A LA DUCHESSE DE LAROCHEFOICAILD
Paris, 4 85d.
Il me semble impossible de ne pas dire que, dans la discussion sur la révision, M. Berryer s'est surpassé. Ce sont toutes les splendeurs à la fois , le résumé de tous les éléments qui constituent l'orateur, c'est cette puissance de talent à laquelle dans l'antiquité tout obéissait. La parole de M. Berryer aurait créé un peuple, comme Amphion bâtissait des villes, un peuple à son usage, bien différent, je le crains, de celui qui en l'écoutant ne s'émeut qu'à la surface. Quand on écarte les noms d'hommes et de partis , et qu'on s'attache uniquement aux résultats solides, durables et même permanents, on est étonné de voir ce que les luttes déposent après un certain temps de concessions acquises , assurées , de conquêtes reconnues légitimes et acceptées presque généralement. Il y a trois ou quatre propositions dans le discours de M. Berryer et dans celui de M. de Falloux qui sont comme le procès-verbal des réclamations de 89, et
1 Née de Rastianac.
qui montrent bien pourquoi 89 est venu, prenant son droit de cité chez certains peuples et passant à tout jamais dans le fond commun de leurs droits. Du reste, cette discussion très-belle et très-intéressante n'aura pas de résultats sérieux. Comme on l'a dit déjà, c'est jouer une partie qu'on sait perdue d'avance. La sublimité, l'habileté, le talent de la parole mis en œuvre servent, je crois, bien plus le plaisir de la classe élevée, qu'ils n'agissent sur ses convictions pour les changer, et, dans tous les cas, ils ne pénètrent pas jusqu'aux masses. Elles n'en auront pas moins des millions de votes au service du Président, et celui-ci me paraît assez décidé à s'appliquer ces mots d'un roi d'Angleterre : « Je ne serai jamais un prince déposé. »
Vichy, 1851.
Yichy se remplit à vue d'œil; c'est un peu l'effet de la messe de minuit au diorama : les allées vides se peuplent comme par enchantement. Je suis identiquement associée à vos impressions, je ne vois en noir que la logique humaine qui après tout n'a pas le dernier mot. La force des choses, autrement dit l'impuissance générale, protégera notre sécurité à tous. On aura fait de beaux rêves, mais, au moment d'agir, chaque parti reculera, et, de toutes ces ardeurs rentrées, il se fera une moyenne de tiédeur qui maintiendra tout juste ce qui est. Les plus énergiques , les plus dévoués et les plus sincères n'oseront pas jouer plus gros jeu; ils sentiront trop que c'est risquer jusqu'à l'espérance qui , tant qu'elle vit intacte , apprend à tout supporter.
Je viens d'ouvrir les lettres du comte de Maistre qui vous plaisent tant. Figurez-vous ma surprise de m'y retrouver. Vous me dites que cette lecture, agréable à tous, doit me l'être bien davantage : oui et non. Quand la vie a été scindée si profondément, les souvenirs les plus doux ont encore leur pointe acérée. Je ne me suis jamais tirée d'affaire qu'en regardant et marchant devant moi, m'interdisant le rétrospectif. De quel bon exemple j'aurais -été à Eurydice !
Montmorency, 1853.
La candidature de l'évêque d'Orléans à l'Académie soulève des oppositions qui m'étonnent. Pourquoi, dans l'état normal des choses, un évêque ne serait-il pas d'une haute institution littéraire qui date d'un siècle où rien encore n'avait été déplacé, et qui en a vu beaucoup d'exemples? Pourquoi, d'un autre côté, l'évêque ne rendrait-il pas hommage aux lettres même profanes dans ce qu'elles ont de plus élevé comme inspiration , de plus remarquable comme talent? Une des choses les plus essentielles, à mon avis, est de ne jamais faire perdre ce caractère d'universalité si frappant dans le système catholique, où le Dieu humble et doux n'en est pas moins le Dieu des armées, où le Dieu des petits, des pauvres est en même temps le Dieu des riches, des savants. J'aime h voir représenter, et comme en saillie , tout ce que le monde des fidèles recèle en puissance. Il y a des choses qui tombent en désuétude, et, quand elles reparaissent , on crie à la nouveauté ; mais on ne remonte pas un peu haut dans la tradition de l'Eglise
sans voir combien une sainte hardiesse, une habituelle largeur dans l'exposé de ses doctrines lui est familière. On s'est concentré, rétréci peut-être, sans doute pour se faire plus fort ; plus d'une beauté a disparu, plus d'un droit périmé l'atteste; mais comme rien ne meurt dans l'Eglise, et que tout ce qu'elle possédait , elle le possède encore, on y peut toujours marcher sous le couvert d'autorités irrécusables.
Je me promets bien de lire ces lettres de Bossuet qui me valent de votre part une si stupéfiante révélation de ressemblance. Avant de me demander comment cette idée a pu vous venir, je déclare impossible que vous vous moquiez de moi, et, par-dessus le marché, je l'explique par mon admiration passionnée et exclusive pour Bossuet, ardente jusqu'à l'injustice de n'avoir pu aimer Fénelon. Toute ma vie, je me suis dit que, si je n'avais qu'une couronne, c'est à Bossuet que je la donnerais, et de ce feu qui couvait quelques étincelles sont allées jusqu'à vous. Comme il y a toujours une sorte de relation de l'adoration à l'objet de son culte, il s'est fait de tout cela une confusion dont votre raison n'a pas su se démêler. Je l'en remercie fort, parce que, beaucoup mieux qu'elle, votre affection était en cause.
Bourg-d'Iré, 7 octobre 1854.
Votre petite lettre du 3 est venue me chercher ici, où mon arrivée a été des plus faciles. Partie à huit heures, j'avais depuis Angers et le chemin de fer onze lieues à franchir. Ces fatigues-là sont encore de mon ressort. Tant que je suis passive, cela va.
La partie agreste de l'Anjou m'a conquise : les
DE LAROCHEFOUCAULD. 3o3
grands arbres coupant les haies font un parc de toute la route. Aussi M. de Falloux n'en a-t-il pas voulu d'autre que le pays au milieu duquel il a bâti son originale demeure, dont la pierre blanche se marie à de riants aspects. Le Bourg-d'Iré est bien un des lieux de ce monde où le bonheur préparé de plus loin se soit établi davantage en permanence : tout y est en harmonie à commencer par le maître qui est d'accord avec lui-même et avec ses goûts. "Vraiment, par prudence, on ne devrait jamais affronter le précaire de la vie publique qu'avec une honnête passion qu'on est sûr de retrouver.
Le 24 octobre est le terme le plus éloigné de ma réinstallation à Montmorency. C'est une vraie Thébaïde que je me suis ménagée là, jusqu'à la fin de cette année 18o4, si cruelle pour moi et si désastreuse pour tous. Vous pouvez vous figurer ce qu'est dans mon cœur l'agonie des événements. On appelle cela guerre d'Orient , mais c'est un bien autre nom que je lui donne ! Toutes les douleurs et toutes les fautes des deux partis retentissent en moi. Rien ne me sépare un instant de la souffrance des miens; je ne la supporte pas en Romaine, et cependant, écrasée par le faux bruit d'une ignominieuse reddition d'Odessa, j'ai respiré à la nouvelle du martyre continué. Nous nous en allons si irrévocablement de ce monde, et souvent avec si peu de motifs de regrets, que lorsqu'il s'agit de brèche au devoir et de la confusion qui l'accompagne, il n'est pas de trop haute rançon.
Paris, 16 octobre.
Je suis ici depuis trois jours, sans avoir eu un moment pour vous écrire mon voyage. Le retour a été des plus intéressants ; M. de Falloux est venu avec moi jusqu'à Sablé pour me conduire à Solesmes, où la réception la plus cordiale m'attendait. Les Saints de Solesmes (je ne parle encore que de ceux de pierre) ont dépassé mon attente ; je n'avais rien vu de plus curieux, de plus pieux, de plus pénétrant comme expression ; ces sculptures sont des scènes vraiment parlées. Le père abbé n'est vieilli ni d'esprit ni même de visage ; la paix de ces dernières années l'a bien restauré. Il règne dans son paisible domaine, et au dehors lui et ses religieux sont très-bien vus. Tout cela a été très-rapide, mais très-satisfaisant. On n'est pas assez étonné, au milieu de tant de choses qui croulent, de ne voir aucune entreprise religieuse péricliter.
Montmorency, 17 octobre 1854.
La campagne, en particulier cette année, me semble avoir mille attraits. Tout se réduit pour moi à la satisfaction de mon besoin de solitude, de liberté entière. Il est incroyable combien de choses mortes ou comprimées revivent, reparaissent comme de pauvres petites plantes qu'on voit croître sous le méridien de la température morale, sous la brise dont l'âme avait soif après une séquestration si longue. Tous les objets extérieurs paraissent nouveaux à mes yeux : voilà mon Baruch et il en est toujours de même chaque fois que je reprends à l'habitude de mes pensées
naturelles et de mes allures sans contrainte ; je me sens comme revenir- à la surface de l'eau après en avoir touché le fond. Quand on est vieux, on a le bon sens de se prévoir, quitte à s'ignorer encore l'instant d'après.
Je m'alarme pour la duchesse de Narbonne 1 dont l'affaiblissement s'étend sucessivement à tout son être ; on la dit très-affaissée. Quel mélancolique spectacle que ces figures qui lentement sombrent dans l'éternité, et qu'on avait vues si animées, si radieuses !
Paris , 2 juillet.
Encore des interruptions, ma très- chère. Les gens qui passent sont des tyrans ; comme ils ne disposent pas de leur temps, ils disposent du nôtre. On vft sous le régime de leur bon plaisir et ce n'est pas toujours par amour du sien propre. Le vieux M. Julien disait des visites faites à la campagne : « Supplice inconnu des anciens. » Je voudrais bien savoir ce qu'il disait des visites à Paris.
Pour le moment, il y a en quelque sorte répit dans la politique; l'imminence du conflit a cessé. La semaine dernière on vivait encore sous le coup de malheurs immédiats et gigantesques. Aujourd'hui qu'on est rentré dans la voie de l'attaque régulière, on surseoit au grand trouble ; car l'angoisse, comme toute autre chose, s'améliore en approchant du but. Ce que je me fais souvent redire , c'est que pendant cette guerre, l'arme de votre cher François éloigne beaucoup votre inquiétude ; la rase campagne n'est pas près
1 Née de Sérent.
de venir, et la cavalerie n'est guère d'emploi dans un siège.
Toutes les fois que je descends sur ma terrasse, je salue d'un regard vos petites fleurs, salut qu'elles me rendent en souriant. Je n'ai rien vu de plus fin, de plus élégant que le géranium, dont la délicatesse heureusement n'a rien de maladif. Deux fois par jour j'en fais l'inspection, mes ciseaux à la main, et je vous réponds qu'il n'est pas de censeur plus aux aguets des coupures nécessaires, sans que rien y ait paru au dehors. Pendant longtemps, à la suite du coup qui m'a frappée, je n'aurais pu prendre à rien ; il est vrai à la lettre qu'il m'a fallu rapprendre à lire ; j'ai passé par toutes les gradations. Aujourd'hui, le cœur à jamais triste n'est plus dévasté, grâce à ces plaisirs qui ne passent pas et qui étaient les miens : un livre, mes fleurs, la pensée suivie.
Ce que j'ai sans comparaison le plus de peine à supporter,- c'est l'angoisse que je sais si dévorante de ma pauvre sœur qui a toujours senti si vivement ses chagrins. Depuis notre dernier malheur la mesure a été comblée, et la voilà pour la première fois dans un cruel isolement. On craint pour un autre bien plus douloureusement que pour soi : l'inconnu est toujours le lieu des terreurs. On n'a pas pour un autre l'impression de l'admirable et juste proportion entre la misère et le secours qu'on a si bien pour soi-même. Je sens comme vous que ce qui éprouve davantage le courage, ce sont les épreuves à long cours. Il faut que leur régime soit fort estimé par le médecin de nos âmes ; car rien de plus commun que les peines qui se succèdent, qui s'accumulent, ces longues
veines de sombre et lugubre couleur. J'ai cru quelquefois que le bon Dieu avait fait le proverbe : « Frapper le fer tant qu'il est chaud, » c'est-à-dire tant qu'il est malléable et propre à produire l'effet voulu.
Quant à moi, ma très-chère, j'espère que ce n'est point illusion, mais je me mets tout-à-fait en dehors des contraintes officielles qui pourraient menacer les individus. Lorsqu'on est vieux, et femme par surcroît de faiblesse, on fait comme Ulysse, on s'appelle Personne, et on se plonge dans une obscurité qui achève de ne laisser aucune prise. En tout état de choses, j'espère donc bien que l'hospitalité que je reçois de votre cbère France ira fort au delà de moi-même.
Paris.
J'ai lu les lettres du maréchal Saint-Arnaud avec avec un goût crescendo. Ses lettres sont, comme il a été lui-même, beaucoup moins intéressantes jusqu'aux deux tiers du volume, et plus attachantes à mesure que l'on suit l'homme et qu'il se fait mieux connaître. La phrase banale : Il gagne à être connu, m'a toujours rendu attentive pour toute âme à l'état vrai ; elle nous explique très-souvent comment le nombre des belles morts dépasse de beaucoup celui des bonnes vies. Durant le tumulte de la vie, toutes les surprises, toutes les superfétations s'en mêlent ; tandis que la mort, quand elle souffre qu'on se recueille, montre à l'état profond, réel, incessamment existant ce qui n'apparaît dans sa splendeur qu'au point extrême, mais ce que Dieu voyait, a vu toujours, et ce à quoi au dernier moment il applique sa miséricorde sans blesser sa justice.
Je suis bien contente de votre admiration des conférences du père Lacordaire ; mais la vertu de mettre toute prévention à néant, les conférences ne l'ont pas plus qu'une autre chose. Comme disait souvent le comte de Maistre dans son style bref et original : « Il ne faut que deux lèvres pour dire non. »
Quant à ce que vous demandez au nom de votre voisine, j'ai toujours la même réponse prête : Sachons rendre la jeunesse heureuse ; car, même si elle doit arriver au malheur, qu'elle y arrive dans toute sa force et son intelligence. C'est la différence d'arriver à une opération après un bon sommeil, ou après une nuit d'insomnie.
Paris.
J'étais bien sûre que vous seriez frappée de l'article du père Lacordaire sur les deux volumes d'Albert de Broglie l. C'est un très-beau morceau ; c'est, la statue qui sort du piédestal même et s'achève magnifiquement. J'ai eu à cette occasion une admirable lettre du père Lacordaire ; ses lettres seront peut-être un jour une durable portion de sa gloire d'écrivain . J'ai été pour quelque chose dans son rapprochement avec Albert de Broglie, et je m'en félicite. Ils se ressemblent trop peu pour se nuire, et ils ont plus d'une condition pour s'être mutuellement utiles. La sagesse prudente, l'équilibre qu'on retrouve dans le talent d'Albert de Broglie, comme dans tout le reste de sa vie, lui ménagent, quoique avec moins d'enthousiasme, des succès moins exposés et surtout moins mélangés
1 Correspondant, 1856,, 38e volume, p. 897.
de dégoûts que ne sont la plupart des succès. Du reste, le vrai combat toujours utile, c'est de faire bien, de dire vrai en regard de ceux qui font et disent mal, de multiplier partout les majestueuses apparitions de la vérité, au lieu de suivre l'erreur dans ses ténébreux dédales. Moins que jamais, peut-être, elle a besoin d'attaquer, cette Église catholique que tout le monde voit agir ! Ce sont ses œuvres qui la montrent incomparable dans sa forme et dans cette expansibilité qui est une des conditions de la chaleur. Quant à la protection des maîtres, je leur en sais très-bon gré, mais pas trop n'en faut ; notre paresse naturelle s'en prévaudrait. Et puis aujourd'hui l'intolérance des protestants nous sert assez bien pour que nous leur en laissions le monopole. Soyez tranquille , quand il leur vient un honnête homme, Dieu nous ménage des saints.