CORRESPONDANCE DE M™ SWETCHINE
Je ne vous dis rien pour mon compte. Je vis pour le moment dans un gaspillage de temps, au milieu d'encombrés et de préoccupations qui n'ont cessé de renouveler durant ma lecture les intrusions qui me faisaient souffrir quand vous étiez là. Je les prends en patience, parce que je touche au moment d'en être libérée. Par la plus amicale des condescendances, Mme de la Rochejaquelein me loue son château de Fleury, à trois lieues de Fontainebleau et à même distance de Melun. Je dois y passer quatre mois seule, complètement seule. Votre livre inaugurera cette heureuse solitude dont je suis avide : ce n'est rien moins qu'un tête-à-tête d'ami que je lui ménage. Je vous dirai tout ce qui me viendra ; je vous admire trop pour n'être pas à l'aise. D'ailleurs rien n'est si commode que de n'être nullement obligé d'y voir clair ou juste. Vous me redresserez souvent; vous ferez prendre corps à des aperçus sans consistance, mais bercés con amore et tenant à l'état de mon intelligence, qui, sur certaines questions, est un peu celui de la pensée préexistant à la parole.
Je ne sais absolument rien de Montalembert , ni par lui ni par les autres, tous les aboutissants se trouvant dispersés. M. de Falloux saura les bonnes paroles dont vous me chargez pour lui, et en sera bien touché. Le voilà retourné dans son Anjou. Le vide se fait de toutes parts; plus même de passants, ce casuel de la saison.
Adieu, je vous quitte peu, mais je croirai aller vous retrouver sous les beaux arbres qui m'attendent, et où j'espère que, mieux encore que votre souvenir, votre parole viendra me chercher.
Tocqueville, 22 juillet 1856.
J'attendais toujours pour vous écrire, madame, dans l'espérance de pouvoir vous rendre bon compte de moi ; mais je vois bien que cela pourrait me mener trop loin, et je veux ne pas tarder à avoir de vos nouvelles. Laissez-moi vous remercier d'abord de votre dernière lettre. J'y ai trouvé, comme toujours, les preuves d'une affection qui console et fortifie. Je ne vous lis jamais sans ressentir cette double impression. La cause en est surtout, je pense, en ce qu'on rencontre en vous une âme qui s'émeut aisément et un esprit retenu et fixé dans des principes sûrs. C'est ce qui fait votre charme et votre empire. Je voudrais bien mieux profiter que je ne le fais d'une amitié si précieuse, et je m'afflige d'y réussir si mal. J'ai cependant retrouvé, depuis que je vous ai écrit, une partie du calme que j'avais absolument perdu durant la fin de mon séjour à Paris et les premiers moments de mon retour ici; mais je ne suis pas encore parvenu à me rattacher vivement à rien. Il n'y a point de travail, ni même d'occupation qui me captivent, ce qui laisse toujours chez moi un fond d'agitation dans l'âme. Car je ne me repose jamais dans l'immobilité, mais plutôt dans un mouvement rapide et continu de l'esprit vers un point donné. Je songe aussi beaucoup plus que je ne devrais à la destinée de mon livre. Combien je voudrais pouvoir vous dire que, fort des intentions que j'ai eues en l'écrivant et d'un certain sentiment intime de la valeur de l'ouvrage, j'attends sans inquiétude le jugement de la
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foule! Je serais très-glorieux de pouvoir me vanter de cela à vous; mais malheureusement il n'en est absolument rien. Tous les bruits qui me parviennent sur ce livre me causent des impressions dont la vivacité me fait honte. Je ne m'en relève un peu qu'en m'en confessant à vous. La plus grande partie de ce que j'entends me fait plaisir. Assurément jusqu'à présent la résultat semble dépasser mon espérance. Mais voyez comme mon esprit est mal bâti ! Le plaisir que l'approbation me cause se ternit et s'efface vite. La critique reste et me chagrine plus longtemps.
J'espère que cette lettre vous trouvera dans la retraite que Mme de la Rochejaquelein a été assez heureuse pour pouvoir vous offrir, et dans laquelle je souhaiterais tant de pouvoir vous suivre, ne fût-ce que pour un seul jour, afin d'y avoir avec vous quelques-unes de ces longues conversations que les visites ne viendraient pas interrompre comme à Paris. Cette vie si occupée des autres que vous menez dans cette dernière ville, si elle vous procure quelquefois la grande satisfaction de cœur qui consiste à faire beaucoup de bien, doit à la longue éprouver votre santé, et je me réjouis à l'idée de votre solitude. Jouissez -y doucement de vous-même, madame, et ne songez aux autres que pour penser à l'affection vive que vous inspirez à quelques-uns et au respect que vous faites naître chez tous. Je ne connais pas de plus noble manière d'employer sa vie que la vôtre, et, à travers votre modestie, vous ne sauriez être insensible à l'hommage désintéressé que tant de gens de toutes les conditions vous rendent.
Je viens de lire un ouvrage qui m'a fort intéressé,
c'est celui de M. Albert de Broglie, YEglise et l'Empire romain au ive siècle. Je trouve beaucoup de talent dans ce livre. On y rencontre, au milieu d'une foi très-sincère, un esprit libre qui permet à l'auteur de juger les hommes dont Dieu a fait ses instruments. La composition générale de l'œuvre me paraît très-heureuse. J'ai toujours ressenti un fort grand dégoût pour cette décadence romaine, et le livre du prince de Broglie est le seul qui m'ait véritablement intéressé en en parlant.
Adieu, madame, donnez-moi bientôt, je vous prie, de vos nouvelles, et surtout croyez à l'affectueuse sollicitude qui me porte à les demander.
Paris, 25 juillet 1856.
Votre lettre de mardi m'a été remise précisément au moment où j'allais vous envoyer un simple mot, l'équivalent d'une de ces enquêtes verbales uniquement faites pour s'assurer que personnes et choses sont en leur place. Vos tristesses, l'ignorance où j'étais de vous, l'incertitude qui s'y ajoutait par le fait d'un journal qui vous faisait voyager, me pesaient beaucoup. Il me tardait aussi de vous dire les misères prolongées d'une entorse, qui par la secousse d'abord, puis par l'immobilité, avait fort ajouté à mes maux habituels ; mais me voilà au moment de réaliser mon projet de Fleury, si rien d'ici à quatre ou cinq jours ne vient à la traverse. Quel bon moment toujours pour moi que celui où votre souvenir vient me chercher ! Vous retrouvez, me dites-vous, un peu du calme que vous aviez perdu, mais sans pouvoir encore vous rattacher à rien, ni vous sentir bien accessible aux
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volontés du dedans et aux sollicitations du dehors. Quoi de plus naturel après de tels ébranlements, et comment vous en prendriez-vous à vous-même, comment douteriez-vous de reprendre le dessus, quand dans un premier progrès vous pouvez entrevoir tous les autres et vous assurer du retour prochain de l'entière possession de vous-même? Yous avez été si juste, si doux envers la douleur que le temps, sans la détruire, saura bien la transformer.
D'après ce qui m'est dit de toutes parts de l'effet produit par votre livre, je vous vois glorieusement rassuré sur son sort, et je lui pardonne ce peu d'ennui où il vous maintient encore. L'impression qui précède tout ne se raisonne pas. Et puis, il y a toujours du froissement en face de la contradiction. Mais, en y pensant, ne sont-ce pas les œuvres vraiment considérables comme valeur et haute portée qui, éveillant plus d'idées, concentrant davantage l'attention, donnent lieu par la diversité des esprits et des points de vue à plus d'objections? J'écarte les malveillants et les partis pris, non ragioniam di loro\ mais, dans les suffrages vraiment enviables, est-il un gage moins suspect de la sincérité des louanges qu'un peu de critique tout à côté? N'est-ce pas ce qu'on admire qui donne le droit de dire ce qu'on blâme? Je ne sais pourquoi l'orgueil même ne s'arrangerait pas de la vérité, que Mme de Staël voulait bien crue mais point écorchée, et pourquoi la passion ne s'en accommoderait pas aussi bien que l'orgueil, en vertu de ce petit grain d'austérité déposé au fond de tous les vrais et profonds sentiments. Tout cela est facilement admis par la volonté; seulement l'exé-
cution de ce beau programme, comme tant d'autres, nous trouve souvent en défaut, non par l'effet de quelque défaillance, mais par le besoin de sympathie qui vit au fond de nous-mêmes, par le besoin d'assimilation qui est bien encore un peu de la dépendance, mais d'un ordre charmant et élevé. Gardez pour moi, par une chère exception, tous les mouvements qui s'y rapportent. C'est vous-même que vous ne serez jamais assez à mes yeux.
Je suis charmée que vous ayez été content du travail d'Albert de Broglie, Il y a mis la force d'arrêt qui est en lui-même ; il suit vos traces, il traite avec respect le public auquel il s'adresse; tout son soin a été consacré à ne rien hasarder et à se faire inattaquable, autant que possible. Je me promets de le relire prochainement, car je ne l'ai lu encore que dans le manuscrit et à bâtons rompus.
Remerciez, je vous prie, Mme de Tocqueville de m'encourager, et laissez-moi vous devoir un jour sa vraie bienveillance. Je m'identifie à tout ce qui vous touche, comme je prends au sérieux tout ce qui vient de vous.
Tocqueville, 4 août 1856.
Vous me parlez , madame , dans votre dernière lettre, d'une entorse qui faisait supposer une chute. Je n'aime point à rester sur ce bulletin là, et, bien que ce ne soit pas le cas de vous faire une querelle, je serais tenté de vous reprocher un peu de ne m'avoir pas raconté en m'écrivant ce qui vous était arrivé. Vous ne sauriez jamais me faire plus de plaisir qu'en me parlant souvent de vous. J'espère que
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vous n'êtes plus à Paris par le temps qu'il fait. La chaleur doit y être excessive ; car , dans ce pays même où le vent ne cesse jamais et rafraîchit constamment l'air, nous souffrons du chaud ; c'est ce que je n'avais jamais vu. J'aime à vous voir en ce moment sous de grands ombrages, et non au milieu de l'entassement de maisons où l'on ne sait où trouver la fraîcheur la nuit aussi bien que le jour. C'est de là que sera datée, j'espère, votre première lettre.
Je n'ai rien de nouveau à vous dire de nous. A mesure que notre solitude se prolonge, nous devenons, ce me semble, plus tranquilles et plus près de la sérénité. Je pense que c'est une grande bénédiction que Dieu nous a donnée de nous faire trouver tant de secours à nous retirer loin du monde. Ce remède contre les maux et les agitations de la vie est toujours à la portée de l'homme, tandis que celui qu'on cherche au milieu de la foule ne se trouve pas toujours et aggrave bien souvent la maladie dont on veut guérir. Je m'aperçois du progrès que nous faisons par la rapidité toujours plus grande avec laquelle semble courir le temps. Yous savez que les jours les plus heureux sont toujours ceux qui fuient le plus vite. Rien ne marque mieux la misère humaine que d'avoir trouvé là le meilleur signe de bonheur. Il en est ainsi pourtant. Je n'ai recommencé aucun travail sérieux; mais j'ai des occupations nombreuses et réglées, qui, sans me suffire, m'intéressent, et au milieu desquelles le temps passe en ne laissant que de petites traces légères, mais agréables.
Je reçois toujours beaucoup de bonnes nouvelles de mon livre. Je vous avoue avec candeur que cela
me charme, et que je n'ai rien de l'indifférence philosophique que je devrais affecter pour le succès. Loin du reste de m 'accuser auprès de vous de ma satisfaction, j'aurais plutôt à me défendre de ne l'avoir pas plus grande, car c'est là où est la vraie maladie de mon âme : inquiétude incessante de l'esprit qui cherche en toutes choses le par delà, et rend presque insensible au bien qu'on a le plus désiré dès qu'on l'a atteint. Je sais que ce n'est pas là seulement mon infirmité, c'est celle de l'homme ; mais peu, je crois, en ont été plus atteints. J'ai eu une vie assez agitée dans laquelle il s'est rencontré de temps à autre de grandes joies. Mon imagination n'a jamais trouvé dans chacune de celles-ci qu'une sorte de point d'appui pour sauter plus loin. Je n'ai pas eu assurément à me plaindre de ma destinée, mais seulement de moi-même.
On vient de me rapporter les œuvres complètes de*** que j'avais données à relier. Cela m'a porté à vouloir y lire avec suite. Je vous avoue pour vous seule que je n'ai pas pu y parvenir. J'ai un goût passionné pour l'homme, mais je ne puis vivre avec l'écrivain, et je crois en vérité que son âme était bien plus grande que son esprit. Il a beaucoup de celui-ci pourtant, mais son goût littéraire me paraît faux; il est précis par le fond de sa pensée qui se mûrit dans de grands travaux; il est vague, redondant par l'expression, comme le serait un homme qui n'aurait point étudié et ne songerait qu'à faire des phrases plus agréables encore à l'oreille qu'à l'entendement.
Quelle imprudence de juger ainsi les autres quand on est soi-même sur la sellette î Aussi n'est-ce qu'avec
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vous queje me permets ces licences. J'espère que vous voudrez bien finir par être mon j uge. Vous m'avez déjà dit beaucoup de choses agréables sur ce que les autres pensaient de mon œuvre. Ce qui m'importe le plus, c'est de savoir ce que vous en pensez vous-même après l'avoir lue.
Je crains bien que vous ne puissiez jamais déchiffrer cette lettre. J'écris très-mâl et n'ai jamais pu obtenir de moi de soigner mes lettres. Il me semblerait, en le faisant, sortir de cette intimité et m'habiller pour aller en public. Veuillez donc, madame, pardonner mon griffonnage, et surtout croire que l'homme qui vous écrit si mal n'en est pas moins pénétré du respect le plus tendre pour vous.
Flemy, 13 août.
Je suis ici depuis dix jours et toute à votre livre. Il ne lui aura manqué qu'un seul des hommages qui ont salué votre premier ouvrage, la surprise; mais on se sera demandé comment, partant de si haut, vous avez pu laisser tant d'espace derrière .vous.
Avant tout, permettez-moi de vous dire combien je suis frappée de l'incomparable beauté de votre parole si substantielle et si simple. Elle ne demande rien qu'à la pensée elle-même. Après avoir charmé l'esprit par cette clarté qui fait voir dans votre intelligence comme l'oeil même voit les objets, avec quelle habile ordonnance vous aplanissez la voie au lecteur, et, maître du sujet, mettez à la portée des ignorants cette science dont ils ne s'avisent jamais qu'après coup ! \otre touche est à la fois large et fine sans que
l'ingénieux s'en mêle, et ce que vous découvrez est vraiment neuf. Vous prouvez une fois de plus que pour l'intelligence supérieure qui s'y applique en toute sincérité nul sujet n'a été traité. Que de sagacité dans vos réflexions et comme vous remontez aux causes ! Comme vous rendez sensible l'approche muette du grand événement qu'on voit poindre, germe d'un mal aigu dans le sein de la vieille maladie chronique de l'ancien régime ! Parmi tant de pages que j'ai notées ou extraites, combien je vous ai su gré des admirables cinq ou six lignes sur 89 que tant de vos amis politiques désertent aujourd'hui et désavouent 1 ! Votre incorruptible et rigide impartialité donne bien des armes à ceux qui lui restent fidèles. On reconnaît cependant à certains accents que d'autres cordes vibrent aussi dans votre âme. Une mûre réflexion écarte autant l'exclusif que l'extrême. Votre pensée, si je l'ai comprise, ne serait-elle pas qu'on aurait pu tout réformer sans rien détruire, qu'ainsi l'œuvre aurait acquis une tout autre puissance d'action et de durée, et que les leçons du passé étaient d'autant plus précieuses à recueillir qu'elles
1 « Je parcourrai d'abord cette première époque de 89, où l'amour de l'égalité et celui de la liberté partagent leur cœur; où ils ne veulent pas seulement fonder des institutions démocratiques, mais des institutions libres; non-seulement détruire des privilèges, mais reconnaître et consacrer des droits ; temps de jeunesse, d'enthousiasme, de fierté, de passions généreuses et sincères, dont, malgré ses erreurs, les hommes conserveront éternellement la mémoire, et qui, pendant longtemps encore, troublera le sommeil de tous ceux qui voudront les corrompre ou les asservir. » — [L'Ancien régime et la Révolution. par Alexis de Tocque ville, avant-propos, p. xn.'
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contenaient un programme pour l'avenir ? Nos trente dernières années n'ont cessé de me suggérer cette même idée. Aucune des révolutions qui se sont succédé ne m'a paru frappée au coin de l'inévitable. Toutefois, il faut bien en convenir, les grandes conquêtes étaient faites et, quoi qu'il arrive, assurées pour tous les temps. Le bloc était dégrossi, il ne s'agissait que d'en tirer la statue d'une main habile et sûre. Mais le pli profond des habitudes, la longue sanction des temps, le passage d'une ère à une autre, une atmosphère à renouveler faisaient-ils à nos devanciers les mêmes conditions qu'à nous? Le pouvoir, et ce mot comprend surtout l'entourage, se dépouille-t-il , s'exécute-t-il sans y être forcé? Une des plus dangereuses réflexions, ce me semble, que suggère l'histoire, c'est que tout ce qui a affranchi les peuples et servi leur bien-être a été arraché au pouvoir, et qu'enfin c'est du temps seul que les plus justes droits reçoivent une sanction finale. Mon Dieu! du petit au grand, de l'individu aux masses, tout n'est-il pas sur un même plan pour notre pauvre humanité? Que de bons et vains sentiments, que de stériles résolutions , que de velléités sincères et infirmes attendent pour aboutir les grands coups! En vertu de la solidarité humaine, la vivacité de mes impressions défie l'espace et le temps. J'ai de grandes révoltes contre les violences de la force brutale; mais, ce qui m'émeut presque autant, ce sont les grandes injustices au soleil consenties même par les meilleurs, comme l'esclavage à tous ses degrés; c'est l'état normal de la vexation , une régularité apparente et un peuple foulé ne comptant pas plus
dans son bien-être que dans ses droits , et tout cela non pas dans un coin de terre obscur, dans la nuit de l'ignorance, mais au milieu de tous les silences, de toutes les quiétudes, de toutes les glorifications du dehors. C'est un peu ce que vous venez 'de faire passer sous mes yeux. Eh bien! à ces tableaux-là, j'avoue que je perds pied, et que les époques où cette cruelle inégalité s'efface me paraissent offrir d'amples compensations. Je n'ai jamais pu prendre à la poésie du moyen âge, pas même à ses poèmes; jugez de ses institutions! Les hauts faits, les grands et beaux sentiments s'y montrent, comme le bien-être, comme l'air respirable, limités à une seule classe. J'ai peine à comprendre la liberté quand elle n'est pas pour tout le monde, et je ne la comprends pas plus dans l'élégant monde romain que dans la repoussante Amérique méridionale. Il me semble que la liberté n'est tout-à-fait elle-même que lorsqu'on peut la mettre au nombre des biens que Dieu a départis d'une main également large à toutes ses créatures, comme la jeunesse, la force, la santé, l'intelligence, ces biens qui appartiennent à tous. J'espère ne pas confondre la force morale et la force du nombre ; mais je dois avouer que ces multitudes elles-mêmes, qui ont un chiffre et pas de nom, me paraissent toujours imposantes : je n'ai point peur de leur puissance, mais je crois qu'elles ont droit à toutes nos sollicitudes.
11 est un point sur lequel je n'oserais pas être de votre avis. Croyez-vous que l'identification du clergé au pays, aux institutions, autrement que par le dévouement moral de tout son être , lui soit bonne.
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bonne à lui ! ? Mais nous reprendrons cela, aujourd'hui ce sujet me mènerait trop loin. Entre toutes les personnes qui m'ont parlé de votre livre, une seule objection a été faite et s'est trouvée renouvelée toujours au milieu d'un concert d'éloges. On vous reproche un peu de ne pas conclure. Moi, je prétends que c'est vous reprocher de ne pas verser! Il est certain à mes yeux que vous concluez pour la réintégration en droit et pour le règne à jamais de toutes les idées qui sont ramenées sous votre plume avec tant d'amour. Tout le reste n'est-il pas contingent, dépendant? C'est, on le sent très-bien, l'espritNme vous
1 « Ce qui contribuait surtout à donner aux prêtres les idées, les besoins, les sentiments, souvent les passions du citoyen, c'était la propriété foncière. J'ai eu la patience de lire la plupart des rapports et des débats que nous ont laissés les anciens états provinciaux, et particulièrement ceux du Languedoc, où le clergé était plus mêlé encore qu'ailleurs aux détails de l'administration publique, ainsi que les procès-verbaux des assemblées provinciales qui furent réunies en 1779 et 1787; et apportant dans cette lecture les idées de mon temps, je m'étonnais de voir des évêques et des abbés, parmi lesquels plusieurs ont été aussi éminents par leur sainteté que par leur savoir, faire des rapports sur l'établissement d'un chemin ou d'un canal, y traiter la matière en profonde connaissance de cause, discuter avec infiniment de science et d'art quels étaient les meilleurs moyens d'accroître les produits de l'agriculture, d'assurer le bien-être des habitants et faire prospérer l'industrie, toujours égaux et souvent supérieurs à tous les laïques qui s'occupaient avec eux des mêmes affaires.
« J'ose penser, contrairement à une opinion bien générale et fort solidement établie, que les peuples qui ôtent au clergé catholique toute participation quelconque à la propriété foncière, et transforment tous ses revenus en salaires, ne
voudriez renouveler beaucoup plutôt que de vous en prendre aux formes.
J'ai été un peu fîère d'avoir toujours eu la même impression que vous sur ***. Je croirais facilement que c'est l'impression de beaucoup de gens. Jamais on n'attribuera à son style les qualités de la sobriété : il y a souvent ainsi des épithètes que, par une sorte de consentement tacite, on n'accorde point même aux plus justes renommées.
Vous vous attendiez bien à ce que quelques lignes de votre lettre me reviendraient à la pensée plus d'une fois. Croyez que de vouloir est un grand pas
servent que les intérêts du Saint-Siège et ceux des princes temporels, et se privent eux-mêmes d'un très-grand élément de liberté.
« Un homme qui, pour la meilleure partie de lui-même, est soumis à une autorité étrangère, et qui dans le pays qu'il habite ne peut avoir de famille, n'est pour ainsi dire retenu ru sol que par un seul lien solide, la propriété foncière. Tranchez ce lien, il n'appartient plus en particulier à aucun lieu. Dans celui où le hasard l'a fait naître, il vit en étranger au milieu d'une société civile dont presque aucun des intérêts ne peut le toucher directement. Pour sa conscience, il ne dépend que du Pape ; pour sa subsistance, que du prince. Sa seule patrie est l'Église. Dans chaque événement politique il n'aperçoit guère que ce qui sert à celle-ci ou lui peut nuire. Pourvu qu'elle soit libre et prospère, qu'importe le reste? Sa condition la plus naturelle en politique est l'indifférence. Excellent membre de la cité chrétienne, médiocre citoyen partout ailleurs. De pareils sentiments et de semblables idées, dans un corps qui est le directeur de l'enfance et le guide des mœurs, ne peuvent manquer d'énerver l'âme de la nation tout entière, en ce qui touche à la vie publique. » L'Ancien régime et la Révolution, page 172.)
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de fait. Seulement Chi non paô quai che vuol, quai che puà voglia l, et toute action se borne ici à écarter les obstacles. La petite prière que je glisse sous la même enveloppe répond tellement, ce me semble, à ce que vous me disiez de l'immobilité où vous ne reposiez jamais et du but à peine atteint que vous désertiez pour courir à un autre, que je ne résiste plus à vous l'envoyer. Figurez-vous que je l'ai toujours gardée à votre intention depuis un mot de vous dans une de vos rares visites avant votre départ pour la Touraine. Bossuet peut toujours s'offrir et sa parole es»t assez haute ici pour ne pas trop effaroucher l'ange encore un peu rebelle. Il faut bien que j'estime votre amitié autant que je l'aime pour vous envoyer un si long et si incohérent verbiage.
Je me trouve à merveille ici, c'est un très-beau lieu où tout est vaste et facile, hors les communications du dehors. A treize lieues de Paris, il faut quelquefois trois et quatre jours pour une réponse! Mille tendres remerciements de votre bonté, rappelez-moi à celle deMme de Tocqueville.
Citation de Bossuet. — « Je ne sais, Seigneur, si vous êtes content de moi, et je reconnais même que vous avez bien des sujets de ne l'être pas. Mais, pour moi, je dois confesser à votre gloire que je suis content de vous et que je le suis parfaitement. Il vous importe peu que je le sois ou non ; mais après tout, c'est le témoignage le plus glorieux que je puisse vous rendre, car dire que je suis content de vous, c'est dire que vous êtes mon Dieu, puisqu'il n'y a qu'un Dieu qui puisse me contenter. »
1 Que celui qui ne peut pas ce qu'il veut, veuille ce qu'il peut.
Tocqueville, 10 septembre 1856.
Vous m'avez écrit, il y a près de trois semaines, madame, la lettre tout à la fois la plus aimable et la plus intéressante, etjenevousai pas encore répondu. Je voudrais que vous trouviez dans votre cœur, qui contient tant d'indulgence , quelque raison pour m'excuser. Pour moi, je n'en trouve point et je n'ai rien à dire si ce n'est que j'ai toujours été le plus mauvais correspondant du monde, le plus irrégulier, le plus intermittent, et que mes meilleurs amis, qui se sont toujours plaints de ce défaut, me l'ont toujours pardonné, par la considération que ce n'est point l'oubli ni l'indifférence qui m'empêchera jamais d'écrire, mais une sorte de paresse d'esprit dont je ne suis pas le maître. Je ferais volontiers comme un compatriote que j'ai rencontré en Amérique, qui, quand il avait quelque chose de pressé à dire à ses amis, faisait cent lieues plutôt que d'écrire une lettre. Bien différent en cela d'un mien voisin qui, au contraire, était si peu maître de sa parole et si habitué à sa plume, que si dans la conversation on lui poussait un argument un peu vif, il vous quittait aussitôt, montait un petit cheval qu'il avait laissé à la porte en venant, et retournait au galop dans sa gentilhommière pour écrire ce qu'il aurait dû répondre. Je suis aux antipodes de celui-là, mais je me rapprocherais volontiers de l'autre.
Votre jugement sur mon livre m'a charmé. On ne saurait pénétrer plus avant dans ma pensée et mieux comprendre le sens de l'ouvrage. Votre lettre
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sera certainement mise à part parmi celles qui expriment des opinions sur mon œuvre. En général, il faut que vous sachiez, madame, que tout ce qui vous regarde est à part dans mon esprit. La place que vous y occupez vous est propre et ne ressemble à celle d'aucun autre. J'ai pour vous un mélange de respect et d'affection qui fait du sentiment que je vous porte quelque chose de tout particulier, et qu'une réunion bien rare de qualités diverses peut seule expliquer.
Que j'aime à vous entendre parler si noblement contre tout ce qui ressemble à l'esclavage ! Je suis bien de votre avis que la répartition plus égale des biens et des droits dans ce monde est le plus grand objet que doivent se proposer ceux qui mènent les affaires humaines. Je veux seulement que l'égalité en politique consiste à être tous également libres, et non, comme on l'entend si souvent de nos jours, tous également assujettis à un même maître.
Je me doutais bien, je l'avoue, que ce que je dis sur le clergé de l'ancien régime et sur l'avantage qu'il y avait à le rattacher par des intérêts terrestres à une patrie n'aurait pas votre entier assentiment. Je ne veux pas plus que vous entamer par lettre ce grand sujet. Mais je désire vivement qu'une de ces heures précieuses et si rares où il m'est donné de pouvoir causer librement avec vous se présente, afin que je puisse vous exposer sur ce point toute ma pensée, et rechercher la vérité dans le contact d'un esprit aussi sincère et plus éclairé que le mien en pareille matière. Je ne vous dirai aujourd'hui, si vous le permettez, que le sentiment sous l'impression duquel j'ai écrit.
Il y a, ce me semble, dans la morale deux parties distinctes, aussi importantes l'une que l'autre aux yeux de Dieu, mais que, de nos jours, ses ministres nous enseignent avec une ardeur très-inégale. L'une se rapporte à la vie privée : ce sont les devoirs relatifs des hommes comme pères, comme fils, comme femmes ou maris. L'autre regarde la vie publique : ce sont les devoirs qu'a tout citoyen vis-à-vis de son pays et delà société humaine dont il fait spécialement partie. Me trompais-je en croyant que le clergé de notre temps est très-préoccupé de la première partie de la morale et très-peu de la seconde? Cela me paraît surtout sensible dans la manière de sentir et de penser des femmes. Je vois un grand nombre de celles-ci qui ont mille vertus privées dans lesquelles l'action directe et bienfaisante de la religion se fait apercevoir, qui, grâce à elle, sont des épouses très-fidèles, d'excellentes mères, qui se montrent justes et indulgentes envers leurs domestiques, charitables envers les pauvres. Mais quant à cette partie des devoirs .qui se rapporte à la vie publique, elles ne semblent pas même en avoir l'idée. Non-seulement elles ne les pratiquent pas pour elles-mêmes, ce qui est assez naturel, mais elles ne paraissent pas même avoir la pensée de les inculquer à ceux sur lesquels elles ont de l'influence. C'est une face de l'éducation qui leur est comme invisible. Il n'en était pas de même dans cet ancien régime, qui, au milieu de beaucoup de vices, renfermait de fières et mâles vertus. J'ai souvent entendu dire que ma grand'mère, qui était une très-sainte femme, après avoir recommandé à son jeune fils l'exercice de tous les devoirs de la vie pri-
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vée, ne manquait point d'ajouter : « Et puis, mon enfant, n'oubliez jamais qu'un homme se doit avant tout à sa patrie ; qu'il n'y a pas de sacrifices qu'il ne doive lui faire ; qu'il ne peut rester indifférent à son sort, et que Dieu exige de lui qu'il soit toujours prêt à consacrer, au besoin, son temps, sa fortune et même sa vie au service de l'État et du Roi. » Mais je m'aperçois, madame, que je pénètre insensiblement plus avant que je ne voudrais dans le sujet dont je veux causer avec vous et sur lequel il y aurait trop à écrire.
Je ne veux cependant pas finir sans vous remercier de la citation de Bossuet que vous m'avez envoyée. Rien n'est plus beau, même en comparant Bossuet à lui-même. Je trouve dans cette seule phrase tout ce qui relève l'homme et tout ce qui en même temps le retient à sa place. Elle donne tout à la fois le sentiment de notre grandeur et de celle de Dieu. Elle est fière et elle est humble. D'où avez- vous tiré cela, madame? Je ne connaissais pas cet admirable morceau.
iVdieu, madame, donnez-moi de vos nouvelles. Ma femme me demande toujours de la rappeler particulièrement à votre souvenir, et moi, je vous prie de croire à mon tendre et respectueux attachement.
Fleury, 26 septembre.
Une lettre de vous, monsieur, est toujours une vraie joie, habituellement désirée, mais jamais attendue; voilà, j'espère, de quoi vous mettre à l'aise. Quel charme aurait pour moi une de ces heures dont chacune de vos paroles réveille l'impression î
Comme elle ramènerait vite ces questions dont l'aimant est si puissant que, avec toutes lès raisons du monde de s'en abstenir, on y retombe. C'est surtout celle à laquelle vous touchez avec promesse d'y revenir, qu'en raison même de mes résistances je vous rappellerais avant tout autre. J'avoue que jusqu'ici, entre les termes extrêmes de la domination du clergé et de son asservissement, je n'ai, d'instinct et de réflexion, rien redouté davantage que son intrusion dans les affaires publiques. Peu frappée de ce que celles-ci y gagneraient, je le suis fort de ce que le prêtre peut perdre à dépasser les termes positifs de son mandat. Je comprends que les religions plus ou moins locales suivent les peuples sur ce terrain et se rendent passibles de toutes ses vicissitudes : il y a équation entre ce qu'elles risquent et le bien qu'elles peuvent faire. Mais l'Église catholique, qui, après tout, est la question de la vérité divine oui ou non révélée à la terre, doit redouter, ce me semble, de voir compromettre son but suprême. Son caractère propre, sa mission lui commandent, son nom le dit assez, de marcher avec tous les temps, toutes les races , tous les degrés de civilisation et tous les régimes, de n'en signaler aucun comme modèle ou comme obstacle. Elle ne peut, cerne semble, tout en faisant intervenir partout les idées éternelles d'ordre et de justice, se mettre au service d'aucune préférence exclusive. Cela paraît ressortir même de son code; car, rigoureusement, minutieusement explicite en ce qui touche à la. morale privée, elle n'a ni route tracée, ni règle fixe, ni prescription positive pour cette région des vertus publiques qui s'élève au-
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dessus de la morale, qui oblige en tout temps les hommes de toute classe et de toute carrière. Ce silence ne dit pas que ces vertus plus hautes n'aient son estime, mais bien qu'en elles-mêmes elles ne sauraient avoir aux yeux de Dieu une importance égale à l'accomplissement des immuables préceptes imposés à tous. C'est surtout du nécessaire dans ses rapports avec la cité permanente que se préoccupe la loi religieuse; et, ici, un sublime et glorieux superflu, qui est le nécessaire de certaines âmes, est traité un peu comme l'héroïsme qui n'a pas de formule. Un des soins qu'il importe de prendre, n'est-il pas aussi que tout élément précieux garde sa saveur propre?
Je comprends bien que l'on cherche de toutes parts ce qui pourrait venir en aide à cet affaissement, à cette absence de tout intérêt pour ce qui n'est pas plaisirs ou spéculations sordides, et pour donner un mobile plus noble aux caractères comme aux intelligences. Mais j'ai encore l'illusion de croire que ce dont nous nous plaignons est seulement à la surface, qu'un concours de chances contraires sert d'excuse aux contemporains, et, qu'on les jugerait avec plus d'indulgence, si l'on voulait comparer le temps où nous sommes avec un passé encore récent, et tenir compte de la notable différence des deux tâches. Combien le devoir était plus simple, plus clair, plus saisissable pour la conscience de l'âme ou de l'esprit qu'il ne l'est aujourd'hui, où toutes ses notions se compliquent et manquent de point d'appui, où tout prestige est évanoui, sans que rien d'ancien et de révéré y supplée ! J'en appelle aux admirables paroles que vous me citez. N'expriment-elles pas non seule-
ment une loi toute faite, mais unanimement reconnue, des sentiments enracinés, compris par tout le monde? Ne montrent-elles pas le point de mire rendu bien saillant par le dévouement concentré en un seul? Le patriotisme ainsi simplifié n'avait à redouter aucune complication affaiblissante; il avait surtout de quoi se faire bien comprendre du cœur des femmes, qui, sans grand effort, échappaient dans ce temps-là à l'indifférence politique dont elles doivent être fières que vous leur sachiez mauvais gré.
Les articles sur les ouvrages qui intéressent, comme les portraits des gens qu'on aime, satisfont rarement; mais j'ai été très-contente de celui de M. de Rémusat sur votre livre. Personne ne vous loue plus ressemblant. Hier soir, je tombai sur des paroles de lui, citées par M. Yillemain, qui m'ont fait plaisir, par opposition à beaucoup d'autres. « Le temps, ditil, doit nous corriger de nos fautes, non de nos principes, et on ne peut refaire son esprit à chaque révolution. » En effet, voir dater d'un événement à peu près fortuit toute expérience m'a toujours étonné et me rappelle un mot d'une femme de mes amies pendant une des terreurs du choléra : Ne dirait-on pas que c'est le choléra qui a inventé la mort?
Veuillez, monsieur, excuser, comme un peu votre ouvrage, l'abandon de ma parole. Je demande seulement une preuve de votre bonne indulgence, c'est que vous ne me répondiez pas; je ne serai à l'aise qu'à ce prix.
Tocqueville, 20 octobre 1856.
Je vous assure, madame, que je ne suis pas tenté d'user de la permission que vous me donnez de ne pas vous répondre. Quand même le sentiment qui m'attache à vous, sentiment où le respect se mêle toujours à l'affection, me permettrait de garder le silence, le désir seul d'avoir une nouvelle lettre de vous suffirait pour me déterminer à récrire moimême. La lecture de vos lettres est en effet pour moi un si grand plaisir, qu'il n'y a point de paresse qui puisse m'empêcher de vouloir le mériter.
Vous me dites, dans votre dernière lettre, des choses aussi vraies que bien exprimées sur l'obscurcissement inévitable delà notion du devoir en matière politique dans des temps troublés, instables et pleins de révolutions comme les nôtres, et sur la difficulté qui s'y rencontre d'y indiquer aux hommes des règles de conscience. Yous auriez assurément raison s'il s'agissait de conseiller ou de défendre certaines doctrines particulières en fait de gouvernement. Ce n'était pas non plus ainsi que je l'entendais. Je crois qu'en ceci, comme en tout ce qui concerne les actions humaines, il y a, en dehors des règles spéciales applicables individuellement à chaque cas, des principes généraux à inculquer, des sentiments à faire naître, une certaine direction à donner aux idées et aux volontés. Je ne demande point sans doute aux prêtres de faire aux hommes dont l'éducation leur est confiée ou sur lesquels ils exercent une influence, je ne leur demande pas de faire à ceux-ci un devoir de cons-
cience d'être favorables à la république ou à la monarchie. Mais j'avoue que je voudrais qu'ils leur disent plus souvent qu'en même temps qu'ils sont chrétiens, ils appartiennent à l'une de ces grandes associations humaines que Dieu a établies sans doute pour rendre plus visibles et plus sensibles les liens qui doivent attacher les individus les uns aux autres : associations qui se nomment des peuples et dont le territoire s'appelle la patrie. Je désirerais qu'ils fissent pénétrer plus avant dans les âmes que chacun se doit à cet être collectif avant de s'appartenir à soi-même; qu'à l'égard de cet être-là, il n'est pas permis de tomber dans l'indifférence , bien moins encore de faire de cette indifférence une sorte de molle vertu qui énerve plusieurs des plus nobles instincts qui nous ont été donnés ; que tous sont responsables de ce qui lui arrive, et que tous, suivant leurs lumières, sont tenus de travailler constamment à sa prospérité et de veiller à ce qu'il ne soit soumis qu'à des autorités bienfaisantes, respectables et légitimes. Je sais qu'on a inféré de ce qui se trouve dans l'évangile de l'avant-dernier dimanche, que le devoir du chrétien en matière politique se borne à obéir à l'autorité établie, quelle que soit cette autorité l. Permettezmoi de croire que ceci est plutôt dans la glose que dans le texte, et que là ne se borne pas pour le chrétien la vertu publique. Oui, sans doute, le christianisme peut exister sous tous les gouvernements; c'est là l'un des caractères de sa vérité. Il ne s'est jamais
1 Rendez à César ce qui est à. César et à Dieu ce qui est à Dieu | Évangile du xxne dimanche après la Pentecôte).
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lié et ne se liera jamais à l'existence d'une certaine forme de gouvernement ni à la grandeur particulière d'un peuple. Bien plus, il peut triompher au milieu des plus mauvais gouvernements, et trouver, jusque dans les maux que ces mauvais gouvernements imposent aux hommes, la matière d'admirables vertus. Mais il ne s'ensuit pas, si je ne me trompe, qu'il doive rendre insensible ou indifférent à ces maux, et qu'il n'impose pas à chacun le devoir d'en délivrer courageusement ses semblables par les voies légitimes que les lumières de sa conscience lui découvrent.
Voilà ce que je voudrais qu'on inculquât aux hommes, et j'ajouterais surtout aux femmes. Rien ne m'a plus frappé, dans l'expérience déjà assez longue que j'ai faite des affaires publiques, que l'influence qu'exercent toujours les femmes en cette matière, influence d'autant plus grande qu'elle est indirecte. Je ne doute pas que ce ne soient elles surtout qui donnent à chaque nation un certain tempérament moral, qui se manifeste ensuite dans la politique. Je pourrais citer nominativement un grand nombre d'exemples qui' achèveraient d'éclaireir ce que je veux dire. J'ai vu cent fois dans le cours de ma vie des hommes faibles montrer de véritables vertus publiques, parce qu'il s'était rencontré à côté d'eux une femme qui les avait soutenus dans cette voie, non en leur conseillant tels ou tels actes en particulier, mais en exerçant une influence fortifiante sur la manière dont ils devaient considérer en général le devoir ou même l'ambition. Bien plus souvent encore, il faut l'avouer, j'ai vu le travail intérieur et domestique qui transformait peu à peu un homme auquel la na-
ture avait donné de la générosité , du désintéressement et de la grandeur en un ambitieux, lâche, vulgaire, égoïste, qui, dans les affaires de son pays, finissait par ne plus envisager que les moyens de rendre sa condition particulière commode et aisée. Et comment cela arrivait-il? Par le contact journalier d'une femme honnête, épouse fidèle, bonne mère de famille, mais chez laquelle la grande notion du devoir en matière politique, dans son sens le plus énergique et le plus élevé, avait toujours été, je ne dirai pas combattue, mais ignorée.
Pardonnez-moi, madame, je vous prie, toutes ces divagations. Je cède au plaisir de montrer le fond même de mes idées à une personne dont l'esprit ouvert et sympathique comprend celles même qu'il ne partage pas. Hélas! c'est un plaisir que je puis bien rarement goûter, et que je goûterai peut-être de moins en moins à mesure que je vivrai. Mes contemporains et moi, nous marchons de plus en plus dans des routes si différentes, quelquefois si contraires, que nous ne pouvons presque jamais nous rencontrer dans les mêmes sentiments et les mêmes pensées. Je n'ai pas assurément à me plaindre personnellement d'eux, et je ne m'en plains point; nous vivons en très-bonne intelligence, mais sans nous toucher. Ils ont presque entièrement cessé de penser à ce qui me préoccupe encore constamment et vivement; ils n'attachent plus de prix aux biens auxquels tout mon cœur est resté lié. Je n'ai que de l'indifférence, quelquefois du mépris pour les goûts nouveaux ; et en général j'aperçois les différents buts qu'on doit chercher adonner à sa vie dans les limites
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de ce monde sous des jours qu'ils n'ont plus. Nous ne nous combattons pas, nous ne nous entendons plus. J'ai des parents, des voisins, des proches ; mon esprit n'a plus de famille ni de patrie. Je vous assure, madame, que cette espèce d'isolement intellectuel et moral me donne souvent le sentiment de la solitude d'une façon plus intense que je ne l'ai ressenti jadis dans les forêts de l'Amérique. Je lisais l'autre jour dans un philosophe de l'antiquité une phrase (M. de Broglie l'a reproduite dans son livre) qui m'a ému. Il y était dit, si je ne me trompe : « Supporte patiemment l'idée de la mort, en songeant que tu n'as pas à te séparer d'hommes qui pensent comme toi. » Je ne suis ni delà condition, ni de la religion, ni même de la philosophie de celui qui se disait cela à luimême. Mais que de fois n'ai-je pas été de son sentiment!
Adieu, madame, gardez-moi votre amitié et votre estime et je ne me croirai jamais à plaindre *.
Tocqueville,, 4 décembre 1856.
Vous êtes bien bonne, madame, de me savoir gré de ma confiance en vous : on ne doit savoir gré que de ce qui vient de la volonté et naît de l'effort. Ma confiance en vous a toujours eu le caractère d'un instinct naturel et involontaire. Vous l'avouerai-je? Malgré ce respect extraordinaire et cette affection qui vous entourent, je n'ai d'abord été chez vous qu'avec une sorte d'hésitation. Mais, dès que j'ai été
1 La réponse de Mme Swetchine à cette lettre n'a malheureusement pas été retrouvée.
en votre présence, j'ai senti l'attrait invincible qu'a toujours eu pour moi le contact de la chaleur du cœur unie à la sincérité de l'esprit. Oui, je le confesse, ce ne sont ni les qualités éminentes de votre intelligence, ni même ce parfum de vertu qu'on respire auprès de vous qui m'ont retenu; c'est cette sensibilité véritable et surtout cette sincérité d'impressions et de pensées qui sont si rares et que vous possédez. Je ne suis pas de ceux qui ne voient que fausseté et trahison parmi les hommes. Je crois qu'il y a beaucoup de personnes sincères quand il s'agit des choses importantes et dans les grandes circonstances ; mais je n'en ai trouvé presque aucunes qui le soient dans les petites et tous les jours ; qui, à chaque rencontre, montrent, l'impression qu'elles ont au lieu de celle qui leur paraîtrait utile ou agréable d'avoir; qui, même sur les sujets de la conversation journalière, cherchent ce qu'elles pensent réellement et le disent, au lieu de chercher, sans égards pour la vérité, ce qui doit sembler ingénieux ou spirituel. Voilà la sincérité qui est rare, surtout, je dois le dire, chez les femmes et dans les salons où l'honnêteté même a mille artifices. Ma pleine confiance vous a donc été acquise du premier jour, et vous est toujours demeurée. Il m'est même arrivé avec vous ce qui ne m'est arrivé avec personne. Non-seulement je n'ai pas craint de vous laisser pénétrer dans ce que vous appelez si bien le domaine réservé, mais j'ai senti le désir de vous y conduire, et jamais je n'ai eu l'occasion de le faire autant que je l'eusse voulu.
Ma vie, depuis que je vous ai écrit, s'est passée
sans aucun incident d'aucune espèce. Elle a été assez stérile, mais très-douce. Je n'ai à vrai dire point travaillé dans le sens sérieux du mot. Je me dis pour m'excuser que j'ai réellement manqué des instruments de travail; les livres et les documents dont j'ai besoin me manquent en ce moment. J'en fais venir quelques-uns ; mais ce n'est guère qu'à Paris que je puis espérer rencontrer tout ce dont j'ai besoin. Je redoute néanmoins ce retour à Paris. J'avais l'habitude d'aller m'y établir chez mon père et d'y vivre entouré, pour ainsi dire, de sa tendresse. Mon père était pour moi, je vous l'ai dit, non-seulement l'ami le plus dévoué, mais le plus indulgent ; il n'y a rien au monde que je n'eusse l'habitude de lui dire. Ce commerce avait une douceur incroyable, et j'ai peur, ne le retrouvant plus, d'éprouver un vide immense qui se fera sentir dans le détail et tous les jours. Mme de Tocqueville sera obligée de me quitter pendant quelque temps pour aller visiter une tante octogénaire dont je vous ai parlé, et la solitude dans laquelle je me trouverai alors m'effraie d'avance. J'ai de plus dans Paris bien des raisons particulières de froissement, dont j'aurai peut-être quelque jour l'occasion de vous entretenir et qui ne se rencontrent pas dans la profonde retraite où je vis. Je crois, en tous cas, que je prolongerai mon séjour ici jusqu'en février.
J'espère, madame, qu'à l'heure qu'il est vous êtes revenue dans votre demeure de la rue Saint-Dominique, et que vous vous y trouvez bien. Le mois de novembre a été très-beau. Dieu veuille qu'il ait eu une action bienfaisante sur votre précieuse santé et que les aggravations de souffrances, dont vous me
parliez dans votre lettre, aient disparu. La dose ordinaire de vos maux est déjà bien forte, et j'espère que Dieu n'y aura rien ajouté durant cette solitude pleine de tristes souvenirs, que vous avez été chercher. J'espère aussi, madame, que vous voudrez bien me dire vous-même que mes espérances se sont réalisées.
Votre dernière lettre a mis deux jours de plus à m'arriver, parce qu'on l'a envoyée à mon frère par une erreur de la poste. Je crois que cette erreur a été amenée par le titre. Je n'en ai jamais pris aucun. Je ne l'avais pas fait à mon entrée dans le monde, il y a trente ans; je me trouvais un peu jeune pour cela; puis je me suis habitué à n'être connu que par mon nom de baptême, et" définitivement je m'y suis tenu.
J'ai lu l'autre jour un article de M. X. sur mon livre. Il est rempli de bienveillance pour l'auteur et de critiques de l'ouvrage. Il m'accuse d'avoir été injuste pour l'ancien régime et la royauté. D'autres m'ont accusé du contraire, quant à l'ancien régime du moins. L'article du reste montre des sentiments très-sympathiques et une véritable bienveillance pour moi, ainsi que je le disais plus haut. Aussi ai-je écrit à son auteur, que je ne connais pas, pour le remercier. Le dernier numéro du Correspondant contient un sermon du P. Lacordaire qui a de bien beaux endroits '. Adieu, madame. Ma femme veut, comme toujours, être particulièrement rappelée à votre souvenir. Croyez à mon respectueux et tendre attachement.
1 Le Correspondant publiait alors les Conférences du Père Lacordaire à Toulouse.
474 CORRESPONDANCE DE Mme SWETCHINE
Paris, dimanche 14.
Le passage d'une longue et entière solitude a l'ahurissement de la rentrée dans Paris a bien ajouté à mes malaises dont je ne me remets pas encore. On se défendrait difficilement d'un peu d'effroi à la vue de la facilité avec laquelle s'opère le déchet des provisions de calme et d'équilibre qu'on croyait avoir faites. La retraite est assurément un précieux remède ; seulement il arrive de ce remède ce qui est vrai pour bien d'autres, c'est qu'il serait toujours à recommencer. Vous imaginez si je me suis demandé souvent la date de votre retour, sans oser vous la demander à vous-même, ni l'espérer plus rapprochée. Je sens vivement toutes les tristesses qui l'attendent. Quand les habitudes sont frappées du même coup que l'affection profonde, le retour aux mêmes lieux renouvelle à chaque pas de douloureuses impressions et ramène sur le premier plan tout ce qui commençait à s'enfoncer dans l'ombre. Il est trop vrai qu'en définitive on n'élude rien en différant, mais c'est bien quelque chose que de prolonger le repos qu'on tient. Ce qui n'est pas moins certain, c'est que, n'importe le moment, je serai profondément aise de vous revoir, et plus aise encore cette fois que toute autre. Nous avons à achever une mutuelle connaissance , et c'est le dernier bout de chemin qui compte, si le proverbe arabe a raison : a Quand on a dix pas à faire et qu'on en a fait neuf, on est à la moitié du chemin. »
Vous étiez bien maître assurément de vous abste-
nir de remerciements au sujet de l'article de M. X. ; mais il est aimable de ne l'avoir pas fait. L'hommage rendu à l'éclat et à l'autorité de votre nom vous est bien assuré. Mais, ce qu'on obtient difficilement de la critique en général , c'est , dans l'examen des questions graves, le sacrifice du point de vue personnel de celui qui critique. On n'aime pas à supporter la discussion sur les points essentiels , et l'on ramène tout, sans trop s'en apercevoir, à son idée fixe. On voudrait interdire jusqu'à l'exercice du jugement, qui est cependant la faculté en nous qui a le plus besoin d'une entière liberté. Par une étrange confusion, on demande volontiers que les vues larges et élevées du publiciste descendent aux arguties de l'avocat dont le meilleur office est de pallier les fautes, de dissimuler les côtés faibles. En dehors de la soumission à ces exigences, qui me paraissent intolérables , nulle adhésion, nulle satisfaction donnée ne compterait assez. La fibre monarchique est assurément bien sensible dans votre livre; mais, tout en ne vous préoccupant que de votre pays, vous vous placez assez haut pour parler au nom et dans l'intérêt de tous. Vous n'êtes pas de ceux qui envisagent la justice comme simplement facultative. Votre conscience s'inscrit contre ce qui la blesse, et, à ce propos, je n'ai jamais oublié qu'un jour, rappelant ses droits, il me fut répondu : « Je déteste la conscience. » Les meilleurs en sont là, quand la passion est contredite. Je confesse que l'ennui seul suffirait pour me faire secouer les chaînes qu'impose l'esprit de parti. Des thèses où tout est prévu d'avance, jusqu'aux plus lointains développements, et leur cortège