‹ Lettres inéditesChapitre 3 sur 18 · Lundi. Dîné chez mon neveu George · texte numérisé non relu

Lundi. Dîné chez mon neveu George

24. Mardi. Dîné à la maison avec ma femme. Le matin, arrangé avec et chez mon neveu le peintre, avec Campenon, ma lettre au Roi pour lui demander la place de gardien et conservateur des tableaux et objets d'art à Versailles. J'ai écrit et signé chez lui cette lettre. Il dut la remettre le même jour à M. de Montagnac, qui la remettrait au Roi.

Convenu que mon neveu le peintre confierait à M. de Montagnac ma résolution de ne pas accepter, si le Roi me faisait l'honneur de m'y nommer, la place de sénateur; que M. de Montagnac en ferait part à M. l'abbé de Montesquiou, ministre de l'Intérieur^ en le priant de faire connaître au Roi que tout mon désir était qu'il m'accordât le titre de son secrétaire avec une pension de six mille francs, comme j'avais joui de ce titre auprès de lui lorsqu'il était Monsieur, sous Louis XVI, avec seulement douze cents francs de traitement. J'ai ouvert sur ce désir le fond de mon cœur à mon neveu le peintre^ qui me promit d'instruire ce jour même M. de Montagnac de ma détermination de ne quitter jamais mon cher désert ni pour la place de sénateur, ni pour toutes les places possibles. Il eut mon secret sur cet article et me promit de le taire. J'eus le cœur soulagé d'un énorme fardeau.

Suite du Mardi 24. Eu dans l'après-dîner, vers le soir, une scène avec ma femme, retombée dans un accès de folie et de folie violente. Mêmes outrages contre M. Prat, contre M. Soldini; mêmes dérisions, mêmes accusations contre ma domestique Adélaïde Allaire, contre sa sœur Geneviève, contre leur mère, la portière de la maison oii nous logeons. Mêmes mépris contre moi, mêmes fausses imputations : « C'estmoi quil'ai abandonnée, lorsque je suis venu habiter Versailles et qu'elle a refusé de m'y suivre... »

Elle avait horreur d'avoir sa demeure à Versailles, et il fallait, sur mon domicile et sur tout, que je cédasse à ses volontés.

Elle retourna à son cher Paris et dans sa chère maison, rue de la Monnaie, n" 20, vis-à-vis la rue Baillet.

Dans cette scène ^ mêmes accusations, mêmes emportements contre ma famille... (Suit un passage que Ducisa voulu supprimer et qui est rendu illisible par des ratures et des taches.)

Cette femme me fait périr d'ennui; elle s'empare dans son radotage de tous mes amis. Et j'ai, moi, dans ma chambre (car nos lits se touchent), j'ai de plus ses répétitions du matin, ses larmes involontaires, ses fureurs et violences, et tout le malheur et le désespoir de vivre sous la main et en proie d'une femme qui a été, pendant vingt-six ans, un automate insensible, une égoïste parfaite et sans âme, avarejusqu'à la bassesse, jusqu'aux plus viles discussions pour dix sols, enfin une folle insupportable et incurable, véritable fléau dont je ne peux me délivrer qu'en me séparant d'elle ; ce qu'enfin, après une générosité si peu sentie, je m'en vais faire pour ne pas vivre le plus malheureux des hommes, pour ne pas mourir d'ennui et ne pas devenir fou; crainte que j'ai eue, qui s'est augmentée, ayant senti les marques d'une tête qui se dérange et me rappelant que mon frère George, dont la raison était si ferme, est mort fou furieux et s'est jeté par la fenêtre, — ayant reçu de la nature une imagination prédominante, quelque intelligence, une bonté, un penchant à la confiance et à la pitié passant toutes bornes, et qui vient enfin d'expirer.

Suite du Mardi 24. La grande scène de ma femme avec moi, cette scène où elle m'a traité de gueux, de scélérat, de misérable, et où elle m'a battu, fondant avec rage et à grands coups de poing sur moi, m"a tout à fait éclairé sur son caractère. M. Flanet, son neveu, me contait en détail toutes les dernières défaites, tous les derniers désastres de Bonaparte, et les espérances publiques de sa chute prochaine. Elle était tout auprès de lui, avait l'air de dormir; mais je crois et j'ai lieu de croire qu'elle écoutait tout et que tout ce détail la mettait au désespoir. Dans l'explosion de sa fureur, elle cria que si elle tenait entre ses genoux la tète de Bernadotte, ce traître à Bonaparte, elle lui couperait le cou avec son couteau. Je concevais bien et je voyais tous les jours son amour pour ce scélérat, parce que son fils était employé par cet usurpateur comme architecte du gouvernement et comme commandeur des pompiers pour le civil,

mais je n'aurais jamais soupçonné que cet amour allât jusqu'aux imprécations et à la rage contre ses ennemis. Toutes ces dérisions et impiétés, tous les sobriquets donnés à M. Soldini et à M. l'abbé Prat, son confesseur, tout ce qui lui échappa dans cet accès de fièvre chaude me détrompa sur l'idée que j'avais eue mal à propos autrefois sur sa simplicité de caractère. Je vis que celte simplicité apparente dans une femme sans esprit, mais pourtant avec le bon sens de la nature et une certaine sensibilité machinale, n'était que de l'automatie, qu'elle cachait un égoïsme extrême dont elle ne pouvait pas se détacher. J'eus la preuve qu'elle ne m'avait et qu'elle n'avait jamais pu m'aimer et sortir d'elle-même par un sentiment généreux, vertu qui lui est tout à fait étrangère. C'est donc elle-même qu'elle a toujours cherché. Je n'ai pas été étonné qu'elle ait donné, dans le temps, ses bijoux à sa bru; mais elle a donné tout ce qu'elle avait de meubles à son fils, de sorte qu'elle a fini par être presque meublée par moi... Elle recevait mes parents et amis avec murmure et une âme avare... A Versailles, rien pour le bois, rien pour le vin, rien pour les gages de ma domestique.

Quand Léonard, son ancien domestique, lui donna pour sa domestique particulière Catherine, sa nièce, dont elle avait absolument besoin, j'eus bien de la peine à la faire consentir à me payer par jour, pour sa dépense, cinquante sols au lieu de quarante, et vingt sols pour sa domestique particulière au lieu de dix qu'elle me proposait, de sorte que la dépense d'elle et de sa jeune Catherine n'eût été que de cinquante sols par jour au lieu de trois livres, comme je l'ai exigé; ce qui fut, entre nous, le sujet d'une dispute violente de son côté et fort douce du mien.

Suite du Mardi 24. A Versailles, quand, enfin, elle y est venue, elle s'est trouvée bien logée et n'ayant pas eu un sou à dépenser; j'avais mis à cet égard pour elle du soin et de la délicatesse. Quand, oubliant tout le passé, les dix-huit mois de sa désertion, etc., etc., touché d'une chute dangereuse qu'elle avait faite dans sa chambre à Paris, je consentis à partager dans sa maison son logement avec elle, je fis une dépense de presque 500 livres pour rendre propre et décente une chambre au sixième étage, chambre acheminée; et elle aurait dû peut-être un peu m'imiter. Mais quand il s'agit d'épargner son argent, elle est

fort ménagère, point du tout honteuse. Et je l'ai toujours trouvée fort libérale quand il s'agit du mien.

Notez que, sans cette chambre, arrangée à mes frais, je n'ai pour logement chez ma femme qu'une chambre unique et commune avec elle, où je n'ai pas le moindre polit meuble à moi pour y serrer quelques papiers, chambre où jour et nuit je suis condamné à entendre le bruit assourdissant d'une des rues les plus passagères de Paris et où, de grand matin, j'ai besoin de prier plusieurs fois ma femme de ne pas recommencer ses éternelles histoires.

J'ai donc été forcé de reconnaître comme une vérité démontrée que la prétendue douceur de ma femme n'était qu'une négation d'âme, et, depuis sa folie, j'ai vu qu'au fond mon malheureux mariage m'a associé à une femme non en rapport de caractère avec moi, mais sur tous les points mon antipode et mon contraire.

25. Mercredi. Dîné chez M. de Normandie, un de mes anciens amis de Paris, avec mon neveu George et M. Délains, son intime ami; avec sa femme, ses enfants, filles et garçons, son gendre, M. de Saint-Paul, M. Flori.

Sur les une heure après midi, un jeune clerc de notaire est venu pour me faire signer mon autorisation à ma femme pour l'autoriser à cautionner son fils dans l'emprunt d'une somme de 10,000 francs, qui le mette en état d'achever la construction d'une maison à lui déjà commencée.

J'ai refusé ma signature et ma femme m'a répété sur-le-champ qu'avec une sommation de 6 francs l'on s'en passerait.

26. Jeudi. Dîner chez Droz, avec lui, sa femme et ses filles, avec Picard, Auger, Campenon. Andrieux n'est venu qu'après le dîner. Nous avions à dîner M. Clément de Ris, sénateur ou membre du Corps législatif, et une jeune dame et son mari.

Léonard est venu me prendre avec un fiacre et m'a ramené chez moi.

Lu mes cent seize vers^ ma Protestation et mon Remerciement à M. de Boufflers, et mon envoi à M™'= de Boufflers.

27. Vendredi. J'ai apostille furtcment le mémoire de mon neveu Ducis, le militaire, adressé à M. le comte Dupont, ministre de la Guerre. Yoici mon apostille : « Je prie instamment et avec le plus profond respect Monseigneur de vouloir

bien être favorable à la demande de mon neveu, le fils de défunt mon frère, doyen de la Cour d'appel, et dont je lui certifie la bonne conduite, la valeur, le zèle et la fidélité. »

Son mémoire demandait au ministre de le faire entrer dans la maison militaire du Roi.

Paul était, en formant cette demande, capitaine dans les houssards de Chamboran et portant la décoration militaire dont il fut décoré sur le champ de bataille. Il joignait au mémoire contenant sa demande l'état succinct de ses services militaires.

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