous me dites de votre situation, quant à vos affaires, est véritablement une peine, quand elle est ajoutée à d'autres. Hélas! mon ami, il n'y a que les pauvres qui puissent se secourir. Au mois de janvier, je recevrai de l'argent, et tout ce qui ne me sera pas absolument nécessaire, je vous l'offrirai de bon cœur. On s'arrange et l'on fait pour le mieux. Quant au bonheur, mon cher ami, comme il a été sans cesse détruit pour moi jusqu'à ce moment, c'est un songe que j'écarte plutôt avec dédain qu'avec douleur. Je tâche de n'avoir rien à me reprocher. Je m'ensevelis avec mon ami et dans les sentiments où il s'est endormi sur le sein du Dieu créateur et rédempteur, mots sacrés et consolants qui sont à la tète de son épitaphe. Je vous conjure, cher Deleyre, de ne pas partir pour voire terre natale, de ne prendre aucun parti décisif que nous n'en ayons causé ensemble avec tout le loisir et la réflexion, et toute la liberté et le courage de l'amitié. Si vous venez à Versailles, comme je vous le conseille et comme je l'espère, nous travaillerons le malin, et nous irons l'après-dîner chercher des solitudes touchantes, douces et mélancoliques comme votre âme. Je vous le répète, vous ne pouvez pas rester comme vous êtes; il faut que vous veniez vous-même à votre secours. Song-ez, mon cher ami, que ma bonne mère vous aime, vous estime, vous honore et vous attend.
(1) Revue de Paris, numéro de Septembre 1833. Communiqué par M. Pierre de Nolhac.
« LETTRES IXEniTES DE DUCIS.
M. l'archevêque de Lyon vient de m'envoyer notre épitaphe (1) avec des changements dans sa réponse à ma lettre écrite de chez vous. Je joins ici copie de sa réponse et de l'épitaphe. Il me semble qu'elle n'a point la précision et le ton de la nôtre, mais, en même temps, je vois qu'elle plaît dans ce nouvel état, à M. l'Archevêque, à qui nous devons reconnaissance, respect et vénération, et à cause de lui-même, et à cause de ce qu'il a fait pour notre admirable et tendre ami. Vous verrez à la fixer, et ensuite je la ferai parvenir au vertueux prélat, qui sent véritablement toute la perte que nous avons faite.
J'ai écrit à Pajou. J'attends ici l'esquisse du tombeau et de l'encadrement de l'épitaphe, que je me propose d'envoyer à M. l'Archevêque ; mais il faut que l'épitaphe soit faite de manière à ne rien laisser à désirer. Ecrivez-moi tout aussitôt sur cet article intéressant.
Je joins encore ici, cher Dolevre, les cent quatre vers que j'ai ajoutés à mon épître. Je les ai lus à ma mère et à ma fille, qui n'ont pu retenir leurs larmes. Moi-même, je pleure en les lisant; il me semble que je suis à Oullins, sur la terre oi^i fai vu déposer notre pauvre ami. Vous les lirez, ces vers, avec attention et sévérité. J'en ai fait quelques-uns à Fontainebleau, que j'ai lus à M. le comte d'Angiviller qui m'en a paru fort content. Il m'a demandé de l'y faire entrer, sans le nommer, mais on le désignant, et, comme notre ami a fait l'éloge de feu Monsieur le Dauphin, d'amener l'éloge de ce prince, avec un mot pour son fils qui est aujourd'hui sur le trône. Vous verrez comme je m'y suis pris. Je voudrais bien qu'ils fussent dignes des vertus et des talents de mon digne ami, dont le portrait est sous mes yeux, et le souvenir dans le fond de mon cœur.
S'il vous vient quelque chose d'heureux, veuillez, mon cher Deleyre, m'en faire part. Je n'ai point do copie de mon E pitre à f Amitié ci de l'addition que je vous envoie; si vous pouvez m'en procurer une de la main d'une de vos chères filles, cela me ferait plaisir. Nous ne parlerons de ces vers qu'à Garât, quand nous serons ensemble à Paris. Marquez-moi votre marche et répondez-moi le plus tôt possible.
Cher ami, j'ai pensé à cette dame que vous connaissez.
(1) L'épitaphe de Thomas, mort le 17 septembre précédent, à Oullius.
Cela est bien décidé, d'après moi-même, d'après les conseils de ma bonne mère, de ma chère sœur, de mon g"énéreux frère l'Américain. Je n'épouserai plus les chaînes et la convenance d'autrui. Je ne veux rien déranger à mon plan qui est d'exister pour ma vertueuse mère et pour consoler sa vieillesse. Je m'attache à ma sœur plus que jamais. C'est, d'ailleurs, ma filleule. J'ai vu verser l'eau du baptême sur un enfant qui devait, un jour, me conseiller et me consoler. Je ménas^e actuellement mon cœur; quand un objet m'afflige, je détourne ma pensée, et mon âme passe son chemin. Je vois tout sur le bord du tombeau de mon père, de ma femme, de ma fille et sur le bord du mien. C^est de là que je juge les objets. C'est la mort qui forme mon optique. Elle ne me trompera pas. Cher ami. votre lettre m'a pénétré de douleur. Je vous ai revu à notre borne milliaire oii vous m'avez serré dans vos bras si tendrement. Mon pauvre ami, avons pitié des autres et de nous-mêmes. J'attends votre réponse. Ecrivez-moi toujours avec l'abandon de l'amitié. Hé'. mon Dieu 1 ne songeons plus qu'on nous imprime. Laissons la correction aux ouvrages et l'effusion aux cœurs. Ma mère vous embrasse; elle dit mille choses à M™*" Deleyre et aux chers enfants. Et m.oi, mon cher ami, je vous aime, et j'aime mieux aussi pleurer avec vous notre tendre ami que de rire avec le monde. Valc et redama.
Ducis.
Mes tendres respects à la chère sœur Agathe. Bonjour, bonjour, les cliers enfants.
lY
A Madame Secker.
Marly, 20 février 1786.
Madame,
J'espère que vous voudrez bien recevoir de ma part les exemplaires de mon Epître à t Amitié' que j'ai chargé mon libraire de vous envoyer. Je l'ai lue à l'Académie française^ le jour même de la réception de M. le comte de Gaibert, et je l'ai rendue ensuite publique par l'impression, afin de jeter de mon côté quel-
ques fleurs sur la tombe du rare et excellent ami que nous avons perdu (1). [Me voici dans une campagne et dans un cabinet où nous nous sommes trouvés souvent ensemble (2). Tout me rappelle autour de moi nos promenades et nos entreliens. Nous aurons plus d'une occasion dans le monde de nous souvenir avec douleur qu'il y avait peu d'âmes comme la sienne.] Personne, Madame, n'en a mieux senti le prix que vous dans le cours d'une longue amitié. C'est un des principaux mérites du beau discours de M. de Guiberl de l'avoir comme exposée à l'admiration publique dans une séance vraiment toucbante et solennelle, 01^1 l'éloquence a été louée par l'éloquence, où l'âme a parlé à l'âme, et où l'Académie, au milieu de ses regrets, a vu la nation confirmer son choix.
Agrée/, Madame, je vous prie^ l'assurance de l'attachement plein de respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.
Voudriez-vous bien, Madame, présenter mes très humbles respects à M. Necker et à M™" l'ambassadrice de Suède?
Au jeune Peyrc (son bcau-fiU).
Paris, 26 décembre 1786.
Tu m'aimes, mon cher enfant; je le crois; tu me le répètes dans ta lettre, et cette répétition me plaît parce que je te regarde comme mon fils. Je vois avec une douce satisfaction que tu es bien né par ta tendresse pour ta mère et par ta confiance en mes conseils. Sois sur, mon cher enfant, que mon désir est de te faire passer les premières années de l'âge dangereux où tu vas entrer au milieu des bons exemples que nous te donnons et dans le sein des douceurs de la sécurité et des vertus domestiques. A.bandoune-toi à nous. Où trouverais-tu des amis plus sûrs et plus sensibles? Tu conserveras avec eux ton heureux naturel, tes mœurs, ta santé, ta réputation, ta fortune. Un de mes bonheurs^ un jour, sera de le voir la consolation de ta bonne mère,
(1) Thomas. C'est à lui que succédait Guibert.
(2) Les trois phrases mises ici entre crochets ont été, je ne sais pourquoi, détachées de cette lettre et publiées isolément par Paul Albert, dans son édition des lettres de Ducis. Ainsi mutilée, la lettre à M^e Neckcr n'avait plus aucun sens.
LETTRES INÉDITES DE DUClS. 11
qui t'aimo ot qui t'embrasse de ses deux bras et avec toute l'affection de son cœur.
Ton papa et ton ami, Ducis.
Tu présenteras mes très humbles respects à ma mère. J'arriverai après-demain chez elle dans l'après-dîner. J'embrasse ma chère fille. Mille compliments à son mari.
A Monsieur, Monsleu)' Peyre, cliez M. cï tiariiievillc ^ premier commis aux bureaux de la Marine, rue des Tournelles, maison de il/""" Ducis, à Versailles.
[A la suite de cette lettre se trouvent les lignes suivantes, de la main de M'"'' Ducis.]
Tu m'as fait grand plaisir, mon bon ami, de m'écrire. Je comptais bien sur la promesse que tu m'avais faite de n'y pas manquer. Tout ce que tu me dis de tendre porte la consolation dans mon cœur, parce que je suis persuadée que cela part du lien et que tu es né avec des dispositions heureuses pour tout ce que tu voudras faire. Je ne te répéterai point tout ce que mon mari te dit. Tu as bien raison de le voir comme notre meilleur ami(1).
Dis à ta sœur combien je l'aime et que je désire bien de lui en donner des preuves. Je la prie d'être assurée que dans tous les temps je l'aimex-ai comme ma fille. Je l'embrasse de tout mon cœur. Je te charge de présenter mes respects à maman; je suis bien satisfaite d'apprendre qu'elle jouit d'une bonne santé.
Adieu, mon bon ami! je t'embrasse et t'aime de tout mon cœur.
Ta bonne maman,
MouEAU-Dccis.
Mille choses de ma part à M. d'Harmeville et à toute la famille.
YI
A Deleijre (2).
Paris, la octobre 1787.
J'ai reçu votre lettre du 27 du mois dernier, mon cher ami. C'est une grande consolation pour vous, après une lougue mala-
(1) Ducis s'était remarié en 1784; la lune de miel durait encore.
(2) Revue de Paris, numéro du 8 septembre 1833. Communiqué par M. Pierre de Nolhac. — Cette même livraison renferme une troisième lettre à Deleyre, datée du 20 mai 1788. iNous ne la reproduisons pas ici, Paul Albei't l'ayant insérée dans son recueil.
die, avec tant de réflexions à faire, après tant de souvenirs douloureux, de vous trouver avec le noble et sensible prélat que VOUS accompagnez dans son petit voyage. Je vous prie de vouloir bien lui présenter mes très humbles respects et l'assurance de mon attachement et de ma reconnaissance. M. le comte de Champion, cet homme d'or, comme vous dites si bien, a eu la bonté de m'écrire sur la perte irréparable que j'ai faite. Tout ce que Dieu a mis de bon dans l'âme humaine se rassemble dans cet excellent père de famille, dans ce mari admirable, dans cette pâte bretonne dont fut formé le brave Duguesclin. Je crois, mon cher ami, que vous devez penser souvent au chef d'escadre en pensant à l'archevêque.
Votre fièvre vous a quitté. Comme le mal dure longtemps I Comme les ennemis s'acharnent sur leurs victimes! Conservez votre santé; elle est au corps ce que la raison est à l'àme. Et cette raison, on ne la sent pas, comme on n'entend point le bruit des astres qui roulent sur nos tètes. Comme les choses moyennes sont hautes ! Vous voilà actuellement occupé de grands intérêts. Mais vous avez auprès de vous l'ange du bon conseil. Puissiezvous, mon cher ami, établir votre chère enfant comme je le désire. Hélas 1 je me rappelle le trait d'une mère espagnole. Son enfant avait péri par un torrent formé tout à coup par un orage au milieu des montagnes; elle y fit bâtir un pont pour que pareil malheur n'arrivât jamais à une autre mère, et ce pont fut appelé le pont de la Mère-Malheureuse. Du reste, mon cher ami, quelque chose qui vous arrive, je vous exhorte à la résignation. C'est le devoir et la consolation de l'homme. J'ai vu chez moi M"* Deleyre et Alexandrine; elles se portaient à merveille. J'ai cherché où étaient Caroline et le pauvre père, car j'aime, je plains les pères. Me voilà ici à peu près seul, si je n'avais une femme excellente, oui, excellente ! Ce n'est pas seulement de la sincérité, de la droiture qui est dans son cœur, c'est la candeur, la simplicité du premier âge. Oh! quelle qualité, mon cher ami, dans les caractères et dans les ouvrages! J'ai transporté mon petit ménage de l'hôtel d'Angiviller dans mon cabinet de la rue de Tournon. Quand vous y verrai-je, mon cher Deleyre? Hélas! nous n'en savons rien. Yous voilà à Bordeaux, votre patrie. Thomas est à Oullins ; Richard est à Naples. Tout s'écarte, tout se disperse, tout périt. 0 ma tendre mère!
LRTTnr.s iNKDîTKs OR nucis. 13
J'ai vu un digne homme avec sa fille : c'est l'excellent Beauzée et son Antigone. Nous nous visitons l'un et l'autre comme amis, comme confrères et comme voisins. Tout ce qui n'est pas marqué à ce coin n'a aucun charme pour moi. J'ai quitté Versailles avec plaisir. Tout ce que j'y aimais le plus est sous la terre, et ce qui est dessus..... Mon cher ami, défendez-vous de la mélancolie. Elle abat la force dont l'homme de bien a besoin pour combattre ; c'est une femme perfide qui vous caresse, qui vous enfonce dans un lit voluptueux et qui finit par vous étouffer. Je rappelle un peu ma vigueur; je relis mon Tacite. Je passe à travers le règne de Tibère avec une indignation mâle, avec une horreur courageuse. Je me courbe, les yeux humides de larmes, devant ces grands traits de vertu qui étincellent de temps en temps dans ce chaos et ces ténèbres du crime. Oui, sous le couteau de la scélératesse, je croirais encore à la vertu. Ma femme est très sensible à votre souvenir et surtout à votre estime. J'embrasse la bonne Caroline. Heureux l'honnête homme qui la possédera! Adieu, mon cher ami; donnez-moi de vos nouvelles. Vale et redama.
A Messieurs les Comédiens français, à Paris (1).
Paris, 30 novembre 1789.
Messieurs,
J'ai une prière à vous faire, c'est de vouloir bien remettre au théâtre ma tragédie de Macbeth avec les corrections que j'y ai faites, et qui m'ont paru vous avoir fait une vive impression. J'ai fort à'cœur déjuger une seconde fois de cette tragédie, dont j'affectionne le sujet, et qui est véritablement d'un genre terrible. Je crois qu'il sera possible de m'accorder ce que j'ai l'honneur de vous demander avec instance, puisque je consens très volontiers à ce que ma pièce ne soit représentée que les jours où vous ne donnerez pas les pièces nouvelles qui sont ou seront à l'étude. Ainsi, je ne contrarierai ni les intérêts, ni les droits, ni les désirs
(1) Archives de Villobon. Commuoiqué par M. le vicomte de Groucliy.
de MM. les auteurs, ni les vôtres. Je serai content de ce que vous appelez les petits jours. J'espère, Messieurs, d'après les sentiments que vous avez bien voulu toujours me témoigner, que je vous aurai bientôt cette nouvelle obligation. Dans ce cas. vous auriez la bonté de me faire dire ce que vous auriez décidé, afin que je remette à l'instant même mon manuscrit à M. Delaporte et que je fasse la distribution des rôles.
C'est avec infiniment de reconnaissance et de considération que j'ai l'honneur d'être. Messieurs,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Ducis.
Paris, 28 août 1791.
Monsieur,
J'ai écrit, hier, à M. Destouches, président de la section du Luxembourg, pour le prier de vous prévenir que des circonstances impérieuses me forçaient de transporter, dès à présent, mon domicile à la campagne. Mais, pour satisfaire à la règle, c'est entre vos mains, Monsieur, que je remets aujourd'hui ma démission du titre d'électeur dont ma section m'a honoré. La Révolution, dans son cours, et surtout depuis la fuite du Roi et de Monsieur, a réduit ma fortune à si peu de chose par des pertes considérables et successives, qu'il ne m'est plus possible d'habiter la capitale. A ces raisons s'en joignent d'autres qui se lient âmes sentiments particuliers et à ma situation comme père de famille. Il m'est donc impossible de m'acquilter des devoirs que ma section m'a confiés. Veuillez donc bien. Monsieur, accepter et faire accepter ma démission et servir d'interprète à mes regrets auprès de la respectable assemblée qui va être chargée des plus grands intérêts de l'Empire.
Agréez, Monsieur, l'assurance de tout mon respect pour vos vertus et vos talents qui sont connus depuis si longtemps, auxquels j'ai toujours rendu justice, et de l'attachement plein de vénération avec lequel j'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre très
humble et 1res obéissant serviteur.
Ducis.
LETTRES INÉniTES DE DUCIS. lu
A Vun des frères Dégotti (1).
A Paris, Je 28 nivôse, l'an III de la République française, une et indivisible (17 janvier 1195).
Je VOUS envoie dans cette lettre, mon cher concitoyen, le programme (2) que vous m'avez demandé. Je l'ai copié sur mon manuscrit; le voilà fixé, et ma tragédie pourrait être donnée dans huit jours, si ma décoration était prête. A la difficulté de trouver le bois et la toile a succédé la rigueur actuelle de la saison, qui ferait geler vos couleurs au bout de vos pinceaux. Nous sommes arrêtés. Pour combien de temps? C'est ce que nous ignorons. Mais je vous prie au moins, mon cher concitoyen, au nom de l'amitié que vous m'avez témoignée, de ne pas perdre une minute et de continuer votre travail sans relâche et jusqu'à sa fin, lorsque le bienheureux dégel sera arrivé. Il y a l3ien apparence que ma Famille arabe ne sera pas jouée dans l'hiver. Mais il faut savoir souffrir les contradictions du temps, des choses et des personnes. J'attendrai. Recevez l'assurance de mon admiration pour vos grands talents et de mon estime pour vous.
Salut et fraternité.
Ducis.
Rue de Touraou, 1126, Section de Mucius Scevola.
A Deleyre.
!«'• pluviôse au III (:20 janvier 179
Citoyen Représentant, ce n'est pas une justice que je te demande aujourd'hui, c'est une grâce. J'ai à Rennes, ton départe-
(1) On allait jouer au Théâtre-Français la tragédie à'Abufar. « La rigueur du froid a forcé le» fréred Dégotti, peintres célèbres, de suspendre mes décorations, qui sont actuellement près d'être achevées. » Lettre de Ducis au comte Amédée t.e Rochefort (février 1795); édition Paul Albert. Paris, Jousset, 1879, 1 vol. in-S».
(2) Le programme de la décoration A'Abufar, tel probablement qu'il se trouve résumé en tête de la pièce : Le théâtre représente, dans le désert, les tentes éparses d'une tribu, etc.
ment, un jeune neveu, Georges Ducis, le fils d'un frère qui est mon intime ami. Il a des mœurs, de l'intelligence, du courage. 11 a été bien élevé. Mon désir et celui de toute la famille serait que tu pusses l'adjoindre au travail de ton secrétariat et de tes bureaux. Ce serait un moyen do servir sa patrie que d'être utile à un représentant du peuple, chargé de si importantes fonctions. Bailleurs, quoiqu'il ait une très bonne conduite, tu voudrais pourtant bien avoir la bonté de la surveiller avec le coup d'oeil d'un oncle et cette autorité que te donne ton caractère public et personnel. 11 n'a pas attendu l'âge de la réquisition pour servir la République. 11 est parti volontairement et avec le cœur d'un Français patriote. C'est une plante qui ne demande qu'à être cultivée. Son père est un excellent citoyen, connu pour tel à Versailles. 11 n'a vu dans sa famille que des exemples de vertu, et tu sais que ce sont les vertus domestiques qui sont la meilleure école primaire pour de jeunes républicains. Tu rendras un grand service, et à l'oncle, et au père^ et à la mère, si tu peux trouver un arrangement qui mette notre enfant sous ton inspection , ton travail et ton autorité. Je t'en aurai une sensible obligation. Sois-en persuadé, comme de mon estime particulière pour toi.
Salut, amitié, reconnaissance et fraternité.
Ducis.
Mon adresse est toujours à Paris, rue de Tournon, n" 1126, section de Mucius Scevola.
A La Révellière-Lépeaux.
Paris, i2 pluviôse an VII (31 janvier 1799).
Citoyen Directeur, Vous avez eu la bonté de remettre et de recommander fortement au citoyen François de Neufchâleau, ministre de l'Intérieur, le mémoire de mon frère Louis Ducis. Il a besoin, pour exister, d'obtenir à Paris, oii il a ses enfans, une place dans la perception des impôts, droits de passe, droits d'entrée, etc., ou la garde d'un magasin ou un dépôt public, enfin un emploi quelconque.
LETTRES INÉDITES DE DUCIS. i?
Mais je viens d'apprendre que le Directoire exécutif va nommer aux places de Consei^vateurs particuliers des Hypothèses qui sont sur le point d'être créées. Voudriez-vous bien, citoyen Directeur^ mettre le comble à vos bontés pour moi, en y faisant nommer et en v nommant mon frère qui a mis toute sa confiance et toute son espérance dans mon amitié pour lui? C'est une grâce que je désire avec la plus grande ardeur, et que je vous demande avec la plus vive instance.
Agréez, je vous prie, l'assurance du respect, de l'attachement et de la reconnaissance que je vous ai voués pour la vie.
Ducis,
De l'Institut national.
A Bernardin de Saint-Pierre (1).
Versailles, 14 ventôse an XII (5 mars 1804).
Je vous remercie, mon cher ami, de la complaisance que vous avés eue de recevoir pour moi le dernier mois de l'Institut. J'espérais avoir le plaisir de vous voir et vous embrasser à Versailles, ainsi que M. Balk, mais...
... Ma pauvre bonne voit assés pour se promener dans ma chambre et dans mon logement. Elle regarde tout avec attention pour interroger ses yeux sur l'état de sa pauvre vue; elle conserve toujours quelque espérance de la recouvrer, mais les réponses de ^I. Texier, très habile chirurgien, ne m'en laissent aucune pour elle, et je lui tairai son malheur jusqu'à ce que la triste vérité vienne la détromper. Ce qui dépend de moi, c'est d'avoir soin d'elle, c'est de la garder près de moi dans sa pauvreté, dans sa vieillesse et dans sa cécité; mais ce sera le plus doux charme de ma solitude de voir cette respectable et pieuse fille aller, venir, tourner autour de la table de mon travail, son bâton à la main, bénissant Dieu du secours que je lui donne et essuyant quelques larmes de ses yeux qui ne verront plus.
(1") D'après un fac-similé appartenant à la Bibliothèque de Versailles. L'original, dont nous n'avons ici qu'un fragment, faisait partie de la collection du marquis de Ghàteau-Giron.
J'ai, mon cher ami, arrang-é la chambre qui vous est destinée clans mon ermitage. Il y a un bon lit, celui où couchait ma mère, dans la grande pièce. Il y en a un autre, aussi très bon, dans une petite pièce à côté. J'espère que vous vous y trouvères bien. Cette addition à mon logement que vous connoissés est au premier étage et n'est pas privé de vue.
Bon jour, mon cher ami; il me semble, en sortant de causer avec vous, que je quitte un bon ermite de ma croyance et de mon âge, et que je retourne plus content auprès de ma table et de mon sablier. Vale et redama.
Ducis.
A Un g lier.
Versailles, 27 décembre 1805.
Mon cher ami, je viens de recevoir une lettre de la petite maman, ma chère nièce Victoire. Elle me marque que tu désires d'avoir, pour toi et pour ta sœur. M"" Lucie, des billets pour assister à la séance publique de l'Institut, qui se tiendra jeudi prochain 2 janvier. Mon ami, voici un moyen tout simple. Tu prieras de ma part mon cher confrère et bon ami Andrieux de vouloir bien, quand on distribuera à notre classe nos billets pour cette séance publique, demander qu'on lui remette ceux qui me reviennent, et il te les donnera. Je crois que c'est deux, et pas davantage. ïu sais, mon cher ami, combien je suis attaché à toi et à toute ta famille.
Ducis.
A Monsieur, Monsieur Hoguer, professeur de Matliématiques au Collège des Sciences et Arts, rue de Reiïns., à Paris.
A Légier (du Loiret).
Versailles, l^ avril 1808.
Mon cher et aimable collègue on Apollon, je conçois sans peine ce que c'est qu'un tourbillon d'affaires à Paris qui ne vous
LETTRES INÉDITES DE DUClS. 19
permet jamais de faire ce qui nous seroit le plus agréable. Je compte n'aller à Paris, ou plutôt ne passer par cette ville, qu'au commencement du mois de mai prochain, pour me rendre, avec ma sœur, à Rouen oij son fils va épouser une jeune demoiselle de seize ans et demi, très aimable et très bien élevée^ à ce qu'on dit, et appartenant à une famille d'une maison de commerce qui jouit d'une excellente réputation et d'une honnête aisance. J'accompagne ma sœur dans cet agréable voyage. Nous resterons à Rouen sept à huit jours, et nous amènerons avec nous la jeune épouse. Et moi je me propose de rester à Paris pendant dix ou douze jours, demeurant, selon ma coutume, à mon hôtel garni du Gaillard-Bois, près des Thuileries.
M"" Clémentine m'a écrit il y a quelques jours pour m'assùrer de la part qu'elle prenoit à mon chagrin de la perte de M""^ d'Angiviller, mon amie de quarante ans, que la mort nous a enlevée le 14 du mois dernier. Ma sœur vient de répondre à une de ses lettres et de l'engager à lui accorder quelques jours de résidence à Versailles, chez elle. Vous, mon cher collègue, si vous pouvés exécuter votre projet de venir nous y voir, je vous offre une bonne chambre et un bon lit chez le poète qui n'a plus le bonheur d'être loin des hommes dans les brumailles de noire Sologne, mais qui conserve ici très fidèlement l'esprit du désert. Je suis presque étranger à Paris et au monde. Et plût à Dieu le fussé-je à tout, excepté aux Muses et à l'Amitié.
Mon frère, le juge d'appel, est venu diner mercredi dernier avec ma sœur et moi. Sa santé est languissante. Des maux de nerfs l'accablent et le font maigrir. Son état ne me laisse pas sans inquiétude. Je l'ai prévenu du désir obligeant que vous aviés de le voir. Il sera très flatté de vous connoitre, à toutes sortes de titres. Je joins ici un petit mot de lettre pour lui, puisque vous le désirés.
Ma sœur et ma femme me chargent de vous dire mille choses honnêtes de leur part. Soyés donc bien averti, mon cher camarade de poésie et de solitude, que vous pouvés venir me voir et rester quelques jours à Versailles avec nous. Plus vous nous en donnerés, plus nous serons contents. Quand vous écrirés à nos sages habitans de la Rousselière (1) et à M™" Légier, un mot
(1) La Révellièrc-Lépeaux et sa famille.
pour moi, je vous prie, pour les assurer de mon respect et de mon attachement.
C'est avec autant d'estime que d'amitié que je vous embrasse, mon cher troubadour des Tours de Buglin.
Jean-François Ducis.
A Hoguer,
Paris, lu juin 1808.
Je ne veux point quitter Paris, mon cher Hoguer, que je n'aye remis à mon ami et confrère Bilaubé et mon portrait par ta sœur, et mon épitre. Comme c'est un dimanche qui lui convient, ce dimanche tombera le 26 de ce mois. Je ne partirai pour Yersailles que le 28, après dîner.
Ainsi tu auras le temps de faire placer le portrait dans un beau cadre dont tu me diras le prix que je te rembourserai. Tu pourras faire part de cette lettre à M™° Bitaubé pour l'exécution du projet. J'irai au premier jour lui rendre une visite.
Bon jour, mon cher ami, je t'embrasse de tout mon cœur.
Jean-François Ducis.
Hier, j'ai dîné chez Gérard avec Andrieux qui nous a débité un des plus charmans mensonges qu'il met dans sa suite du Menteur de Corneille.
A Monsieur^ Monsieur Hoguer, chez M. Lannemi, à la maison d'éducation de Sainte-Barbe, rue des Chiens, à Paris.
XYI
A M. Texier.
Versailles, 23 mars 1812.
Je viens de recevoir, mon cher et très bon ami, une lettre de Talma en réponse à ma lettre. Yoici l'arlicle qui concerne André :
Le jeune homme doiil vous me parlez peut se présenter chez moi quand il voudra. C'est avec un hien grand plaisir que je le recevrai et que je lui procurerai le moyen d'aller au spectacle sans essuyer les mouvemens de la
presse. Je lui offrirai môme quelquefois la facilité de jouir de nos chefsd'œuvre sans délier les cordons de sa petite bourse. Je n'ai point oublié les honnêtetés de M. Texier, et celui qui s'est chargé de veiller à la conservation de votre santé doit m'être trop précieux pour ne pas faire quelque chose qui lui soit agréable.
Je ne doutais pas, mon cher et bon ami, que Talma se souviendrait de la manière si honorable dont vous l'avez reçu et de ce dîner charmant où il nous a enchantés par les prodigues de son talent.
Vous avez bien fait de dédaigner en moi un malade qui n'étoit plus digne de ce nom, mais cela sera toujours poumons deux un vrai plaisir de nous revoir comme bons amis.
Mes très humbles respects à M""® Texier.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
Jean-François Ducis.
A Monsieur, Monsieur Texier, médecin, ancien Hôtel des Gens d'armes, avenue de Paris, à Versailles.
^4 Népomucèiie Lemercier.
Versailles, 26 septembre 1812.
Mon cher ami, on n'a pas pu finir vendredi dernier la copie de ma côle des deux amans et de son envoi. Je ne fais que la recevoir en ce moment. Je me hâte de vous la faire parvenir par un cocher de nos voitures de place.
Je vous envoyerai au premier jour une note historique sur le sujet qui est nécessaire. Vous jugerés de la prose et des vers.
Que ma côte et son envoi, mon cher Népomucène, ne soient que pour vous et votre chère compagne; lisés-les avec attention et ne me passés rien.
Mon rhumatisme s'étoit un peu adouci pendant les quinze beaux jours que nous avons eus. Aujourd'hui, il me tourmente. Mes doigts sont un malheureux coton plein de foiblesse et de douleur. A peine puis-je me remuer. Cet état est un vrai supplice qui peut donner bien du mérite à ma patience.
Bon jour, mon cher ami. Toutes sortes d'assurances de respect et d'attachement à M™" Lemercier. Un mot, je vous prie, sur la santé de tout le ménagée. Vale et redama.
Joamiès-Franciscus Ducis.
XYllI
A Joseph Droz (1).
Versailles, 29 août 1813.
Vous savés bien, mon cher Droz, que quand vous êtes venu d'une façon si aimable me surprendre à Yersailles, dans ma retraite, au troisième^ je dis sur Andrieux et moi :
Il entend mon audace et j'entends sa sagesse.
Auger s'écria : C'est un vers, c'est un vers à conserver! J'ai songé au moyen de le faire entrer dans mon épitre à Gampenon, et voici l'endroit où je l'ai placé :
Après ces deux vers :
€'est au bon Andrieux, ami, que je te dois, En nous liant ensemble, il a tout fait pour moi.
J'ai ajouté :
Il m'a rendu Tliomas. Thomas dans lui respire, C'est, lors que je le vois, encore lui qui m'attire. La force habita... dans le corps qu'ils ont eu. Leur talent fut divers, c'est la même vertu. L'esprit chez Andrieux se plaît dans sa justesse, Il entend mon audace et j'entends sa sagesse. Actif, son ci'ayon rouge, ou sa serpe à la main,
Il raye, il coupe, il tranche
Que servent ces rameaux, leurs jets, leur bois stérile, Tous ces écarts brillants, tant de sève inutile? Au fait, au fait, au fait. Là, dit-il quelque fois, Il me tant vingt beaux vers, ils viendront et j'y crois. C'est par lui, c'est par lui que mon feu se ranime Et que Forsell me grave et que Didot m'imprime : Didot, tu le connais, c'est noire ami commun. Mais je frémis, on sonne, etc..
(1) Communiqué par M. le vicomlu de Grouchy.
LETTRES INÉDITES DE DUClS. 23
D'abord, mon cher Droz, vous jug^erés de ces vers et, si vous en êtes content, et si vous croyés qu'ils puissent faire plaisir à notre ami Andrieux, je vous prie de les lui montrer, et s'il les accepte, ce sera un plaisir très vif pour moi d'avoir peint à son gré un sentiment qui est au fond de mon cœur.
Je me repose actuellement avec délice sur mon épitre à Gampenon, sur ses vers au Saule à Ducis, sur le charmant conte qu'Andrieux m'adresse, et sur notre incomparable lundi, notre repas excellent, notre dessert oi^i vous avés lu mon épître et mon Saule, et oîi Andrieux nous a tous enchantés par son conte, si simple et si touchant. Voilà de ces fêtes qui ravissent, dont on jouit par le souvenir, et qu'on ne rend pas.
Allons, j'entends ouvrir ma porte, c'est Campenon. J'anticipe ma jove. Bonjour, mon cher ami, mon cher Droz, Il v a longtems que nous étions de tendres amis.
Je vous embrasse comme je vous estime et vous aime.
Jean-François Ducis.
A Monsieur Joseph Droz, rue de Molière, à Paris.
A Aurjer.
Versailles, 6 octobre 1813.
Campenon m'a lu dimanche dernier, dans ma chambre, l'avertissement que vous avés bien voulu faire, mon cher et très cher ami, pour mettre à la tête de mes œuvres complètes, deux volumes de tragédies et un assés g'ros volume de poésies diverses, où seront fondues celles du premier volume, imprimées par feu M""" Agasse^ sous les yeux et par les soins de Sauvât, mon ami.
Par ce moyen, le public me tiendra, me lira et me jug'era tout entier. Je n'aurai plus qu'à ajouter à mes trois volumes de nouveaux ouvrages sur lesquels j'appellerai le crayon rouge de notre ami Andrieux et les avis de Campenon , de Droz et les vôtres, moucher ami, qui sont excellents à recevoir : comité si doux et si sur d'une amitié vraie et courageuse.
Nous dinons aujourd'hui à la campagne chez Bereswil, dans
le même sallon où nous avons trinqué si délicieusement, Andrieux. Picard, Droz et vous, pour l'anniversaire de mes quatrevingts ans, fête mémorable et unique pour tons nos cœurs, fête que Voltaire n'a pas eue, dans tout l'éclat et sur le trône do sa gloire. Ce bonheur est réservé pour les bonnes gens et l'antique liberté du cabaret dont nous ne sommes plus dignes. Nous aurons avec nous, à noire diner, ma femme, ma bonne femme du bon Dieu; la charmante M""' Hauguet, notre Vénus pâtissière; M""" Oger, qui nous est revenue des eaux de Plombières, avec toutes les grâces et la fraîcheur de leur nymphe; mon ami Soldini, mon ami, intime ami, et mon confrère en saint Bruno, dont c'est aujourd'hui la fête. Pourquoi n'y êtes-vous pas, mon cher Auger, puisque vous y sériés dans votre élément, dans une communauté touchante de talents et d'amitiés qui vont si bien ensemble et à votre cœur?
Campenon m'a lu dimanche son discours de réception qui est plein de noblesse, de justesse, de sentiment vif, d'intérêt et d'admiration pour l'homme célèbre, estimé et aimé qu'il remplace. Il passe de ses poésies à son personnel d'une manière éloquente, heureuse et piquante.
Oh! comme il fera bien, dans le moment de l'applaudissement général^ de laisser couler sur les épaules complaisantes du confrère aguerri qui le recevra la partie de son discours oii il est en possession de triompher. Le discours ne sera pas long; il réussira, il plaira aux gens sensibles et aux gens d'esprit. Il a du fond, de la couleur et de l'éclat.
J'ai bien tardé à vous remercier, mon cher ami, de votre avertissement. Voilà certes un bien grand service que vous m'avés rendu dans une circonstance marquante et que je n'oublierai de ma vie. Vous m'avés traité avec une supériorité d'intelligence et de goût, et un stvle si noble et si sensible, qu'il est impossible de n'y pas remarquer le penchant de votre cœur. C'est pour cela surtout, mon cher ami, que je vous embrasse de tout le m.ien, à l'instant même. L'Envie, celte maudite Envie, a tant de plaisir à surfaire nos défauts et à nous ravir tout ce qu'elle peut rogner de nos pauvres lauriers, que c'est vraiment une providence qu'il naisse des juges comme vous, qui nous rendent par affection et en s'abusant eux-mêmes tous les vols que nous a faits notre implacable ennemie.
LETTRES INEDITES DE DUCIS. lo
Il y a apparence que les affaires de mon édition m'amèneront nécessairement et bientôt à Paris. Je n'y serai pas sans courir vous embrasser et d'amitié et de liante estime et de reconnaissance, et vous prier chés vous de vouloir bien me présenter à M'""" votre Mère, à laquelle je présente ici mes très humbles respects. Valc et redama.
Joannès-Franciscus Ducis.
Au libraire Nepoea.
18 jauvicr ISll.
Monsieur,
Ma femme et moi nous sommes fort sensibles aux vœux que vous faites pour nous, à ce renouvellement d'année. Nous y répondons par de pareils souhaits pour votre conservation et votre bonheur.
Yous me pressés. Monsieur, pour la seconde fois, d'écrire à M. Forssell et à M. Girard pour l'achèvement de la gravure de mon portrait à la tète de la collection de mes poésies; mais je suis sûr que mes lettres seroient inutiles. C'est à vous à faire do votre mieux afin que Forssell acquitte enfin la parole que vous avés donnée aux acheteurs de notre édition.
Je recevrai avec bien de la reconnoissance et du plaisir, Monsieur, les deux exemplaires que vous me promettes : l'un relié et papier vélin pour ma femme, et l'autre simplement cartonné et papier vélin pour moi. Il eût été à désirer que la gravure de mon portrait s'y trouve en tète, mais il faut bien se prêter aux événemens.
Je ne vous parle point de notre édition mise en vente en des tems aussi tristes, aussi déplorables que les nôtres. J'imite votre silence à ce sujet. Ce que je souhaite, c'est que vous n'ayés point à vous repentir de notre marché.
Offres, je vous prie, à M"^ Nepveu, tous mes respects et hommages, et vous, Monsieur, recevés l'assurance de toute mon estime et ma confiance. Jean-François Ducis.
A Monsieur Nepveu, libraire, passage du Panorama, près la rue Saint-Marc , à Paris.
26 LETTRES INÉDITLS DE DUCTS.
A Catnpenon.
Versailk's, l'O janvier 1814.
Mon cher ami, voire lettre m'a consolé. On pardonne tout aux hommes, à son siècle, quand on a de pareils amis. Vous aimez donc mes sept strophes. Je jouis de votre suffrage. Vous avez raison; bruit est plus juste que son son. Quant au mot caché dans mon trépas^ j'avais dans l'esprit, en l'employant, ces paroles énergiques de saint Paul : Consepulti cum Cliristo. Mais le mot caché n'est pas clair; il n'offre point un sens net, une image nette. Je suis tenté de mettre : couvert de ton trépas, ou : vivant par ton trépas, qui serait une autre idée avec une expression hardie que j'aime assez. Vous choisirez.
Votre amitié pour l'excellent Latour(l) est une extension de votre amitié pour moi et un honheur pour de Latour.
Quoi ! mon pauvre ami, 22 jours de rhumatismes, 22 jours de torture ! Et comme vous m'enseignez à souffrir ma g-oulte et ma presque cécité avec douceur !
Andrieux approuve le plan de mon épître pour Droz. Je travaille avec courage devant son crayon rouge. Je suis avancé. Je ne puis plus me déprendre de mon sujet. Il faut que j'aille jusqu'au hout. Les corrections et les redressemens seront l'affaire d' Andrieux.
0 mon ami, la saison, mon âge, les momens actuels, tout concourt à m'écrouer dans ma chambre^ dans mon lit où je vous écris et où je passe les deux tiers de mes 24 heures. Il faut que je fasse des vers pour ne pas mourir de chagrin, et il faut aussi que je songe à la réunion des sept amis.
Je crois avoir donné ma collection des trois volumes à M. de Boufflers. Si cela n'étoit pas, priés de ma part mon ami do
(1) Antoinc-HcDri Odogliarty de la Tour, agent du roi do Suède à Paris, ami de Ducis et de Campenon. Le tome IV des Mémoires de la Société des Scie?ices morales, des Lettres et des Arts de Seine-et-Oise, page 227, renferme une lettre inédite de Ducis à Odogtiarty de la Tour. Cette lettre, très intùrossaute, semble avoir échappé au.x rechcrclies de Paul Albert; qui ne l'a pas iuscréc daus son recueil.
LETTRES INEDITES DE DUCIS. It
Latoiir (le la lui faire parvenir. Envoyez-moi bien vile les noms de baptême do M""" et 1M"° Droz, car il faut que ces noms soient dans mon épitre qui s'avance et qui me met du baume dans le sang" et de la vie dans le cœur.
Mes tendres respects à M"''''' Jarry et Oger. Leur tendresse pour vous doit couler sur votre rhumatisme.
Mille choses à tous nos bons amis. J'attends de vos nouvelles. Vous le savez bien que c'est entre nous à la vie et à la mort.
Jean-François Ducis.
XXQ
A Roger,
Versailles, 31 janvier 1814.
J'ai reçu, mon cher confrère de la réunion et du dîner de sept amis, le présent que vous m'avés envoyé par Léonard, mon homme de confiance, et avec des inscriptions oii votre tendre affection pour moi se montre plus que la vérité. Je vous en remercie de tout mon cœur. C'est ma femme qui les lit tout bas, qui m'en fera la lecture; car le nuage qui est sur mes yeux me fait recourir aux siens qui n'ont pas de quoi me prêter beaucoup, vu leur propre faiblesse. Je suis tristement obligé d'abréger mes lettres et de prendre sur le plaisir que j'ai d'écrire à mes amis. Vous me faites sentir dans ce moment cette affligeante privation.
Vous ne doutés pas, sensible et généreux ami, que mon grand âg^e et mes infirmités ne pèsent beaucoup sur moi, puisqu'ils m'empêchent d'aller à Paris trinquer avec vous dans les doux épanchemens de l'amitié. Recevcs donc à la fois mes remerciemens et mes regrets de ne pas pouvoir vous les faire de vive voix, et l'assurance de l'amitié par laquelle je réponds à la vôtre et pour jamais.
Jean-François Ducis.
A Monsieur Roger, membre de la Légion dlionneur , et conseiller de l'Université, rue Thérèse, n" 8, à Paris.
La Bibliothèque de Versailles possède seulement quelques pages (22 feuillets in-4'') de ce Journal^ qui a dû remplir plusieurs registres. Le manuscrit est tout entier de la main de Ducis; il commence au 28 novembre 1813 : le poète avait alors quatrevingts ans.
M. Campenon, ancien substitut à la Cour d'appel de Paris, fils de l'académicien ami de Ducis, possédait d'autres fragments de ce même Journal se rapportant à une époque bien antérieure, et qu'il communiqua autrefois à Paul Albert; nous ne savons en quelles mains ces fragments ont passé; nous souhaitons que leur propriétaire actuel veuille bien les mettre ou les laisser mettre au jour : nous les accueillerions volontiers.
Le manuscrit de la Bibliothèque de Versailles que nous publions n'est pas entièrement inédit. M. Emile Delerot en a inséré d'importants extraits, en 1874, dans le Bulletin de la Bibliothèque de Versailles, recueil tiré à très petit nombre pour les habitués de notre salle de travail, et qui est devenu fort rare.
Nous ne pouvons mieux faire que de rappeler ici ce que disait avec une si délicate justesse M. Delerot, en présentant au public ce document que le défaut de place ne lui permettait pas alors de reproduire in extenso, mais dont il nous donnait déjà tout l'essentiel : « Nous avons, écrivait-il, extrait de ce manuscrit un certain nombre de passages choisis parmi les plus intéressants, et qui nous rendent témoins des dernières joies et des dernières souffrances du poète. Ses joies étaient celles d'un aimable vieillard, vénéré de tous, naïvement fier de sa gloire, sachant jouir tour à tour de la solitude et de la société d'amis choisis , parmi lesquels il en était d'illustres. Quant à ses souffrances, elles étaient plus profondes qu'on ne l'avait su jusqu'à présent : ce patriarche, sans qu'on s'en doutât, avait à ses côtés une Xantippe vulgaire qui le harcelait sans pitié. « Le bon Ducis » s'est môme laissé battre par sa femme, et après avoir été battu^ il n'a pas
moins rédig^é pour elle une épitaphe où il la peint comme une épouse précieuse. C'est que Ducis avait conservé jusqu'à la fin un cœur qui se plaisait à tous les généreux pardons. Ce que surtout il conserva jusqu'à son dernier soupir, c'est l'amour passionné de l'indépendance, le goût des mœurs simples, la piété sincèrement tolérante. Ces sentiments se montrent en plus d'un endroit dans son Journal intime ; nous y trouverons des raisons nouvelles de respecter une mémoire qu'il y aura toujours grand profit moral à honorer d'un culte fidèle. »
Novembre. — *'2S. Dimanche. Dîné avec de la Tour chez M"" de Germignies,, avec elle, son fils, sa hru et sa petite-fille.
Une voiture pour revenir chez nous 2 francs.
29. Lundi. Diné chez Campenon, avec lui, M""" Oger, ses deux filles, M. et M"^ de Boufflers et M. Agnan.
Chanté ma chanson de six couplets au dessert. Remis une copie de ma main à M. de Boufflers,
Entendu le discours qu'avait prononcé M. de Boufflers pour la réception de M. de Château-brillant [sic] à la place de Chénier à l'Académie française.
30. Mardi. Diné chez Talma, avec lui, mon neveu le peintre, son beau-frère, Euphrosine sa femme, Arnaud, de l'Institut, M. Magendie, médecin, et Madame, veuve de M. Buord, jeune Russe, etc.
Décembre. — 1. Mercredi. Eté à Saint-Germain-en-Laye avec ma femme pour y nommer l'enfant dont Julienne, ci- devant ma domestique, actuellement boulangère à Saint-Germain, vient d'accoucher vendredi dernier, 26 du mois de novembre dernier. Nous avions avec nous, dans notre voiture à quatre roues et à quatre places, Léonard et sa nièce Catherine.
Arrivés à onze heures à Saint-Germain, embrassé l'accouchée se portant à merveille et ayant mis au monde une bien conditionnée et forte petite fille, presque sans douleur, tant la délivrance a été prompte. Eté à la municipalité avec l'enfant et la sage-femme et le père de l'enfant, André- Joseph Barrau, boulanger à Saint-Germain, rue au Pain. J'ai signé sur le registre comme témoin. Léonard a signé de même et dans la même qua-
lité. Nous avons été ensuite à la paroisse, pour y tenir l'enfant sur les fonts de baptême et le nommer. Moi Jean-François, et ma femme qui s'appelle Maric-Mag^deleinc, lui avons donné les noms de Jeanne-Marie-CloLilde, en y ajoutant ce dernier nom à cause de la mère qui s'appelle Julienne-Clotilde Bissé. C'est M. le second vicaire de la paroisse de Saint-Germain-en-Laye qui a baptisé l'enfant. C'est le même ecclésiastique qui a marié en face de l'église, et dans son église, Julienne avec André- Joseph Barrau, parce qu'ils n'avaient été mariés, dans le temps de la persécution de l'Eglise, que devant la municipalité. Julienne, dans son lit, m'a conté ce détail. Elle me dit qu'il était son confesseur et celui de son mari. Nous avons tous, ma femme^ moi et Léonard, pris une bonne croûte au pot avant que de partir au baptême. Revenus du baptême, nous avons tous dîné ensemble. M. Barrau, père de l'enfant, M"" Corrée, la sage-femme, exerçant depuis longtemps celte fonction à Saint-Germain, très brave femme, ma femme, moi, Léonard et Catherine, sa nièce. Nous avons eu une bonne et excellente soupe, un bon bouilli, une ragoûtante poularde avec du cresson, deux beaux merlans très frais et bien frits, une tourte de dessert, deux grosses poires cuites au four de Barrau, de très bon vin et de bon café. Julienne m'a paru gaie, contente et heureuse, et tout m'a présenté un bon ménage : la religion, la bonne nature, le bon sens, le travail et le bonheur qui en est le fruit.
Fait nos adieux, embrassé l'accouchée, arrivés à six heures un quart à Paris, chez nous. J'ai donné en petits présents à l'accouchée, moi, un petit pain de sucre, une paire de forts et beaux couverts d'argent et deux livres de bonnes dragées. Ma femme lui a donné un bon et joli châle vert.
J'ai donné à M""" Corrée, la sage-femme, dont la figure m'a plu beaucoup, dix francs, cv 10 fr. » sols.
Donné à la garde sept francs, cy . . . . 7 »
Donné à la fille ou femme qui servait la maison, cinq livres^ cy o »
Donné à l'église, au baptême de l'enfant :
Pour l'église, à M. le second vicaire de la paroisse (qui a été récollet au couvent de Saint- Germain avant leur destruction), dix francs, cv 10 »
Au suisse, quarante-ciuq sols, cy. . . . . 2 fr. 5 sols.
Au petit enfant de chœur, quinze sols, cy . » 15
A un homme servant à l'église, 12 ou . . » 15
Aux pauvres de la paroisse, 9 ou ... . » 10
Payé pour la voiture qui nous a menés et ramenés. Donné au cocher, très fort et très hrave homme, qui nous a bien et sagement conduits. Cette dépense a été supportée également entre ma femme et moi.
2. Jeudi. Dîné chez M. Garnier, beau-père de M. Le Brun, avec lui, avec M. Lebrun et sa jeune femme, avec Achille du Parquet, l'ami de Lebrun, avec Firmin Didot, sa femme, ses deux fils et sa fille; avec M. Suchet, général et maréchal de Bonaparte en Espagne, avec sa femme, remarquable par sa beauté et son air de bonté, que j'avais à ma droite à table, et M"^ Firmin à ma gauche ; avec M. et M""® Lecoutant.
Firmin Didot me dit qu'il avait achevé d'imprimer, à la fin du troisième volume de mon édition, les lettres que m'a écrites M. Thomas; qu'elles lui avaient fait le plus grand plaisir,, ainsi qu'à sa femme, et qu'il croyait que le public les lirait avec le plus grand intérêt. Il ajouta qu'on pourrait les tirer dans quatre ou cinq jours,
3. Vendredi. Dîné à la maison avec ma femme. Nepveu, à huit heures moins un quart, est venu m'apporter le premier exemplaire de l'édition de mes œuvres en trois volumes.