‹ Lettres inéditesChapitre 9 sur 17 · A MADAME LA COMTESSE DE GERMIW · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE GERMIW

Les lettres adressées à Mule de Germiny parlent avec une affectueuse sympathie de son père et de sa tante. Je dois donc préalablement rappeler ici leurs titres à l'estime publique.

Mme de Germiny est fille de Jean-GeorgesHumann, né à Strasbourg le 6 août 1780, mort subitement au ministère des finances le 25 avril 1842. 11 avait fait d'abord partie du ministère du II octobre 1832 formé sous la présidence du duc de Broglie. Il exerçait une grande influence à la chambre comme financier habile et comme ferme défenseur des intérêts de l'Etat. Sa droiture dans la gestion des affaires n'acceptait jamais un compromis. En dissentiment avec ses collègues sur la conversion de la rente , il quitta le ministère à la fin de Tannée 1835 plutôt que de consentir à l'ajournement d'une question si importante et dont il croyait l'heure venue. En 1840, il rentra au ministère avec M. Guizot qui lui consacre une belle page dans ses Mémoires. M. Humann était très-fidèle à la pratique des devoirs religieux. Le jour même où il fut frappé d'une apoplexie foudroyante,

il avait lu dans un auteur allemand qu'il affectionnait une méditation sur la préparation à la mort.

Il était le sixième enfant d'une famille peu aisée, mais connue en Alsace par ses mœurs patriarchales. Les guerres de l'Empire et le blocus continental ayant fait refluer le oommerce sur les bords du Rhin, le jeune Humann avait commencé dès lors à fonder sa fortune et celle de sa famille; son frère est mort évêque de Mayence où sa mémoire est vénérée : c'est de son séminaire que sortent M. Ketteler, évêque de Mayence, et plusieurs des évoques éminents qui sont aujourd'hui l'honneur de l'épiscopat allemand. M. Humann avait été en grande partie élevé par une sœur, son aînée de quinze ans, Marie-Madeleine-Louise Humann, femme d'une rare distinction et qui a exercé un empire considérable sur tous ceux qui l'approchèrent. Les qualités viriles de son intelligence, le tact et la délicatesse de son cœur l'ont fait plus d'une fois comparer à Mme Swetchine. Elle avait été le premier instrument de la grâce près de son neveu Théodore de Bussière. On peut voir aussi dans plusieurs des ouvrages de M. l'abbé Bautain, l'hommage d'une filiale reconnaissance.

Cahors, 4 août 1836.

Ma bien chère, c'est au milieu des inquiétudes qui ont précédé mon départ de Vichy que j'ai reçu votre lettre du 12 juillet, qui m'apprenait la perte cruelle que vous aviez faite. Mous paraissions livrées

DE GERMLNY. 209

à des soins et à des objets tout différents, et pendant ce temps nos impressions se rapprochaient ; elles se confondaient dans le sentiment du néant de toutes choses. Vous avez été frappée comme fille, malheur qui m'a atteinte bien jeune, malheur qu'entre tous j'ai le plus profondément senti, et, pendant que vous arriviez assez tôt pour recevoir les dernières bénédictions maternelles, j'avais le chagrin de perdre, sans la revoir, une jeune femme que nous avions élevée et mariée en France, Mme Raymond de Ségur. Son état avait subi de longues vicissitudes; après quelques faibles espérances qui suffisent toujours à l'illusion, elle vient d'être enlevée à la plus pleine, à la plus heureuse vie de femme et de mère. Comme vous venez d'en faire la douloureuse expérience , les maladies de long cours laissent lieu quelquefois, quant à leur issue, à une sorte d'imprévu ; on ajourne dans ses craintes un danger qui s'est longtemps prolongé, et, comme dans bien d'autres cas, on a beau s'attendre à tout, on n'est préparé à rien. Hélas, ma bien chère , quand notre pauvre monde se mêle de réalités, qu'elles sont redoutables et poignantes! A moins d'excès d'imprudence, il faut croire pour oser aimer. Vous sentez bien cela aujourd'hui, et non pas comme votre danger, mais comme votre consolation puissante, efficace et entière. Dieu vous dit aujourd'hui tout ce qu'il attend de votre courage et peut-être tout ce qu'il impose à votre progrès. Il perfectionne, il veut achever en vous le guide, la protectrice qu'il a donné à vos enfants; il hâte le travail de votre âme, afin que la fille dans sa double et profonde affliction mérite pour la mère. Le malheur

2dO A LA COMTESSE

seul peut-être achève de donner la maturité, seul peut-être, en concentrant toutes les forces sur un même point, il donne à la volonté l'énergie qui lui est nécessaire. Ma bien chère, je pleure avec vous, parce que je vous trouve bien malheureuse, mais je bénis Dieu aussi de l'immense consolation qui vous est laissée. Le malheur chrétien fait entrevoir quelque chose de la félicité qui plus tard nous est réservée. Rappelez-moi à M. Bautain , soyez assez bonne pour lui dire combien sont inaltérables les sentiments que je lui ai voués.

Paris,, 22 novembre 1836.

Qu'aurez-vous pensé de mon silence? La justice qui défie les apparences est difficile, surtout lorsque le passé ne fait pas assez autorité. Cependant jamais vous ne ferez appel à mon inviolable affection; jamais votre amitié ne s'y confiera sans la retrouver au degré qu'elle désire. Voilà qui est dit, n'est-ce pas, pour votre vie presque ascendante encore et pour toute la mienne, si heureuse et si amie de sa propre déclivité.

Je ne puis penser sans tristesse au vide immense que la mort de Mme votre tante doit laisser dans le cercle de fidèles et dévoués amis et dans toute votre existence à vous-même. Les personnes qui font centre laissent après elles des regrets que tout fait revivre, et on a beau parler de ces rangs qui se resserrent, à travers ma douloureuse expérience, je vois encore des tombes qui sont toujours demeurées ouvertes. Ici, chère amie, c'est le fil conducteur de vos pas qui s'échappe de la main qui vous avait si bien guidée ;

DE GERMÏXY. 24 i

c'est la matière d'un grand sacrifice inséparable du bienfait dont vous avez joui longtemps; c'est toujours Dieu qui se donne à nous dans les objets de vénération et d'affection qu'il nous prête, et, en nous les retirant, il veut que nous reconnaissions davantage que lui seul est notre indispensable appui.

Je vois avec peine que les consolations qui auraient pu adoucir votre chagrin sont traversées par les difficultés auxquelles vous devez soumission et condescendance. La douceur et la prudence sont bien habiles pour amoindrir les obstacles de ce genre, mais enfin ce que vous n'aurez pu sauver vous est demandé en sacrifice, et, en l'acceptant après l'avoir exigé, Dieu s'engage à le récompenser magnifiquement. Tout ce qu'on a de discernement dans l'esprit doit être employé à bien démêler dans la hiérarchie des devoirs ceux qui doivent l'emporter sur les autres ; et puis, dans l'ordre qu'ils doivent garder, il faut les accepter et non pas les choisir. Ah ! que vous avez raison de dire que la vie est lourde ! Dieu vous fait une grande grâce d'en juger ainsi. Il n'y a qu'une chose qui soit plus vraie encore, c'est qu'en même temps le joug du Seigneur est léger. Du côté du temps, la vie est chargée de mécomptes écrasants ; du côté de l'éternité, telle que le Seigneur nous la révèle avec les moyens de la conquérir, elle est pleine de douceur et de charme. C'est une félicité mieux que promise, déjà goûtée.

Je puis dire qu'à cause de vous j'ai pris plus d'une fois intérêt aux combinaisons de la politique.

Adieu. Je vous remercie de ne point oublier ma chère petite chapelle où votre souvenir se conserve

tout comme votre place y reste marquée. Vous y manquerez bien cette heureuse nuit de Noël que j'aurais tant aimé recommencer près de vous.

Paris, 20 avril 1837.

Depuis votre lettre, j'ai été tenue comme en échec par l'espoir combattu, et chaque jour renouvelé, de votre retour à Paris, grâce à la rentrée de M. votre père aux affaires. Je puis bien dire qu'au milieu de mes vœux très-généraux pour le bien public, les noms ne m'ont fort intéressée qu'à cause de vous, et j'aimais la combinaison qui vous rendait à moi. Vous conviendrez que si la politique a le droit de se plaindre de mon indifférence, il serait bien juste que vous vous chargeassiez de ma défense. Sait-on bien ce qu'on doit vouloir dans la complication des choses humaines, si ce n'est que la volonté de Dieu s'exprime le plus intelligiblement possible,? Un peu plus ou un peu moins de prospérité, voilà ce qui châtie ou récompense les sociétés. Elles finissent toujours par se tirer d'affaire, mais il n'en est pas de même de l'individu qui, dans une fausse route, marche à une destruction finale. Aussi toute ma sollicitude et toute ma commisération sont pour chaque homme pris à part , pour le prochain que Dieu nous a donné, le prochain qui se fait toujours plus proche à mesure qu'il nous tient de plus près par l'identité des vœux, des pensées et des sentiments, ce prochain qui est tous ceux que nous aimons, en commençant ou en finissant par ceux que nous aimons le moins. C'est assurément beaucoup de monde à la fois ; mais notre cœur, s'il est chrétien, n'a pas à s'en effrayer. Il a la force né-

DE GERMINY. 213

cessaire pour tout embrasser, et cela même sans qu'aucune de ses affections de nature ou de choix en souffre. Je défierais bien, par exemple, le nombre de mes intérêts de me rendre moins sensible à vos progrès dans la perfection ! Je vois que vous avez beaucoup gagné en confiance et en paix; c'est le meilleur des symptômes. Néanmoins, il faut toujours combattre cette inertie que vous reprochez à votre foi. C'est par la foi seule que l'on triomphe ; avec elle le bruit au dedans de soi cesse de faire peur. Fénelon avouait bien qu'à lui tout seul il était un grand diocèse, et vraiment, du moment où il a fallu reconnaître qu'au dedans de soi on avait le malheur d'être deux, on peut faire bon marché de ce nombre mille fois multiplié.

Donnez-moi de vos nouvelles. Je compte partir pour Yichy à la fin du mois prochain.

Paris, 6 mars 1838.

Ma bien chère, quel piège je vous tends et comme il faut que votre confiance ait été pénétrante, si mon silence, désavoué par mon cœur, ne vous a pas livrée à d'injustes pensées! Toutes les inconséquences, toutes les contradictions se montrent dans une vie humaine, toutes les misères aussi , et surtout ce devoir impérieux qui oblige de marcher au plus pressé. Voilà plus de trois semaines que je lutte contre un malaise si grand que bien des fois, au milieu de cette tempête interne, je me suis dit que j'étais peut-être à quelques minutes de mon dernier moment. De plus, une immense affaire pour ma sœur et pour moi, le mariage du second de ses fils. Ce mariage est un évé-

nement heureux, mais, comme dans toutes les heureuses choses de ce monde, c'est prodigieux tout ce qui s'y rattache encore d'anxiété, de difficultés et de peines. Des détails à traiter sur quatre ou cinq points différents, chacun à cinq ou six cents lieues loin l'un de l'autre, m'ont écrasée.

Votre lettre m'a fait l'effet d'un de ces bons entretiens où je commençais par vous entendre, et où n'a manqué de ma part ni vive participation ni volonté dévouée. Cette absence momentanée de contacts pieux est, je l'avoue, ce que pour ma part aussi j'appelle la solitude, et elle me paraît la seule qui soit difficile à supporter. Mais n'allez pas croire que Dieu ne puisse suppléer à cet isolement. Ma bien chère, sans cesse sa merveilleuse baguette fait jaillir l'eau de l'aride rocher ou fait rencontrer le désert au milieu de l'abondance des richesses. On est seul toutes les fois que personne ne vous entend, que la confiance se refoule, que les esprits, identiques dans le but qu'ils se proposent, ne marchent pas pourtant ni d'un même pas, ni précisément dans la même voie. Notre penchant naturel nous met toujours à la recherche de secours humains. Nous voudrions toujours un bras ou une épaule ; mais libre à nous de marcher, de courir et même de rester assis. La seule attitude qui nous reste habituellement interdite, c'est de demeurer constamment appuyés, et cet empereur romain,- qui voulait mourir debout, ne se doutait guère que c'est bien souvent ce que Dieu exige du chrétien. Je vois que vous avez fait une place dans votre journée à des lectures sérieuses, et que c'est la plume à la main que vous avez lu Y Essai sur V indifférence et la Sym-

DE GERMINY. 215

bolique [ ; de telles lectures faites ainsi sont un véritable travail qu'il faut circonscrire dans un temps donné et faire suivre d'occupations plus légères et même distrayantes. Des œuvres de littérature, des récits de voyage seraient très-appropriés. Je voudrais beaucoup aussi que vous voulussiez répartir d'une manière fixe et invariable vos occupations, ordonner régulièrement votre journée. La division des heures et leurs différentes applications allègent prodigieusement le poids du temps. Avec quel goût, avec quel attrait on revient aux choses dont on s'est arraché par amour de la règle ! C'est un des secrets de la brièveté des jours dans la vie de retraite religieuse et que la retraite de la campagne peut comporter, même au milieu des joies de la famille. Après l'utilité de ces palliatifs, il est juste de se dire aussi qu'il est un poids de la vie dont rien n'affranchit entièrement et qui est comme une des tristes conditions de notre exil. Les gens frivoles s'en prennent aux lacunes de leurs plaisirs, les malheureux à leurs peines, les coupables à leurs fautes, les saints à ce ciel qu'ils ne possèdent point encore. Au fond de tout cela repose le péché originel, dont les conséquences, aggravées par nous, ne sont jamais que bien passagèrement soulevées. Vous aurez su peut-être le retour à Paris de M. Lacordaire, quinze jours avant la date fixée. Il est à merveille de santé et de disposition, très-content de Metz, d'où il a emporté les témoignages les plus flatteurs. Tous les matins à huit heures, il vient dire la messe dans ma chère chapelle, et cet arrangement,

1 Le Traité de la symbolique, par Mœlher.

tout en lui convenant, ménage mes forces, qui pour le moment ne sont pas brillantes.

Les nouvelles de Rome continuent à être bonnes, On sait y concilier la justice avec les exigences d'une précision sévère et d'une rigoureuse exactitude de pensée et d'expression. J'espère que le séjour de l'abbé Bautain fera disparaître bien des préventions. Il faut de la pénétration et du temps pour bien juger Rome ; les esprits légers s'arrêtent à la surface et n'aperçoivent pas les richesses qui sont à la profondeur du tuf.

Voici la loi de la conversion des rentes passée à la chambre. Les pairs espèrent encore y échapper au moins cette année ; le ministère s'arrange pour fléchir devant toutes les volontés. Cela n'est pas fait pour rappeler M. votre père dont le retour aux affaires est pour moi d'un intérêt complexe qui se compose de celui de tout le monde et du mien en particulier. Je serais si contente de vous avoir près de moi à demeure! Nous causerions si bien de ces choses inépuisables qui retrempent et consolent! Seule, ne vous en laissez pas distraire.

Adieu. De ma retraite je visiterai votre solitude.

Paris, 14 octobre 1839.

Chère amie, je reçois votre lettre d'hier ce matin, et je laisse là les quatre-vingt-dix-neuf fidèles qui ne m'oublient pas pour vous ouvrir mes deux bras en vous répétant que je vous pardonnerais de grand cœur de bien autres méfaits personnels. Je vois avec une vive satisfaction que, tout en partant de degrés différents, vous naviguez de conserve avec M. de Germiny

DE GERMINY. 217

pour toutes les déterminations graves, que vous êtes sous le même ciel et pouvez avoir par conséquent un même horizon. Quant aux choses qui font obstacle et qui entravent sans qu'on le veuille, il y a tant de paroles sur cet air-là que la mémoire sert utilement ici l'indulgence; d'ailleurs, elle vous est acquise par l'heureuse naissance de Marie, par les forces que vous reprenez, par toutes les consolations qui se sont multipliées et accrues pour vous depuis quelque temps. Vous voyez que je suis comme le monde : le succès m'attire et je lui sacrifie. C'est qu'il y a un bonheur que j'estime comme d'autres estiment les prospérités, un bonheur qui s'appelle bénédiction et qu'on mérite. Mon vœu le plus ardent est que tout ce que j'aime se passe de moi, sans rien ôter à cette affectueuse bienveillance sur laquelle je me rabats et que je réclame comme mon bien.

La vie si active et toute en plein air que je mène à Versailles m'a fait grand bien. Je vais au-devant de l'hiver sous d'assez bons auspices, et ce n'est pas seulement en parlant de saisons que je puis dire n'avoir que des grâces à rendre. Le temps est une douce et belle chose quand il nous entraîne par son mouvement propre dans la voie où nous sommes pressés de marcher !

Adieu, ma bonne chère amie, c'est du meilleur de mon cœur que j'accepte l'étrenne de votre plume ; seulement il fallait trois lignes au lieu de trois pages. Yous savez bien que la sincérité est le moyen court et que son accent rend superflues toutes les explications.

Paris, 30 octobre.

Vous êtes donc surprise, chère amie, que je trouve ce monde où nous sommes aimable. Mais n'y voit-on pas l'autre tout au travers ? Demain la Toussaint ! Que cette année chrétienne est belle et féconde! Là seulement les fruits sont de toutes les saisons et les roses durent toujours. Demain la fête du ciel, de ce ciel si loin de nous qui en sommes si peu dignes, et dont pourtant les rayons chauds et vivifiants descendent jusque dans nos cœurs. Espérer c'est jouir, et le comble de la miséricorde a été de nous faire un devoir, une vertu de l'espérance qui, sans cette injonction absolue, eût été une si audacieuse témérité ! Ah ! bénissons, ne cessons pas de bénir celui qui a tant et si diversement soigné notre bonheur, même à travers nos larmes !

Paris, 31 mars 1842.

Chère amie, c'est bien dans ces communications réelles et qui restent sans expression que l'on sent l'esprit prompt et la chair faible, faible contre le joug qu'il lui faut subir et contre tout ce qui arrête, ralentit, retarde au dehors son essor! La douleur semblable à celle que Dieu vient de vous envoyer est la plus grande de ma vie f. Cette douleur a traversé de longues années sans se laisser user par elles, et, bien moins consolée que la vôtre, elle m'a appris que rien ne pouvait fermer certaines blessures. Laissez faire Dieu, ma bonne chère amie, laissez-lui le temps

1 Jtf. Huraann venait de mourir subitement.

DE GERMINY. 219

d'agir, de vous réconcilier avec l'immense sacrifice qu'il a exigé de vous. L'étude de la miséricorde divine nous initie dès ici-bas à ses vues et nous montre qu'il faut travailler pour ceux qui ne travaillent plus et redoubler d'efforts pour achever leur tâche et la nôtre, A mesure que l'équilibre se rétablira en vous, vous vous jugerez mieux et sentirez qu'abattue vous n'avez point été découragée; car le découragement nous détourne de Dieu, tandis que le détachement nous détourne de nous-mêmes, et certes c'est bien toujours vers notre Seigneur que se sont tournés vos regards affligés.

Adieu, chère amie. Je n'entends jamais nommer monsieur votre père sans qu'une prière s'élève en moi; et c'est celui que je n'ai jamais vu qui va resserrer encore une amitié de plusieurs années.

31 juillet 1842.

Chère amie, dès que je vous ai vue, votre nature droite, simple et sincère m'a été au cœur; depuis, je me suis de plus en plus attachée à vous, et ce dernier malheur a complété les nombreuses conformités qui se rencontrent dans nos pensées et nos sentiments. Ce que vous souffrez maintenant est aussi la souffrance que je sais le mieux. De tous les vides le plus grand est celui qu'éprouve la tendresse filiale, et ce besoin de retrouver son père, il faut qu'il soit bien légitime et bien grand! car l'Église fait en sa faveur une unique exception, en nous autorisant explicitement à demander cette chère et sainte réunion. A la suite de l'office des morts, que depuis beaucoup d'années je dis une fois tous les mois pour mon père

et ma mère, il y a une oraison qui porte en toutes lettres : « Faites-moi la grâce de les voir dans la joie delà gloire éternelle. » Dieu qui se réserve la dispensation de tous nos bonheurs, nous permet de prendre ici l'initiative et de lui dire positivement ce que nous voulons.

Chère amie, je vous en prie, ne dites plus que vous vous pesez à vous-même, et, lorsqu'elle s'élève, protestez contre cette impression. Croyez-en mon amitié qui n'a point d'illusions. Tout en vous-même désavoue le découragement et vous n'avez à le faire disparaître que de vos paroles. Voyez combien vos devoirs de mère, que tant d'autres auraient suspendus, vous trouvent courageuse et assidue, combien les soins mêmes que vous vous imposez aujourd'hui sont raisonnables, combien tout se lie, s'explique, se justifie dans votre vie ! Je vous assure que ce n'est pas comme cela qu'est fait le découragement. Prendriez-vous pour lui l'instinct qui vous entraîne vers la patrie? Chère bonne amie, qui donc pourrait n'être pas content de voir finir cette longue et périlleuse journée, pleine de luttes, où la volonté la plus droite, l'amour le plus sincère, n'affranchissent pas même de l'ingratitude ? Malheur plutôt à qui serait insensible à tant de misères et n'aspirerait pas à s'en trouver délivré.

Vous aurez été bouleversée de l'affreuse catastrophe de la mort du duc d'Orléans. Ah ! que je plains ceux que la douleur atteint dans ces hauts parages, où tout événement, quelque cruel qu'il puisse être de sa nature, est immédiatement exploité par la discorde et l'intérêt!

DE GERMINY. 221

Saint-Germain, 12 décembre 1843.

Chère amie, le caractère de la grâce spéciale est bien marqué en vous. Une éducation chrétienne et tant d'exemples vous ont mûrie de bonne heure ; de nombreux devoirs vous ont entourée de leur protection tutélaire, puis le malheur et le devoir n'ont pas suffi encore pour vous faire réaliser tout ce que Dieu attendait de vous ! 11 a voulu, comme pour achever vos mérites, qu'une infirmité portée avec courage, avec douceur, en vous isolant davantage, vous mît comme sous sa main avec le sentiment de sa présence plus intime. Je conçois l'action que cette difficulté d'entendre doit exercer sur un grand nombre de vos relations, sur celles du monde, sur celles qui sont conservées par politesse ou par l'agrément qu'on y trouve. Mais je me révolte quand je vous vois me ranger dans cette foule. Des âmes chrétiennes ont besoin de bien peu de paroles pour s'entendre, et enfin on peut s'écrire. Tant que nous sommes de ce monde, nous avons besoin de témoignages extérieurs qui rassurent sur ce que la fragilité de toutes choses menace si continuellement.

J'avais cru, cet automne, suppléer à tous les secours qui me manquaient par le grand air et le repos. L'un ne m'a pas manqué ; quant à l'autre, il a si peu répondu à l'appel que j'y ai gagné une chose, c'est de ne plus l'invoquer jamais. C'est sur ces entrefaites qu'un inconsolable chagrin est venu me frapper : la mort de Mme de Pastoret. Rien de ce qui pouvait s'ajouter à mon affliction ne m'a manqué ! Je n'ai pu

la voir; trois jours à peine de souffrances ont suffi pour l'enlever à ses amis à qui elle laisse un vide si cruel. Vraiment, quand on ne prend pas la vie par le côté de Dieu, je ne conçois pas qu'on en débrouille le noir écheveau, qu'on en surmonte la fatigue, le poids et les déchirements. Dieu est le seul rayon qui éclaircisse cette nuit sombre.

Paris, 7 juillet 1848.

Nous sortons effectivement, chère amie, d'une épreuve digne des derniers temps, et qui ne contenait rien moins que la dissolution de la société, si le désordre l'avait emporté ; mais un peu de patience et Dieu se montre. Il y a dans la beauté et la force de ce qu'il inspire plus qu'il n'en faut pour relever le courage. Je ne sais si ce fond d'optimisme me vient de la nature, mais il faut que je m'en confesse à vous : l'admirable et surnaturel dévouement de notre archevêque a plus transporté, plus dilaté mon cœur que ma tristesse ne l'a meurtri et resserré. Quelle grâce, chère amie, quelle grâce plus grande peut nous faire notre Dieu que de se montrer avec tant d'éclat dans les siens , que d'imposer universellement la vénération, l'amour pour sa loi sainte s'incorporant dans un acte humain ?

Si de gros nuages sont encore là pour tout le monde, mon ciel particulier, chère amie, n'est guère plus serein. Me voici cette fois sous la menace irrévocable et prochaine de l'éloignement de ma sœur, séparation indéfinie ! Quant aux choses extérieures , le mot de Louis XIV à Villars : « M. le maréchal, on n'est plus heureux à nos âges, » s'est, je crois , pré-

DE GERMINY. 223

sente à toutes les vieilles gens. Ce qui importe, c'est de se pénétrer davantage de tout ce que la vérité de ce mot contient de miséricorde.

1er octobre 4848.

Chère amie, la dernière période de la vie ne se compose plus que de sacrifices. Dieu déblaie toujours de plus en plus pour se faire la place qu'au surplus je suis profondément heureuse de lui donner. Le choléra pour mes amis de Saint-Pétersbourg est une inquiétude bien diminuée mais point finie; il couve toujours en attendant les explosions. L'aurons-nous? C'est le secret d'en haut, mais les savants d'en bas assurent que dari£ tous les cas il ne viendra pas avant le mois de février. Il serait curieux d'avoir son itinéraire complet prédit avec ses étapes. Là encore que de craintes et de sécurités seront trompées ! Quant à l'autre choléra, tout-à-fait européen pour le coup, il fait toujours son chemin, et nous n'en aurons pas raison de sitôt d'après toute apparence. Le sentiment que rien ne saurait durer dans l'état actuel de la chose publique est l'impression de tous ; mais qu'estce qui peut venir et surtout durer? Je sais que de toutes parts il est question de voyants qui pénètrent l'avenir, de prédictions à dates précises. Mais c'est un peu la voix publique vague et à bâtons rompus qui m'apprend tout cela. Je suis tellement possédée de la foi qui sauve que j'ai peu d'attrait pour ce qui fait mine de vouloir s'en rapprocher. Les prophètes et les prophéties sentent cela en moi ; le peu de goût se devine. Je crois aux miracles de chaque instant, à ces miracles de la vie intérieure où Dieu travaille

incessamment au salut des hommes. Pour les autres faits surnaturels, je n'en juge et par conséquent je n'en repousse aucun. Mon respect même y est bien, seulement mon mouvement naturel n'y est pas, surtout quand je vois l'humain de la politique se mêler toujours à ces révélations.

Vichv, 16 juillet 1849.

Chère amie, savez-vous qu'il y a longtemps que nous nous sommes vues de manière à reprendre en sous- œuvre l'intervalle ? Hélas ! nous aurions échangé bien des préoccupations et bien des peines ! Ma vie en abonde, et ce n'est pas la vôtre, multipliée par sept, qui en manquerait. Il vient un temps où tout est à rebrousse poil et s'achète chèrement, où l'on n'a plus jamais le vent en poupe et où il faut ramer toujours. On ne marche alors qu'à coups de volonté et c'est bien rude I C'est pourtant la miséricorde divine qui veut que ce temps-là vienne ; car sans les coups redoublés et incessants, sans ce fatigant et vétilleux travail, il y aurait peut-être du fer encore, mais assurément point d'acier. Quelle grâce aussi que de se dire : Dieu sait ce qu'il fait! Quelles que soient les modifications apportées par la diversité des natures, le résumé de tout est qu'il faut souffrir. C'est une loi dont l'évidence augmente encore dans les complications de ce temps, et aujourd'hui les maux publics sont armés de cette pointe acérée qui pénètre avant et surtout déchire, et qui autrefois ne semblait appartenir qu'aux maux personnels. Ce que l'Italie et Rome surtout m'ont fait souffrir est incalculable, bien plus encore par les contradictions et par l'amoindris-

DE GERMIXY. 225

sèment moral que par les malheurs. Il y a néanmoins bien des grâces à rendre : plus de mal aurait pu être fait à cette Rome dont les pierres, après celles de Jérusalem, sont les plus vénérables de ce monde. Fendant longtemps, d'après toute apparence, l'ordre n'y sera que de la compression. On en peut dire autant de presque toute l'Europe. Quant à la France, il faudrait lui faire une part plus forte dans le retour des intelligences vers une voie de sagesse. Je suis convaincue que nous y tendons et qu'une halte nous attend1. Nous l'avons déjà vu, on commence par se livrer aux hasards ; on iaisse aller le navire à la dérive ; et puis, brusquement on ressaisit le gouvernail avec une force et même avec une raideur de volonté qui laisse difficilement comprendre qu'elle ait cédé jamais. Déjà il y a moins d'encombrés! Ce que l'on bâtit ne sera pas, je pense, trop mal. Le style, comme on dit en architecture, manquera bien un peu à l'édifice , mais l'utile et l'honnête nous abriteront pendant quelques années et n'ont, je crois, rien à craindre des contemporains. Les générations qui après les ruines voient rebâtir, se gardent ordinairement de détruire.

1 Le pouvoir exécutif venait d'être confié au général Cavaignac.

Vichy, 3, juillet 1836.

Quand vous serez un peu plus engagée dans la voie où je suis si heureuse de vous voir marcher, vous verrez que les mouvements qui vous atteignent péniblement sont pour ainsi dire extérieurs, qu'il faut les laisser passer comme les nuages sur nos têtes, que la confiance doit être patiente et l'esprit assez sage pour concevoir que les consolations qui nous font entrevoir le ciel ne sont, dans les commencements surtout, qu'un encouragement qui ne peut rien avoir de permanent. C'est le \ent en poupe, mais il faut apprendre à ramer, et, si Dieu nous prévenait toujours de ses grâces sensibles, le progrès ne s'appuierait pas sur la volonté qu'il s'agit d'exercer et de redresser en nous. A moins de voies extraordinaires, la marche de la grâce est lente et graduée, comme tout ce qui renferme en soi les conditions de la durée :

Le temps n'accepte pas ce qui s'est fait sans lui.

Le passage des ténèbres à la lumière a son crépuscule, son aurore. Quand le jour est levé, la

lumière plus vive multiplie à nos pauvres yeux les tâches et les écueils, et, si la fidélité n'a pas cru à proportion, les difficultés restent à surmonter plus nombreuses et plus grandes. Le combat est la seule loi sous laquelle nous soyons appelés à vivre, et le sourd-muet qui appelait le chrétien l'homme de guerre moral exprimait une grande vérité. C'est donc toujours à de plus grands efforts, à un zèle plus ardent, plus actif envers Dieu et contre nous-mêmes que sa bonté nous invite : la paix, oui, la paix, parce qu'elle est la foi dans le secours divin, mais jamais, jamais le repos, jamais rien qui puisse contenter dans les sacrifices du passé. Tout dans cette voie de régénération est toujours à faire, toujours à recommencer. Les saints ne sont devenus saints que parce qu'ils se convertissaient chaque jour, et que, dans leurs aspirations à un état d'âme meilleur, ils comptaient pour rien les progrès qu'ils avaient faits. Un cœur généreux et dévoué comme le vôtre ne doit-il pas comprendre ces choses? Une vie qui peut devenir si belle a-t-elle encore besoin d'être heureuse? Et quel bonheur véritable d'ailleurs lui serait interdit? Dieu ne met-il pas au rang des devoirs les affections de la nature et ne donne-t-il pas sa sanction à toutes celles d'un choix libre et innocent? Votre disposition est encore d'y mêler quelques chimères; mais je suis tranquille. Après tous les dépouillements faits, après toutes les justices accomplies, vous n'oublierez jamais ma joie de sentir les mêmes cordes vibrer dans votre âme et dans la mienne.

Vichy, 22 juillet 1836.

Si j'ai pu vous laisser croire que j'accusais votre volonté ou votre prudence de ces combats, de ces impressions passagères mais pénibles qui surgissent spontanément; si j'ai pu me montrer à vous découragée ou mécontente de vos efforts, je me suis bien mal expliquée. Non, je ne tremble pas et surtout je ne tremble plus pour vous, ni ne veux vous faire trembler. Loin de là, je voudrais ajouter un sentiment tranquille et reconnaissant de tant de grâces reçues, prélude et gage des grâces à venir. Je n'ai pas voulu davantage vous faire franchir intempesfivement les espaces qui ne se découvrent que graduellement : je voulais seulement que votre humilité n'attribuât pas les difficultés que vous rencontrez , que nous rencontrons tous , dans la route où vous êtes entrée , à un défaut de votre nature. A chaque jour suffit non pas seulement son mal, mais son effort. Sans cesse il faut que le courage se retrempe, se renouvelle par la seule puissance en nous dont il nous soit demandé compte. Ce qui vous prend au dépourvu n'est qu'une épreuve. Encore une fois, des fluctuations, même d'involontaires et légères rechutes, n'ébranleraient pas en moi la confiance en votre fidélité. Vous ne pouvez plus être au monde, à ses passions, à ses erreurs, à son esprit mille fois plus funeste que ses égarements, mêmes :

On ne voit pas deux fois le rivage des morts. Vous avez versé du côté de Dieu; vous êtes mar-

quée de son sceau ; il est rendu indélébile par la reconnaissance, de tous les sentiments le plus fait pour agir sur un caractère élevé et généreux. Je ne suis pas disposée à repousser la part que vous me faites et que le temps m'assurera, j'espère, en la réduisant à de plus justes termes. Tout est bon entre les mains de Dieu comme échafaudage et comme étai. Il prend souvent ses instruments entre les plus faibles et les plus indignes, et l'économie générale de sa miséricorde a été de tout faire pour les hommes par les hommes. Seulement, plus vous y mettrez de simplicité et de modération, plus je serai à l'aise. Il faut toujours me dire avec abandon ce que vous me reprochez ou ce que vous voulez de moi, même lorsqu'il peut m'être moins facile de vous satisfaire qu'en vous donnant un quart d'heure par semaine et une petite croix que je vous remercie de me demander. Entrez avec moi dans les voies de la naïve sincérité chrétienne. Dans les rapports religieux, il n'y a guère que des rapports de mère et d'enfant, et puisque l'âge et des habitudes plus anciennes me donnent droit à la maternité, soyez ma fille. En vous rappelant tout ce que l'Évangile a versé de grâces et de bénédictions sur les dispositions de l'enfance ; en cherchant à les acquérir môme dans nos relations d'amitié, vous préparerez mieux le terrain où l'adorable Semeur ne demande qu'à laisser tomber la semence.

Comme j'allais fermer ma lettre, je reçois la vôtre d'avant-hier; elle ajoute encore à mes espérances. Que Dieu soit loué î Tâchez d'acquérir le calme dans la ferveur et de bien conserver la paix retrouvée.

Jeudi, 15 septembre 1836.

Voulez-vous venir me voir vers deux heures? Je ne dispose aujourd'hui que d'un moment bien court, me trouvant particulièrement pressée de travail. Mais peu de temps suffit à peu de mots, qui eux-mêmes suffisent souvent en bien petit nombre.

Je n'ai voulu donner aucune interprétation à la règle dont je voulais seulement établir l'importance. Dans son application, elle varie selon les personnes et les situations, mais néanmoins elle est de l'essence même de la loi et ne se sépare pas d'elle. Le désordre remplace nécessairement la règle partout où elle manque. Son absence est souvent l'occasion du mal et nuit au bien. Pour maîtriser un torrent, on lui ménage des issues, on le divise, on distribue ses eaux dans des canaux régulièrement tracés, qui, dirigés ainsi, vont répandre le secours et la fertilité. Voilà ce que j'ai entendu vous dire, m'en tenant uniquement aux termes généraux; car je reconnais bien que l'application d'idées très-positives en elles-mêmes varie pourtant à l'infini, lorsqu'elles viennent à tomber dans le domaine de l'action.

18 septembre 1836.

Vous aimez à me faire plaisir et vous m'en avez fait beaucoup en m'envoyant cette lettre du P. Rozaven, où j'ai retrouvé avec une véritable impression de joie quelque chose de son ancienne bonté pour moi. Ce genre de suffrage n'a rien à faire avec le passé ni avec le présent. Il n'est qu'un encouragement pour

l'avenir, et c'est là ce qui importe à de pauvres créatures qui ne sont pas, comme dit la philosophie allemande, mais qui deviennent.

Je suis heureuse de me rencontrer dans mes vœux et dans mes humbles avis avec toutes les autorités qui ont droit à votre confiance'. Se rencontrer dans les mêmes pensées, se placer exactement au même point de vue, c'est de nos jours un miracle qui ne se voit plus guère que dans le sein de l'Église. M. X. ne veut donc pas plus que moi que vous vous fassiez un cataclysme d'un orage passager et qu'un aspect nouveau vous paraisse toujours un bouleversement ? Il faut bien s'attendre à voir tout ce qu'on ne voyait pas et ce que le temps et non l'homme découvre, le temps que Dieu dispose et dont il dispense la lumière à nos faibles yeux, comme le vent à la brebis dépouillée. Par cela seul que vous marchez, l'horizon change, et chaque jour, chaque pas peut vous ménager une nouvelle surprise.

Je»conçois très-bien votre regret de ne pouvoir aller au secours de quelqu'un qui intéresse M. X.; mais je ne comprendrais pas votre embarras. C'est l'appréhension de n'être pas crue complètement qui trouble et embarrasse. Pour ma part, je suis aux abois et n'ai plus que la ressource de faire l'aumône à crédit. Je vois que vous vous préparez par les meilleurs moyens possibles au bonheur qui vous attend. Les actes de charité accomplis dans un esprit de foi ouvrent le cœur aux consolations divines. Dieu aime que l'on prenne ce chemin pour aller à lui. Demandez dans ces moments solennels où l'on sent si bien que rien de ce qui est nécessaire à notre salut ne saurait nous

A M-âdJÉŒ DE B. 233

être refusé, demandez-lui de vous éclairer toujours davantage et de vous faire connaître vos véritables besoins. On a dit que dans les temps de révolution le plus difficile n'était pas de faire son devoir, mais de le connaître, et cela est vrai dans tous les temps. Lorsque nous n'avons pas encore triomphé des dispositions qui entretiennent au fond de l'âme une sorte de tempête permanente, la voix de Dieu est difficile à discerner au milieu du bruit et du mouvement intérieur.

Adieu. Recevez tous mes vœux bien sincères et bien tendres.

Mardi, il octobre 1836.

Vous vous entrevoyez; maintenant, il importe peu que ce soit à la lueur de l'éclair qui ne brille jamais qu'avec un peu d'orage. Un grand saint ne faisait que cette prière : « Que je vous connaisse, ô mon Dieu, et que je me connaisse ! » Certes, cette prière pourrait bien suffire. Mais connaître et voir oblige. Veillons donc aux approches de ces mouvements trop naturels et presque trop vrais d'abord, dont l'impétuosité fait bientôt un mensonge en nous entraînant infiniment au delà des sentiments que nous éprouvons quand notre âme est apaisée. A la fin d'une discussion trop vive combien n'est-on pas différent du véritable soi-même et ne dément-on pas bientôt ensuite au fond du cœur l'amertume ou l'exagération des paroles qui nous ont échappé ! Ce sont celles-là , cependant, qui restent gravées dans la mémoire des autres et qui font la matière des jugements qui nous défigurent à nos propres yeux et aux yeux de ceux qui nous

approchent. En n'étant pas plus équitable le monde use de son droit; il applique la loi comme le magistrat et ne s'enquiert pas, comme le juré, de la culpabilité. Juger à la surface c'est rester dans ses attributions; heureusement nous relevons d'un autre maître, qui pour un peu d'ivraie ne détruit point une moisson, et qui pèse chaque détail de notre vie et même de nos fautes au poids de l'ensemble de nos intentions et de notre caractère. Ce que je crois fermement, c'est que celui qui aurait complète raison devant Dieu parviendrait aisément à s'imposer à la raison humaine. Pour ma part, atteinte par un blâme dont la justice m'avait semblé douteuse, j'ai maintes fois éprouvé qu'une réflexion aurait pu l'éviter. Tâchons de réfléchir avant.

Dites-moi toujours vos saintes coquetteries ; je les seconderai de mon mieux. J'aime qu'on s'aime, et les rapports de bienveillance entre personnes pieuses sont un des moyens les plus efficaces employés à leur salut.

23 octobre 1836.

Pourquoi donc n'avoir pas voulu monter hier? C'est vraiment trop de coquetterie de ne m'arriver que par le doux parfum des plus belles fleurs. Je sais bien qu'elles ont un langage et qu'on leur a fait dire parfois de charmantes choses, mais rien que je sache qui fût de la nature de votre entretien avec M. X. , et c'est là ce que j'aurais désiré savoir. Quelle est l'impression que vous en avez rapportée? quelle est celle qui a survécu au premier mouvement? Est-ce la volonté dans toute son énergie ou la faiblesse bat-

tue par les vents? Vous savez si c'est ma curiosité qui interroge, et si, d'autre part, vous pouvez brutalement me dire de me mêler de mes affaires.

Par quel beau soleil la persistance de votre goût pour la campagne est récompensée ! Je viens de prendre la résolution de sortir régulièrement chaque jour de trois heures à cinq. De plus, hormis pour les affaires et le genre d'intérêt qui vous faisait me demander un quart-d'heure par semaine, je me suis imposé d'avoir ma porte hermétiquement fermée depuis le déjeuner jusqu'à trois heures. J'ai mis ces résolutions, après en avoir bien médité l'absolue nécessité, sous la garde d'un engagement presque solennel. Voilà donc que j'ai une charte aussi ! Voulez-vous que, traitant de puissance à puissance, nous nous garantissions mutuellement l'exécution de nos deux codes respectifs?

J'ai vu hier M. ***qui a passé la soirée avec nous. Il a été souffrant, et me paraît toujours attristé, comme on l'est par les contrariétés non vaincues. Hélas ! ce n'est pas à elles qu'il faut s'en prendre dans ce triste monde, mais à la réaction que nous leur permettons d'exercer sur notre âme. C'est la lumière intérieure qui, comme l'autre lumière, colore et dessine la véritable forme des objets.

Adieu. Soyez heureuse, et je vous saurai chrétienne, car vous n'avez plus une autre manière d'être heureuse. Les cœurs que Dieu a touchés, peuvent bien perdre momentanément le repos , mais ils ne le retrouvent plus que sous la main paternelle,

18 novembre 1836.

Les conseils que vous demande votre intéressante amie sont bien difficiles à donner, et je pense qu'il faut tout-à-fait s'en abstenir, tant la question est grave, difficile, et ressort exclusivement du domaine de l'autorité compétente. C'est une des plus hautes et des plus importantes solutions que la direction puisse donner. Jugez comme il nous siérait, à vous et à moi, d'aller mettre ainsi notre doigt entre l'arbre et l'écorce. Le choix d'une vocation est le salut tout entier, quand Dieu daigne l'inspirer et qu'on l'a reconnu à des signes certains. L'objection du bien qu'on pourrait faire dans le monde devient bien frivole. La solitude et la séparation ont aussi leur puissance et leur charité. Le premier mérite, la seule sécurité , c'est d'obéir à la voix intérieure , lorsque l'humilité et la foi, par l'organe du guide spirituel, ont mûrement constaté que cette voix intérieure était bien l'écho de la voix de Dieu.

27 novembre 1836.

Votre bouquet m'a suivie dans mon salon, où je me tiens maintenant, et il l'embaume. Je suis charmée que cette seconde visite par semaine rive votre chaîne ; ce mot n'est presque pas une figure quand il s'agit de visiter Notre-Seigneur en prison. Je crois qu'il iaut faire beaucoup et souvent ce que l'on veut faire bien et toujours mieux. Les vertus gagnent à cesser d'être nouvelles, et par l'exercice les actions les plus difficiles et les plus hautes viennent à s'accomplir avec aisance et facilité. Ne regrettez plus

Y Hôtel-Dieu; plusieurs des salles de la prison contiennent des malades qui le sont de deux sortes, et qui, par cela même, ne laissent rien à désirer à votre charité.

Mon intention n'a jamais été de vous décourager, c'est au contraire tout ce que j'aurais craint, mais la lumière portée au fond de nous-même ne me paraît pas avoir ce résultat. Voir clair ne me semble propre qu'à faire qu'on se défie de soi , et je pense que notre plus grande force réside dans cette juste défiance.

La sœur Rosalie est la supérieure des sœurs de la Charité, rue de l'Épée-de-Bois. Voilà sa qualité dans ce monde ; mais qui pourrait dire ce qu'elle est devant Dieu ' ! Je fais mieux que de vous donner une lettre en lui annonçant votre visite et en vous recommandant très-particulièrement à elle.

•1 6 février 1837.

Le guignon qui nous sépare, bien contraire à ma volonté, a été si long, si suivi, si lié et si habile que je finis par croire qu'il renferme un sens, un sens qui s'est dégagé plus d'une fois de complications de ce genre, en nous laissant croire qu'il était bon que de temps en temps vous restassiez un peu abandonnée à vous-même. Sans cesse Dieu permet que tout le monde soit l'instrument de ce dont personne n'a voulu.

Je me remets lentement du premier effet des eaux. Il faut toujours souffrir pour guérir.

1 Mlle Rendu. Sa vie a été admirablement retracée par M. de Melun.

20 avril 1837.

Je vous ai attendue pendant plusieurs jours, et hier j'allais chez vous, quand j'ai été forcément entraînée à des courses lointaines. Je vous assure qu'il me tardait d'effacer jusqu'à la trace des dissentiments que cette fois encore votre imagination a tant grossis. Vous m'avez fait dire ce qui n'avait jamais été dans mon intention. Ce n'est qu'un malentendu , seulement j'en conclurais que vos premiers mouvements ont besoin de rencontrer avant tout une autorité dont mes conseils ne peuvent pas être revêtus. Vous savez qu'ils me coûtent toujours beaucoup, et que trouvant pour ma part de vrais délices à me soumettre, ce n'est qu'avec contrainte et presque avec effroi que j'ouvre un avis. Du reste, dans celui que je me suis permis, il n'est rien que je ne voulusse proposer aux plus parfaits, qui ne sont pas plus frustrés que les autres du bonheur d'avoir toujours à apprendre, toujours à avancer.

29 avril 1837.

En toutes choses il faut partir d'un point fixe et déterminé, distinguer nettement ce qui est obligé de ce qui est facultatif. Ainsi, dans cette circonstance, on ne peut exiger de vous que ce qui est de précepte, et c'est à vous de voir, en vous consultant bien, si vous voulez entier dans la voie du conseil* Vous êtes, je crois, et restez parfaitement libre d'attendre le retour de M. X., ou bien, ne l'attendant pas, de ne pas recoudra M. ***. En voulez-vous davantage? recher-

chez-vous le sacrifice? Certes, bien mieux que libre à vous. Mais alors il doit vous paraître tout simple de vous soumettre aux avis que vous avez demandés et vous devez vous trouver contente de toutes les facilités si charitablement multipliées autour de vous. Qui pourrait donc ici décider pour vous? Cette question contient en elle-même toutes les tendances de votre volonté, vos dispositions véritables, vos idées pour votre avenir, et la réponse ne saurait être cherchée qu'au fond de vous-même. Je vous l'avoue, les difficultés dans lesquelles vous vous embarrassez ne me paraissent pas raisonnables, et la piété s'accommode bien moins qu'on ne le croit de ce qui manque à la raison.

Mme de Z. ne peut assurément redouter dans l'œuvre qu'elle a créée aucune influence, je ne dis pas supérieure à la sienne, mais simplement, en concurrence. Cependant toute impulsion devant venir d'elle, ce qui s'en écarterait doit avoir beaucoup d'inconvénients qu'il est bien juste qu'elle prévienne et qu'elle réprime. Il serait certainement impossible de douter des excellentes intentions que vous apportez dans votre zèle, mais j'ai peine à concevoir que vos jugements, si nouvellement formés, puissent vous inspirer quelque confiance en opposition avec le plan tracé par une main expérimentée et habile. Nos impressions peuvent être indépendantes de notre soumission ; nous pouvons ne pas saisir, ne pas pénétrer entièrement la pensée de nos supérieurs, mais alors on combat au dedans de soi ce qu'on préjuge par la conscience de tout ce qu'on ignore. Je crois que l'humilité ne se déroute jamais. Elle cherche,.

elle attend, elle aspire à comprendre et presque toujours elle y arrive, car pour elle sont les vraies clartés. Vous me demandez ce que je faisais quand je rencontrais les oppositions qui vous peinent. J'obéissais et puis j'étais heureuse d'obéir. Ce n'est pas le devoir qui me fait parler ainsi, c'est aussi ma nature. J'ai toujours eu plaisir à fléchir devant ce que je reconnaissais supérieur à moi, si bien que j'ai dit souvent, avec une sorte^de vérité, que je détestais mes égaux. Je vous demande en finissant, et comme toujours, de me pardonner mes irrévérences et de ne point oublier qu'il doit y avoir de l'indulgence pour celles qui font qu'on échappe au langage officiel ou à une silencieuse réserve.

Samedi, 6 mai 1837.

Je vous remercie avec des larmes de joie, et c'est de toute mon âme que je bénis Dieu des grâces dont il vous prévient. N'en oubliez rien, ni les obscurités, ni les troubles de l'épreuve, ni cette vive et sainte lumière qu'il fait briller à vos yeux. La peine profonde que vous m'aviez faite est effacée. Je ne vois plus que la consolation et les gages de sa durée. Croyez-le, je ne suis si difficile, je ne me montre à vous si dure, que parce que je ne conçois pas qu'on aime une autre âme autrement qu'on aime la sienne et parce que la vérité, lorsque Dieu intervient, est le premier des besoins. Dieu a tant fait pour vous ! J'ai pu tellement compter avec vous ses grâces avec chacun de vos pas ; comment pourrais-je braver la menace de dangers qui vous éloigneraient de lui ! Ne les appelleriez-vous pas, ces dangers, par la tiédeur^ la

révolte ou la mollesse d'un cœur qui désormais doit être tout à lui ?

Ah ! croyez-le, comme nous dit l'Imitation : Il n'y a que deux ailes pour s'élever à Dieu, c'est la pureté et la simplicité. Dans la pureté est tout ce qui nous élève, dans la simplicité tout ce qui nous garde. Toutes les vertus que vous n'estimez pas encore assez, l'humilité, la douceur, le détachement du sens propre, le silence, l'obscurité dans l'attrait et le saint exercice nourrissent au fond de nous-mêmes l'amour qui fait notre félicité et notre paix.

29 juin 1837.

Le petit mot qui accompagnait vos pastilles est bien aimable. Vous êtes toujours bonne pour moi, et c'est bonne pour vous-même que je voudrais vous trouver toujours. Ce vague, cette hésitation, ces dégoûts qui ne sont pas même de la lutte me font une vraie peine. Vous allez bien au devant de l'observation , vous vous hâtez de vous condamner , mais vous restez toujours dans lé même état comme pour en épuiser l'ennui. On dirait un livre dont on recommencerait toujours les premières pages sans aller plus avant. Ne pourriez-vous donc vous exercer à un peu plus, de volonté? Voyez toute celle qui se meut dans le monde et qui agit pour Dieu. Je ne parle pas de Mme de P., elle est tout à fait hors ligne. Mais à bien des degrés au-dessous, combien d'existences qui manifestent une seule et même pensée dans tout ce qu'elle peut avoir de rectitude et de persévérance! Je me rappelle qu'il y a plusieurs mois, en apprenant le généreux dévouement de Mme de P.,

un de mes premiers mouvements fut l'espoir qu'il ferait une grande impression sur vous, non assurément comme imitation extérieure (il n'y a rien de commun entre vos circonstances et les siennes), mais comme émulation de courage. Je vous en prie, ditesmoi que je ne me suis pas trompée. Pour ma part, je ne puis vous dire quelle joie j'ai sentie d'un si touchant exemple de la préférence donnée à Dieu sur une existence que les sentiments naturels pouvaient rendre encore si riche et si belle. J'en ai joui avec mille autres autant que Mme de P. elle-même. C'est ainsi que dans l'Eglise tous les biens sont communs; on ne possède rien en propre ni à soi seul, pas même sa vertu.

Juin 1837.

Mon désir de votre bien, de votre plus grand bien est toujours resté le même. J'ai souvent regretté de me trouver si incapable de vous faire goûter la simplicité dans la foi. Là pourtant est la paix et la voie sûre et abrégée qui met à l'abri, sauf de rares exceptions, des perturbations violentes, des incertitudes, dont vous me parlez et que vous croyez peut-être un peu trop le partage des personnes même trèspieuses. La générosité qui ne dispute rien de ce qu'elle a une fois donné, la soumission qui sait attendre la préférence de tout ce qui est humble et obscur sont les fruits du véritable abandon chrétien, qui laisse bien loin derrière lui la force infirme et caduque que vous croiriez pouvoir puiser dans les satisfactions d'une confiance humaine. Que je serais heureuse de vous persuader cela !

Juillet 1837.

J'ai lu avec grand plaisir Mme de P. et le baron et vous-même. Ces trois lettres parlant les mêmes sentiments dans les trois langues de vos personnalités respectives n'en ont pas moins beaucoup d'harmonie: le baron, à l'état de très-méritoire volonté ; Mme de P. à l'état de possession; vous, à celui d'aspiration. J'espère que ma classification ne vous offensera pas. Ce qu'il y a de mieux après le bonheur d'être arrivé, c'est de marcher vers le but et de s'y animer par tous les moyens dont on dispose. Arous reconnaissez n'avoir jamais fait autant d'efforts que vous en faites aujourd'hui. Je suis très-disposée à croire que vous ne vous trompez pas. On sent au service de Dieu, que c'est seulement dans les choses opposées à notre nature propre que s'accomplit le progrès, et cette contrainte imposée à la nature, ce régime de rebroussepoil, la persévérance et la continuité d'une lutte si pénible ne sont pas possibles à la nature seule. Même dans ses désirs les plus passionnés, il faut toujours qu'elle se lasse et qu'elle se démonte, ce n'est que par le secours de Dieu que désarçonnée, harassée, elle remonte, elle poursuit, et, remettant sans cesse la main à l'œuvre, regarde le découragement comme la pire des infidélités. Ce n'est pas à vous seulement que s'applique le besoin absolu que nous avons de la grâce ; elle seule rapproche la sainteté même de l'abîme du péché. Dieu donne tout et puis il nous dit : Veillez et priez.

Quant à vos terreurs de la mort, je vous ferai

observer qu'elles ne se présentent guère qu'aux personnes qui se portent bien, et qu'elles sont presque un certificat de force et de santé. Il faut les laisser passer, comme tant d'autres imaginations qui nous trompent, quand les réalisations sur lesquelles elles croient s'exercer sont encore loin de nous. Vous venez de voir récemment combien sont différents les sentiments que la pensée de la mort inspire à une âme profondément unie à Dieu. Cela viendra pour vous, je n'en doute pas un instant. On parcourt bien du pays, on change bien souvent d'aspect en marchant toujours, surtout quand on gravit, et vous pouvez bien déjà puiser dans votre expérience du passé le pressentiment de l'avenir.

J'ai eu beaucoup de plaisir à revoir M. Deguerry, que j'ai trouvé fort intéressant sur Rome. Il a bien observé et il juge avec cette équité qui admet dans une égale proportion le respect, l'intelligence et la vérité.

Juillet 1837.

J'ai joui pour vous des quinze jours que vous a donnés votre amie. Je suis convaincue que, cette fois, vous avez découvert près d'elle mille biens encore inaperçus. La province pour voir les gens qu'on aime, vaut bien mieux que Paris. On y possède ce qu'ici on saisit au passage ; et puis, la retraite fait merveilleusement ressortir les jouissances qui s'en détachent.

Je regrette toujours de voir si peu Mme de P.; aux heures données à tout le monde on s'entend bien difficilement. Le vrai mal ici c'est que les seize heures de la journée, qui suffisaient à nos aïeux, ne

nous suffisent plus, sans qu'il soit dit pourtant que nous fassions beaucoup plus de vraie besogne.

Les motifs qui tiennent éloigné le baron d'Eckstein , que nous ne voyons presque plus, sont encore plus impérieux et bien tristes : sa santé et son peu d'aisance. Il lui faudrait un matériel d'existence qui marchât tout seul, et, au lieu de cela, c'est de l'inquiétude- et de la gêne. Il porte ses ennuis avec beaucoup de courage et de sérénité ; sa philosophie pratique dit bien la source où elle est puisée.

Vendredi, 27 juillet 1837.

Votre dernière lettre m'a fait un immense plaisir par l'accent si persuasif qui l'anime. Elle exprime non pas seulement un progrès, mais une transformation ; on sent que vous portez en vous-même la raison de vos paroles. Je puis répondre de moi, me dites-vous. J'apprécie complètement le mouvement qui vous dicte ce langage; il y a quelque chose aussi en moi qui sanctionne le droit que vous avez de le tenir. Du reste, au milieu même des plus vives inquiétudes que vous m'ayez données, j'aurais encore en un sens répondu de vous, répondu que Dieu ne vous laisserait jamais finalement échapper, que toutes les déviations, tous les écarts, s'ils eussent été possibles, ne vous empêcheraient pas de retomber sous sa main miséricordieuse. Mais que de regrets amers, que d'inconsolables reproches, que de desséchantes douleurs vous vous seriez préparés ! Le sentiment de l'ingratitude eût flétri toutes vos joies et la confiance tendre et abandonnée vous serait devenue difficile, si ce n'est impossible. Il n'en a pas

été ainsi, Dieu soit béni, il n'en sera jamais ainsi. Votre charité, votre noble et généreux dévouement ont attiré sur vous le secours puissant et efficace qui empêche de tomber. Il me semble démontré que vous avez obtenu une fois pour toutes, que par la douceur et par la sévérité Dieu ne vous abandonnât jamais à vous-même. Quand il n'y aurait dans votre vie que cette excellente action dont vous recueillez maintenant le fruit, elle suffirait pour expliquer une multitude de grâces. Jouissez-en, cela vous est permis, et remerciez afin que ce désintéressement de vousmême qui vient d'être si magnifiquement récompensé, soit désormais au fond de tous vos mouvements et de toutes vos pensées. Je crois comme vous que votre volonté trop peu exercée jusqu'ici ne manque nullement en elle-même de force véritable. Le tout est d'en user, de vouloir vouloir.

Le premier exercice de cette bonne volonté devrait être, ce me semble, de contenir la rapidité des mouvements irréfléchis qui vous jettent d'un extrême à l'autre et de rechercher cette égalité que Dieu met au fond des âmes où il domine. Non seulement la vertu, mais aussi les affections gagnent à la possession de soi-même ; on apprend à mieux aimer ceux qu'on doit aimer toujours d'une égale affection. Les mouvements impétueux produisent les alternatives qui usent le sentiment. Quelle est la disposition qui suit immédiatement les explosions violentes, si ce n'est un immense besoin de repos qui nous fait fuir à tout prix une agitation douloureuse et tourmentante? Enfin en domptant cette impétuosité on n'agit pas seulement sur soi-même, mais aussi sur les autres,

et on ouvre leur cœur aux sentiments qu'ils sont alors heureux d'éprouver.

28 août 1837.

Yos deux petites lettres vous montrent à moi telle que vous, êtes, toute pleine de droiture, de ferveur et de bons désirs. J'en ai le cœur bien consolé. Non pas que j'y compte comme sur un état permanent et inébranlable, telle chose n'est pas donnée à la pauvre créature humaine, mais je regarde ces mouvements d'ardente piété comme des arrhes divines, par lesquelles Dieu vous fait connaître tout ce qu'il vous réserve un jour. Vous savez bien que j'aime vos sacrifices et que j'en accepte en vous la volonté; mais si l'amour de Dieu les inspire, il faut que la prudence les règle et que l'ordre y préside. La violence ravit le ciel, dit l'Évangile ; mais les violents qu'il demande sont en même temps les humbles et doux de cœur qui entreront dans le royaume des cieux. La violence sera pour les occasions de résistance, de sacrifice; l'humilité et la douceur avec la paix qu'elles produisent seront pour l'habitude de' la vie. C'est donc dans ce dernier état que je désirerais vous voir comme établie et sans trop de préoccupation de ce que votre zèle pourra être appelé à y ajouter un jour. Attachez-vous d'abord à bien faire ce que vous faites et puis laissez venir. Tous les cercles s'étendent par une naturelle élasticité; le bien se multiplie par lui-même, il s'accélère par son propre mouvement, et il n'y a qu'à s'abandonner au cours des flots que Dieu dirige pour trouver sur son passage tout ce qui peut assouvir une dévorante activité. Mais encore une fois,

avant tout, la douceur et l'humilité et avec elles la paix! Voilà le fond qu'il faut préparer à notre bon maître, et, quand nous l'aurons possédé par sa grâce, il saura bien y faire fructifier des actions dignes de lui être offertes.

Adieu. N'oubliez jamais avec le Psalmiste les grâces dont vous avez été comblée. Ah! que nous vivons, que nous mourons insolvables !

18 décembre 1837.

Je n'ai qu'une seconde pour répondre au renseignement que vous me demandez. Avez-vous lu les Conférences de M. Frayssinous ? Ce n'est pas précisément un livre de piété, mais d'instruction solide et de vraie sagesse chrétienne. C'est le fond commun des vérités évangéliques qui servent de base à toutes les directions spéciales et particulières. La partie spirituelle des œuvres de Bossuet pourrait bien aussi vous convenir ainsi que le Fénelon de M. Dupanloup. Les Méditations sur l'Évangile et les Élévations surtout de Bossuet sont une chose admirable, et, à leur suite, les discours spirituels, admirables du reste comme tout ce qui vient de lui. Car avec lui on peut choisir, mais à peine peut-on préférer, quand on n'est pas déterminé par un intérêt particulier. Nous sommes dans des jours précieux qui se détachent en relief sur l'ensemble d'une époque toujours bien sérieuse; tâchons de n'en rien perdre et de faire quelques pas au-devant de notre Sauveur qui vient vers nous. Ce qu'il vient chercher , ce sont des âmes de bonne volonté. Puissent du moins les nôtres être de ce nombre !

24 décembre 1837.

L'état dont vous souffrez me paraît d'autant plus douloureux qu'il ne semble point en vous un produit naturel, un principe de mal résultant de la constitution de l'esprit ; c'est un de ces besoins d'émotion qui vous séduisent sous toutes les formes et qui n'ont rien d'inévitable comme dans les maux physiques. Il me semble que la voie la plus sûre pour vous soustraire à ces troubles serait de chercher à retrancher beaucoup des mouvements auxquels vous vous livrez, à vous détacher d'une personnalité trop ardente, à mourir saintement à vous-même. Je vous l'avoue, hors de cette voie, il me serait impossible d'admettre pour personne le progrès ou même la sécurité, sécurité toujours douteuse et qui n'a jamais qu'un sens imparfait et relatif. A demain donc.

9 janvier 1838.

J'ai bien regretté de ne pas vous voir hier. Des causes obligées m'ont tenue absente pendant toute la matinée. Modestie à part, j'ai compris pour vous l'en-, nui de ce petit mécompte. Il y a des jours où l'on sent plus vivement le besoin de rencontrer hors de soi les dispositions qui vivent en nous-mêmes; mais comme ce besoin de parler de Dieu n'est excité que parce que Dieu nous parle au fond du cœur, il a bientôt suppléé aux communications les plus désirables et les plus douces.

Tous les sentiments que vous m'exprimez me paraissent vrais, non pas, comme toujours, vrais rela-

tivement à vous-même, c'est-à-dire sincères, mais vrais de mesure et justes de proportion. Ils me touchent d'autant plus qu'ils m'inspirent plus de sécurité et parce que les cœurs se rapprochent en se comprenant mieux ; enfin et surtout, parce qu'il y a un incontestable progrès à ces impressions dont l'impétuosité habituelle est si heureusement modifiée. Cela me démontre encore que vous commencez à vous soustraire au joug de votre imagination. Vous êtes de ceux qui ont tout avantage à le secouer parce qu'ils sont assurés de pouvoir vivre sur d'autres biens et vivre amplement.

La grâce renouvelle si souvent en vous sa touche divine, qu'il est certainement permis d'en conclure que vous n'y êtes pas infidèle. Pour vous assurer toujours davantage, appliquez-vous à la considérer comme un bienfait toujours nouveau, toujours gratuit, et dont le bonheur n'est appuyé sur aucun mérite. Ce n'est cependant pas le quiétisme que je vous prêche ; car c'est surtout lorsque nous marchons seuls en apparence que nos pas comptent le plus et lorsque la volonté se fraye à travers tous les obstacles une •route difficile.

La lettre qu'il faut écrire m'empêtre un peu; je n'en sais pas la forme. J'ai si peu demandé aux autorités de ce monde que mon expérience à cet égard est infiniment plus jeune que moi.

Je fais mettre ces lignes à la poste. Faites toujours comme je fais ce soir ; prenez-vous-y dès la veille, dès la veille pour ce triste jour où l'abattement de nos forces empêche tout essor, dès la veille pour ce grand jour qui nous trouve si souvent au dépourvu.

Vendredi, 23, 1838.

Les sentiments que vous m'exprimez sont bien bons, comme votre mouvement intérieur vous l'apprend. Tous les actes des saints, toutes les souffrances des martyrs, toutes les vertus des chrétiens, comme toutes les joies des élus, se résument, en effet, en ces seuls mots : Mon Dieu, je vous aime! Ce qu'il faut seulement après, c'est de ne pas les démentir par nos actions. Toute la perfection est là. Mais est-ce aimer que de retomber sans cesse dans la vanité et le mensonge? Est-ce aimer surtout que de se ta*nt aimer, tant se rechercher soi-même? Quand l'amour de Dieu est aussi vrai, aussi intime, aussi profond que nous croyons le ressentir, on ne sait pas de combien de chutes il nous garde et quels sont les progrès qu'il nous fait faire. Nous prenons trop souvent le passager désir d'être fidèle pour la fidélité même, nos velléités pour de la volonté. Ces soudaines élévations vers Dieu, ces ineffables douceurs ne sont encore que la touche de la grâce, qui attend notre correspondance volontaire et consciencieuse pour éclairer et échauffer toujours davantage notre cœur.

Adieu. Tout est bon dans l'alternative que vous me proposez.

Mardi, 31 janvier 1838.

Le plus grand de tous les torts serait de vous décourager; gardez-vous-en, soyez certaine que le découragement n'approchera jamais non plus de ceux à qui votre âme est si chère. Ces secousses violentes,

ces premières et involontaires résistances à la lumière disent tout ce qu'il y a de vie et de puissance en vous et aussi tout ce qu'il y aura de force, quand vous aurez voulu l'exercer par une action régulière.

Vous m'avez fait éprouver de la douleur, et autant de surprise que de douleur, tant il me paraît incompréhensible que moi qui vous parle comme je me parlerais à moi-même, je puisse jamais vous blesser, tant aussi ma disposition du moment était dégagée de tout mélange qui pouvait l'altérer ou l'aigrir. Je voudrais vous remercier de tout ce que vous me dites de bon et d'aimable, et je le ferai de tout mon cœur quand je vous retrouverai simple et à l'aise. C'est votre imagination que vous ne voulez pas encore assez gouverner ; c'est elle qui vous arrête et qui complique tout. Songez aux regrets que laissent tous les pas rétrogrades ; songez combien il est pénible, lorsqu'une heure meilleure est venue, de ne pouvoir l'appuyer sur un passé qui lui appartienne. Je vous en conjure, prenez soin, prenez pitié de vous-même et soyez plus timide pour les peines que vous vous attireriez et dont désormais vous ne souffririez pas toute seule.

7 mars 1838.

11 n'y a pas à vous troubler de votre trouble. Dieu l'aime celui-là ; c'est pour une action bonne, excellente que vous vous y êtes engagée. Sous de tels auspices, il y a immensément d'indulgence dans le cœur de notre bon maître. Sans doute, si vous aviez été plus avancée, plus fidèle dans vos premiers pas, vous auriez mieux concilié les deux mouvements qui vous

partagent. Mais enfin, c'est comme vous êtes que Dieu vous a choisie pour être l'instrument de sa sollicitude et, dans la récompense qu'il vous a accordée, il y a le gage de bien d'autres grâces encore.

Priez M. X. de venir vendredi ou samedi, s'il le peut, à une heure. Je lui réserve ce moment-là, et surtout je me le réserve à moi-même. Son illusion sur le secours qu'il peut trouver auprès de moi vient d'un cœur qui aime Dieu, qui l'aime tant qu'il veut l'aimer davantage. Il y a dans cette disposition tout ce qui peut toucher et rassurer le mien. Ah ! si l'on savait combien l'on peut la sentir vivement son indignité, et s'en humilier avec bonheur ! Toutefois, ma bien chère, je suis triste de ne pouvoir faire ce que vous souhaiteriez, et cela par une complication d'obstacles dont je ne puis même vous rendre compte. Vous savez bien que mon plaisir eût été de vous en faire. On est trop peu sûr dans ce monde d'y réussir dans les grandes occasions pour se refuser aux petites.

\o juin 1838.

Les choses me semblent marcher à merveille ; laissons Dieu et M. Lacordaire régler leurs pas. C'est le mouvement de la grâce qui en décidera. « S'il voulait je me ferais catholique. » C'est bien ce qui sera, je l'espère ; mais il appartient à la prudence de mener à bien ce que le zèle a provoqué, ce que la grâce a développé. Ah! sûrement M. N. a ici un ami, et, comme vous le dites si bien, mieux qu'un ami même chrétien, un guide, un père, par cette puissante génération spirituelle qui donne des enfants aux stériles

et le bonheur filial aux orphelins. Je ne puis décider si dans cet état de division et de trouble pour un si jeune cœur, la vue de nos augustes mystères est opportune. Voyez, examinez; je crois que tout dépend de la disposition qu'on y apporte. Pour ma part, j'ai grand'peineà croire que ce qui me semble si sublime et m'est si intime et si cher puisse manquer son impression sur une âme ; mais enfin, voyez et priez Dieu.

Quant aux ménagements envers le premier catéchiste, se sentir heureux d'être quitté me semble si facile, quand le bien est opéré par un autre, que mes conseils ne doivent pas beaucoup compter. Je ne suis, vous le savez, nullement exclusive en ce sens ; je suis même un peu jalouse pour Dieu. Le seul nom de celui qu'on aime suffit pour communiquer du charme et de la puissance à celui qui le prononce.

Je suis désolée des incertitudes où vous êtes encore au sujet du mariage qui vous préoccupe. Notre ignorance en toute chose aide bien notre soumission et, s'il est convenable que nous agissions selon les lumières de notre raison, il est bien plus convenable encore que nous apprenions à nous en défier.

30 juillet 1838.

Votre lettre m'a fait une bien douce impression et j'ai besoin d'y répondre immédiatement. A présent que vous voyez clairement ce qui doit être, je n'ai plus d'inquiétude. Vous y manquerez peut-être encore, mais vous y reviendrez toujours. La lumière fait naître en nous le désir de la fidélité, et la fidélité fait naître la lumière. C'est là toute l'admirable éco-

nomie de la grâce. Vous serez plus contente de moi, parce que nous nous entendons mieux et vous sentirez que malgré ma dureté, malgré mon insensibilité, vous n'avez pas, vous ne pouvez pas avoir une meilleure amie que moi. Certes je n'oserais pas dire cela s'il s'agissait d'une affection tout humaine ; mes yeux ne sont plus tournés que sur la tombe, et je ne le dirais pas davantage dans le sens spirituel, si dans tout ce long passé de combats, de vicissitudes et de confiance toujours nouvelle, il n'y avait ces signes éclatants qui nous tracent la route que nous devons suivre. Même pour vous fortifier, pour vous consoler, j'ai besoin de la volonté de Dieu, et je puis dire que j'en ai particulièrement besoin pour encourager mon action dans tout ce qui peut toucher à une âme. Mon seul mouvement premier et naturel est de rentrer en. moi-même, comme le colimaçon, et d'exprimer mes vœux dans la prière. Hors de là, je n'aperçois de sécurité que si Dieu parle et si les résultats répondent.

x\dieu. Mettezbienà profit les bonnes dispositions. Il y a des temps dans la vie où nous n'avons autre chose à faire qu'à laisser passer l'orage et à braver l'hiver. Il en est d'autres plus heureux, où la terre de notre âme s'entr'oinre et fait germer le Sauveur.

Chantilly, 25 septembre 1838.

Il y a dix jours que m'est arrivé ici l'aîné de mes neveux que j'espère sous peu aller vous présenter. Depuis longtemps nous tramions cette entrevue, et enfin le passage de toutes les majestés du monde à Munich m'a valu le modeste et intime bonheur de posséder ce cher enfant dont j'élais séparée depuis

huit ans. Après quelques courses à Paris et dans les environs que j'ai imposées à sa curiosité d'artiste et de voyageur, il me revient ce soir. Chantilly nous plaît et convient à mon mari et à moi, plus encore que tous les lieux où nous avons passé. Ce repos, bien plus actif que le mouvement morcelé de Paris , est bon à ma santé. Mon véritable goût est la vie que je mène ici, un goût même tout humain, ce qui explique bien comment Dieu m'en sèvre. Je ne dis pas que l'action de l'âge et l'amour des choses sérieuses n'y ajoute beaucoup, mais il y entre pour moi de la nature aussi, et cette solitude, qu'autrefois je recherchais par un mouvement brusque et passionné, est encore ce qui dans l'habitude même me plaît davantage. Vous éprouvez la même chose, mais accompagnée de tristesse. Cela est bien simple. Comment s'en défendre avec un regard sur le passé? Je la ressens comme vous ; mais quand elle est revêtue de ses vraies conditions, ne la sentez-vous pas sainte, utile, délectable? Et d'ailleurs quelles sont les joies de ce monde qui pourraient valoir certaines tristesses?

Ah! si vous saviez comme vous me rendez heureuse, quand je vous entends me dire que toutes les comparaisons que vous faites vous font pencher vers la situation présente de votre cœur ! Vous sentirez de plus en plus que Dieu dominant tout est simplement l'ordre mis à la place des désordres de notre âme, et que par conséquent il ne peut que régler nos autres affections sans les altérer jamais.

Je conçois bien que vous ne soyez pas insensible à la triste nouvelle qui vient de vous être donnée. De

quelque côté qu'on l'envisage, la mort est toujours le plus grand événement de la vie.

30 octobre 4838.

Votre bon cœur vous a fait entrer, ma bien chère, dans un monde tout nouveau dont les peines, les inquiétudes et les dangers sont tout autres que les inquiétudes et les chagrins auxquels vous donniez autrefois ce nom. Souffrir est la loi commune de ces deux mondes-là si différents de réalité et d'aspect; mais Dieu demande encore quelque chose de plus que de souffrir à ceux qui veulent vivre pour lui et ne veulent plus vivre pour le monde , c'est de combattre à tous les instants, sur tous les points et toutes les natures de mal à la fois. Sans cesse sa miséricorde nous fait passer d'une épreuve à l'autre ; après les troubles de l'esprit et les tempêtes du cœur, il permet que nous soyons menacés dans ce que notre être a de plus infirme et de plus misérable. L'ennemi est là qui veille, cherchant à faire brèche, et il faut que notre vigilance, notre constance, notre courage, soient toujours prêts à se porter vers le point menacé. C'est la présence de Dieu, sa seule présence devenue habituelle, qui peut nous rendre pour ainsi dire présents à nous-mêmes. C'est à posséder cette divine et efficace présence que se réduit, je crois, toute la prudence spirituelle. Tout ce qui nous en distrait nous expose. Si l'on pouvait concentrer dans son esprit tant de vues providentielles dont l'évidence nous a frappés, tant de grâces directes et spéciales qu'on a reçues, tant d'appels, tant de touches mystérieuses et puissantes, tant d'impressions inti-

mes, profondes, pénétrantes, qui dans le moment substituaient la claire vision à la foi, le doute ne pourrait plus nous atteindre. De même, Dieu, présent dans notre cœur, y mettrait à chaque instant la pratique de toutes les vertus qu'il nous impose. Si l'on y regardait bien, toutes ou presque toutes nos fautes se résoudraient en ingratitude, ingratitude heureusement non consentie , arrachée à notre faiblesse, à notre inexpérience, à notre misère, et mille fois désavouée par le fond de notre âme. S'il ne s'agissait que d'un seul acte de volonté pour assurer notre salut, notre finale et irrévocable union avec Dieu, combien au prix même de tous les sacrifices ne nous paraîtrait-il pas facile! Mais ce n'esi, pas ainsi que l'économie de notre régénération a été arrêtée. Nous devons reconquérir la grâce de la même manière dont nous l'avons si souvent contristée et perdue. Nos fautes, nos déviations, nos oublis ont été innombrables ; il faut que nos réparations , nos efforts de réhabilitation le soient également. Notre longue et ancienne indifférence doit être expiée par une lutte acharnée contre le mal et par une volonté qui renouvelle sans cesse sa force et son ardeur. N'espérons pas qu'il nous soit jamais permis de nous reposer ; ne le désirons même pas, fût-ce dans une situation qui nous semblerait innocente. Chaque pas nous rapproche de notre maître et de notre père. N'est-ce pas une raison suffisante pour marcher toujours?

Dieu a dit qu'il aimait mieux la miséricorde que le sacrifice. Je crois que ce que sa sagesse préfère encore au sacrifice, c'est la soumission et l'obéissance

qui s'égalent dans la direction chrétienne aux plus hautes vertus et se légitiment par les plus puissants effets. Quelques bonnes et simples paroles pourront encore vous être bien utiles, et vous armer d'une force divine en n'exprimant cependant que ce que vous saviez déjà. Car tel est le privilège du saint tribunal : les choses les plus simples y reçoivent une transfiguration glorieuse et toute-puissante sur la bonne volonté.

5 novembre 1838.

Mon silence ne serait pas excusable à mes yeux, si depuis cinq ou six jours je ne me trouvais dans une très-mauvaise veine de santé. Le mal ne serait encore rien sans ses effets; mais l'activité intérieure aux prises avec l'incapacité absolue est une de ces luttes dans lesquelles on ne succombe pas sans remords. Encore ici les battus payent l'amende.

Vous me paraîtriez mécontente de vous, si je pouvais me prendre à votre langage humble et contristé, qui n'empêche pas que tout n'aille pour vous de mieux en mieux. Seulement vous sentez que vous avez beaucoup de chemin à faire et vous brûlez d'arriver. Soyez sûre que cette volonté vous sera comptée, et surtout les efforts qu'il faut recommencer sans cesse. Ce sont les convertis qui ne pensent plus qu'à se convertir. Chaque jour, dans notre appréciation du passé, dans nos espérances pour l'avenir, est destiné à recommencer une nouvelle vie. Le chemin qu'on a fait ne sert plus que de point de départ à celui qu'on fera et tout ce qu'on acquiert n'est bon qu'à faire acquérir davantage.

Mais vous savez déjà si bien tout cela; vous savez si bien ce qui arrête le mouvement de la grâce et ce qui l'accélère ; vous savez si bien qu'après avoir goûté Dieu rien hors de lui ne suffit ! Il n'y a personne qui ne puisse reconnaître en soi-même une force qui n'a point d'emploi en ce monde, quelque chose que nous pouvons donner et que nul sur la terre ne peut nous rendre. Ce que toutes les affections humaines renferment d'incomplet nous avertit que cette surabondance de vie appartient à Dieu seul et qu'il se l'est réservée de toute éternité dans sa créature.

J'ai eu ce matin une petite lettre de M. Lacordaire, qui m'annonce son arrivée pour jeudi. Il ne se doute pas qu'il vient fêter ce jour-là avec moi l'anniversaire de mon abjuration, ce jour entre tous les autres qui a posé la première pierre de mon bonheur.

18 novembre 1838.

Je reçois vos deux lettres et je veux au moins par un mot vous remercier de la bonne nouvelle que vous me donnez. Je me promets une grande et vraie douceur de votre voisinage. Quant aux heures où nous nous verrons, laissez-moi vous faire votre part. Yous y reconnaîtrez, j 'espère, le soin qu'on apporte toujours à se faire la sienne la meilleure possible.

Je suivrai chacun de vos mouvements dans ces jours de pénibles et laborieuses réflexions. Le regard en arrière a toujours quelque chose de triste, et il faut du courage pour remonter le torrent si facile à descendre, si rapide quand il entraîne. Mais Dieu sera là, présent et sensible à votre âme. A chaque regret, à chaque douleur réveillée, à chaque désir, à

chaque espérance de mieux faire, il sera là pour les consacrer et les bénir.

Adieu, je vous remercie encore de la joie que vous me donnez, la seule maintenant qui aille à mon âme. Vous ne pouvez plus ni goûter, ni perdre seule le bonheur dont vous commencez à jouir; il est devenu ma propriété aussi et je le mets sous la garde de votre fidélité.

27 novembre 1838.

Personne ne comprend mieux que moi votre tristesse pour cette âme qui recule après avoir paru toucher au port, et c'est bien sincèrement que je partage votre peine. Ce sont de cruelles épreuves, mais elles n'en comportent pas moins l'abandon complet et la soumission profonde. Contre cette nature de souffrances et de tentations je ne vois guère que le silence et la prière, tout ce qui constate enfin l'impuissance de l'homme et la seule confiance en Dieu.

Mille grâces de votre charmant bouquet. C'est une vraie négation de la neige qui est sous nos yeux et comme un prodige de votre bonté.

Vendredi, 10 mai 1839.

Je ne pense pas qu'il y ait jamais de présomption à redouter dans tous les mouvements de l'âme qui sont profonds et sincères, dans ces bons désirs qui ne naissent pas de l'imagination et qui nous prennent, pour ainsi dire, au dépourvu ; seulement il me semble que, qnand ils viennent tout à fait de Dieu et non point de notre amour-propre, leur élan ne nous

porte qu'à un degré immédiatement au-dessus de nous , qu'ils touchent notre cœur et réchauffent pour le bien le plus proche et le plus promptement réalisable. L'avenir non pas seulement éloigné, mais celui même auquel nous touchons presque est si incertain! Les plus beaux rêves de perfection, de détachement et de sacrifice, quand ils ne font qu'embellir et étendre notre horizon, nous avancent peu, tandis que l'action dans le présent, fût-elle beaucoup moins relevée, nous ferait recueillir des fruits bien plus abondants. Le cœur se soulage du poids qui l'oppresse par les illusions comme par les réalités, et il faut redouter comme chimériques les espérances qui nous laissent après qu'elles sont évanouies tels que nous étions avant de les concevoir. Cherchons donc à soulever ce poids qui nous accable souvent, et à discerner l'effort sur nous-mêmes que Dieu demande de nous à l'instant même où nous sommes.

Je vous remettrai ce que j'aurai pu faire pour la pauvre femme que vous soignez. Je ne me suis rien fait donner, mon incapacité en ce genre est absolue. Je veux bien faire la part la plus humiliante à ma sotte timidité, quoiqu'il n'en soit pas moins vrai qu'une vieille femme dans son salon est bien mal placée pour quêter.

26 octobre 1839.

Je comprends bien qu'à la distance où vous êtes vous ne multipliez pas les voyages à Paris. Dans cette saison on n'est très-bien que là où l'on demeure et de toute façon rien ne vaut à la fin d'octobre le foyer de famille à la campagne. Je vous l'envierais

presque^ non de cette envie qui prive, mais de cette autre plus permise qui voudrait partager. Jouissez bien de ce bon reste de retraite au milieu de vos arbres, dont le dépouillement a bien aussi son efficace et pénétrante prédication. Croyez moi, la tristesse quand elle est douce ne gâte rien ; elle porte en ellemême bien du recueillement, bien des réflexions et par conséquent la vérité pour qui est dans la droite voie. Tous les sentiments que vous m'exprimez vont à mon cœur, mais rappelez-vous que c'est par les actes d'abnégation, d'empire sur soi-même, qu'on les entretient davantage, et qu'un rude et persévérant travail nous mène seul aux consolations.

» Demain matin je m'unirai très-particulièrement à vous pour demander et remercier surtout. Nous savons quelquefois demander, mais nous ne savons jamais assez remercier.

17 février 1840.

Je sens tous vos chagrins. Oui sans doute, il n'y a pas de courage possible, de ce courage du moins qui se distrait de la blessure, quand il s'agit des souffrances réelles de ce qui nous est cher. L'affliction fait partie alors de la vertu que Dieu exerce en nous; seulement, il y a lieu à la soumission, à cet acquiescement libre et volontaire qui, à travers toutes les obscurités, reconnaît pour sage et miséricordieux tout ce que Dieu nous envoie. Plus Dieu nous paraît bon, et c'est ce qu'il nous paraît de plus en plus à mesure que nous l'aimons davantage, plus les épreuves se présentent à nous comme nécessaires, 11

mettrait toute sa puissance à nous les épargnerai les conditions de notre liberté ne les arrachaient sans cesse à son amour.

Vous avez reçu bien des grâces, vous avez bien des secours; marchez donc. Croyez-moi, c'est au tronc même de l'arbre, là où se réunissent les fibres les plus sensibles, les dispositions les plus profondes, qu'il faut mettre la cognée, et c'est parce qu'on s'est épargné trop longtemps qu'on reste dans un milieu où les difficultés deviennent grandes, les peines vives et les consolations trop faibles pour compenser les efforts.

Paris, 1840.

Tenez-vous en garde, je vous en conjure, contre cette disposition où nous sommes tous, nous qui avons pourtant le désir d'être véritablement chrétiens, de parler alternativement deux langues : la langue de la foi et la langue du monde. M. de Maistre disait : « A Paris, passé huit heures du soir, il n'est plus permis d'être chrétien. » Mais c'est bien tout le long du jour que notre langage nous fait assez connaître pour des mondains. Ainsi, nous détruisons au lieu d'édifier ; nous scandalisons les gens du monde, qui exigent volontiers que les chrétiens soient complets et tout d'une pièce. Nous nous scandalisons nous-mêmes dans le sens littéral du mot. La légèreté de nos discours n'est pas seulement un symptôme, elle nous étourdit et nous dissipe : l'effet devient cause. On s'engage, on s'avance par ses paroles, soit dans le bien, soit dans le mal. L'action de l'extérieur sur l'intérieur, du corps sur l'âme, est aussi incon-

testable que celle de l'âme sur le corps. Ce n'est pas pour paraître mais pour être meilleurs que nous devons régler notre extérieur. L'effort pour rasséréner sa physionomie rappelle la sérénité dans l'âme ; on se dispose à l'humeur en fronçant, le sourcil ; on se prépare à l'adoration en se prosternant. A la résurrection des corps, nous saurons le secret de cette mystérieuse union; peut-être avant, si, comme on le dit, la forme n'est pas la matière. Mais je me perds, je voulais seulement vous demander l'unité dans le langage comme dans le cœur. Le contraire est une infidélité qui, pour être commune, n'en est pas moins grave. De l'abondance du cœur la bouche parle; si la langue du monde se trouve sur nos lèvres si facile et si riche, il est bien à craindre que l'abondance de notre cœur ne se verse pas du côté de Dieu.

Septembre 1846.

Vous avez bien raison, chère madame; notre siècle a pour lui d'avoir défait bien des gloires malfaisantes. Il est fâcheux seulement que sa gloire ellemême y ait un peu passé. Rien ou presque rien n'y est resté debout ou entier et l'admiration ne s'est plus appliquée qu'aux détails, allure assez mesquine et contraire à l'essence des grandes choses. Ce contresens, comme bien d'autres aberrations, ne vous donne pourtant pas, à mon avis, le droit de vous plaindre d'avoir commencé à vivre dans ce siècle. Entre nous, je croirais bien que ce pauvre malade de genre humain, comme l'appelait saint Augustin, n'est jamais très-différent de lui-même, et que certaines âmes à l'étroit sur cette terre n'y ont jamais respiré fort librement, si ce n'est du côté du ciel. De plus, je suis disposée à admettre, en vue d'un ordre supérieur, la convenance de ce qui est, et à penser que de mystérieux rapports préexistent entre un siècle et ceux qui vivent dans son atmosphère. Il me paraît simple que chacun de nous, connu de Dieu de toute éternité,

ayant été placé par la miséricordieuse sagesse dans un temps donné, une sorte de corrélation existe entre l'un et l'autre de ces deux termes. La sévérité exercée par les meilleurs esprits contre leur temps ne ressemble-t-elle pas un peu à celle qui s'attache aux inconvénients que dissimulent les théories, mais que révèle la pratique? Et puis, sans la méconnaître, on se distrait souvent de cette grande loi du combat sous laquelle il nous faut vivre tout en changeant d'armes et de terrains. Je conviens bien avec vous, chère madame, qu'en fait de terrains, il en est de plus ou moins difficiles. Dans tous les cas, ce n'est pas lorsque j'y vois apporter le dévouement de tant de forces que je me sens disposée à admettre que tout de nos jours soit fermé à de nobles espérances, et vous me pardonnerez de croire que l'exhérédation ne s'applique point aux siècles et que le nôtre a eu sa part d'enfant.

Pour ce qui est de Mme de ***, c'est un grand malheur, mais un malheur défini. Le malaise et l'abattement sont presque toujours le résultat de peines lentement accumulées, cachées, bien avant dans le cœur. Celles-là se confient quelquefois, mais ne se montrent jamais.

Tours, 19 septembre 1847.

Grâce à Dieu, mon mari s'est rapidement rétabli et je me trouve très-bien ici. Dans la jeunesse on a moins d'attrait pour la retraite, et c'est tout simple ; on ne sait ce que c'est que la fatigue et tout scintille au dehors ; mais que les années viennent, qu'elles fassent prendre aux accidents de notre vie le rang qui

leur appartient, cela suffit pour qu'on aime à renouveler le temps de la retraite, même mêlé d'épreuves, comme un temps de propitiation qui a fécondé tous les germes dont on recueille les fruits.

Rien ne me paraît plus désirable que l'acquisition que vous projetez. En affaires, je ne vois que la terre de solide. N'en déplaise à M. Proudhon, c'est encore elle que toucherait Antée pour renouveler en luimême la force et la sécurité. Je crois facilement sur ce sujet à tous les châteaux en Espagne des rêveurs, aux projets spoliateurs et plus positifs de ceux que le vol, confondu dans l'idée de propriété, n'effaroucherait pas : à l'état de violence ou de crime tout peut survenir ; mais ce à quoi je ne croirai jamais, c'est l'établissement stable d'un ordre de choses fondé sur le renversement de tous les instincts. Faire ce qui ne s'est jamais fait est déjà bien difficile, lors même que ce n'est qu'un pas de plus, qu'une conséquence immédiate d'un principe déjà reconnu et appliqué; mais lorsqu'on imagine de traiter à rebrousse-poil la plus universelle tendance de l'homme, individu ou société, de changer la direction imprimée à la racine même de l'être, on ne fait preuve, ce me semble, que d'une criminelle absurdité, dont le châtiment aurait été immédiat sans l'espèce de torpeur qui suit toujours les grands déploiements de la force brutale. Non, le monde ne se laissera pas plus faire de ce côté que du côté de la charité.

31 décembre 1848.

Je finis mon année comme je voudrais la commencer et surtout la continuer, ma très-chère, en vous

rappelant le tendre et incessant intérêt que mon long silence calomnie, mais pourvu que l'herbe ne croisse pas sur le chemin qui va de vous à moi, peu m'importe qui de nous deux le foule.

Je voudrais bien savoir si vous avez revu cette jeune femme qui s'est montrée si aimable pour madame la comtesse et qui convenait si naïvement de tout le bonheur qu'elle aurait eu à l'être, fantaisie non pas seulement commune, mais indestructible. En général, les hommes ont un vrai culte pour ce qui est don, pour ce qui vient immédiatement des mains de la nature, pour ce qui se reçoit et ne s'acquiert pas, comme la beauté, la naissance, l'esprit. Cela seul plaît beaucoup, tandis que la vertu laborieuse n'arrive guère qu'au respect et à l'estime.

9 mai 1849.

Votre héroïne est une charmante création ; votre pinceau m'a bien rendu sa candeur, son instinct de tendresse et de générosité. Rien ne me touche plus d'elle que le calme de toute sa personne, le statu quo de ses sentiments en présence de ce maître nouveau qui se fait si aisément exclusif et absolu. Il y a des âmes qui auraient d'elles-mêmes inventé le désintéressement. Celles-là ne l'auraient pas nommé; car le vrai caractère des qualités naturelles est surtout de s'ignorer.

D'après tout ce que vous me dites, ma bien chère, je vois que si vous avez un ennemi, c'est l'imagination. Que vous le reconnaissiez ou non comme tel, il sera prudent de s'en défier. Vous déjoueriez bien encore ses prestiges attrayants, mais vous pourriez

être prise aux chagrins qu'elle cause, et ce piège est dangereux. Il importe beaucoup plus qu'on ne le croit à notre avancement, à notre justice, à notre conscience, de ne point trop souffrir. Ce sont précisément ces souffrances non pas de la création de Dieu, mais de la nôtre, qui émoussent et finissent par éteindre les forces vives de notre âme. La raison s'entend avec les vraies blessures du cœur, mais elle se chamaille éternellement avec les papillons noirs de l'imagination qui prétend tout refaire à son usage. Que d'absences d'intention le plus souvent dans ceux qui nous affligeaient, que d'incompréhensions forcées, inévitables, qui ne sont que le résultat des différences essentielles qui nous constituent ! Nous sommes déçus sur un point de notre attente, mais à notre tour, d'autres ne le seront-ils pas par nous dans quelque cas donné? L'imagination est moins à craindre en ce qui est positif et défini, car c'est surtout dans le vide qu'elle se plaît à créer. Il y a pourtant toujours à se méfier d'elle. Un des moyens de s'en garer, que d'expérience j'ai reconnu le plus puissant, c'est, dans les perturbations intérieures, de se récuser soimême. C'est un grand acte de sagesse de nommer par son nom la tempête que l'on subit, de plier ses voiles, et de se répéter dans une sainte immobilité, qu'avec l'action de moins on peut, même au sein de l'obscurité et du trouble, s'épargner l'offense. Quant à cette imagination qui n'est que l'excès de la douleur et qui vous fait me demander s'il n'est pas pour elle une miséricorde spéciale, je serais bien tentée de dire oui. Je sais que les saints ne connaissent pas ce genre de souffrance qui à un certain degré com-

promet notre empire sur nous-mêmes; néanmoins il ne faut rien exagérer : un cœur transpercé d'amour divin et que la révolte menace est un de ces mystères qui échappent à l'œil humain. Et puis la peur même de cette révolte n'en donne- 1- elle pas l'idée? le cœur, qui est si près de la conscience, une* fois ravagé, ne suffit-il pas à la troubler? Seulement nous ne gagnerions rien à nous montrer indulgents pour ce que la miséricorde divine peut absoudre. Il nous est bien plutôt profitable de verser du côté de la sévérité, en ce qui nous regarde. Si nous nous trompions à notre détriment, Dieu le démêlerait si bien ! Mais, ma très-chère, tout n'est pas inaction résignée et confiance passive dans ce que Dieu attend de nous.

Comme nos devoirs sont de natures différentes, nos efforts doivent être également divers, et il importe beaucoup de ne pas confondre. Autant la soumission est belle, autant il est licite et même commandé de défendre pied-à~pied le terrain de l'ordre et du vrai, et la douceur qui dicterait des concessions funestes serait une trahison. Hélas! les dégoûts avancent bien plus les affaires de ce monde que les chagrins, et, comme la vie humaine est quelque chose que nous recommençons toujours, le mécompte est un bon moment pour la reprendre en sous-œuvre. Dans les voyages au long cours, on est contraint de subir toutes les variétés de la température, et ce qu'il y a de pis quand le ciel se rembrunit, c'est d'oublier le soleil qui d'un sourire les mettra à néant. Même du naufrage il ne faut rien voir que les débris et cela pour les faire servir à des constructions nouvelles.

Ne me dites donc plus, chère bonne amie, ce que

vous me disiez dans votre dernière lettre. Je sais ce que peut être cette accumulation de peines, je sais ce que peut être chacune de nos facultés envahies l'une après l'autre par la souffrance; mais croyez-le, jusqu'au milieu de la tourmente, la mesure ne sera pas dépassée ; elle s'arrêtera au degré où la confiance de Dieu en nous se met en proportion exacte avec notre courage. Vous savez le mot de M. de Maistre : les batailles perdues sont celles que l'on croit perdues. Ne vous croyez donc pas vaincue et vous l'emporterez toujours; ne contestez pas à vos peines ce qu'elles ont de réel ; osez les regarder en face, mais dégagezles soigneusement de toute superfétation.

Adieu. Je vous recommande à ce beau soleil et surtout à beaucoup mieux que lui.

20 août 1849.

Je ne vous dirai pas, ma bien chère, que je me suis personnellement associée à vos très-aimables joies, mais bien que je les ai trouvées h leur place, que je les ai aimées dans leur vivacité, dans cette simplicité pleine d'effusion que l'esprit du monde tarit dans sa source. Vous me paraissiez là heureuse comme la nature sous l'œil de Dieu. Je suis convaincue que l'impression de joie causée par la sympathie qu'on rencontre est souvent parfaitement pure> affranchie de toute vanité ; seulement c'est du bonheur sans mérite. La sympathie est gratuite d'une part et spontanée de l'autre; elle est, comme la plupart de nos qualités, un pur don. La bienveillance réfléchie aurait plus de droit à notre estime, car elle s'acquiert, se mérite, se cultive et se conserve,

comme se conservent, hélas! les choses d'ici bas, mais enfin elle se fait, reconnaître comme ayant quelque air de famille avec la vertu.

Scrutez-vous toujours, ma bien chère, forcez tout mouvement douteux à venir au grand jour, marchez avec prudence et réserve, mais aussi avec largeur dans cette voie qui n'est rien moins que large, voie d'attention persévérante, de tranquillité sereine, gage pour un cœur droit de la rectitude de sa foi. Je ne suis pas de ceux qui croient qu'heureux, ils auraient été parfaitement bons et qu'il suffît d'avoir beaucoup souffert pour n'avoir pas à souffrir davantage. Quelque poids qui pèse sur nous, savons-nous celui que Dieu nous épargne? Une pauvre femme que je connais depuis longtemps ici, et qui le jour même de notre arrivée a failli perdre sa fille, âgée de 19 ans, tombée d'une fenêtre sans balustrade de 40 pieds de haut, crue morte et pourtant sauvée, me disait hier avec cet accent de la joie intense qu'on ne saurait rendre : « Je crois qu'il fallait cela pour que je me trouvasse heureuse ! » La forme sensible d'un événement le lui avait appris. N'est-ce pas à l'intuition à y suppléer en nous ? Que de maux dont nous sommes témoins et qui nous restent étrangers ! Que d'innombrables formes notre pensée ne donne-t-elle pas à cette souffrance dont nous sommes passibles par le seul fait de la solidarité humaine ! Mais là où est la loi, on ne veut voir que l'exception du moment où l'on est personnellement atteint.

Cette vue que vous m'avez fait prendre du château de *** m'a fait grand plaisir. Il y a donc encore de la franche et vive gaieté , du plaisir de bon aloi. Cette

merveille sied particulièrement bien à un nom vendéen. Je me réjouis d'une manière plus sérieuse de la nouvelle direction que vous avez prise. Chère amie, à mesure que vous pénétrerez dans ces études intéressantes par le mélange du positif et de l'hypothétique, la sphère s'agrandira, et votre imagination y trouvera plus d'aliments. Une étude qui plaît est bientôt une étude qui attache, et l'essentiel est qu'une première propension y soit. Chose étonnante, il faut toujours, pour nous en servir utilement, que nous trouvions les choses en nous. Dieu commence et finit, il est l'alpha et l'oméga; nous ne sommes que les gens du milieu, quoi qu'on en dise.

18 octobre 1849.

Ma bien chère, depuis que je vous ai écrit, j'ai perdu Mme de Nesselrode, et pouvez-vous savoir ce que cette perte est pour moi ? A travers toute ma vie dans ses complications les plus graves, cette excellente amie n'a cessé de veiller providentiellement sur moi, de s'interposer entre les coups qui m'étaient destinés, redoublant ostensiblement d'affection et de confiance pendant que l'orage grondait, et plus tard me donnant sa fille comme pour mieux constater ses sentiments. Enfin tout ce que j'ai eu depuis trente ans de liberté, de repos, de sécurité, c'est à elle que je le dois. Sa perte comprend un grand nombre de malheurs dans un seul, et pourtant tous disparaissent devant l'inconsolable vide que me laisse cette affection éprouvée, solide, résistante, qui volontairement ne m'eût jamais manqué et à laquelle se joignent d'inquiètes amertumes. Ma bien chère, je sanglote en

vous écrivant; personne ne voit mes larmes, et, si ce n'était l'impression de votre amitié, elles ne couleraient pas en vous parlant.

31 octobre 1850.

Ma bien chère, l'aurez-vous compris? Avez-vous compris que c'est par cela même que je vous aime sincèrement et que vous m'aimez , que c'est parce que je ne puis vous parler qu'avec tout mon cœur, que j'ai reculé jusqu'ici pleine de faiblesse devant ces douleurs terribles même à remuer1. Jusqu'ici j'ai été incapable de tout mouvement spontané. Hier seulement, pour la première fois, j'ai eu le courage d'écrire à ma sœur, de toucher à ces mille douleurs poignantes et divisées qui sont devenues mon partage. Qui aurait l'idée de ce que j'ai souffert, de ce que je souffre? Cinq minutes de cette compréhension me feraient connaître comme personne ne me connaît, comme je ne me connaissais pas moi-même; car il est bien vrai que ce qu'il y a encore de plus redoutable dans ce monde, c'est de ne pouvoir même se prévoir. Et en dehors des déchirements, des grands troubles , que de blessures , de froissements , de difficultés! Le malheur n'affranchit de rien. Sous le calme de ma force apparente , mon état intérieur était si violent qu'au dehors tout m'était indifférent, et que je n'aurais pas fait un effort pour choisir entre le monde et la solitude. Mais, à mesure que les jours se succédaient, la contrainte et la fatigue faisaient presque à mon insu leur travail destructeur; je me

1 La mort du général Swetchine.

suis vue à bout de mes forces et dans l'impossibilité de continuer. Néanmoins, je sens quelque rémission, un peu de jour commence à poindre, quelque chose qui ressemble à ce point imperceptible, qui, sans éclairer au fond des mines, signale l'issue d'où vient la lumière.

Bien des fois, ma chère, je me suis demandé ce qui resterait de moi après mon malheur, ce que vous auriez encore à aimer au milieu des ruines. Mais vous vous êtes montrée trop généreuse pour que je craigne que vous vous découragiez ; le moment serait mal pris. Dans un cœur comme le vôtre, jamais la compassion n'a nui à la tendresse : pourquoi les pauvres arbres où le feu du ciel a passé, quelque inutiles qu'ils soient, ne seraient-ils pas encore un abri?

Jeudi, 13, 1880.

Très-chère, si jamais vous avez cru à mes paroles, vous êtes bien autrement tenue d'y croire aujourd'hui; car nécessairement il n'y a que vérité dans un cœur où il n'y a que tristesse. Votre pensée m'est sans cesse présente. Tout ce que mon cœur garde de vous y demeure consacré, inaltérable, immobile, mais hélas! stagnant, silencieux, sans ressort aucun. Je suis comme une pauvre barque échouée : les eaux qui la soulèveraient, ne viennent pas jusqu'à elle. Fautil aussi que je renonce à vous voira Paris? Vos goûts et ce que vous possédez de plus qu'eux vous arment contre la solitude ; vous resterez marquée au sceau de ses bienfaits , mais Dieu ne permettra pas sa trop

longue continuité qui pourrait tourner contre ses meilleurs effets.

Dites-moi si vous avez lu M. Nicolas, si vous l'aimez. C'est un esprit doux, délicat, pénétrant, dont les qualités principales doivent plaire aux vôtres.

Vichy, 26 juillet 1 851 .

Ma très-chère , je dis comme vous : « J'aime à écouter mon âme avant de vous parler. » Ce n'est pas pourtant qu'il ne m'en coûte rien de voir manquer à notre correspondance ce qui la rendrait actuelle, vivante. J'arrive toujours trop tard pour bien joindre votre pensée ; je ne sais jamais si ce que j'ai retenu vous ne l'avez pas déjà oublié , s'il me faut adresser ma lettre à la compagne ou à la ville, n'ayant d'autre certitude que celle d'arriver trop tard pour la valse ou la polka. J'ai encore la naïveté de croire qu'il n'en sera pas toujours ainsi. Ne touchez pas, je vous en prie, à mon illusion : le bon Dieu sait trop qu'il en entre comme force jusque dans la bonne volonté la plus sincère.

Vous venez de me rassurer, chère amie, avant que je fusse vraiment inquiète. S'il est méritoire d'être généreux, c'est qu'on n'y est, pas obligé, et je ne vous avertissais du danger que parce que j'étais certaine que votre cœur n'aurait de torts qu'à son insu. Du reste, l'affection vraie n'a pas besoin d'être aimable, et la vôtre pour moi vous est bonne. Cela s'estime trop peu dans le monde; mon âge est un diapason pour les idées graves , les sentiments sérieux ; de quelque puissance que soit douée votre âme, la place que vous m'y donnez en absorbe toujours un peu, et

dans la jeunesse ce qui distrait nos forces ne laisse pas que de les servir. En tout, ma tendre sollicitude vous conseillerait l'adoption fidèle de la devise de Machiavel : Diviser pour régner. Mon libéralisme n'admet le pouvoir d'un seul qu'au dedans de soi, et encore quand on est soi-même ce seul-là.

Chantilly., lo septembre 1851.

Pour le monde, ma bien chère, je suis à la campagne afin d'y jouir du calme des derniers beaux jours ; mais pour Dieu , pour la vérité et pour moi , j'y suis pour tout autre chose, pour un repos comme celui de la tombe, pour une cessation complète de tout contact, pour un isolement dont j'avais tellement soif que j'aurais préféré la prison , si la prison seule avait pu me l'offrir. A toutes les époques de ma vie, cet instinct passionné de solitude s'est fait passagèrement sentir, et vous pouvez juger la force qu'a dû lui faire prendre une si cruelle secousse. Libre aujourd'hui , comment y aurais-je résisté , et ne me serais-je pas donné la disposition entière et sans contrainte des trois derniers mois de ma douloureuse année? La retraite en tout temps aussi est ce qui m'a toujours fait le plus de bien. Les grands chagrins résistent à tout; mais, sans guérir, il est des remèdes qui vous mettent en meilleur état, même pour souffrir. C'est ce que j'attends encore dans cette suspension de mouvement et de bruit. Je verrai plus clair en moi-même, j'entendrai mieux cette voix de Dieu qui me réconciliera avec ce que j'ai fait jusqu'ici ou m'en affranchira. Sûre d'obéir, il ne me faut qu'écouter.

La disposition où je suis vous dit, ma bien chère, comment, tout en y songeant, je ne pouvais pas penser sérieusement à cette hospitalité si tendrement, si délicatement offerte. Vous m'auriez fait ma Thébaïde trop fleurie, trop charmante, et il me la fallait aride, dévastée comme mon propre cœur. Je sais que vous m'auriez soufferte attristée, silencieuse, maussade; mais, même avec vous, l'habitude d'une égalité d'humeur menteuse l'eût emporté; je n'aurais jamais eu le courage de paraître devant vous tout-à^fait comme je suis, et vous auriez dû prendre pour de la sérénité cet empire sur soi, qui, appliqué à des efforts pitoyables, devrait bien perdre son nom pompeux. J'ai apporté de quoi travailler, beaucoup de livres ; il y en a un que nous lisons ensemble , la correspondance de M. de Maistre , dont je vois tout le monde ravi. Si mes yeux résistent, je suis bien sûre que je n'éprouverai pas un moment d'ennui, et même s'ils ne résistent pas, tant au dedans de moi il y a encore d'activité ! Aimer Dieu et s'ennuyer me paraît de toutes les contradictions la plus flagrante.

Paris, 14 février 1854.

Je secoue mille tristesses, ma bien chère, pour ôter enfin quelque chose au long et stérile regret de mon silence. Ceux qui m'ont vue dans l'intervalle m'auraient, de compassion, tout pardonné. Vous étiez loin, mais vous êtes de ceux qui croient sans avoir vu. La souffrance absorbe presque tout ce que j'ai de courage et ce qui m'en reste ne se réveille que pour l'action immédiate, qui s'impose quoi qu'il en soit. Job répondait quand on lui parlait, aurait-il

écrit ? Je me le demande, même en admettant une autre sorte d'amis que ses interlocuteurs connus. Voilà près de trois mois que je n'ai passé le seuil de ma maison; deux fois seulement j'ai entr'ouvert la porte de ma terrasse , comme on mord dans un fruit encore trop vert. La politique, en ces derniers temps, vous aura probablement, ma bien chère, ramenée à moi avec quelque inquiétude de me revoir passible de ces grands événements. L'âge et les infirmités devraient ranger parmi les plus petits et les plus inaperçus du monde, parmi ces têtes si humbles que les boulets passent par-dessus ; mais une fois le ravage déchaîné , la chaumière n'est pas plus à l'abri que le château, et, dans ce monde, rien n'affranchit de rien. Les éventualités rce laissent donc sans défense : à mes amis de Russie, il paraît impossible que je reste, à mes amis de Paris que je parte; seulement ici c'est l'affection qui parle, et là -bas c'est la passion. La raison, en guise de troisième puissance, si on lui permettait de peser dans la balance, aurait bientôt décidé le statu quo. Dans tous les cas, chère amie, je suis sûre de ne pas vous manquer d'ici à quinze jours. Tout ce qu'il y a de plus connu dans le nombre de nos compatriotes sera parti ; la politique n'a jamais troublé d'une manière plus cavalière un hiver à Paris, et l'on a bien raison de dire que le respect est chose perdue.

16 août 1854.

Je vois, très-chère, que depuis votre retour au gîte vous n'êtes pas non plus sur des roses; vos soins laborieux ont été de nature attristante, et je remarque

qu'en tout ordre de choses l'action pour vous c'est la lutte. Le régime est fatigant, mais remerciez bien d'y être mise à une époque de la vie où le travail d'efforts et d'expériences sur soi-même est le plus efficace et ménage aux fruits qu'il porte de longs espaces. J'aimais tant le rapprochement plus intime qui se faisait entre vous et Mme de ***, que le retour d'une froideur silencieuse m'avait peinée. Néanmoins, je me prononce contre votre avis pour l'orage sans éclairs, attendu que si l'explosion soulage, d'une autre part elle expose, et qu'il n'y a rien de si raisonnable que de craindre certains mots prononcés. Je crois qu'au prix de tout il faut s'attacher à aplanir. Saiton jamais assez de combien de préoccupations et de malaises nous rachète quelquefois une seule condescendance? Faire son devoir de manière à y prendre plaisir, c'est, je crois, aller au-devant et au delà. C'est si peu de chose, ma très-chère, que d'avoir raison, que d'être dans son droit ! La vraie paix du cœur, c'est de l'oublier.

Paris, 1854.

Votre dernière lettre, ma très-chère, m'a laissée sur vos nocesde Gamache, joie qui pourrait bien faire pendant au bon moment des visites de campagne, selon Mme deSévigné, le moment de leur départ; car la liberté des champs, quoi qu'on en dise, est un peu comme leur innocence.

Je vois que vous voudriez une consultation qui dans une phrase sérieuse, explicite, décidât si l'air de Paris convient ou non à votre santé morale, et je vous déclare, sans complaisance aucune, qu'aujour-

d'hui quelques mois de Paris me semblent ne pouvoir vous être que très-bons. Vous savez que j'ai toujours cru que rien ne vous avait été plus utile que d'être sevrée du monde presque au moment où vous y entriez. Après le régime sévère et presque austère de votre jeunesse, une réaction trop brusque pourrait amener , non pas les dangers qui sont les seuls auxquels on pense, mais ceux dont les effets sur l'intelligence et sur le caractère sont très-redoutables, effets mesquins, pitoyables, qui nuisent sourdement, qui ne rendent pas précisément coupable, mais souvent nous laissent à tout jamais médiocres et frivoles. Quelques années d'un régime sobr£, fortifiant, presque dur, ont servi à condenser votre nature aimable et toute d'effusion. Vous avez pu, sous l'œil de Dieu, en appeler à toutes vos ressources, tracer votre ligne, prendre un bon pli. Vous savez aujourd'hui ce que vous voulez et ne voulez pas; difficilement vous seriez dupe de vous-même. Il ne s'agit plus que d'achever. Or, une fois que les bases sont bien assises, que la réflexion est suffisamment exercée, je ne sais rien de plus enseignant, de plus éclairant que le monde. Dans la retraite, on s'étudie, on se recueille, mais on n'expérimente jamais. Le monde est pour constater l'état vrai des dispositions, ce qu'est la bataille pour le courage du soldat, l'examen pour l'écolier. C'est une vraie pierre de touche des progrès qu'on croit avoir faits. L'inattendu nous y saisit par tant de bouts, qu'il se fait l'agent d'une foule de découvertes sur nous-mêmes. Et tout n'est pas négatif dans les services qu'il rend ; la mesure, le discernement, l'art de faire accepter la vérité ne s'apprennent que là. Il

est évident que je ne parle ici que d'un certain monde où l'observation n'est pas stérile, où le contact des intelligences stimule utilement leur activité. Il est plus évident encore que les moyens qui nous viennent en aide s'élèvent avec l'essor qu'on prend, et qu'en montant toujours on finit par laisser loin derrière soi les secours qu'offre le monde tout à côté de ses dangers. On arrive alors à reconnaître avec vous que la vraie vie religieuse est celle que Mme *** s'est faite, où tout est en accord, où tout marche comme de soi entre ces deux termes : la piété filiale à la base et Dieu au sommet.

Couvent des Augustines, 29 novembre 1854.

Il vous fallait un peu d'illusion là où vous cherchiez un appui, ma chère amie. A présent, non-seulement vous marchez seule, mais il y aurait préjudice à ce que cela ne fût pas, et je ne vous représente plus qu'une pauvre couche de terre stérile, dont pourtant la solidité est bien encore quelque chose. Je sais que ce n'est pas là tout ce que le cœur cherche, mais ce qu'il appelle consolation a bien souvent son revers. L'amour de soi est presque seul dans les affections passionnées, me disiez-vous. Que c'était bien dit! Seulement, pour appliquer ici un mot profond, voilà ce qui peut s'apprendre et ce qui ne peut s'enseigner. On est trop longtemps la dupe de soi-même, et la force et la durée de l'aveuglement tiennent souvent à une estime de ses sentiments qui s'applique à faux. Si Mme de *** avait eu toutes les conditions de l'affection qu'elle porte, je n'en doute pas, dans son cœur , c'est là l'heureuse intimité que je

vous aurais voulue. Yos souffrances et les siennes probablement sont une grande épreuve et peut-être, après tant d'années, un arrêt prononcé par ce que vos natures ont de dissemblable. Il y a quelquefois au fond des choses des obstacles insaisissables et irrésistibles. Néanmoins, faites toujours ce que vous pourrez et sans perdre courage : Dieu a quelquefois des heures marquées où nos sentiments sont ramenés par une voie surnaturelle dans leur vrai courant humain. Tout le bien que vous lui feriez vous en ferait à vousmême ; que d'hommes des plus habiles ont appris et goûté ce qu'ils savaient le mieux en l'enseignant!

Paris , 4 855.

Vous me demandez, très-chère, dans quelle disposition m'a mise l'annonce de la paix. Je vous répondrai comme Mme de la Vallière interrogée par Mme de Montespan dans les premiers temps de sa retraite : « Je suis contente, mais je ne suis pas bien aise. » Yoilà l'impression de tout ce qui est Russe, sans que pourtant personne méconnaisse la prudence et la sagesse qui ont dicté cette grave résolution. Aussi tout se passe en règle ; la tête commande et le cœur subit de bonne grâce. Après l'orage, c'est tout au plus un ciel de demoiselle sans pluie, sans vent et sans soleil. Assurément je n'ai jamais été complice de l'esprit qui, sans le vouloir, provoque la guerre; je l'ai toujours combattu ; mais dés conséquences prévues n'en sont pas moins quelquefois tristes, d'une tristesse pourtant que j'appellerai heureuse, si les grandes leçons qu'elle renferme sont bien comprises et bien retenues.

Je ne sais si vous avez suivi toute la lutte du Correspondant et de Y Univers, polémique qui, toute remarquable qu'elle soit, touche, je l'espère, à sa fin. C'est avec les dispositions du monde les plus pacifiques que je me trouve rangée du côté d'une des parties belligérantes par le fait de mes rapports habituels avec ses hommes et par mon adhésion à la ligne qu'ils suivent. Il m'est évident qu'il y a deux systèmes en regard et que ma raison répugne à celui qui outre toutes choses. Mais j'ai plus besoin de la justice que je rends que de celle qu'on me rendrait à moi-même, et la passion que je découvrirais dans mes amis me déplairait beaucoup plus que celle que je vois dans mes adversaires.

Paris, 19 avril 1856.

A votre âge, ma bien chère, on n'ajourne qu'en escomptant les bonnes chances de l'avenir; au mien, on ne le fait plus, et ce n'est pas comme nombre, vous pouvez le croire, que compte votre place vide, mais comme très-personnel regret. Je n'en approuve pas moins vos raisons de sacrifice austère, et je dois une louange de cœur au sentiment si juste et si délicat qui vous a fait tenir pour votre mari à ces distractions dont vous vous privez pour vous-même. Gela s'appelle connaître, parce que cela s'appelle aimer. C'est aussi la juste appréciation d'un besoin de mouvement dont très-peu de natures se passent, et qui tourne même souvent au profit des choses sérieuses.

Votre dernière lettre était pleine de choses attristantes. J'ai pleuré vos scandales. Par la faute d'un seul que de pauvres âmes atteintes dans leur

confiance, dans leur respect, souvent même dans leur foi, et quelquefois pour des générations successives ! Gomme vous, ce qui m'étonne davantage, c'est que cette solidarité qui nous lie tous ne s'accentue pas d'une manière plus douloureuse, plus vibrante dans le cœur de ceux qu'une plus étroite fraternité réclame. La légèreté qui laisse impassible en regard de la difformité du crime, étonne presque autant que le crime lui-même, n'ayant pas, comme lui quelquefois, la passion pour excuse. Que faire en pareille circonstance? Le meilleur n'est pas indifféremment toujours le bon, mais l'adoptable, l'approprié. Il me semble qu'un conseil vraiment sage ne doit pas être le reflet de celui qui le donne, mais de celui qui le reçoit, et que, pour tout graduer, il faut que la perfection sache se quitter elle-même si elle veut se rendre utile.

Fleury, 7 août 1856.

Il y a bien des choses , chère amie , qui seraient simples si elles n'étaient impossibles. Ce qui défend souvent contre elles celui qui en est capable, c'est la difficulté de rester à leur niveau, c'est la pointe de l'aiguille ou la chanterelle. Il faut descendre, et c'est désagréable pour celui qui oserait être aussi bon, aussi noble que son propre cœur. Voilà pourquoi souvent la mobilité des impressions, les inégalités d'humeur, les inconsistances moins de fond que de surface, ne sont point étrangères aux meilleures* natures ; on est adorable dans certains moments, mais dans d'autres? et comment celui qui donne beaucoup ne deviendrait-il pas un peu susceptible, quand après un acte exceptionnel il se retrouve plus tard en con-

tact avec la banalité des procédés? Yoilà ce qui fait peur, et très-justement ce qui fait qu'on se refoule sur soi-même et qu'on dépasse si rarement les plus communes limites.

Dans votre disposition actuelle, ma très-chère, dans cet état passif, où, sans pouvoir rien produire, on n'est pas tout-à-fait incapable de concentrer son attention, un livre qui attache fortement est quelquefois un bon remède. De là à la réflexion, il n'y a souvent qu'un pas, et de la réflexion qu'un autre pas à la délivrance, comme de la nuit au crépuscule, du crépuscule à l'aube, et enfin de l'aube au jour. Pauvres gens que nous sommes ! toujours et partout la limite, si ce n'est pas le néant de nos forces.

Je ne retire pas les paroles que vous me rappelez et je les répète, au contraire, non pas seulement à l'état de vœu, mais dans la persuasion intime que vous profiterez des grands exemples mis sous vos yeux. Il y a dans la vie des contrastes de nature, des contrastes qui tiennent à la disposition primitive des desseins de Dieu. Ceux-là, rien ne les efface, mais aussi n'empêchent-ils rien. Ce que nous devons combattre, ce que nous pouvons vaincre, c'est l'opposition, qui ne tient qu'aux volontés rebelles et dont le synonyme est le mot poli et peu chrétien d'incompatibilité. Croyez bien, chère amie;, que sur ce terrainlà l'on peut toujours remporter des victoires; c'est là qu'est le véritable progrès, celui qui est à la fois le garant et la mesure de tous les autres.

Paris, 23 août 1835.

Je suis bien contente, ma chère amie, de tout le goût que vous prenez à la vie de famille et de la simplicité de ceux de votre mari. La chasse est de tous celui que je préfère pour les hommes. Il entretient en eux l'habitude de l'exercice, la souplesse et l'adresse des mouvements; laissez-le donc chasser. Seulement soyez toujours plus empressée à aller à sa rencontre, et dans les courts intervalles de séparation, étudiezvous à vous rendre encore plus aimable pour les moments de la présence. Rien n'est plus doux que de rapporter tous ses efforts, toutes ses actions à une seule pensée, quand cette pensée est pour nous la clef de voûte. Un mari, des parents que l'on aime, voilà les suprêmes biens pour cette terre. Appréciez les de toute votre reconnaissante estime, mais avant tout n'oubliez jamais celui qui en est la source.

Je suis encore plus souffrante depuis quelque temps et souvent arrêtée par cette douleur au cœur qui détraque mes nerfs, comme une harpe dont on détend les cordes. Il y a aussi l'effet du printemps qui s'impose toujours d'une fâcheuse manière à l'âge avancé. Mais ma lune à moi, c'est le soleil ; il va nous

faire revivre, et ces jours qu'il allonge, je les emploierai à revenir avec vous sur les impressions qui vous ont si doucement et si magnifiquement charmée. Ces plaisirs-là, ma chère amie, sont bien au-dessus de la sèche et souvent dangereuse vanité des plaisirs du monde. Aussi, je veux que vous retourniez souvent par le souvenir dans ces régions enchantées ; je veux vous y suivre moi-même, et lorsque vos plaisirs me trouvent sensible, vous pouvez juger si par mes vœux et par ma reconnaissance, je le serais à votre bonheur et au seul bien qui l'accroîtrait ici-bas. Cet enfant, que vous désirez toujours davantage, me manque comme à vous, à vous pour en jouir, à moi pour la douce sécurité de votre jouissance. Votre âme est bien faite pour goûter tous les sentiments de la nature. Aussi la Providence vous permet-elle les supplications tendres et humbles ; mais tout ce qui les excéderait, comme le désir passionné, la tristesse, une volonté inflexible, loin de servir vos vœux, vous rendrait moins digne de tant de bienfaits reçus et vous accuserait de ne pas les reconnaître assez.

Adieu. Je vous embrasse et vous bénis du fond de mon âme.

Paris , 8 mai 184K

Depuis votre départ, ma chère amie, je n'ai eu de vous que deux petits bouts de lettre où vous me peigniez, fort au naturel du reste, cet état de paralysie morale et ces somnolentes douceurs du canapé qui n'empêchaient pas que le sommeil lui-même n'envahît vos après-dînées, en abrégeant vos journées à un point que vous n'osez avouer. Une Chinoise, avant

l'affaire de l'opium, n'aurait pas dit mieux, et je me demande vainement par quel philtre un cœur si aimable, un esprit si éveillé et si fin, a pu se laisser ainsi aller à la torpeur. Que de zones n'y a-t-il pas à traverser dans ce pauvre monde ! De tout ce sommeil quinze jours plus tard il n'était plus question. Mais qui sait, au milieu de la grande dissipation qui l'a suivie, si vous n'auriez pas voulu en retenir quelque chose? Dieu me garde de vouloir ici me montrer hostile à vos plaisirs ; je ne veux faire allusion qu'à ceux qui pourraient bien n'être qu'une des formes de l'ennui. Vous avez contre lui de meilleurs antidotes, si vous voulez exercer d'une manière un peu forte votre intelligence et votre attention, sans parler des ressources de conversation avec un compagnon chéri à qui on peut tout dire. Soyez certaine, chère amie, que, soit l'anglais ou l'algèbre que vous appreniez, l'intérêt des choses ne s'obtient que par la volonté. Tant que vous ne poursuivrez avec distraction que des notions superficielles, vous n'arriverez jamais au goût et à l'attrait. Les idées comme les sentiments ne viennent qu'à une certaine profondeur, et une loi du monde moral veut que ce soit par la peine qu'on s'est donnée que nous arrive la récompense.

A ce propos, je me reproche de ne vous avoir pas encore envoyé les titres de quelques ouvrages que vous m'aviez demandés. En voici quelques-uns que je compléterai plus tard : Ombres et rayons, de Yictor Hugo; Correspondance de M. Marinier; Littérature et Voyages en Allemagne et en Scandinavie , de M. Ampère. En voilà assez pour le moment et j'attends vos instructions.

D'après tous les jugements que je recueille, votre mari a tout ce qu'il faut pour fournir une belle et brillante carrière. L'ambition dans un homme n'est quelquefois que le besoin d'activité, et, quand on se le reconnaît, il faut savoir lui faire des sacrifices. Les dégoûts du moment peuvent y faire renoncer, mais en y cédant on ne sait pas tous les regrets qu'on se prépare. Rien n'est moins une vocation que la mélancolie et qu'un vague dégoût du monde. Une vocation chasse avant tout le poids du vide, et sa plénitude envahissante absorbe tout ce qui n'est pas elle dans une seule et même volonté. Une vocation, c'est un but positif, c'est l'affirmation par excellence qui repousse bien loin l'emploi des conditionnels. On a beau vouloir lutter contre elle, elle se développe dans un âge plus avancé avec un degré d'intensité bien autrement considérable. C'est alors qu'on regrette de n'avoir pas poursuivi jusqu'au bout, et qu'on se distrait difficilement de ce qu'on a perdu. Croyez-le, ma chère amie, quoi qu'on fasse, qu'il s'agisse de vertu ou de carrière, la patience, l'empire sur soi-même, qui n'est autre chose que l'empire de la raison sur des mouvements presque toujours aveugles, sont de nécessité absolue pour le succès. A considérer de près les succès du monde, on voit presque toujours que c'est la persévérance qui est au fond, que c'est la volonté persistante qui arrive, parce qu'elle marche toujours vers le même but, et que les vicissitudes mêmes du monde finissent par être favorables à celui qui ne change ni de voie ni de pensée.

Adieu, bien bonne amie, parlez de moi à qui vous entoure et ne m'oubliez pas trop longtemps.

Saint-Germain-en-Laye -, 22 juin 1843.

Ma bien chère amie, je regarde comme très-heureux pour 'vous d'être arrachée à cette dissipation, à cette agitation dans le vide dont le plus grand danger serait qu'on pût s'y accoutumer. Tant qu'on en souffre, on est sauvé ; mais qui peut dire si on en souffrira toujours, et si le sentiment même d'un meilleur emploi de ses facultés ne finira pas par périr? Il n'est rien de moral ou d'intellectuel en nous qui n'ait constamment besoin de retour au dedans de nousmêmes, d'appels à nos forces intérieures, d'attention sérieuse donnée aux appréciations de notre conscience. Le souffle du monde me fait l'effet de ces vents arides qui brûlent ce qu'ils ne déracinent pas. Cette sécheresse, dont vous vous plaignez, n'a souvent pas eu d'autre cause. Tout y passe, il ne faut pas se le dissimuler, et le cœur avant tout. Pour ceux qui dans le monde n'ont que des affaires et des plaisirs et y vivent entraînés par ce double mouvement, il y a bien dans leur esprit quelque chose qui résiste et qui s'aiguise, mais c'est la partie la plus froidement positive, celle qui rend pénétrant dans la découverte du mal, indifférent atout ce qui est générosité, incrédule pour tout ce qui est dévouement, celle enfin qui explique tout par " l'égoïsme et le prend pour unique mobile de tous les actes d'ici-bas. Eh bien, ma chère amie, cette manière de considérer les choses et les hommes n'est pas seulement désolante, elle est aussi fausse que toutes les utopies contraires. A en croire certaines gens, il n'y a dans ce monde que des anges

ou des démons, et le bon Dieu est bien attrapé de cette affaire-là, lui qui a cru avoir mis au monde des hommes ! oui, des hommes, c'est-à-dire de pauvres créatures tombées bien bas, mais relevées bien haut par la grâce et pouvant s'élever jusqu'à une complète régénération. En partant de ce point de vue-là, on rencontre encore sur cette terre beaucoup de ténèbres, mais aussi beaucoup de lumière, le feu sacré se conserve, la puissance d'affection s'entretient : on aime sur cette terre et au delà, et l'on sait que l'on aimera toujours.

J'ai bien des hommages à vous offrir de la part de M. de Montalembert que des affaires ont rappelé très-momentanément en Europe. La santé de sa femme se trouve si bien de ce délicieux climat de Madère qu'il se décide sans peine à y passer un second hiver. C'est vraiment une belle chose de l'entendre parler de cette profonde solitude où il vit et de voir les ressources de la vie de famille, de la piété et de l'étude rendues si frappantes à cause même de l'activité inhérente à son caractère. Je suis convaincue pour ma part que, dans cette histoire de saint Bernard à laquelle il travaille, tout ce qui aura été écrit à Madère, malgré les livres à consulter qui lui manquent, se détachera du reste de l'ouvrage comme puissance d'énergie et de conception.

Enfin, je vais bientôt vous revoir, chère amie! Puisqu'il faut que je me contente de trois semaines, soyez persuadée que je ne perdrai pas un moment par ma faute. Je me sens avare de toute l'impatience de posséder.

Paris, 31 juillet 1844.

Chère amie, le mouvement qui vient de s'opérer en Angleterre était bien inattendu. Elles sont moins rares pourtant qu'on ne le croit, les batailles dont l'issue étonne autant les vainqueurs que les vaincus. Ce qui me frappe surtout dans les luttes anglaises, c'est quelque chose de vivant et pour ainsi dire de substantiel dans les passions mises en jeu. On sent que dans le vrai ou dans le faux, ils y sont jusqu'au cou, que la chose publique est leur chose à euxmêmes, qu'ils s'y transportent tout-à-fait, que cet intérêt qu'ils sont appelés à défendre leur a été transmis par un grand nombre de générations et qu'il a passé dans leur sang. Il y a loin de là au factice, au superficiel des constitutionnalités nouvelles, où la vogue et la fantaisie du moment jouent un si grand rôle, quand ce n'est pas l'intérêt particulier qui en décide. Certes, je n'ai aucune envie d'abaisser la France devant sa rivale, mais en fait de mœurs politiques on sent qu'en Angleterre elles sont devenues une seconde et réelle nature, et qu'en France elles sont encore de convention. Il en résulte que les témoins de ces luttes les suivent ici avec un intérêt qui n'est que pour l'esprit, tandis que là-bas la préoccupation générale est contagieuse, et, au lieu d'observer simplement, on se sent entraîné. Tout cela n'empêche pas qu'on passe le détroit du nord au midi et du midi au nord avec grand plaisir, et qu'on se fasse le plus gracieux accueil. Mais, au fond, dans tous ces empressements factices, il y a toujours un

peu de spéculation réciproque; c'est l'échange au profit de l'amour-propre. Aussi, la saison close, on se quitte comme des gens qui se sont très-exactement payé leur mutuelles avances, et qui après tout ne se doivent plus rien.

Je comprends bien le charme qui vous attire vers Naples. J'ai presque peur qu'après l'avoir vue vous ne veuillez vous y fixer. Yous ai-je jamais dit ce vers sur Naples de Mme de Staël, qui pourtant n'était pas poète ?

On peut mourir ici, mais qui vit est heureux.

L'impression qui a dicté ce vers est certainement très-vraie. Ecore ne faut-il pas trop s'y fier. Dans cette nature extérieure et ces aspects séduisants, il y a toujours quelque chose de Capoue, quelque chose d'amollissant qui nous détourne de la pensée par la rêverie, de l'action exercée sur nous-mêmes par l'abandon aux impressions mobiles, qui nous fait suivre enfin paresseusement le fil de l'eau sans rames ni voiles, c'est-à-dire sans le secours de la volonté et de l'intelligence. Mais, avec les meilleures intentions, rêver n'est pas sûr de mener à bien, et le bercement de la pensée est de tous les régimes celui qui convient le moins. Le monde du dehors est admirable, mais comme toute chose il a ses dangers, quand il ne nous élève pas au-dessus de lui-même en nous conduisant à l'autre par la pensée. Tout ce qui est créé n'est qu'un moyen, et c'est ainsi que tous nos sentiments pour acquérir la perfection désirable demandent non pas seulement la culture', mais encore la transformation.

J'ai revu ces jours derniers M. R. C'est un de ces hommes qui me paraissent valoir beaucoup plus que leur réputation de frivolité. Je ne lui ai vu que des dispositions bienveillantes et un respect inné pour tout ce qui est bien. Je dis inné parce que cette génération ma rien d'acquis dans ce genre que des préjugés et des 'préventions, et que tout ce qu'elle devine des vérités hautes est instinctif. J'ai été fort touchée aussi des termes dans lesquels il exprime son admiration pour Mme de V. Il y a tel éloge qui remonte à celui qui le donne.

Quand à Mme de la Redorte \ je ne sais si votre impression a gouverné la mienne, ou si c'est la libre rencontre des deux, mais ce qui est certain, c'est que j'ai trouvé de point en point ce que vous m'en aviez dit : tout me plaît en elle, sa physionomie si spirituelle, sa manière de dire si animée, si fine, si concise. Je suis toujours étonnée de tout ce que contient d'appréciations multiples, en puissance sinon en développement, la première demi-heure que l'on passe avec quelqu'un ! C'est d'abord le simple accord du diapason et puis toute une mélodie. Maintenant il est bien difficile qu'un esprit même très-distingué et nourri de choses générales ne perde pas beaucoup à un déplacement complet de terrain, d'horizon et d'habitudes; l'esprit français en particulier plonge toujours si avant dans un monde d'allusions, de choses consenties ou sous-entendues, saisies à demimot !

Je ne songe plus maintenant qu'à vous saisir au

1 La comtesse de la Redorte, née d'Albuféra.

vol pour causer avec vous. En attendant je vous serre contre mon cœur.

3 avril 1848.

Ma bien chère amie, je suis à mille lieues de savoir ce que je ferai, mais je suis arrivée à savoir positivement e.t à voir clairement ce que je crois pouvoir faire, et quel que soit l'impérieux des circonstances, quand on est bien sûr de sa volonté, la lutte est finie. Je commence par vous dire que je n'ai aucune illusion, aucune espèce de sécurité; loin de là. Je trouve la crainte fort raisonnable, je la partage à un certain degré; seulement je n'ai pas la peur. La peur! ce mal effroyable et immoral qui aveugle, qui bouleverse, et qui tout au mieux n'est qu'une panique qui asservit le corps et fait taire l'esprit. Au temps qui court le danger est partout. J'aime encore mieux qu'il vienne me trouver que d'aller à sa rencontre, et, lorsqu'il y a lutte et problème, ce qu'il y a de plus simple c'est de rester là où l'on est. Si cependant il me fallait absolument partir et me dépouiller de tout ce qui me reste encore à perdre, cet arrêt ne m'éprouverait point. Grâce à Dieu , mes convictions portent en elles-mêmes la force et la consolation. Je ne redoute pas à beaucoup près la solitude. Il n'est pas une privation au fond de laquelle je n'aperçoive la miséricorde divine, et, s'il reste de la passion dans mon âme, c'est pour m'unir à la volonté de Dieu. Aussi je lutte tant que cette volonté suprême me paraît incertaine et je suis bien sûre de la préférer à tout quand elle aura prononcé. N'ayez donc, chère amie, aucune inquiétude pour moi : que je reste ou

que je m'en aille, je n'aurai été ni trop imprudente dans le premier cas, ni trop à plaindre dans le second, parce que j'emporte toujours avec ce que j'aime le plus un monde inépuisable de pensées et de sentiments retrempés à la même source.

Paris , 15 mai 1848.

Je ne saurais vous dire, ma chère amie, à quel point notre très-fugitive entrevue a pourtant ajouté encore à ma tendresse pour vous, combien j'avais été frappée de la profondeur de vos impressions, delà netteté de votre jugement, de ce cœur si noble et si plein de justice. Que de fois j'aurais pu vous arrêter pour vous dire que je voyais tous vos bons instincts grandis, et ce que je 'n'avais vu encore qu'ébauché dans votre caractère dessiné maintenant d'une main ferme! Rien n'est si précieux à développer, à conserver intacte, qu'une individualité modeste et sincère. Chacun de nous est comme une pensée de Dieu spéciale, à part de toute autre, et toutes les fois que nous la dégageons des influences trop extérieures, nous achevons une pensée divine. Je jouis bien de toutes vos joies depuis votre brillante installation qui complète l'agrément de l'existence qui vous attend. Goûtez de plus en plus votre bonheur, chère bonne amie ; ne le laissez pas vous faire peur. Croyez bien que Dieu aime beaucoup qu'on jouisse de celui qu'il envoie et que les gens qui le gâtent par les fantômes de leur imagination, lui déplaisent fort. Le vrai de tout cela c'est que tous les biens de cette terre nous sont prêtés, et que Dieu en reste le maître. Voilà ce que l'enivrement oublie, ce qu'il faut toujours se

remettre en mémoire, et le malheur souvent n'est qu'un rappel à cette vérité. L'esprit le savait encore mais l'impression n'en tenait plus compte. Ce n'est pas avec de l'élan et de l'enthousiasme seuls qu'on évite et qu'on surmonte les innombrables périls de notre pauvre vie. Nos appuis tutélaires sont nos devoirs, ce sont ces devoirs qui, en s'imposant impérieusement à nous, retranchent bien des périls et conduisent nos pas dans une route toute providentielle.

Pour que le moment actuel ait à nos yeux quelque chose de calme , il faut que nous soyons bien dressés aux menaces et aux sourdes rumeurs. Car nous sommes en pleine Pologne comme vœux et manifestations, sans que personne en réalité se dérange, excepté les quelques milliers de gens qui s'en font un but de promenade et un prétexte nouveau d'oisiveté. Tout cela se passe dans les régions tout-à-fait inférieures , là où l'absence de toute notion géographique sert merveilleusement bien l'élan humanitaire. Quant à ceux qui savent qu'il y a l'Allemagne hostile à traverser, et qu'il faudrait les forces du monde dont disposait Napoléon pour entreprendre ce que lui-même n'a pu faire , il est impossible de montrer moins d'enthousiasme pour cette cause qui n'a jamais été servie qu'en paroles. Je puis dire pour ma part que je n'ai jamais vu les espérances conçues pour le rétablissement de la Pologne admettre moins un concours quelconque de sacrifices et de dévouements qui pourraient engager le pays. Tel a été toujours le langage des gouvernements, et, pour M. de Lamartine, c'est le fond même de sa pensée. On

sympathise bien avec une opinion qui a toujours régné en France, mais on s'en tient là. Espérons que maintenant l'expérience est faite désormais des deux parts, et que chez nous on abjurera ce système d'intrusion oppressive et irrationnelle qui soulève les consciences, qui aliène ceux dont la fidélité ne se serait jamais démentie.

13 juillet 1848.

Malgré tout , ma bien chère amie , nous restons à Paris. C'est encore de toute la France le lieu le plus sûr. Si les dangers nous y menacent, les secours et les ressources s'y multiplient. Ailleurs, dans les conditions même les plus modestes, on est toujours point de mire, et, quand on n'a contre soi que les dangers de tout le monde, on a déjà beaucoup gagné. Pour mon compte , je tâche de ne pas laisser approcher trop près de moi la marée montante, et, pour peu qu'elle fasse mine de m'atteindre, je me hisse sur mon rocher solitaire assez haut pour n'avoir plus que le ciel au-dessus de moi. L'occasion de cette manœuvre se présente souvent à l'approche de toutes ces lamentations, de toutes ces irritations, noyées aux premiers jours dans la stupéfaction générale et toujours prêtes à se redresser à la surface des eaux. J'avoue que souvent cela m'ennuie fort. J'accepte bien le sérieux de la tristesse, mais je fuis à tire d'aile les hélas de la mélancolie. Je ne veux pas davantage de l'optimisme qui se met en devoir d'espérer. Humainement je n'espère ni ne tremble, et je m'attache à cet état un peu insipide à la vérité qui rejette au loin toute passion. L'écueil ici de la philo-

sophie du plus grand nombre, c'est la proscription contre les bourses méditée par les nouveaux Sylla. Il faut convenir qu'on opère sur elles , en projets surtout, d'une façon très-irrévérente ; mais j'imagine que beaucoup de ces menaces n'iront pas jusqu'à l'effet. Dans tous les cas, les Français perdront moins que beaucoup d'autres à la diminution de la richesse. Le grand luxe ne leur sied pas , et leur fait abandonner ces autres plaisirs qui leur appartiennent pour ainsi dire en propre et auxquels ils avaient été un peu infidèles. Mais il ne faut pas que la saignée soit trop forte, et. si elle ôtait l'aisance et la sécurité, l'entrain de la conversation finirait bien par y passer comme tout le reste.

Pour le moment, je suis bien sûre, ma chère amie, que vous êtes plus rassurée qu'alarmée de nous savoir sous le régime d'une dictature militaire que la licence est toujours certaine d'amener. Il faut convenir que nous n'en avons jusqu'ici que les avantages. Notre état de siège est à l'eau de rose. Il laisse circuler librement, et se réduit, quant à moi, à l'impression d'être bien gardée. Je crois qu'il est fort sage de pousser aussi loin que possible le désarmement, de bien assurer toutes les mesures de prudence avant de se départir du pouvoir discrétionnaire. Car tout n'est pas fini à en juger par les criminelles alertes , les menaces et les bruits que sèment partout les malintentionnés. Je pencherais à croire que ces moyens de panique entrent dans la tactique de ces démons, et qu'ils sont de l'école du professeur d'insurrection qui recommandait de tuer le commerce et l'industrie par la défiance et la terreur, afin d'avoir

bon marché de la société entière épuisée de lassitude. Ce calcul ne serait pas si mauvais, et je commence à me sentir assez fatiguée moi-même pour concevoir la lassitude de ceux qui sont bien autrement engagés dans la préoccupation et l'amour des biens de cette vie. Ce que je demanderais volontiers, c'est un peu de ce repos humain dont il m'eût été si agréable de doubler la paix qui vient de Dieu. Cellelà du moins ne quitte pas mon âme, et heureusement les choses du monde ne peuvent rien sur elle. Toutefois elle n'empêche ni de craindre ni de souffrir; je le sens de bien des manières et sur bien des points.

D'après votre lettre d'hier, chère bonne amie, les vertus constitutionnelles du parlement napolitain ne m'ont guère paru brillantes, au moins comme courage civil. On ne veut pas voir qu'il faudrait faire précéder tout changement de régime politique d'une éducation nouvelle , qui mît dans les mœurs ce que l'on introduit dans les lois. Des habitudes incompatibles avec de nouveaux devoirs frappent de néant les institutions les plus sages. A force de bévues , les gouvernements se trahissent tellement eux-mêmes qu'ils dépassent de beaucoup le mal que pourrait leur faire la perfidie de leurs ennemis. Les époques de crise n admettent que l'emploi d'un très-petit nombre de moyens et presque toujours les mêmes ; mais c'est dans l'intervalle des crises qu'il faudrait gouverner, et, pour en revenir à la France , c'est là où j'attends ceux qui régissent nos destinées.

Laissez-moi vous dire, ma chère amie, avant d'en finir, combien je suis contente de la trempe de votre esprit qui se révèle toujours davantage dans la sa-

gesse de vos jugements et dans leur force d'arrêt. La chaleur, voire même un peu de passion, ne vous manque pas, mais ce n'est pas de l'aveuglement. Vous avez le courage d'aborder de front ce que vous redoutez et d'en prévoir les conséquences. Le besoin de vous rendre compte de la réalité des choses en elles-mêmes fait qu'en apercevant leur côté faible ou douteux, vous êtes moins portée à cette intensité, à cette inflexibilité d'opinion , qui expose si souvent à l'injustice et à la déraison. De plus, je me dis aussi que l'emploi de sages réserves , en ôtant en vous à la surprise des mécomptes, atténuera souvent la peine qu'ils font. Votre intelligence peut porter beaucoup. Ce que je lui demande, c'est de l'habituer à la mûre réflexion, de peu croire sur parole, et, après avoir créé un petit tribunal au fond de vous-même, d'y recourir souvent. Adieu, ne vous préoccupez pas de moi. Si je vois de trop gros nuages à l'horizon, je me déciderai à lever le camp. Ce ne sera certainement pas pour aller à Tours ou à Versailles , mais probablement en Belgique, dans une de ces jolies villes dont la physionomie nous donne l'illusion d'avoir changé de siècle.*

Paris , 15 septembre 1848.

Je partage bien toutes vos inquiétudes, ma chère amie. J'avoue, pour ma part, que j'aime la cause italienne, et, que de tout temps, les Autrichiens en Italie m'ont fort déplu ; et, quand je dis de tout temps, je donne à ma répugnance une ancienneté qui la soustrait à toute connivence révolutionnaire. La cause

de l'Italie est de celles qui ont toujours ému la générosité. Mais le parti qui a défendu cette cause ne méritait que la défiance, la répulsion et le blâme. Tous les jours on -voit les meilleures choses dans les mains les plus propres à les gâter. C'est bien le cas ici de rappeler le proverbe du matelot anglais : « Dieu nous envoie les viandes et le diable le cuisinier. » Je n'attends pas, comme vous voyez, la victoire pour confesser mes sympathies. Je me sens en moi-même un si profond sentiment de la nationalité que, lorsque je rencontre dans les autres cette impression qui est dans le sang avant d'être dans l'esprit, je me sens touchée et je partage volontiers ce désir d'affranchissement, sans toutefois me laisser aveugler au point de ne pas reconnaître les passions haineuses et désordonnées qu'on y mêle si souvent. J'espérais plus de l'Italie que de la Pologne ; mais quand j'ai vu les Italiens blessant mortellement les droits de la liberté qu'ils prétendaient reconquérir, quand je les ai vus aux moments les plus critiques s'abandonner à ces mêmes instincts de division qui les ont perdus dans le passé, non seulement ils ne m'ont pas paru mûrs pour l'indépendance, mais encore j'ai compris comment ils avaient mérité que le joug s'appesantît sur eux. S'ils avaient marché de concert avec Pie IX, se renfermant dans les limites qu'il posait, posant euxmêmes la première pierre d'une reconnaissance que le temps aurait rendue certaine, avant d'être libres de fait , ils l'eussent été de droit dans les intelligences, et l'opinion générale eût aplani les obstacles au revirement qu'elle aurait elle-même préparé. Les sentiments profonds savent attendre.

Du reste, ce n'est pas un procès que j'intente à ce pauvre peuple. Je crois qu'il y a chez lui beaucoup d'exceptions à faire. On rend souvent un parti tout entier trop solidaire de ceux qui, dans un incident ou une démonstration, compromettent son drapeau. Depuis que tout le monde a une voix et que de toutes parts c'est un peuple entier qui agit, il ne faut pas oublier qu'une chose quelconque , absurde ou révoltante, a son public plus ou moins restreint, et l'unanimité appartient encore moins au mouvement qui déshonore qu'à tout autre.

Quant à la Papauté, n'a-t-elle pas survécu à tout? Je crois de plus que, l'indépendance même de l'Italie proclamée, la place du Pape sera toujours à Rome, et que les liens d'affinité entre le Pontificat suprême et la ville qui n'est éternelle que par lui ne seront point anéantis. Comme on l'a très-bien dit, la puissance temporelle protège l'indépendance de l'Église. C'est la cause de toute la chrétienté qui est en jeu. Mais nous avons, chère amie, d'autres garanties que des garanties humaines. Aussi suis-je bien tranquille sur le pouvoir spirituel, si nécessaire au monde, quoiqu'il n'en soit pas et que le monde le connaisse si peu. Les catholiques peuvent souffrir beaucoup pour l'Eglise, mais ils ne trembleront jamais pour elle; les tempêtes lui font faire son chemin tout comme le sang des martyrs a été la semence des chrétiens. On aura beau lui ôter son territoire, l'arracher au tombeau des apôtres, rien n'arrêtera ses progrès dans les intelligences, et, plus que jamais, la partie croyante de l'univers inclinera vers elle. Que de fois n'a-t-on pas cru voir pâlir son étoile! et toujours, toujours,

elle a reparu plus radieuse. Une foi dans laquelle on ne peut vivre avec quelque fidélité sans que l'esprit, le cœur, l'âme n'y découvrent sans cesse des faces de la vérité toujours plus frappantes, des beautés, des consolations, des forces toujours plus en analogie avec nos besoins intimes ; une foi qui, dans ses conseils et ses préceptes, verse la lumière à flots et nourrit journellement les siens de grâces incessantes, n'a rien à redouter des volontés adverses. Les tristesses du Pape ne peuvent être que pour un pays qui a mérité le châtiment de son absence. Vous ne pouvez. vous faire aucune idée de l'élan unanime de la France vers l'espoir de posséder Pie IX. Tout ce qu'il y a de plus divisé comme parti rivalise ici d'ardeur, d'aspiration vive au bonheur de sa présence. Le progrès religieux, qui est des plus frappants depuis quelques années, se formule dans cette circonstance par le mouvement le plus général, et, même hors du monde pieux, tout ce qui est honorable et élevé partage ces sentiments. Si vous aviez vu ma joie quand M. Rossi fut appelé aux conseils du Pape, vous sauriez le chagrin que j'ai eu de sa mort. Je puis dire que dès cet affreux moment j'ai prévu tout le reste.

Vous savez sans doute, chère amie, que la république vient d'envoyer en mission en Russie le général Leflô, choisi par Cavaignac qui, après un long séjour avec lui en Afrique, paraît l'estimer fort. C'est un hchnme sérieux, simple et très-bon militaire. Il doit s'embarquer aujourd'hui même à Stettin.

Mai, 1849.

Ma chère amie, je ne puis vous rendre combien il m'est doux de penser que mon souvenir en vous n'est jamais séparé de vos profonds regrets. Mes larmes seules en vous écrivant le diraient, larmes d'attendrissement; car, ma bien chère amie, quand l'âge vient, on ne pleure plus que celles-là. L'affliction va au delà de tout ce qui s'exprime au dehors. C'est en vain qu'on veut l'étourdir ; elle sort de ce tumulte où on la plonge, plus irritée et plus amère, elle pèse sur nous comme le poids de la pierre sépulcrale que l'éternité seule soulèvera. La véritable douleur n'a ni jour, ni heure, ni date, et c'est par cela même qu'elle est devenue la vie que les nécessités l'arrachent à elle-même. Mais dans les moments où un mouvement rapide l'affranchit de ce qui la distrait ou l'absorbe, comme elle nous replace vite au plus profond de nous-mêmes dans la réalité des choses ! Cet effet qu'elle produit est en tout semblable à celui de la pensée divine, qui révèle immédiatement en nous le principe immatériel et repousse dans l'ombre tout ce qui l'offusque. Pour revenir à la vie et en même temps ne pas manquer à la justice, regardez tout autour de vous et puis aussi loin de vous. Voyez combien d'êtres chers auxquels vous êtes nécessaire et que vous reconnaîtrez vous être indispensables à la plus légère appréhension qu'ils pourraient vous causer. Quand vous vous sentez bien fatiguée, à bout de forces, sous cette terreur qui perd jusqu'au sentiment de la consolation possible, comparez non pas votre présent à

votre passé (hélas ! il s'est fait pour vous un vide trop sensible), mais comparez votre état à celui de tant d'autres. Les plus pauvres ont toujours à perdre et vous êtes encore si riche! La douleur m'a toujours paru élevée au rang des choses saintes, s'assimilant dans ses effets aux effets des vertus mêmes. En conséquence, elle ne doit rien amoindrir, elle doit tout activer et ne jamais nous faire profiter sur un point aux dépens d'un autre. Ce qu'elle donne par excellence, c'est le vrai point de vue de la réalité triste et caduque de tout ce qui n'est qu'humain. Soyez-en assurée, chère amie, l'acceptation de la destinée est aussi le commencement de la sagesse. Il faut se garder de prendre une volonté brisée pour une volonté soumise, le dégoût pour le détachement. La douleur vraie et résignée est destinée à croître toujours, non pas sous les conditions d'émotions plus vives et de manifestations extérieures, mais en prenant insensiblement plus de racine et en se mettant plus au large dans les profondeurs du cœur. Elle est, ce me semble, de toutes les possessions, celle dont on est le plus jaloux, celle qu'on préserve davantage du regard d'autrui; il n'y a d'exception que pour le regard de Dieu, parce qu'il porte en lui-même cette force qui est l'espérance d'abord et plus tard la consolation. Vous savez si je l'aime en vous cette douleur, chère amie; seulement, il ne faut pas que toutes les joies en deviennent peines. Si tout ici-bas a été calculé sur la souffrance, les consolations effectives, les considérations plus hautes qui nous aident à la supporter ne sont pas moins entrées dans les desseins de Dieu. Les affections humaines qui sont dans l'ordre ne manquent

pas leur effet sur un cœur soumis, et, quant aux vérités divines, je ne vous accorde pas, chère amie, qu'à part quelques moments, comme vous le prétendez, elles soient tellement au-dessus de nous. Il peut en être ainsi pour les vérités spéculatives qui se perdent dans les espaces, mais le christianisme a bien autrement rapproché le ciel de la terre. Il passe, pour ainsi dire, dans toutes les habitudes de notre âme, se met en rapport direct avec nos sentiments, et les conséquences de ses principes sont toutes à hauteur d'appui. Dieu n'est pas moins notre meilleur ami que notre maître. Nous pouvons être absents de lui, mais lui n'est jamais absent de nous.

Dans douze jours les élections! Tous mes amis sont sur les rangs. J'ai la main heureuse; car je les prends modestes et je les laisse sur le pavois, Aussi Mme de Liancourt les appelle-t-elle mes illustres. On a bien raison de rechercher la députation. C'est de nos jours la seule action qui ait quelque consistance et quelque durée, bien qu'elle ne soit qu'une faible fraction du pouvoir. Trois ans d'assuré, s'il y a quelque chose qui le soit, c'est une éternité au temps où nous sommes. On croit que les élections seront bonnes et calmes, sauf les désordres partiels qu'on peut toujours admettre d'avance. Vous avez cru que nous touchions à l'Empire. L'opinion la plus généralement accréditée dans ceux-là mêmes qui y répugnent davantage, c'est le maintien de ce qui existe aujourd'hui. On ne se fait pas idée de ce que c'est comme force que le fait pur et simple d'exister.

Paris , 27 décembre 1849.

Vous êtes restée longtemps sans m'écrire, ma bien chère amie, et on conçoit que, suspendues comme nous le sommes aux événements, ils nous aient gagné de vitesse. Il n'y a que la pensée qui puisse se mettre à leur pas. Dans tous ces derniers temps, j'ai vécu plus douloureusement et de plus habituelle préoccupation en Italie qu'en France. Néanmoins les choses présentes ont toujours le privilège de se faire leur part quand on ne la leur fait pas, et ce sont des perplexités assez inquiétantes qui ont fait mes diversions. Du médiocre au pire, voilà depuis longtemps notre régime. Depuis la nomination du président il faut prendre ces paroles à l'inverse, caries appréhensions à jour fixe ont eu une très-favorable solution. De toutes parts, les intentions se montrent honnêtes et sages, le choix des hommes rassurant, et la force qu'un gouvernement nouveau a très-difficilement en lui-même, il la puise dans le besoin général d'ordre et de stabilité. N'avez-vous pas été surprise de cette recrudescence napoléonienne, de cette passion ignorée trente ans du peuple même qui la portait dans son sein? Il faut convenir qu'il entre beaucoup de haine dans cet amour, et que l'horreur de la République a fait en grande partie les frais de ce retour vers les souvenirs de l'Empire. Comme préférence individuelle, les intelligences élevées, en grande majorité, auraient choisi le général Cavaignac ; mais en lui rendant personnellement hommage, les uns redoutaient un peu de faiblesse qu'on lui supposait dans

le caractère , les autres son dévouement proclamé à la forme républicaine et, presque tous, les contacts que lui avait faits son passé, contacts avec lesquels il n'a jamais voulu rompre. J'écarte ici comme trèsabsurde et très-calomnieuse la supposition dans l'esprit de quelques-uns , d'engagements pris par le général Cavaignac avec les anarchistes. Singulière destinée ! Le général Cavaignac a été repoussé par la saine partie de la France en défiance d'un libéralisme trop avancé, et c'est le seul homme, dans cette même France, que les socialistes ou les communistes de toute date et de toute espèce exècrent. Il est plus que probable qu'il serait tombé sous leurs coups s'il était arrivé à la présidence, Au milieu de tout cela, son éloge, à peu d'exceptions près, est dans toutes les bouches, et, pour ma part, c'est le seul homme de ce moment qui m'ait paru toujours droit, sincère, loyal, conséquent avec lui-même et parfaitement intègre. Il y a de l'antique dans sa vertu, et si le pays avait été le moins du monde républicain, il lui aurait donné toute sa confiance.

Quant à son compétiteur, ses trouées dans le sublime à Strasbourg et à Boulogne contrastent fort avec l'esprit peu brillant mais judicieux, réfléchi, que lui reconnaissent ceux qui l'approchent. Il semble qu'il en a beaucoup plus qu'on ne l'aurait cru et d'une nature sérieuse. Ce qui le ferait penser, c'est qu'avec des idées gouvernementales assez arrêtées, il consulte beaucoup, sait très-bien écouter, mais en homme qui demande un conseilpour s'éclairer et non pas pour le suivre servilement. On le dit de plus modeste, généreux, poli et d'un calme qui va jusqu'à l'impassi-

bilité orientale. Voilà donc notre nouveau point de départ, et, bien qu'on ne croie guère aujourd'hui qu'aux forces collectives, qu'à la puissance des masses, sous quelque gouvernement que ce soit un président ou un simple délégué provisoire, mis à la tête d'une nation, est toujours pour beaucoup dans ses destinées.

J'ai commencé par nous, ma bien chère amie, parce que j'ai senti qu'une fois l'Italie entamée, il ne me serait plus possible de vous parler d'autre chose. Dequel intérêt a été pour moi votre lettre ! Quel texte d'interminables entretiens ! Et que de controverses aussi! J'ai passé ma vie dans ces derniers temps à frémir d'indignation de ce qui se passait à Rome, et, comme vous, je me suis sentie moins blessée au cœur de l'audace impie de la révolte que de cet ingrat et odieux abandon de tous ceux qui devaient faire à notre bien-aimé Pie IX un rempart de leur corps. Les anarchistes et les assassins font leur métier , il est aussi ancien que le monde, et, comme dans toutes les choses de l'ordre matériel, il y a un certain degré qu'on ne dépasse pas, partant plus de surprise. Mais là où les sentiments moraux sont en jeu, là où il s'agit de ces caverneuses profondeurs du cœur humain, il y a toujours de ces terres inconnues où il faut découvrir et apprendre. Que Pie IX ait des ennemis acharnés, c'est tout simple ; mais que dans une telle catastrophe on ait cherché en vain ses amis, ceux dont le dévouement spontané n'aurait pas dû avoir besoin du stimulant du devoir, voilà ce qui recule les bornes de l'ingratitude et suscite les plus tristes réflexions que j'aie encore faites sur la nature

humaine. J'ai respiré quand j'ai su le Pape hors d'un iieu où il était sans défense. C'était un grand parti à prendre, et on comprend ses hésitations. Il se sentait divisé intérieurement entre la fidélité à ses premières intentions, si odieusement dénaturées, et les mouvements de cette paternité du pontife qui, dans le crime de ses sujets, pleure surtout l'abîme sans fond que s'ouvrent des fils égarés. Pie IX ne doit rien à la révolution italienne; mais je comprends qu'il croie se devoir à lui-même de ne rien désavouer de son passé, surtout quand ses volontés ont été si droites, si hautes et si sages !

Adieu, ma chère amie. J'espère toujours et malgré tout vous revoir. Je ne me permets plus de rêves, mais je ne désespère jamais des réalités.

Vous me pardonnerez, ma bien chère amie, de ne voir que des sophismes dans cette vie routinière qui vous conviendrait tant, me dites-vous, dans ce cadre où vous vous renfermeriez pour ne plus en sortir, dans ces habitudes suivies machinalement et qui équivaudraient presque à un suicide moral. Tout cela est une promenade de votre imagination dans un paysage dont vous vous contentez de supprimer les figures, c'est un roman de psychologie nébuleusement assombri et que vous croyez vrai, parce qu'il est triste. Vous vous trompez comme les personnes généreuses qui croient que la seule morale est de décider contre soi. Non, ma chère amie, ce n'est pas s'amoindrir qu'il faut, c'est grandir en se fortifiant; ce n'est pas s'éteindre, mais traverser la lumière factice

pour aller s'allumer à la vraie, c'est ne se comprimer que juste ce qu'il faut pour ne heurter personne et concentrer ses forces, afin de les retrouver doublées au besoin. Cette vie des limbes que vous convoitez, n'est pas la vie de ce monde. Nous avons beaucoup à accomplir ici-bas, surtout sur nous-mêmes. Les mutilations sont interdites. De plus, ma bien chère, croyez-vous qu'on s'annule à volonté? C'est bien ici qu'on peut dire :

Chassez le naturel ^ il revient au galop.

Ces efforts qui auraient tant obtenu, appliqués à nous redresser, à nous développer, à nous rapprocher de Tidéal que nous portons en nous-mêmes, se perdent dans les airs comme tout ce qui se propose un but fictif et impossible. Je crois que nous devons beaucoup aux autres, mais que dans le sens de notre valeur personnelle, nous nous devons avant tout à nous-mêmes, et c'est ainsi que les autres finissent par y gagner. Vous vous sentez, dites-vous j déjà bien assez de fil à retordre ; mais ce travail ingrat et ardu ne fera qu'augmenter, tout en restant inutile par cela même que vous faites fausse route, que vous ne marchez pas droit à l'ennemi et que vous entrez dans la voie des palliatifs.

Je sens très-bien que la solitude eût été la seule atmosphère qui pût convenir à votre pauvre cœur meurtri. Mais puisqu'il ne peut en être ainsi, il faut étudier avec soin les moyens de parer aux obsessions les plus incommodes et tâcher de se faire à celles qui sont inévitables. Dans presque tout ce qui nous éprouve et nous blesse, il y a une vertu secrète que

l'on finit par découvrir. Ce n'est nullement une raison pour ne pas s'aider contre ce qu'on redoute, mais c'est vraiment un moyen de supporter patiemment ce qu'on subit. En regard de Toutes les contraintes faites-vous, à l'instar d'une grande sainte, une cellule intérieure. Retirée là, vous y serez tranquille et en même temps moins seule que partout ailleurs ; vous y retremperez vos forces qui s'usent, si elles n'augmentent. Vous vous y reposerez de toutes les discordances, vous vous recueillerez. Yous ne direz plus : j'ai horreur de moi-même, parole détestable et qui me fait vous demander compte de votre audace, de traiter ainsi une personne que je chéris, que Dieu aime et qu'il vous dit d'aimer, quand ce ne serait que par tout ce qu'il a fait pour elle. Bien chère amie, même la douleur ne l'excluez pas du catalogue des grâces. Je ne vous dis pas encore de la considérer comme un bienfait dans les rapports si étroits qui existent entre nos misères et notre salut, mais au moins de la regarder déjà comme une messagère divine, selon l'expression du poète allemand. Si vous apercevez quelque désordre dans votre équilibre intérieur, croyez que ce n'est pas toujours parce que vous aurez rétrogradé, mais au contraire parce que vous y verrez mieux, le progrès n'étant bien souvent qu'une appréciation plus juste et plus intelligente de ce qui nous manque. Bien des mouvements que nous avons mille fois raison de condamner ne nous rendent pas pour cela condamnables. A tous les degrés de perfectionnement ils peuvent se reproduire avec des nuances infinies; ce qui met entre eux une incommensurable distance, c'est d'être involontaires et

passagers, ou bien consentis librement et stationnâmes.

Vous le voyez, chère bonne amie, je ne me permets pour vous juger que le degré d'indulgence nécessaire pour connaître, car hors de la bienveillance on ne connaît pas. Adieu. Dans mes jours d'espérance terrestre, je me dis que non-seulement nous nous reverrons, mais que vous viendrez amarrer votre barque à mon rivage, et que c'est vous peutêtre qui me fermerez les yeux. A chacun ses rêves !

13 novembre 1850.

Je veux vous obéir, ma chère amie, en vous parlant de ma joue, mais vraiment son caprice ne permet de vérité que pour le moment où l'on en parle. Ce que la comète est aux astres, la névralgie l'est aux autres douleurs qui ont une marche, une progression, un atténueraient successifs , tandis que ce démon fantasque n'a qu'un commencement et je ne sais si je pourrai jamais dire une fin. Disparaître pour lui n'est pas mourir, et, après de longs intervalles, il reparaît aussi méchant.

Je serai bien heureuse de vous savoir dans la solitude avec votre cher mari. C'eût été la seule nature de consolation qui pût aller à vos tristesses. Les rudes campagnes empruntent au tête-à-tête une douceur particulière, qui révèle tous les biens dont la vie du monde si souvent hélas ! nous sépare. La Rochefoucauld a dit qu'on n'était jamais content à la cour, mais qu'elle empêchait qu'on le fût ailleurs. Je pense que quelque chose de semblable s'appliquerait, aux habitudes prises d'une vie d'activité

surabondamment chargée d'incidents et d'émotions. Je ne sais plus quel Anglais disait aussi que le mariage était le plus bel état de l'amitié. Ce mot, tout charmant qu'il me paraisse, n'a toute sa force de vérité que dans la vie à l'ombre protectrice de la retraite. Après ce bonheur qui nous échappe toujours, rien ne vaut dans ce monde le devoir accompli dont la paix ne nous trompe jamais. En disposant le mieux possible de votre temps, vous arriverez bientôt à y placer des occupations attachantes, sans vous trouver obligée de recourir à cette futilité si peu digne de vous. Croyez, ma chère amie, qu'il est un monde riche, intéressant, harmonieux dans toutes ses parties, qui vous attend. Ces éclairs qui vous le révèlent quelquefois vous disent qu'il faut écarter le nuage vous dérobant sa lumière permanente. Ne vous laissez pas trop troubler par les ébranlements, par cette nuit qui vous envahit par moment. C'est à travers mille oscillations qu'on arrive à l'équilibre, et le jour ne se fait bien qu'après un peu de chaos.

M. de Montalembert nous revient dans quelques jours de la course rapide faite à Rome, dans le but unique de sa satisfaction personnelle. Il est très-loin d'avoir renoncé à son saint Bernard. Seulement il lui est arrivé ce qui arrive toujours aux esprits capables, lorsqu'ils s'attachent à une figure qui a laissé une forte empreinte dans leur siècle, c'est qu'en l'étudiant on est conduit à une étude très-approfondie de ce fond même duquel la figure se détache et forcé d'agrandir toujours sa toile. C'est si bien ce que Montalembert a fait, qu'il est résulté de son travail préparatoire deux gros volumes d'introduction. De

ces deux volumes, il y en a un d'imprimé depuis dix-huit mois sans avoir paru. Trois ou quatre personnes ont seules été admises à le lire avec grand plaisir, si j'en juge par le mien. Pour le moment on laisse dormir ce pauvre volume, en attendant que des temps plus tranquilles permettent à ses frères de venir au monde \

Je crois qu'on attend en ce moment M. de *■**. J'aurais voulu qu'il se dépêchât et même qu'il ne se fût pas laissé devancer à Paris par sa femme, trop jeune pour être lancée seule ainsi. La confiance est si douce chose, qu'il ne faut se l'interdire qu'à toute extrémité ; mais sous certaines conditions, on doit lui donner pour suivante la prudence, au moyen de laquelle tout se concilie. L'essentiel est de la garder d'elle-même et de la défendre contre les Liâmes que s'attire continuellement l'insouciance ou l'étourderie.

Adieu, ma bien chère. Ecrivez-moi, et que je sache bien tout ce qui vous touche sans en rien exclure.

Décembre 1851.

Je suis très-aise, ma chère amie, des succès de M. ***. C'est un stimulant de plus pour se dévouer davantage et y trouver plus de bonheur. Dans les caractères médiocres la récompense endort le zèle ; elle l'enflamme au contraire dans les caractères élevés qui grandissent avec leur situation. De hauts

1 Depuis ce temps les loisirs n'ont pas manqué à M. de Montalembert^ mais le zèle de son œuvre croissant toujours en lui, la vie de saint Bernard s'est transformée en l'histoire complète des Moines d'Occident.

suffrages, des distinctions éclatantes ont bien leur prix et doivent être plus doux encore à sa femme , car rien n'est comparable à l'impression de voir honorer ce qu'on aime.

J'ai été aussi bien touchée du retour que vous faites sur vous-même , en vous reprochant de ne pas reconnaître assez tout ce que votre part en cette vie renferme encore de douceurs et de moyens de bonheur. L'analyse, c'est le scalpel, c'est ce regard perpétuellement scrutateur qui veut pénétrer l'essence même des choses, des caractères, des dispositions et qui frappe tout de néant. Peut-être en suivant cet instinct arrive-t-on à n'être pas dupe des autres, mais à coup sûr on l'est de soi-même ; car on détruit, comme disent les Anglais : AU the charities of life. Efforçons-nous donc d'équilibrer le besoin que nous avons de connaître et de voir avec cet autre besoin de ne pas trop souffrir et d'aimer. Le bonheur du ciel est promis aux cœurs redevenus enfants ; il se pourrait bien que le bonheur de la terre fût accordé à la même condition.

Maintenant que répondre' aux interrogations que vous me faites sur la situation qui est sous mes yeux? Depuis que j'habite la France, je n'ai jamais cessé d'en entendre dire du mal. Tout en convenant qu'à certaines pages de ses annales il n'y a rien à dire pour sa défense, quand on s'adresse à ceux qui ne la connaissent que superficiellement, j'ai toujours ressenti au fond de mon cœur l'impression instinctive de sa valeur, ce quelque chose qui faisait dire à Galilée : E pure si muovel

Vous rappelez-vous nos deux lettres se croisant et

portant l'une et l'autre la date du 15 mai? Cette fois, la vôtre pleine de pressentiments porte la date du 2 décembre ! On dirait vraiment nos mouvements en affinité directe avec ceux qui passeront à la postérité. Mais aujourd'hui, sans doute, vous n'avez pas eu d'inquiétudes pour nous : vous nous savez si bien défendus !

19 juillet 1851.

L'orage qui grondait ce matin dans le ciel a continué de gronder ce soir dans la chambre, ma bien chère amie. M. Berryer est sans contredit l'aigle de la tribune, sa splendeur, le modèle de la saine, vraie. grande éloquence. C'est de la facture antique, qui remonte du moins à soixante ans, et, quand M. Dupin a rappelé à son occasion Mirabeau, il résumait ma plus vive impression présente1. Je considère ici le talent en lui-même. Quant aux effets, ces prodigieuses merveilles avancent, je crois, bien peu la question ; comme on l'a dit, cette partie qu'on joue on la sait perdue d'avance.

Je n'ai que le temps de vous envoyer mon souvenir avant votre départ de Wiesbaden. Cela ne m'empêche pas de vous trouver très-irrévérente pour les beautés du paysage allemand. Vous êtes un peu, en fait de nature, comme les gens qui ne veulent de Raphaël que sa dernière manière. Il vous faut le pur classique : de la terre, des ciels, des horizons. Entre votre compagne de voyage et vous, c'est toute la querelle des romantiques. Quant à ces projets de

1 Discussion sur la révision de la Constitution.

mouvement et de distraction dont vous me parlez, je ne vous conseillerai jamais l'étourdissement, qui n'est qu'une suspension momentanée pour dissiper le chagrin. Je crois que les plaisirs de l'esprit sont les seuls qui puissent y porter remède , la lecture surtout quand elle ne laisse pas trop passive, quand elle est faite le crayon à la main. Elle porte à l'attention, qui est déjà une bonne chose, et ensuite à la réflexion, qui est encore une chose meilleure. 11 ne faut pas se borner à un sentiment instinctif de ce qui est bon et vrai, mais se l'exprimer à soi-même en termes positifs et définis, seule manière d'arriver à des notions claires et arrêtées.

Adieu. Si seulement nous pouvions espérer votre visite au printemps ! Le père Besson est tout ce qu'il y a de plus édifiant, et, sans le déclarer saint, on ne peut s'empêcher de dire que c'est parmi ceux qui lui ressemblent que le bon Dieu a souvent choisi les siens.

Vichy, 25 juillet 1852.

J'ai lu avec plaisir, chère amie, le passage de votre lettre où votre admiration pour M*** n'apparaissait que fort mitigée. Je vous sais gré de ne tenir vraiment compte que de l'esprit qui repose sur le caractère et qui ne fait qu'un avec lui. Il y a quelque chose d'indélébile dans la trace laissée par une éducation inférieure et surtout par les accointances vulgaires de la première jeunesse. Dans la génération de M*** et dans toutes celles au dessous, on est frappé de l'absence presque complète de savoir-vivre parmi ceux qui ont le plus de culture et quelquefois les meilleurs

sentiments. C'est qu'il y a des choses qui se hument et se respirent, sans s'apprendre, dans l'atmosphère où on est élevé ; passé un certain âge , elles ne s'apprennent plus. Les calculs sur le peu de durée des gouvernements nouveaux jouent quelquefois de mauvais tours à leurs propres prophètes. On assigne un terme sur ce qu'on a soi-même d'haleine, et on demeure essoufflé avant la carrière fournie. Après le 2 décembre, j'ai vu les parcimonieux ne donner que six semaines et les généreux aller à six mois. La guerre entre toujours dans la nomenclature des menaces ; seulement , ce qui rassure , c'est le ton et l'entrain des gens dont les paroles sont si tristes.

Les plus sages en ce moment sont, ce me semble, ceux qui laissent le pays aller pour le coup da se , et qui, rendus à la liberté de leurs loisirs, vaquent à leurs devoirs , affaires et occupations , comme par exemple Alfred de Falloux , que vous mettez dans l'exception d'une manière si aimable pour lui. Il vit dans son Anjou de la vraie vie de l'agriculteur et de l'éleveur; ne vous le représentez donc plus jamais que figurant dans un Paul Potter. Montalembert, de son côté, est fort occupé d'un pont à jeter sur les fossés de son château de la Roche-en-Breny et de ses excursions dans les environs, afin de prendre sur le fait tout ce qui reste encore de vieilles églises et de ruines de couvents qui entrent dans ses études pour son saint Bernard. Sa conscience va jusqu'à vouloir visiter lui-même tous les monuments dont il parle, habitué qu'il est à avoir l'idée claire et sincère de tout ce qu'il dit. Sa verve est inépuisable ; il ne néglige rien, parce qu'il a le sentiment de suffire à

tout, illusion hélas! mais qui fait partie de notre force. Dans l'opposition , sans l'avoir voulu , il ne dépassera jamais celle de l'honnête homme, de la conscience qui ne s'élève que contre ce qui la blesse, c'est-à-dire qu'il ne fera pas d'opposition systématique, et que dans l'état actuel qu'il désapprouve il ne frappera que sur ce qu'il blâme.

Il y a un mot dans la lettre de Mme*** qui me ferait un beau texte de gronderie : « J'aime cette existence comme quelque chose qui ne me vaut rien. » Le mot est joli, ce qui le gâte c'est d'être vrai. Je disais à quelqu'un : « Gardez-vous tant que vous pouvez d'aimer les personnes qui vous plaisent. » L'attrait, le goût trompent. Ce qui trompe encore le moins, c^st le cœur tout seul. Si votre amie voulait écouter ses aspirations simples, agissantes, positives, vous verriez ce que tout ce beau dédain y perdrait. Etre rarement ou difficilement content de ce qu'on a nous met tout à côté du vide , et ce vide nous fait toucher au découragement qui commence par nous refouler sur nous-mêmes et finit par nous annihiler. La droiture de son âme, la trempe de son esprit la feront illogique à ses propres doctrines. Elle marchera forte et saine dans une voie pénétrée d'émanations délétères ; mais il n'est pas bon de défier les miasmes, et ceux même qui peuvent y résister en reçoivent toujours quelque atteinte. Les mortelles tristesses que le cœur comprend si bien sont une voie funeste, bordée de folies d'une part et de défaillances de l'autre.

Pour rien, je n'aurais voulu quitter Vichy sans vous écrire d'un lieu où je vous vois partout. Péné-

trée des souvenirs que vous y avez laissés, j'en avais tout emporté pour tout conserver jusqu'au grand jour où l'on ne perd plus rien de ce qu'on emporte. Adieu.

Mars, 1855.

Que ne puis-je encore l'attendre , Dùt-il encor ne pas venir !

Deux très-jolis vers, plus tendres encore que jolis, et que du plus lointain de ma mémoire mes fluctuations d'espoir vous adressent, ma bien chère amie. Si vous ne venez pas trop tard, j'aurai plaisir à vous conduire dans ce beau lieu de Fleury, grave et simple comme un château des temps historiques, c'est-à-dire des temps où l'histoire et les châteaux se reliaient par une foule d'affinités. Vous ne pouvez vous figurer toutes les attentions de Mme de la Rochejaquelein pour sa locataire, jusqu'à faire descendre de sa chambre dans la mienne un intérieur du cabinet de la comtesse Golowine à Pétersbourg.

Je suis charmée, ma bien chère, que, malgré vos théories d'abstention systématique, vous soyez induite à vous mêler de ce qui personnellement ne vous regarde pas. Moi qui déteste les faiseurs, vous me mettez en contradiction avec moi-même. Je voudrais voir multiplier pour vous les occasions d'agir et de vous montrer à vous-même telle que vous êtes, en dehors d'un parti pris d'imagination. Croyez que la crainte de la responsabilité, quand cette crainte est en dehors de la sagesse et de la prudence , est un sophisme qui, appliqué inconsidérément, paralyserait tout. On fait très-bien de se défier d'une certaine

disposition à se mêler de ce qui nous est étranger, mais l'action justement requise peut être souvent obligatoire. Car nous ne sommes à nous-mêmes que pour nous donner aux autres dans cette mesure progressive que les inspirations de la conscience savent si bien déterminer.

Adieu , je finis en vous embrassant de tout cœur.

Mai, 1857.

Je ferais encore bon marché, chère bonne amie, de tout ce que vous me dites dans votre dernière lettre auprès des mots les plus faux et les plus déplorables que je connaisse : Il est trop tard ! mots qui ne sont pas de cette terre et encore moins d'une religion toute d'action, d'espérances, de secours répondant* à nos moindres efforts. Cet odieux « il est trop tard », dont vous me ferez, j'espère, amende honorable, n'est autre chose que l'amertume qui est au fond de la coupe du dolce far niente. Toutes ces tristes inspirations de notre âme, ma chère amie, se réduisent à un seul mal, le vide! Et savez-vous ce que c'est que le vide dans le cœur de l'homme? C'est la place de Dieu. Vous ne la lui disputez point cette place, je le sais, mais le bon Dieu a derrière lui tout un cortège de consolations qui émanent de son esprit, vivent de sa vie, descendent et remontent à lui et servent de nourriture à notre âme.

Si maintenant vous me faites parler politique, je change de terrain. « N'est-ce pas vrai?» disait quelqu'un à Mme Emile de Girardin l après beaucoup de

1 Delphine Gay.

raisonnements. « Oui, répondit-elle, vrai comme le contraire. » Ces deux vrais, qui ne s'excluent pas mutuellement, ne se rencontrent certainement ni en religion, ni en morale, mais ils sont fréquents en politique dans les jugements qui, sans s'élever à l'ensemble, s'acharnent à une seule face de l'objet et se refusent, par cela même, à toute appréciation équitable. Vous pensez bien que ce gouvernement, qui nous ôte l'essence même des institutions dont il nous laisse à peine le simulacre, n'a nullement mes sympathies. Pourtant, je me refuse à tout blâme systématique, et j'approuve même plusieurs de ses actes en m'en tenant à la stricte justice. Hors les décrets du 22 janvier qui m'ont indignée, et indignée à haute voix jusqu'à l'imprudence, il y a eu sans doute bien des fautes politiques, mais rien qui pût attirer, ce me semble, l'animadversion générale. De plus, j'avoue que je ne saurais établir le président comme dépourvu de capacité, d'assiduité au travail, de bonnes intentions. Rien de tout cela ne suffit, je le sais, pour l'élever à la hauteur de sa tâche, mais je pense que d'autres comme lui la trouveraient difficile, si ce n'est impossible. On ne peut encore le juger d'une manière définitive. Comparativement, il n'a eu jusqu'ici à exécuter que la partie facile de son programme : la répression des troubles. La grande question est de savoir ce que les événements subséquents dévoileront. Pour le moment, les anomalies de son esprit, son impassibilité phénoménale, sa foi superstitieuse en lui-même en font à mes yeux une espèce de sphynx, qui a bien dit un premier mot, sans que personne peut-être encore puisse deviner le dernier.

Quant à la soumission prompte et servile de la France au nouveau pouvoir, soumission qu'on entache des mots de honte et de déshonneur, je crois que le pays n'est pas aussi coupable qu'on le suppose et qu'il n'a pas tant changé de volonté. Les hommes lui font peu, pourvu qu'on lui laisse entrevoir seulement l'ombre des principes de 89, auxquels il tient par des instincts si justes et si réels.

Je ne vous en dis pas davantage, chère amie, et ne crains pas de vous en avoir trop dit, tant je sais que pour m'aimer bien vous me voulez avant tout moimême. Adieu. Pensez à ne rien m'ôterdes bons jours que vous me promettez.

Al COMTE DE **

Paris, 27 janvier 18oo.

C'est à vous de me dire, mon cher Hippolyte, si vous avez été conduit à vous bien assurer au fond de vous-même de ce que vous voulez, chose souvent difficile, et surtout de ce que vous pouvez attendre de vous-même.

D'ici là j'ai fort aimé les différents modes de vous transporter que vous avez rattachés les uns aux autres. Le voyage à pied, entre autres, devrait" être classique en tout beau pays et regardé comme un hommage dû. L'imagination préfère de beaucoup à la rapidité des autres moyens de locomotion la lenteur relative de deux jambes cheminant en toute liberté, et nous faisant jouir en plein de tout ce qui nous attire avec le sentiment, un peu glorieux mais néanmoins permis, de se suffire à soi-même. De ces magnificences de l'exposition que vous avez admirées, vous êtes passé au tête-à-tête avec la nature non moins riche, et tout cela sans porter préjudice à l'attention que vous donnerez

de plus en plus à ces autres mondes que nous portons dans notre cœur, dans notre âme et dans notre esprit. L'utilité de toute sorte que vous retirez de votre séjour à Rome cet hiver lui donne une*telle supériorité sur Paris que, tout en regrettant votre absence , je me garderai bien d'insister sur un trop prompt retour. S'il y a, selon les lieux, des études spéciales à faire, c'est encore plus vrai, ce me semble, à Rome que partout ailleurs. Vous avez beaucoup habité Rome et vous reconnaîtrez ne pas la connaître. Par cela seul que vous êtes différent de ce que vous étiez, tous les objets seront nouveaux pour vous, les objets n'étant rien par eux-mêmes s'ils ne vivent par la lumière qui les éclaire et par l'œil plus exercé qui les contemple.

Paris, 19 décembre 4855.

Voilà bien des jnurSj mon cher Hippolyte, que je veux vous remercier de votre lettre de Rome et du petit mot qui l'avait précédée. J'ai suivi depuis longtemps tous les mouvements de votre esprit, sans prendre acte du dernier venu, en faisant la part de la diversité des impressions, toujours mobiles avant d'être passives, et sans me décourager de ces doutes et de ces fluctuations qui ne doivent jamais faire peur. L'inexpérience seule leur donne une importance qu'elles n'ont pas. Tant qu'on ignore on cherche, et qui cherche trouve sur son chemin le bigarré et le contradictoire. Seulement quand nous serons ensemble, je vous demanderai de bien articuler le point qui vous travaille, de me laisser voir l'ennemi ou plutôt le fantôme qui se place entre vous et la vérité.

Quand vous vous reconnaissez l'esclave de vos préventions premières, n'entrevoyez-vous pas que vous vous complaisez dans cette sorte de vague qui n'est qu'un crépuscule, que l'effort vous coûte et qu'il y a un peu de faiblesse au fond de tout cela? Vous aurez souvent entendu dire que la force du caractère était toujours une qualité innée, qu'on en a ou qu'on n'en a pas. Croyez que c'est là une grande erreur. Il y a sûrement des exceptions dans les deux sens opposés, mais pour la généralité des êtres, l'énergie de la volonté est très-susceptible d'accroissement ; elle s'apprend, se fortifie, comme tout ce qui s'exerce. Si vous vous disiez bien qu'à votre âge et avec un passé qu'il importe de reprendre en sous-œuvre, vous ne pouvez demeurer dans une irrésolution qui est encore du temps perdu, et du temps chaque jour plus précieux, vous sortiriez de cette sorte d'apathie par un mouvement qui vous révélerait tout ce que vous pouvez attendre d'un heureux élan. Dieu fait presque tout dans nos âmes, mon cher Hippolyte, mais rien sans nous. C'est lui qui élève l'édifice, mais c'est à nous de déblayer le terrain. La grâce divine ne demande qu'une seule chose, c'est libre passage, et l'étude du cœur qui l'invoque est de rechercher consciencieusement les obstacles de natures si diverses qui se mettent sur son chemin.

Quant à votre visite à Mgr de Ségur, l'émotion que vous en avez emportée ne m'a pas surprise. Indépendamment de toute autre prévention favorable, la manière dont il porte la plus cruelle des infirmités '

1 Une complète cécité.

dépasse tellement les effets du courage qu'elle suffit pour émouvoir.

Adieu, mon cher Hippolyte. Recevez encore une fois tous mes vœux. Ne mesurez pas les distances, voyez les intentions. Il n'y a de loin de la religion que ceux qui s'en éloignent. Tous ceux qui s'en rapprochent en sont près, à quelque distance qu'ils soient du but.

Fleury, 3 août 1856.

Quelle vive contrariété j'ai éprouvée, mon cher Hippolyte, en voyant la date de votre lettre ! Cinq jours pleins pour faire deux fois treize lieues en dépit de la rapidité qui proclame partout son triomphe ! Mais cet ennui est de ceux qui passent, et ne compte pour rien auprès du regret, vraiment sensible, de ne vous avoir pas revu encore tout ému des grâces dont la solennelle douceur demeurera votre sauvegarde à travers toute votre vie. J'ai bien partagé les émotions de votre âme à cette heure décisive , bénissant Dieu de ses miséricordes et les appelant plus que jamais sur vous. Oui, vous voilà chrétien, vous voilà au pied de cette montagne dont la montée peut être rude, mais dont tous les horizons sont beaux. Quoi que vous disiez, vous n'avez jamais été brebis égarée, encore moins perdue, mais simplement brebis sans pâturage et sans pasteur. Votre ârne est de celles que Tertullien qualifiait d'âmes naturellement chrétiennes par leur droiture et leur simplicité. Le sauvageon étendait bien un peu ses branches à tort et à travers, mais pressentant la greffe divine et, au milieu de beaucoup d'écarts, se redressant toujours.

A présent que vous possédez votre trésor, gardez-le bien, mon cher enfant. Respectez en vous-même les grâces que Dieu vous a faites; le bonheur pour un cœur délicat, c'est d'y correspondre, afin de nous consoler de l'impuissance où nous sommes de les mériter.

Al COMTE BOLESLAS POTOCKI

Paris, 10 octobre.

Quelle longueur de souffrances, mon cher comte, et, que de complications dans les épreuves qui vous sont envoyées! Votre patience passive et résignée, après la perte déchirante que vous venez de faire, aurait eu déjà bien des mérites ; il vous faut encore y ajouter une souffrance toujours active dans vos inquiétudes pour la santé de votre chère enfant. Dieu vous a bien montré qu'il comptait sur votre soumission, et, puisque vous n'avez rien contesté à sa miséricordieuse puissance , comment n'espéreriezvous pas, et nous tous avec vous, que l'épreuve se limitera elle-même et qu'un seul sacrifice vous sera demandé? Ce n'est pas seulement la grandeur de la peine qui est un gage contre son aggravation , c'est aussi la manière dont on porte cette peine , ce sont les conditions sous lesquelles on la subit. S'il ne fallait que des larmes, tout le monde, hélas ! arriverait à la couronne, les méchants peut-être plus que les bons : car leurs joies n'ont jamais la paix, et leurs souffrances, dépouillées de ce qui peut les alléger et les adoucir, ne se traduisent le plus souvent que par

les pleurs du découragement et les amers gémissements de l'égoïsme troublé.

Je conçois bien vos longues irrésolutions avant de vous décider à vous fixer à Paris cet hiver. Au milieu des hésitations, des dégoûts, des volontés sans consistance qui se partagent l'esprit que la souffrance domine, on reste longtemps en s'abstenant de tout conseil, prêt à suivre l'impulsion qui sera donnée, et qui du moins épargnera une responsabilité toujours redoutable. Mais vous, mon cher comte, vous faites bien mieux que l'éviter ; vous allez au devant de tout ce que le dévouement peut inspirer de plus pur et de meilleur. Vous sacrifiez tout à commencer par l'admirable bleu du ciel italien qui l'emporte de beaucoup pourtant sur nos grisailles. Il me semble que vous avez bien fait de vous abstenir des lieux dans la proximité du choléra. Son intensité peut être fort diminuée, sans qu'il soit raisonnable de l'affronter sciemment. Je me le représente toujours comme un de ces animaux féroces qui peuvent être apprivoisés , mais auxquels il n'est pas sage de se fier. Quant au séjour en Russie dans la saison où nous entrons, je ne saurais trop vous remercier d'y renoncer. Pour mon compte , ce que je retranche de confiance pour la médecine, je le donne à l'hygiène et au choix d'une température judicieusement appropriée aux besoins de l'organisation, à plus forte raison quand il s'agit d'une organisation aussi délicate que celle de votre chère ange. En attendant, rester à Paris encore cet hiver doit être regardé comme un exemple d'abnégation absolue de vous-même. Après tout, rien ne sert autant notre bien-être que ce que nous faisons

Page 1