CORRESPONDANCE DE M™ SWETCHINE
de louanges et de blâmes systématiques rencontrent en moi une impénétrabilité peu commune.
Vous vous êtes dépouillé de votre titre par un acte volontaire, sans crainte de vous trop appauvrir; et, à ce propos, je profite de l'occasion pour vous demander de supprimer celui que vous me donnez, n'y ayant pas droit. En Russie, l'ancienneté d'un nom n'implique pas le titre. On a celui de la place qu'on occupe. Dans la hiérarchie des rangs celui de mon mari était des plus élevés, mais cela ne compte que dans le pays. L'habitude des titres en France l'emporte sur toutes les rectifications; il faut l'occasion pour les renouveler, et je tiens particulièrement à la saisir avec tous ceux qu'un peu d'intimité rapproche de moi.
J'ai su bien tard la mort de M. de Rosambo, de vénérable mémoire, avec beaucoup de regret pour sa fille et avec la pénible certitude qu'elle raviverait vos plaies. J'ai su dans le temps combien avait été touchante la lettre qu'après la mort de M. votre père vous aviez écrite à M. votre oncle, et combien il en avait été ému.
Tocqueville , 29 décembre 1856.
Je suis assez de cet ancien régime dont on m'accuse de dire tant de mal, pour sentir le besoin de ne pas laisser finir une année sans dire à mes meilleurs amis l'affection que j'ai pour eux. Souffrez donc, madame, que je suive avec vous cette vieille coutume du bon vieux temps, et que je vous dise avec toute la vivacité qu'on peut mettre à ce que Ton dit de loin et par écrit, qu'il n'y a personne dont le sort m'in-
téresse plus que le vôtre et à qui je souhaite de meilleur cœur toute sorte de biens, je dis de ces biens qui touchent une âme telle que la vôtre et qui sont si fort au-dessus des facultés et même des désirs de tant d'autres : beaucoup d'occasions de bien faire, de consoler, de secourir, d'élever tout ce qui vous approche. Vous avez le goût et vous savez le prix de ce noble emploi de la vie. Dieu vous a donc déjà accordé le plus grand don qu'il puisse faire aux hommes, et tout ce qu'il est possible de souhaiter pour vous et pour tous ceux qui vous connaissent, c'est que vous en conserviez longtemps l'usage.
Vous êtes bien bonne, madame, de vous être souvenue que M. de Rosambo était mon oncle. Sa mort, à laquelle nous ne nous attendions que trop depuis longtemps, nous a néanmoins vivement affligés. Il avait toujours tenu dans notre famille une place à part; c'était moins assurément qu'un père, mais plus qu'un oncle. Le dernier lien qui tenait ensemble tout ce qui reste de ma famille se brise avec lui. Il disparaît le dernier de cette génération de grands parents qui nous a donné l'exemple de si rares vertus. Il unissait à ce que la religion a de plus touchant le sentiment le plus fin et le plus fier de l'honneur. Cet homme, dont la bonté et la douceur allaient jusqu'aux approches de la faiblesse, devenait tout naturellement énergique jusqu'à l'héroïsme, dès qu'il s'agissait de sa dignité ou de son devoir. Cet homme admirable et excellent a été très-malheureux dans ce monde, il a été frappé par beaucoup de malheurs domestiques que son extrême sensibilité lui a fait ressentir d'une manière particulière. Assurément la
justice de Dieu lui en tiendra compte, et lui seul, en l'absence de tout autre argument, suffirait pour me prouver que cette justice existe et que l'ordre qui est troublé dans ce monde sera rétabli ailleurs.
Je n'ai rien de nouveau, madame, à vous mander sur la vie que nous menons ici. Nous nous portons assez bien. Nous continuons à goûter, en dépit de l'hiver, la douceur d'une existence régulière, occupée, à laquelle rien ne manquerait, si je travaillais d'une manière plus efficace que je ne le fais. Mais mon esprit continue à être occupé plutôt qu'intéressé , attiré mais non saisi. Cette demi-oisiveté, cette absence d'une étude passionnée permettent quelquefois à l'imagination de courir autrement et plus loin qu'il ne faudrait, et jettent une petite agitation sourde au milieu de la tranquillité heureuse de ma vie actuelle.
Je ne me suis jamais dépouillé de mon titre, comme vous me le dites, madame. Je ne l'ai jamais pris ni refusé. J'ai toujours pensé que, dans un temps où les titres ne représentent plus rien, il convenait d'agir avec eux , comme La Bruyère dit qu'il faut faire avec les habits. Il y a de l'orgueil à vouloir être trop bien vêtu ; il y en a aussi quelquefois à vouloir ne pas bien l'être. L'honnête homme, ajoute-t-il, se laisse habiller par son tailleur.
Mme de Tocqueville veut plus que dans un autre temps être rappelée à votre bon souvenir. Nous parlons souvent de vous dans notre intimité où nous mettons si aisément en commun tout ce qui se rapporte à vous. Je reçois à l'instant une lettre de M. de Circourt, qui s'était chargé de me donner de vos nouvelles. Il m'annonce que vous avez été très-souffrante il y a
quelques jours, mais que vous allez mieux maintenant sans être encore absolument bien. Ces nouvelles sont loin de me satisfaire et j'espère en avoir bientôt de meilleures.
Il est très-vrai, monsieur, que j'ai mal fini et mal commencé l'année. La menace en remontait haut et s'est trouvée réalisée au préjudice de toute ma liberté. Je parle ici de vœux articulés, car sur l'autre terrain les pauvres infirmes ne sont jamais vaincus. Vous voir content serait dans tous les cas un grand plaisir; mais, quand vous l'êtes du bonheur de ce monde que précisément j'aime et j'estime davantage, c'est pour moi une intime et vraie joie. Rien ne va mieux à votre aimable simplicité de cœur que l'observance des bonnes vieilles coutumes, presque toujours empreintes de cordialité. En fait de soins et d'attentions pour les autres, ce qui se produit au dehors profite au dedans plus qu'on ne croit.
Que de fois j'ai pensé depuis huit jours au retentissement dans votre paisible retraite de l'horrible catastrophe '. La stupeur dure encore; elle se mêle à une aride et amère tristesse. Pas une circonstance qui n'ait été tragique et dont les effets ne soient sinistres. C'est à travers le plus inoffensif des hommes que la vengeance cherchait le bruit et l'éclat. Elle tient encore en réserve plus d'un outrage et plus d'un scandale redoutables; mais il est bien com-
1 La mort de M^r Sibour assassiné dans l'église de Saint- Étienne-dn-Mont.
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mandé, ce me semble, de l'affronter plutôt que de la conjurer à certain prix : l'allégation d'un désordre mental, auquel personne ne croit, n'aurait fait que justifier les soupçons et attiser la haine. La vérité assurément a bien ses périls, mais c'est encore en elle seule qu'il faut chercher le moyen de les prévenir. Quelle sombre inauguration de 1857! Une sorte de pressentiment, ce skadow of coming events1 laisse de tous côtés percer l'inquiétude. Les imaginations se montrent alarmées,, ce qui en soi ne laisse pas que d'être un danger, les esprits poussés dans cette voie ayant plus d'une fois provoqué l'objet même de leur terreur.
D'une autre part, voilà les nuages à l'horizon qui se dissipent ; voilà la paix rétablie sur ses bases et d'épineuses questions mises hors de cause. Il me faudrait un peu d'apaisement pour en jouir. Sans vous écrire, je ne sais si ma pensée ne s'est pas tournée vers vous plus souvent dans ces tristes jours, pénétrant, pour vous interpeller, dans ce cher intérieur où il m'est si doux de penser que mon souvenir trouve quelquefois place entre Mme de Tocqueville et vous. Qu'il est rare de trouver dans un cœur d'homme, dont les tendances sont si hautes, un sentiment si vivant de la famille! Je ne puis vous dire combien j'ai été touchée de ce que vous me dites de M. de Rosambo. Vos appréciations sont d'une vérité parfaite Vous avez mille fois raison : rien ne va si bien ensemble qu'humble et fier. Il faut que je vous dise que je me suis permis d'appeler la fierté chrétienne
1 Ombre des événements qui s'avancent.
l'orgueil baptisé ! J'espère que je saurai un jour si, lorsque vous n'êtes pas content de votre travail, c'est bien positivement que vous n'êtes nullement en train. Jusque-là, quand il ne vous manque que d'être saisi, je présume que vous êtes sur la voie de M. de Chateaubriand, à qui j'ai entendu dire qu'on n'était pas content à moins de se sentir mordu.
Soyez assez bon pour lire la vraie amitié dans les amitiés que je vous offre. Veuillez aussi offrir à Mmede Tocqueville des vœux toujours mis en commun pour vous deux.
Tocqueville^ 11 février 1857.
Je ne pense pas, madame, que je doive arriver à Paris avant les premiers jours de mars. Je ne veux pas attendre jusque-là pour savoir directement de vos nouvelles. Un de mes amis m'écrivait, il y a environ douze jours, qu'il vous trouvait relativement mieux. Je voudrais que ceci me fût confirmé par vous-même. Ajoutez, je vous prie, cette bonté-là à toutes les autres. Je vous aurais écrit plus tôt si je m'étais senti en état de vous dire quelque chose qui méritât d'être lu; mais j'avais la conscience du contraire, et c'est ce qui fait que pensant à vous bien souvent et d'une façon qui, j'ose le dire, ne vous eût pas déplu, je ne me sentais pas l'impulsion intérieure qui fait écrire. Toutes les actions de ma vie se ressemblent et toutes mes pensées roulent dans un cercle que vous connaissez. Le soin si bienveillant que vous avez mis à m 'écouter vous laisse peu de choses à apprendre sur mon compte. Je me suis cependant assez sérieusement mis au travail depuis
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que je ne vous ai écrit, mais cela n'a pas suffi à rendre à mon esprit l'aplomb désirable. Il est toujours un peu unhinyed, comme on dit en anglais *. Ce désordre m'est si naturel qu'il ne faut pas s'en étonner. L'inquiétude vague et l'incohérente activité des désirs a toujours été chez moi une maladie chronique. Je m'étonne seulement qu'elle puisse m'attaquer autant dans des circonstances où tout devait faire naître la paix intérieure. Assurément je n'ai pas à me plaindre de la part que m'a laite la Providence dans ce monde. Je n'ai pas plus de droit que d'envie de me dire malheureux, et cependant la plus grande de toutes les conditions du bonheur me manque : la jouissance tranquille du bien présent. Je vis pourtant à côté d'une personne dont le contact aurait dû suffire pour me guérir depuis longtemps de cette grande et ridicule misère; et, en effet, ce contact m'a été depuis vingt ans bien salutaire pour raffermir mon esprit dans son assiette, pas assez pour produire l'équilibre habituel et complet. Ma femme , que le monde connaît si peu, a une façon passionnée et véhémente de sentir et de penser ; elle est très-capable d'éprouver des chagrins violents et de ressentir avec une extrême émotion le mal qui arrive; mais elle sait jouir pleinement du bien qui se présente. Elle ne s'agite point dans le vide; elle sait laisser couler dans un repos et un calme parfaits des jours tranquilles et des circonstances heureuses. Il s'établit alors au dedans d'elle-même une sérénité qui me gagne par moments, mais qui bientôt m'échappe ec m'aban-
1 Hors des gonds.
donne à cette agitation sans cause et sans effet qui souvent fait tourner mon âme comme une roue sortie de son engrenage.
Me voilà à vous parler de moi, malgré ma résolution première de ne pas le faire. Pardonnez-moi cette fois encore; ou plutôt, madame, prenez-vous-en un peu à vous-même qui savez si bien attirer la confiance. Vous faites naître un sentiment de respect qui devrait inspirer le désir de ne vous montrer que les bons côtés de soi-même, et pourtant vous donnez une sorte d'attrait à l'aveu des fautes et des faiblesses.
Au moment où vous m'avez écrit, vous me paraissiez encore bien préoccupée et émue du grand crime qui venait d'être commis dans Paris sur la personne de M. Sibour. Un sentiment d'horreur et même de crainte est bien naturel à la vue d'un pareil forfait. Le criminel me paraît cependant avoir eu une constitution intellectuelle et morale si extraordinaire qu'il est difficile, ce me semble, de rien conclure de général à propos de son cas particulier. De telles fureurs sont, Dieu merci, bien rares. Ce qui l'est peutêtre moins, c'est une certaine révolte intérieure dans l'esprit de quelques ecclésiastiques contre le gouvernement de leur supérieur. J'ai eu l'occasion, soit dans ce pays, soit ailleurs, d'apercevoir de près des symptômes très-visibles de cet état des esprits, et j'ai souvent surpris la trace d'une lutte sourde au sein de l'obéissance la plus passive. Peut-être les personnes qui s'occupent plus particulièrement de ces matières devraient-elles faire attention à ce mal. Quel est le remède? J'avoue mon ignorance à l'indiquer. Il me paraît certain qu'autrefois les ecclé-
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siastiques d'un rang inférieur possédaient dans la hiérarchie religieuse elle-même plus de garanties et avaient plus de moyens réguliers et légitimes de se préserver de certains abus d'autorité qu'aujourd'hui. En rendant le gouvernement ecclésiastique plus absolu, l'a-t-on rendu plus sûr; ou bien la disposition dont je parle ne tient-elle pas à l'état général de l'esprit de nos contemporains, état qui consiste à alterner entre la révolte sans limite et l'obéissance sans condition? Je ne me permets pas d'avoir une opinion dans un pareil sujet; je n'exprime que des doutes.
Je crois le choix du nouvel archevêque bien approprié au lieu et aux circonstances. J'ai connu assez particulièrement M. Morlot à Tours, et je' conserve de ses rapports des souvenirs d'amitié. Il m'a paru un homme bon, doux, sensé, modéré, ennemi des querelles et du bruit ; il doit être disposé à rendre moins ardentes et moins bruyantes les luttes qui se font voir en ce moment au sein de l'Église de France. Seulement je le crois un peu au-dessous de sa position pour le talent, pour celui du moins qui se manifeste en paroles ou en écrits. Quoiqu'il ait des manières distinguées, je ne lui crois pas non plus l'âme fort haute ; mais cette dernière qualité est si rare qu'on aurait tort de l'exiger absolument.
Je finis cette lettre avec la pensée que je ne tarderai pas beaucoup à prendre le même chemin qu'elle. J'aurai assez peu de joie à revoir Paris en général, mais beaucoup à me trouver rapproché de vous, et à pouvoir de temps en temps profiter de l'indulgence avec laquelle vous me laissez vous parler de toutes choses. A bientôt donc, madame. Veuillez
d'ici là ne pas oublier des gens qui pensent bien souvent à vous.
Paris , 20 février 1857.
J'ai bien à vous remercier, monsieur, de votre dernière lettre et du souvenir que vous m'accordiez indirectement en demandant de mes nouvelles, moyen terme dont j'aimerais tant à user aussi. Je ne puis guère ratifier ce qui vous a été dit, et, comme il arrive à ceux qui nous voient en passant, on s'est arrêté aux apparences.
Je m'attendais un peu au retard de votre arrivée ici et j'ai pensé souvent que, si une même durée de séjour demeurait garantie à vos amis, ils devaient applaudir à un ajournement qui vous met dans de bien meilleures conditions d'air et de lumière et vous conduit, sans fâcheuse transition, au temps où c'est de tout son charme que la campagne réclame ses droits. En même temps, je comprends bien qu'ayant repris votre travail il vous en coûte de l'interrompre et de suspendre sa vertu pacifiante sur vous-même. Néanmoins, vous n'avez pas encore retrouvé, me dites-vous, cet aplomb, cette impression de la plénitude des forces qui en rend maître souverain. Yous n'étiez donc pas encore content; mais depuis que votre bonté m'a laissé apercevoir qu'en ce que vous exigez de vous-même vous pouvez avoir tout sujet d'être content sans l'être, je me permets pour ma propre et intime satisfaction une traduction un peu libre de ces mêmes paroles. Toutes les supériorités en sont là : elles veulent cumuler, se maintenir dans un état qui est exceptionnel en tous points ; elles veulent
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réunir les contraires, la préoccupation des grandes choses et la bénigne jouissance des petites, une imperturbable sérénité avec les nobles aspirations qui dévorent. Quoi qu'on dise, les parts dans ce monde sont faites avec plus d'équité, et c'est de toute façon
Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.
Je comprends que Mme de Tocqueville vous fasse envie; on voudrait être tout ce qu'on admire. Il y a en effet des âmes très-naturellement en équilibre; on dirait qu'elles naissent guéries. Leur contact, doux trésor en lui-même, est des plus profitables, mais c'est de reflet, de passagère influence, et sans qu'aucun effort puisse jamais faire arriver à une vraie assimilation. Chacun de nous semble être un dessein arrêté, une pensée tout à part. Nous subissons une foule de modifications, et pourtant rien n'entreprend jamais complètement sur le signe indélébile, sur ce quelque chose qui nous fait nous-même et pas un autre.
Je vois confirmé de toutes parts votre jugement sur notre nouvel archevêque, et il répond complètement à mes vœux pour un choix inattaquable en luimême, et qui néanmoins ne fît trop grand plaisir à personne, de ce plaisir passionné qui devient souvent le trop juste chagrin du grand nombre. Quelqu'un de son intimité me disait : « Il n'a ni amis ni ennemis. » La justice lui en sera plus facile.
Soyez assez bon pour parler de moi à Mme de Tocqueville et pour recevoir tous deux l'expression des plus vrais sentiments.
Tocqueville, 26 février 1857.
Je veux répondre, madame, sans trop tarder, à la lettre que j'ai reçue de vous. Je vous ai dit la vérité pure en vous disant que si je ne vous parlais plus de moi, c'est que le sujet était fatigant pour vous et triste pour moi-même qui n'ai jamais trouvé le moindre plaisir à me regarder de si près. Ou dit avec raison qu'on ne se connaît jamais. Cela est vrai dans le sens qu'on ne saurait démêler souvent d'où sortent les impulsions qui nous dirigent; mais quant aux effets que produisent ces ressorts inconnus dans notre propre esprit et dans notre propre cœur, on ne les connaît que trop bien après s'être observé quelque temps ; ils se reproduisent sans cesse de la même manière, de telle sorte, je l'éprouve du moins, que la monotonie du tableau finit par lasser le regard et le porte à se détourner vers d'autres objets. J'étais donc fatigué de vous peindre toujours les mêmes agitations, les mêmes misères, et surtout je craignais de vous fatiguer de ces redites éternelles. Mais je vois que votre bonté vous fait vous intéresser à moi plus que je ne m'y intéresse moi-même. Vous cherchez à ma faiblesse des causes qui m'en consolent ; vous ne voulez voir dans cette agitation de mon esprit, dans ce fond de mélancolie et de mécontentement de moi qui se retrouve toujours dans mes pensées, que l'effet d'aspirations plus hautes que les résultats obtenus par l'effort qu'elles ont suscité. Je ne veux point user avec vous de la pire de toutes les formes de la vanité, la fausse modestie. Oui, je crois que cela est vrai en
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partie; je crois que mon sentiment et mon désir sont plus hauts que ma puissance ; je crois que Dieu m'a donné le goût naturel des grandes actions et des grandes vertus, et que le désespoir de ne pouvoir jamais saisir ce grand objet qui flotte toujours devant mes pas, la tristesse d'habiter dans un monde et dans un temps qui répondent si peu à cette création idéale au milieu de laquelle mon âme aime à vivre, je crois, dis-je, que ces impressions que l'âge n'atténue en rien sont une des grandes causes de ce malaise intérieur dont je n'ai jamais pu me guérir. Mais à combien d'autres causes moins belles ne faut-il pas l'attribuer aussi? Votre indulgence peut détourner les yeux de celles-là ; mais il ne m 'est pas permis de ne pas les voir, et, les voyant, de les cacher à un œil aussi bienveillant que le vôtre. Pour commencer la confession par le plus vilain endroit, croyez-vous, madame, qu'une bonne part de cette inquiétude d'esprit ne doit pas être attribuée à cette passion du succès, du bruit, de la renommée qui m'a animé toute ma vie, passion qui pousse quelquefois à de grandes choses, mais qui en elle assurément n'est pas grande? C'est le petit péché d'habitude des écrivains. Après avoir publié mon premier livre, je suis resté si longtemps sans rien faire que cette maladie naturelle aux auteurs s'était presque guérie, ou du moins avait pris d'autres symptômes. Mais mon dernier ouvrage l'a réveillée ; il a fait complètement reparaître le vieil homme avec ses faiblesses, ses impatiences, ses désirs toujours plus grands que le succès, lors même que le succès devrait satisfaire un homme raisonnable. Mais je n'ai jamais été complètement cet homme-là,
en aucun sens. Voilà une cause bien ridicule d'agitation ; en voilà une autre bien digne de pitié : celleci est dans l'effort incessant d'un esprit qui aspire à la certitude et ne peut la saisir, qui, plus qu'aucun autre peut-être, a besoin d'elle, et, moins qu'aucun autre, ne peut en jouir paisiblement. La vue du problème de l'existence humaine me préoccupe et m'accable sans cesse. Je ne puis ni pénétrer dans ce mystère ni en détacher mon œil; il m'excite et m'abat tour-à-tour. Je ne pense pas, madame, que je puisse être à Paris avant la fin de mars. Ce ne sont pas des études qui me retiennent ici, mais des affaires qui se rapportent à la nouvelle situation dans laquelle nous a mis la mort de mon père. Nous avons à faire un établissement définitif qui nous permette ensuite d'user de la liberté de nos mouvements ; cela demande une série de mesures qu'il serait fâcheux d'interrompre et qui ne pourraient se continuer en notre absence. J'ai aussi grand besoin, pour des affaires également, de revenir à Paris, et j'y retournerai dès que je le pourrai. Mais je ne pense pas, je le regrette, le pouvoir faire avant la dernière quinzaine de mars. Je resterai à Paris tout juin. Je puis vous assurer, madame, que parmi les raisons qui me rendent pénible ce retard, le chagrin de ne vous voir que dans un mois tient la première place. Croyez à la sincérité de ce sentiment comme à la tendre et respectueuse affection que je vous porte.
Paris, 8 mars 1857.
En osant me plaindre, que j'étais loin, monsieur, de croire à la pleine, entière satisfaction qui m'at-
tendait ! Seulement, il n'aurait pas fallu me parler de ma fatigue ou de mon ennui, et me condamner, par cela même, à ne pas retrouver en vous cette sincérité profonde qui m'a toujours semblé être vous-même. Puis-je vous dire par combien d'émotions m'a fait passer votre lettre ! Vous aviez plus que tout autre pour vous faire illusion des prétextes spécieux, subtils. Des vues pures, une action puissante, les plus nobles aspirations, s'emparant de votre âme, avaient tellement de quoi vous faire prendre le change ! A la rigueur, la grandeur morale, un but généreux pouvaient vous suffire. Vous souffrez et' je suis contente, moi qui vous voudrais tous les bonheurs de ce monde. Mais, soyez tranquille, c'est pour vous les rendre tous ; car c'est toucher à la vérité que de reconnaître n'avoir pas dans son cœur la paix qui l'affirme. Du moment où il y a lutte, l'issue heureuse est certaine. Quand l'esprit toujours disputeur cherche encore , le sens intime est souvent bien près de trouver. Je ne redoute entre Dieu et vous que les téméraires , ces pieux intrus qui prennent trop aisément la vivacité de leur zèle pour la mesure de leurs forces.
Vous êtes si bon qu'il m'en coûte de vous dire que j'ai rarement autant souffert. Je n'ai plus de sommeil et même plus de repos possible. Je pense que si les démons étaient malades , ils le seraient de cette façon-là. Ma grande épreuve est l'interruption forcée de toutes mes habitudes. Mais à la fin de ce mois , je vous reverrai. Je sais jouir même d'une promesse : jugez de ce que me seront des moments de réalité, fussent-ils courts et rares !
Tocqueville,, 21 mars 1857.
Yotre dernière lettre, madame, m'a causé une impression vive et durable de reconnaissance. Quelle aimable indulgence vous avez pour des défauts qui vous sont étrangers! Que de sympathie douce et vraie pour des misères intellectuelles et morales dont vous n'êtes point atteinte ! Ce n'est pas vous qui du rivage trouvez une joie cruelle à voir les navigateurs qu'agite la tempête. Mais je ne veux point entrer aujourd'hui dans un sujet qui m'émeut toujours et qui me mènerait trop loin.
J'espère d'ici à dix jours aller plaider ma cause de vive voix. Je me sens un si grand désir de vous revoir que cela me prouve que je ne redoute pas beaucoup un arrêt sévère de votre part. Il me tarde surtout de juger par moi-même de l'état de votre santé. Si en cette matière les vœux ardents de vos amis étaient écoutés, assurément vous vous porteriez bien. A bientôt, madame ; veuillez ne pas penser trop de mal de moi d'ici là.
Fleury, jeudi 25 juin 1857.
Je ne sais vous remercier assez de votre chère lettre de Londres si affectueusement compatissante , et dont la sollicitude me réconcilierait avec mes plus mauvais moments. C'est samedi dernier que j'ai suivi mon projet de campagne. Le voyage s'est assez bien passé , mais l'arrivée et les premiers jours ont été bien pénibles. Il m'était facile de constater combien j'arrivais à Fleury sous des conditions autres que celles de l'année dernière. Je retrouvais bien la
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solitude avec mon même goût pour elle ; mais je suis désarmée contre ses épreuves, et cette fois tout, jusqu'à ses ressources, me semble plus fort que moi. Je n'ai absolument rien contre l'âge ni même contre ses plus prochaines conséquences. J'avoue cependant que les maux envahissants dont je souffre, qui surmontent extérieurement toute volonté et s'en prennent atout, excitent en moi une sorte de peur, impression du reste passagère. Le sacrifice bien renouvelé, tout rentre dans son assiette avec un grand redoublement d'ardeur vers l'effort raisonnable et le combat.
Un de mes neveux m'annonce , du fond de la Russie méridionale, l'aimable intention de me donner trois mois ; cela limitera nécessairement mon séjour de Fleury. La femme de mon neveu et ses enfants n'étant jamais venus en France, les garder ici tiendrait du guet-apens. Il me faudra donc encore trèsprobablement rentrer à Paris.
Ne craignez jamais d'être ingrat à mon égard : on ne compte pas avec les gens qui donnent sans compter. Je remonte quelquefois à votre premier livre qui a tout commencé, à l'excellente impression qui m'était restée de son auteur et qui depuis a toujours tenu mon oreille aux aguets pour ce que je pouvais entendre dire. Je ne sais plus à travers vos absences la circonstance qui vous a rapproché; mais je sais que, depuis, tout incident a laissé trace. Successivement encouragée, ce que j'ai le mieux senti dès lors, c'est que la plus vraie bonté était au fond de toutes vos affections et que ce que j'en pourrais obtenir protégerait en moi ce que j'admire en vous.
Votre isolement de Londres me pèse. A travers son
air épais, n'affrontez pas trop la fatigue et surtout n'y faites que ce que vous y êtes venu faire. Songez au plus prompt retour possible là où vous êtes si noblement, si dignement heureux et content \ Merci encore et toujours merci.
1 « Le besoin des recherches nécessaires pour l'exécution de son second volume l'avait en 1857 conduit en Angleterre, où il existe une collection très-précieuse et unique de documents relatifs à la révolution française. Là, grâce au respect qu'inspirait son caractère personnel, il fut autorisé à compulser librement les archives publiques, et à y prendre connaissance de toutes les correspondances confidentielles du gouvernement anglais avec ses agents diplomatiques sur le continent à cette époque. Désirant d'ailleurs se livrer tout entier et sans distractions à l'objet de ses recherches, Tocqueville s'était appliqué pendant son séjour à Londres à ne voir que les personnes dont le concours était nécessaire au but spécial de son voyage. Cependant il ne put qu'imparfaitement échapper aux témoignages dont il était l'objet et crue, dans un pays libre, on se plait à donner aux hommes sortis dignement du pouvoir. Le prince Albert lui-même voulut le voir et lui exprimer sa haute estime. Mais un dernier hommage, auquel assurément il n'était pas préparé, lui était réservé. Au moment où il quittait l'Angleterre pour retourner en Normandie, il reçut l'avis qu'un bâtiment de la marine royale était mis à sa disposition pour le reconduire dans le port de France où il lui plairait de se faire débarquer. L'ordre avait été donné par le premier lord de l'amirauté, sir Charles Wood, qui avait cru devoir cette marque de haute courtoisie à l'hôte illustre que l'Angleterre possédait et dont elle était fière. Noble hommage qui honore autant celui qui le rend que celui qni le reçoit, et qui n'est pas seulement l'acte d'un ministre, mais encore celui de tout un peuple sans l'assentiment duquel il eût été impossible. »
[Correspondance d'Alexis de Tocqueviïïe, notice par M. Gustave de Beaumont. — Tome 1er, page 108.)
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Paris, 27 juillet 1857.
Vos charitables interpellations sont à peine entre mes mains que je me hâte de vous remercier du bon intérêt qu'elles expriment 1. Mon état est toujours pénible et varie peu. Contrairement au bien que la campagne m'avait fait l'année dernière, cette fois-ci tous les symptômes fâcheux semblaient s'y aggraver; le manque de sommeil équivaut désormais pour moi à sa suppression. Enfermée à Fleury au point de n'avoir pu même revoir son parc, il n'y avait raisonnablement qu'un parti à prendre, celui de me mettre à portée des secours et de rentrer dans des habitudes qui ne laissent rien à ordonner ni à prévoir. J'ai cependant beaucoup hésité encore ; il m'en coûtait de regagner mes quartiers d'hiver au milieu des splendeurs de juillet.
J'ai été tenue fort au courant de tout ce que votre réception de Londres a eu d'animé, de cordial et de très-sérieusement flatteur. J'en ai beaucoup joui. Cet orgueil-là, je le tiens en réserve pour mon plaisir, et avec vous j'y cède d'autant plus volontiers qu'aucune sécurité n'en souffre. Je ne puis vous dire combien j'ai été touchée de vous voir, après tant et de si chauds témoignages, prendre le soin de replacer bien vite votre thermomètre à l'ombre, afin de le consulter plus sûrement. Quitter une scène brillante dont aucune satisfaction n'a été illusoire pour rentrer
1 La lettre de M. de Tocqueville à laquelle celle-ci répond n'a pu être retrouvée.
comme vous dans la retraite et la trouver plus douce, plus intime que jamais , voilà ce qui advient des choses quand on les met à leur place.
Adieu. Recevez tous mes remerciements et mes amitiés.