‹ Lettres inéditesChapitre 13 sur 17 · A DOM GIÉRANGER, ABBÉ DE SOLESMES · texte numérisé non relu

A DOM GIÉRANGER, ABBÉ DE SOLESMES

Ces lettres trouveront peut-être aujourd'hui l'esprit public un peu éloigné de la disposition qui régnait généralement à la date où elles furent écrites. De 1830 à 1850 le mouvement religieux se fit dans le sens ultramontain, et plus d'un lecteur s'étonnera aujourd'hui d'une préoccupation ou d'une vivacité qui paraissait très-naturelle autrefois. Je n'ai point à rechercher ici par quels événements ce revirement a été produit; je me borne à constater un fait qui me crée une obligation spéciale, celle de rappeler quelle fut l'action personnelle de l'abbé de Solesmes à l'époque où nous reporte la correspondance de Mme Swetchine.

Prosper-Louis-Paschal Guéranger, jeune prêtre du diocèse du Mans, a marqué de son nom deux des actes considérables de son temps : la restauration de l'Ordre de saint Benoît en France et la substitution de la liturgie romaine à la liturgie gallicane. Lui-même a rendu compte de son entreprise

en ces termes : « Une nuée innombrable d'archéologues s'est levée sur le pays, et nos monuments religieux surtout sont désormais à l'abri non-seulement de la destruction, mais de toute mutilation, mais de toute réparation indiscrète. Le plus bel accord règne sur ce point entre nos autorités civiles et ecclésiastiques, et grâce à une révolution si subite et si inespérée, la France jouira de longs siècles encore des trophées de son antique gloire dans les arts catholiques. Il y a là sans doute de quoi rendre à Dieu de vives actions de grâce. Quand, en 1832, nous autres, pauvres prêtres inconnus, arrachions aux mains des démolisseurs l'admirable monument de Solesmes, qui demandait grâce au pays depuis tant d'années, nous étions loin de penser que nous étions à la veille d'une réaction universelle dont le résultat devait être la conservation passionnée de tous les débris de notre ancienne architecture religieuse et nationale.

« Aujourd'hui donc que les pierres du sanctuaire, devenues l'objet d'une étude et d'une admiration ardentes, ne courent plus le risque d'être dispersées par des mains vandales ou malhabiles, que tous les efforts sont concentrés pour produire des restaurations complètes et au besoin des imitations exactes dans les cintres, les ogives, les rosaces, les vitraux, les boiseries , n'est-il pas temps de se souvenir que nos églises n'ont pas seulement souffert dans leurs murailles, leurs voûtes et leur mobilier séculaire, mais qu'elles sont veuves surtout de, ces anciens et vénérables cantiques dont elles aimaient tant à retentir ; qu'elles sont lasses de ne plus répéter, depuis un siècle, que des accents nouveaux et inconnus aux

âges de foi qui les élevèrent ? Après tout, les paroles de la liturgie sont plus saintes, plus précieuses encore que les pierres qu'elles sanctifient. La liturgie n'est-elle pas l'âme de nos cathédrales 1 ? » • Dom Guéranger avait ici un double courage. C'est au lendemain d'une révolution, faite en grande partie contre l'esprit et contre l'influence du clergé, qu'il méditait et qu'il tentait le premier la résurrection des ordres monastiques en France. Puis, à peine revêtu du froc bénédictin, il affronta une lutte dans l'intérieur du clergé lui-même. Ses plans de réforme liturgique éveillèrent la susceptibilité de plusieurs prélats vénérables. L'évêque du Mans, M. Bouvier, homme docte et grave, donna le signal de la résistance; M. d'Astros, l'une des gloires du vieil épiscopat et confesseur héroïque de la foi sous le premier empire, prit avec une extrême chaleur la défense de l'ancienne Église de France, et M. Affre ne considéra point comme indigne de la sollicitude d'un archevêque de Paris d'intervenir dans ce grand débat. Depuis lors, le souverain Pontife a fait de sa propre main pencher la balance du côté de la réforme liturgique, et l'œuvre tant controversée est désormais en pleine voie d'exécution.

MmeSwetchine encouragea l'abbé Guéranger comme elle avait encouragé l'abbé Lacordaire. Elle apercevait et laisse entrevoir très-clairement dans sa correspondance les différences de caractère, de tendances qui existaient entre eux; mais chez l'un et chez l'autre

1 Institutions liturgiques, par dom Guéranger, tome Ier, préface, page xvni,

elle trouvait, elle applaudissait, elle aimait la même vocation, le même dévouement pour la restauration ou pour la défense des libertés religieuses dans toute leur plénitude. Demeurer l'ami du bénédictin de Solesmes comme du dominicain de Sorèze, c'est donc, se montrer fidèle à la mémoire de Mme Swetchine elle-même.

Paris, 20 juillet 1833.

Quand Dieu est le principe d'un rapprochement ou qu'il en est le ciment , quand on est sûr de se retrouver en lui , aucune séparation réelle ne devient possible, et la défiance même peut la défier. On sait d'ailleurs que les saints, qu'ils écrivent ou n'écrivent pas, prient toujours; et j'étais bien sûre pour ma part de ce souvenir utile. Vous ne m'avez point écrit le 11 ; moi, ce jour-là, je n'ai pas eu la sainte messe dans ma petite chapelle. J'ai bien compris vos raisons , il faut que vous compreniez les miennes ; c'est le temps qui vous a manqué et à moi un prêtre. Mais, croyez-moi, vous n'avez point à vous en plaindre; les voûtes de Saint-Thomas ont reçu mes vœux les plus ardents, les plus recueillis, et l'ange de l'école n'est sûrement pas resté indifférent aux destinées des nouveaux Bénédictins.

Il se rencontrera, il ne faut pas se le dissimuler, beaucoup d'obstacles, résistances sourdes, préven-

tions latentes ou imaginaires, pour que rien n'y manque, pas même les fantômes. Chaque jour il faut se battre et sur un autre terrain; les uns redoutent dans les nouveaux Bénédictins le jansénisme de leurs prédécesseurs; les membres de l'Institut tremblent de s'intéresser en vous à des ultramontains ; M. de Montalembert me chargeait hier de vous dire que vos succès à Lyon étaient fort compromis par le soupçon de votre secrète attache à M. de Lamennais et à son système; le juste-milieu voit en vous des Carlistes; les Carlistes sont choqués de votre désintéressement à toutes choses de ce monde. Rien n'est si aisé que d'avoir raison contre chacun d'eux, mais qu'est-ce qu'avoir raison, lorsqu'on n'est pas assez heureux pour convaincre et pour dissiper entièrement de si étranges nébulosités? Eh bien! la prévention dans ses confusions de temps, de choses, de vérités et de personnes me paraît moins déplorable encore que cette profonde indifférence qu'on ne peut souvent réveiller, même pour lui faire donner cinq francs, et que ce terrible silence qui, en laissant deviner toutes les objections, ne donne pas même l'occasion de les combattre. J'ai pris pourtant et plus d'une fois l'initiative, surtout avec les personnes influentes dans le gouvernement, pour qu'on étendît au moins jusqu'à vous le système qui écarte les lois préventives, sauf à doubler, s'il y a lieu, la sévérité de la répression. On me dit assez que l'intention est de vous laisser tranquilles; mais lorsqu'on est dépendant des fonctionnaires publics et de leur perpétuelle succession, il est difficile de se rassurer entièrement. Vous voilà avec un nouveau Préfet ; cette mutation

m'a fort préoccupée, et il me tarde bien de savoir qu'elle ne vous est pas défavorable1.

Mon livret de souscriptions ne va pas mal; j'ai eu la très-vive satisfaction d'y inscrire le nom de M. Desjardins, qui prend chaque jour plus d'intérêt à votre œuvre. Je n'ai rien vu de comparable à l'équité, à la force, à l'indépendance de ses jugements, du moment où son attention y a répandu la lumière ; c'est bien celui-là qui n'est ni à Apollo, ni à Géphas, mais à Dieu %.

Malgré tout mon respect pour les hauts devoirs, les occupations multipliées et diverses qui vous sont imposées, je voudrais bien pouvoir conserver avec vous des relations régulières et habituelles , à des intervalles marqués par vous-même. Vous me parlerez de vos affaires , puisque toutes choses dans ce triste monde, même les choses divines, ont leurs faces arides et raboteuses ; mais aussi vous me parierez de

i ]\jme Swetchine fait ici allusion à des conversations avec Mme de Meulan, belle-sœur de M. Guizot, et, dans toutes les occasions en effet, M. Guizot donna des gages de sa sympathie aux nouveaux Bénédictins ; néanmoins l'on ne devra pas conclure de là que dom Guéranger recherchait le rôle de solliciteur. Dans ses lettres, conservées par Mme Swetchine, je trouve un passage ainsi conçu, à la date du 5 août 1833 : « Vous avez grand tort de prendre la peine de nous recommander aux gens du Gouvernement, c'est imprudence véritable : mon ambition a toujours été de me passer de préfet et de sous-préfet. Nous nous passerons aussi de ministres. Nous sommes dans le droit commun; il serait tout-à-fait maladroit de faire faire des actes qui supposeraient qu'on s'y sentirait mal établi. »

2 1 Épître de saint Paul aux Corinthiens, I, 12.

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Dieu, de sa miséricorde, de son amour, de cette paix céleste que la mollesse mondaine ou seulement humaine voudrait prendre pour le repos. Dieu a promis la paix, parce qu'il a voulu nous donner l'onction; mais ce n'est point aux dépens de cette activité de l'âme qui est une vertu. La sainte paix concilie tout, et, ici comme ailleurs, le christianisme n'a jamais permis que les vertus se nuisissent entre elles.

M. Barrière , du Constitutionnel , s'est presque engagé au redressement d'un tort de ce journal, et comme il passe généralement pour son écrivain le plus spirituel, cet article pourra faire plus de bien que l'autre n'a pu faire de mal.

Paris, 21 novembre 1833.

J'attendais toujours ces loisirs qui ne viennent jamais pour personne, mais je n'attends plus et je prends d'autorité ce qu'il me faut pour dégrossir le bloc, sauf à y revenir plus tard. Que je vous dise d'abord combien j'aime vos lettres, leur naturel, leur abandon, leur mouvement qui vient de l'âme, et qui met si bien même l'esprit que vous avez à sa véritable place qui est la seconde, et cette douce chaleur si pleine de vie et dont la source est si évidente. Vos lettres me font un vrai, un sensible plaisir, celui d'être comprise, répondue avant d'avoir parlé, et de trouver dans l'accent, dans l'impression d'une autre cet unisson que je préfère à toutes les merveilles complexes de l'harmonie. Ah! vous avez bien raison, la religion transforme- tout ; je ne sais quelles saintes séductions sont mêlées à ses plus rudes épreuves. Combien dans M. Desjardins la mort m'a paru en-

viable et belle, comme j'y ai vu clairement qu'elle seule était la récompense du chrétien. Cette lutte même de deux principes en guerre par la différence de leur nature, et qui, par un mouvement croisé, gravitaient chacun vers son pôle, laissant dans la destruction de l'un apercevoir toujours l'affranchksement de l'autre î Et cette joie, cette tendresse de cœur, cette plénitude qui semblait puiser déjà là où les grâces, la miséricorde, l'amour sont intarissables ! Les dernières paroles de ceux qui nous quittent sont toujours solennelles et pénétrantes, mais celui que je viens de voir mourir n'avait pas besoin de parler. Son regard, son sourire, sa sérénité, la foi et l'onction qui se peignaient dans ses traits disaient plus qu'aucune parole tous les secrets de la destinée humaine. Et quels enseignements, quelles pressantes exhortations ne renferment-ils pas? Il me semble que jamais ils ne m'ont été si intelligibles, et que jamais aussi mon cœur affligé n'a été plus entièrement à Dieu. J'éprouve vraiment une situation d'âme toute nouvelle. N'est-il pas juste en effet que M. Desjardins, après avoir fait si bien ses affaires, ait pensé sans retard à ses amis? Cette intercession qui m'est si chère, que j'espère si utile, chaque jour, chaque heure, je la ranime, je la rappelle par .mes prières. Les indignes comme moi prient pour les saints comme lui, et les saints dans leur souvenir font passer avant tout les indignes. Mais, comme vous le dites encore, la Consolation n'empêche pas la souffrance, la dure privation, cette angoisse de ne plus se sentir d'appui sensible. Bien des gens aiment encore mon cœur; mais personne, personne plus n'aime mon âme, et

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que je fasse une chute ou un progrès, que j'entrevoie obscurément un devoir nouveau ou que je sois incertaine de la voix qui m'appelle, je n'ai plus une conscience qui s'identifie ma conscience, qui fasse démon repos son repos et une partie de sa félicité future de celle qu'elle me prépare . Les plus pieux sont seulement persuadés qu'une femme qui a cinquante ans, à moins d'être impie, ne saurait manquer d'arriver au ciel tellement quellement; et en faut-il plus pour ce degré de charité qui n'est qu'une variété de l'indifférence?

Mais voyez comme je vous occupe de moi, quand je suis si pressée de vous parler de ce qui vous intéresse. C'est bien avant de quitter M. Desjardins que j'aurais dû vous dire que, dans les tracasseries qu'on vous a faites, il a été le confident et le consolateur du chagrin et du véritable mécontentement que j'en ai eu. Son opinion était que l'Église devait être prudente et difficile dans son approbation, que les choses et les hommes avaient à s'éprouver eux-mêmes, que l'autorité ne se hâtait pas dans ses jugements et qu'elle faisait toujours entrer le temps comme élément dans sa confiance ; mais aussi que de toutes les présomptions la plus imposante en faveur d'une œuvre comme la vôtre étaitl'encouragement qu'elle avait reçu del'évêque, l'estime que méritaient les personnes, les suffrages qu'elles avaient obtenus. Tout cela, ajoutait M. Desjardins, peut ne pas décider une coopération immédiate et complète, mais doit repousser bien loin toute tentative de jeter du doute et du blâme propres à susciter tant d'hésitations dans l'avenir.

La mort de Mgr Carron s'est ajoutée d'une manière bien pénible et bien inquiétante à ces difficultés ; ses

bonnes dispositions lui survivent dans son clergé, et à moins d'une opposition systématique et toute formée, il est probable que le nouvel évêque du Mans prendra sur Solesmes les impressions de ce qui l'entoure. Dieu le veuille, car nous sommes dans un temps où, quoique le combat soit de rigueur plus que jamais, il en est un qu'il faut s'interdire : c'est la plus légère résistance à l'autorité ecclésiastique. Je sais que ce sont là vos sentiments, et ma sécurité est grande. Pourquoi Dieu nous refuserait-il, ditesvous, le courage de lui sacrifier ce cher projet? C'est dans cette disposition que me paraît renfermé le succès de votre œuvre. Les sacrifices ne sont guère exigés que pour mettre notre âme dans l'état de leur parlait accomplissement ; l'effet produit, sa cause reste sans objet et la pitié de Dieu nous épargne. Quoi qu'il en soit, vous êtes également prêts à renoncer à Solesmes et prêts à y dévouer votre vie. Espérons qu'encore ici Dieu préférera la miséricorde au sacrifice et qu'au lieu de ces persécutions qui arrêtent et qui renversent, vous n'aurez que celles qui trempent et fortifient la volonté. M. Wilson L me disait à son retour de Solesmes : J'aurais cru les Bénédictins établis là depuis trente ans. Je ne sais pas d'éloge plus difficile à mériter quand on commence ; car en toutes choses c'est sur ce qui manque de passé qu'il est difficile de se faire illusion. Vous-même paraissez content ; mais ce contentement, qui est dans la sérénité de votre âme et dans la direction de votre pensée, ne me rassurerait pas assez sur les obstacles que vous

1 L'un des fondateurs du Correspondant.

devez rencontrer à l'extérieur, et à vous seul vous dites sûrement avec saint Ignace : « Il nous manque bien des choses, afin que Dieu ne nous manque pas. »

Je n'ai pas perdu un instant pour dire à M. X. ma pensée. Je ne l'exprime pas tout entière, mais elle est d'autant plus intelligible et plus pénétrante lorsqu'elle laisse à deviner. J'ai été secondée dans cette tâche par M. Lacordaire, à qui le bon Dieu a fait depuis longtemps la grâce de l'éclairer et de le faire marcher hors de cette voie toute de dangers et. d'écueils. C'est un homme d'un esprit bien distingué et d'un talent bien remarquable, destiné à grandir et à produire un jour, je l'espère, de grands fruits. Je le vois beaucoup ; il s'est rapproché de moi d'affection et de confiance, et quand je le vois si déterminé à n'écouter, à ne consulter jamais que l'autorité, je jouis pleinement avec sécurité d'une conquête que l'Eglise ne peut perdre.

Je viens de voir votre ami ; il avait dîné à Lyon avec M. le baron de Géramb qui a été seize ans Trappiste et qui est hors de sa maison depuis deux ans. Comment met-on quelque chose entre la Trappe et l'Eternité !

Paris, 20 janvier 4834.

Mon bien cher et révéré Prieur, en outre de tout le reste, vous êtes simple, franc et obligeant; avec cela on est mieux qu'agréable aux gens, on leur est commode. Yoici donc ma requête d'aujourd'hui : vous saurez , en me permettant de remonter un peu haut, que je m'appelle Jeanne du nom de mon saint par excellence, saint Jean l'Evangéliste, que je me sui sdonné pour patron à ma confirmation reçue à

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Rome bien tardivement, puisqu'il y a à peine dix ans. Cette préférence de nom impliquait une dévotion très-vive pour l'ami du Seigneur, et, comme tout ce qui aime, je me suis toujours senti le désir de faire aimer ; en conséquence de quoi je voudrais que cette prière, écrite le jour de la fête de saint Jean, reçût les honneurs de la lithographie. Je ne m'élève pas à ceux de l'impression. Cependant la pierre même, cette pierre molle, où l'on écrit et où l'on efface tant qu'on veut, me paraît assez imposante encore pour que je vous prie, en lisant cette prière, d'y faire les corrections et surtout les retranchements que vous trouverez convenables. Retranchez-la tout entière comme dans ses détails, si vous le jugez à propos, je vous réponds que cela ne me choquera nullement; je vous le prouverai bien en vous soumettant autre chose et en vous laissant libre de lui infliger le même sort l.

Adieu, soyez assez charitable pour redoubler vos prières à mon intention ; je me trouve dans des circonstances graves et pénibles, qui m'y font mettre un plus haut prix que jamais; et pourtant, soyez tranquille, jamais ma foi et ma confiance dans la mi-

1 Mme Swetchine ne donna jamais suite à cette première pensée d'une demi-publicité; la prière même ne se retrouva pas d'abord dans ses papiers, et c'est seulement dans le volume des Méditations qu'elle a pu paraître. Il en fut de même pour les Litanies et le Chapelet de la bonne mort, dont elle va s'occuper dans les lettres suivantes. Son zèle la portait à chercher un moyen efficace d'être utile à ses compatriotes surtout, mais bientôt sa timidité reprenait le dessus et l'emporta toujours.

séricorde de notre bon Dieu n'ont été si vives et si profondes.

Paris, ïei mars 1834.

Je vois bien que vous voulez me punir par tous les sentiments avec lesquels vous avez Vhonneur d'être, etc.; mais en vous autorisant pleinement à me gronder toujours, je vous enjoins d'une bien autre autorité encore de ne jamais douter de moi, non seulement de mes dispositions intérieures, mais de mon exactitude. Je recule sans cesse devant une lettre et jamais devant une affaire.

Je suis obligée de vous faire partager les incertitudes d'un avenir le plus sombre que vous puissiez vous figurer. Cette cruelle menace dont je vous parlai , m'écrase encore de tout son poids ; sa solution peut être terrible ; mais quand je n'aurais gagné à cette redoutable épreuve que d'apprendre tout ce que notre bon Dieu m'est de force et de consolation, je ne croirais pas l'avoir trop acheté, dût ma vie humaine y passer. Vous ne pouvez ici ni avoir le mot de ces énigmes ni en concevoir la terrible portée; mais en attendant que je vous parle, parlez de moi à Notre Seigneur; demandez-lui d'accomplir au prix de tous les déchirements, s'il le faut, ses desseins sur moi.

Je ne vous dirai rien aujourd'hui de mon office ni de ma chapelle; quand je ne puis vous parler longuement de vos affaires, vous pouvez croire que je n'ai pas grand loisir de m'occuper des miennes, mais gardez-moi tout ce que j'aime tant à retrouver en vous, et toute chose viendra en son temps.

C'est du fond de l'âme que je me recommande à vos prières, et que je les regarde comme vraiment auxiliatrices dans ma misère, mon heureuse misère, car tout est bonheur pour le chrétien.

Paris, 12 avril 1834.

Je viens de finir ces Litanies ébauchées depuis longtemps, et, pour ne plus les voir ni m'en occuper, je vous les envoie en vous priant de les revoir et de les supprimer tout entières, si vous le trouviez convenable. J'y joins, pour dorer la pilule, une lettre du comte de Maistre, dont vous désiriez posséder l'écriture. Parmi le peu de lettres de lui qui me restent, j'ai choisi celle où il parle d'un ouvrage qui contient dans la pensée de son auteur les preuves multipliées de l'orthodoxie exclusive de l'Eglise d'Orient. Ce livre ne manque pas de talent ; le mysticisme y remplace, à la vérité, la théologie et l'histoire, mais c'est toujours assez fort d'argumentation pour des gens du monde à peu près étrangers à ces matières. Je vous destine ce volume et ce qui l'accompagne de plein droit : c'est un cahier de notes sur ce même ouvrage par le P. Rosaven, jésuite, et qu'il me communiqua dans le temps. J'ai pensé que la lettre, le volume et le cahier faisaient une espèce de trilogie qu'il fallait laisser intacte. Revenons à mes Litanies, et permettez que je vous renouvelle les pleins pouvoirs les plus étendus; je vous arme de tous les instruments de supplice que l'écriture peut craindre; changez, effacez impitoyablement; seulement, dans vos corrections, n'usez de votre esprit que pour retrancher, afin qu'il n'y ait pas trop de dispa-

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rate. Si quelque omission grave venait à vous frapper, indiquez-la moi, ou suppléez-y, mais toujours en descendant bien^à mon niveau. C'est la justesse des idées, surtout leur rectitude religieuse que je vous recommande ; car il ne m'importe pas tant, à beaucoup près, de bien dire que de parler avec l'Église, avec cette mère chérie dont il me semble que mes mouvements les plus spontanés ne font que traduire le langage. Dites pourquoi, entourée d'amitiés, de talents, de complaisances chrétiennes, mondaines et au moins deux fois spirituelles, pourquoi c'est à soixante lieues que je consulte ; pourquoi c'est à vous si jeune, dont l'amitié est si nouvelle, que je soumets ces très-humbles essais? Vous ne me le diriez pas, et c'est à cause de cela que je vais vous le dire : ma bien sincère confiance va vous chercher par cet instinct qui fait reconnaître la volonté et l'habitude de donner une attention consciencieuse aux choses les plus insignifiantes et les plus légères, dès que l'on s'en est chargé. La retraite, le recueillement où vous vivez viennent encore ajouter à la force de ces motifs, et j'en trouve le complément dans l'ascendant qu'exerce sur votre âme franche et loyale un abandon qui commande si impérieusement la plus rigoureuse vérité. Ne savez-vous pas par vous-même combien s'aiment ceux qui aiment vraiment le bon Dieu? Ne savezvous pas également que plus l'âme est haute et plus elle s'honore d'entendre ce que dans le monde on est si embarrassé de dire? Blessez-moi donc à tort et à travers, et soyez sûr que lors même que je trouverais que vous vous trompez pour le fond, j'en aimerais la forme. Si vous ne trouvez pas ces litanies trop mal, je

les ferai lithographier, voire même imprimer, si cela ne me fait pas trop peur. Elles feront bien un petit volume de la grosseur des almanachs, et j'ai des amis dispersés bien loin de moi à qui elles pourraient faire plaisir.

Je me suis bien occupée de vos livres, j'avais trouvé enfin des personnes influentes auprès du duc de Coigny. Une note détaillée sur Solesmes, sur ses besoins, sur les ouvrages que Solesmes convoitait, allait lui être remise, lorsque nous apprîmes son départ pour l'Ecosse ; on nous promet à présent son prochain retour, et les personnes qui se sont engagées à lui parler espèrent beaucoup de leur insistance.

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