‹ Lettres inéditesChapitre 10 sur 17 · BOLESLAS POTOCKI · texte numérisé non relu

BOLESLAS POTOCKI

pour les autres. Le témoignage que Dieu vous rend au fond de vous-même vous est unanimement rendu par le monde, qui , bien que souvent léger et ingrat, pèche rarement par le jugement lorsque la passion et l'intérêt ne l'influencent pas , et qu'il l'exerce sur des objets de sa compétence. Les bons résultats, qui paraissent vous 'être également promis de la bonne intelligence entre tout ce qui concourt à l'éducation de votre petite Marie , sont aussi pour vous une grande récompense. Du reste, je crois qu'Un des bons moyens pour faire régner autour de soi le bon accord, c'est de donner à tous le bien-être, comme vous le faites si bien, dans une répartition graduée et équitable des procédés qui expriment la confiance.

J'ai reçu hier une lettre du P. de Ravignan. Il est encore dans ses montagnes du Yelay. Sa santé est bonne et sa ferveur toujours plus grande, plus admirable encore peut-être dans sa simplicité humble et tendre que dans ce qui l'élève au-dessus de la plupart des meilleurs chrétiens. Il est de ceux dont on a pu dire que la terre n'en était pas digne, et notre siècle encore moins, devrait-on ajouter, si pourtant dans ce pauvre siècle tant d'âmes ne se sentaient émues à cette parole qui vient de Dieu. Il faut voir M. de Ravignan de près pour se figurer à quel point la plus haute vertu sait, en restant toujours digne, se rendre gracieuse et affable, et combien son seul contact peut être utile , sans même que la puissance de sa parole vienne y ajouter son charme.

Adieu, mon cher comte, j'embrasse tendrement votre chère petite , et tous mes vœux pour vous passent par elle.

A LA COMTESSE FRÉDRO

Paris , décembre.

Ma chère Pache, ce que j'aime de la joie (je veux parler de la joie inopinée, car celle qu'on attend est fort différente), ce que j'en aime, c'est de relever ce qui était abattu et d'encourager pour l'action : la pluie appesantit tous les plumages et le soleil les allège. Je ne veux ni retarder la lettre de M. Lacordaire, ni m'interdire d'y ajouter quelques mots qui résumeront bien mal le nombre et la tendre sollicitude des pensées qui vont vous chercher. J'avais lu la lettre de M. ***, et M. Lacordaire m'a fait lire la sienne, toutes deux représentant le maître et le disciple, le premier mouvement du jeune homme imprimé par son imagination et le premier mouvement du prêtre grave et recueilli comme la conscience. J'ai fort approuvé M. Lacordaire qui dans tous ses droits n'use que d'un seul , c'est d'oser toute la vérité, et qui la découvre davantage à mesure qu'on l'intéresse. Celle qu'on réclame ici

1 Née comtesse Golowine.

n'est pas difficile à dire; elle comprend jusqu'aux éloges qu'une sage réserve retranche. Les conseils de M. Lacordaire sont pris de haut ; il ne juge que du point de vue chrétien, et la distinction de l'esprit, l'essor qu'il faut prendre sont considérés par lui dans leurs écarts possibles et leurs rapports avec les vertus pieuses et les qualités solides du caractère. L'absence de toute vanité donne à ses leçons cette candeur, cette incomparable simplicité, cette sobriété philosophique enfin qui font de lui un être rare.

In wit a man , simplicity a child *.

Ce vers lui va au moins aussi bien qu'à Gay, et il est loin de rendre encore tout ce qu'il y a de sublime dans l'alliance du génie avec une naïveté humble et désarmée. Voilà l'homme, chère Pache, qui est prêt à suivre M. *** de ses conseils et de ses vœux. Il sait qu'aucune partie de son instruction n'a été négligée, mais il n'en persiste pas moins dans son désir de le voir demeurer longtemps encore dans la région des faits et des matériaux, de le voir resserrer son cercle, concentrer ses forces pour arriver à posséder ce quel'on se contente trop souvent d'effleurer. 11 voudrait le défendre de la séduction des idées purement spéculatives, le faire descendre de leur hauteur afin que plus tard il puisse s'élever jusqu'à elles d'un essor à la fois pur et rapide ; c'est sa propre expérience qui le fait parler.

Le travail assidu de Dodzio est une excellente

1 II a l'esprit d'un homme, la simplicité d'un enfant.

(Èpitaphe de Gay, par Pope, à Westminster.)

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chose, surtout sous votre surveillance. Car pour marcher rapidement à son but, il est nécessaire quelquefois d'enrayer. Je suis aise qu'il ait voulu subir cette épreuve du baccalauréat, lors même qu'il aurait pu s'en passer. Il vaut toujours mieux arriver en vertu de son droit qu'en vertu d'une concession, et, quand on sent pouvoir le plus, il est encore bon de bien établir aux yeux des autres qu'on peut le moins. Dites-lui, je vous en prie, que tout en ne l'animant pas du geste et de la voix, je le suis de mes vœux dans son travail, l'enviant bien un peu, persuadée que je suis qu'apprendre est la plus amusante des choses de ce monde. Vous remarquerez que je n'ai pas dit étudier, attendu que ce n'est pas de faire étudier que le baccalauréat s'inquiète.

Je ne puis, chère Pache, que vous exhorter de part et d'autre à la paix au moins du silence, la distance ne me permettant pas d'amener entre vous et Mme de *** une véritable réconciliation. J'aurais pu croire de mon devoir de me récuser, mais la sincérité affectueuse et dévouée a plus de hardiesse. C'est mon estime pour vous deux qui vous aurait garanti l'expression de ma plus vraie et plus intime pensée. Dans les circonstances douloureuses et compliquées où vous vous êtes trouvée , le mouvement a été si rapide, les points de vue si variables et si multipliés, qu'un conflit de jugements a dû s'en suivre, et qui dit nombre ici dit erreur. Dans tout ce qui nous remue profondément , il y a tant de manières d'arriver à se tromper, que pour une intelligence élevée et pénétrante comme la vôtre, ma chère Pache, aucune souffrance personnelle ne saurait empêcher

l'appréciation impartiale des réalités en elles-mêmes. Tout est difficile comme certitude pour notre pauvre nature, à l'exception de cette indulgence tendre, compatissante, mutuelle, qui , elle au moins, peut s'appliquer toujours. Le temps, voilà celui qui redresse, et c'est peut-être l'élément le plus fait pour agir en pareille circonstance. Enfin faisons de notre mieux et demandons à Dieu de bénir; tout le reste est vain sans être inutile.

La situation de Mme 0. devient des plus graves. Mme de Montcalm disait : «Je crains l'espoir, il empêche la résignation. » C'est un peu applicable ici. Mme 0. est tellement compromise qu'elle ne peut plus l'être. C'est un peu de pluie sur la tête de quelqu'un qui plonge, et je pense que pour tous les personnages accessoires, ce sera much ado about nothing1. Ce qu'il y a de plus faible dans ce monde, c'est ce qui essaie sa force contre Dieu.

Paris, 15 février 1836.

Je vous remercie bien tard, ma chère Pache, mais votre bonté voudra toujours que ce soit en temps utile; nous sommes de ceux qui haïssent la prescription. Vous m'avez donné avec les plus douces paroles les plus jolies choses du monde : un saint Thomas qui ferait envie à la paroisse, et deux sainte Catherine qui, avec les mêmes traits de beauté, ne se ressemblent pas plus que l'extase de l'amour

1 Beaucoup de bruit pour rien, titre d'une comédie de Shakspeare.

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divin ne ressemble à la méditation de ses douleurs. Rien dans l'expression ne leur est commun, excepté la paix profonde.

Je partage bien, chère bonne amie, toutes vos préoccupations au sujet de vos deux chers enfants. Pour Dodzio, les signes de prédestination dont Dieu l'a marqué m'ont paru dès l'abord incontestables1. Il m'a toujours bien représenté ces êtres qui n'ont presque rien à demander aux circonstances extérieures pour leur bonheur, tant ils sont certains de le trouver dans les autres et dans eux-mêmes. S'il persévère il vous assure bien des jouissances, et le milieu de votre vie si troublée fera place à ces longues et belles fins de jour qui, dans le calme, laissent délicieusement rêver même aux tempêtes. Quant à Max 2, il a déjà échappé par sa volonté à ces dangers qui menacent, hélas ! sur la mer de ce monde les mousses comme les matelots faits à l'orage.

Par égard pour le malheur de famille qui vient de frapper M. Lacordaire, j'ai cru prudent de suspendre pour un temps les premiers rapportsqui s'étaient établis entre lui et M. *** Du reste, son esprit eût-il été plus libre, je crois que je me serais abstenue de liai communiquer les lettres que j'ai reçues de vous, par la conviction où je suis que sa nature indépendante et toute d'une pièce n'est point propre à ce que vous désiriez. Vous savez qu'il faut encore que les meilleures choses correspondent par des affinités particulières pour porter tous leurs fruits, et c'est ce qui n'aurait

1 Aujourd'hui l'abbé Frédro, du clergé de Paris.

2 Le comte Max Frédro, aujourd'hui à la cour de Russie,

peut-être pas été ici. Ce n'est à aucune des parties de la précédente lettre de M*** que M. Lacordaire a répondu, mais à l'impression générale qu'elle lui a faite. Il l'a exprimée dans toute sa vérité , avec affection selon lui , mais sans ces ménagements qui sont hors de ses habitudes et auxquels aucun de ses rapports ne le façonne. J'admets avec vous que quelquefois ces ménagements peuvent être nécessaires, mais alors M. Lacordaire n'est plus l'organe convenable. Je doute que sa meilleure volonté puisse se ployer à la transaction, que son humeur sauvage et sa simplicité primitive puissent se tirer des complications qui exigent autant de soins apportés à la forme qu'à l'étude du fond. Je suis même, chère amie, si parfaitement convaincue de son incapacité à cet égard, que j'ai supprimé vos lettres, bien sûre que votre confiance en moi s'en rapporterait à un jugement fondé sur la connaissance approfondie que j'ai du caractère et de la nature d'esprit de M. Lacordaire. Tout ce qui ôterait à sa franche allure et lui suggérerait une arrière-pensée l'annulerait^ et le dépouillerait de son ascendant et de sa force. Ne me croyez pourtant pas sans regret de ne point voir une suite à ces rapports que j'avais aimés. Commencez par me croire sur parole, et plus tard quelques jours de contact avec mon jeune, candide et pieux ami suffiront à votre sagacité et me justifieront. D'ici là, soyez patiente, attendez que son influence soit affranchie de toute contrainte et rendue à son génie primesautier , comme disait Montaigne, alors elle se complaira dans tous moyens d'être utile. L'adresse de Rome que je vous ai

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donnée vous étonnera peut-être, si vous n'avez pas su qu'à la suite des plus marquants succès, la profonde et sincère humilité de M. Lacordaire, au milieu de l'enthousiasme dont il était l'objet, lui fît désirer quelques années d'études et de recueillement dans une vie séparée et obscure. Rome dans ce but là lui offrait toutes les convenances avec toutes les ressources. C'est toujours là que l'esprit catholique va chercher ses inspirations, et la foi qui y conduit est bien sûre de se redresser encore sous son charme divin.

Partez-vous décidément pour l'Allemagne? Je ne puis comprendre, chère Pache, comment cette chère famille que vous laisserez derrière vous, si vous suivez votre projet, pourra se passer de son principe moteur. C'est au moins le balancier ôté à la pendule dont tous les rouages restent en ordre sans qu'elle puisse marcher. Il est vrai que tout Weimar, dont Mme de Staël avait fait un grand château, peut aujourd'hui être considéré comme une grande famille, et bien des témoignages affectueux et continus vous mettent au nombre de ses membres les plus chéris.

Adieu, ma chère Pache. Vous savez si je suis pour vous stéréotypée d'affection et de souvenir. Vraiment je ne pourrais pas même dire avec la devise d'un cachet d'autrefois : Je ne change qu'en mourant, tant il est probable que j'emporterai tout ce que je garde, et qu'il n'y aura qu'extension et continuité assurées par la grande métamorphose.

A U VICOMTESSE DE VIRIEl1.

7 juillet 1848.

Si nous avons eu nos terribles batailles, on dit, chère madame, que vous avez eu de votre côté de vives alertes. Il semble que subir le mal ou le craindre soit désormais deux termes inévitables. Néanmoins je crois la situation améliorée. Les mauvaises passions qui ont coûté tant de sang ne sont pas converties à beaucoup près, mais elles ont fait surgir des forces qui ont pris conscience d'ellesmêmes, et la confiance d'une part avec le découragement de l'autre tournent au profit de l'ordre. Hélas ! il ne faudrait pas s'y fier, mais enfin nous respirons et nous respirerons, pendant que renonçant aux barricades ils seront en quête de quelque autre infernal système. Sur aucun point du globe, ce pauvre genre humain n'est un, mais en France moins qu'ailleurs; tout y est tranché , porté à l'extrême, et, comme aujourd'hui, à côté des crimes les plus monstrueux, vous avez des dévouements sans

1 Née de Lostânges.

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