A MADAME LA MARQUISE DE PASTORET
Adélaïde -Anne -Louise Piscatory, marquise de Pastoret, naquit à Marseille en 176o sous les yeux de son aïeule, Mme de Rouillé, qui présida jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans aux destinées intérieures de sa famille.
Mme de Rouillé vivait habituellement dans sa terre de ChâteatirougeenBerry. C'est là qu'Adélaïde Piscatory reçut lès premières impressions de l'enfance et les premières directions de lame. Elle avait vingt-deux ans quand on l'amena pour la première fois à Paris, en 1787. Belle, jeune et riche, elle ne pouvait tarder à se marier que pour mieux assurer son choix. Deux ans après son arrivée à Paris, elle épousa un de ses compatriotes de Provence, M. de Pastoret, alors maître des requêtes, et déjà connu par des travaux couronnés à l'Académie des inscriptions et belles-lettres dans laquelle il entra à l'âge de vingt-huit ans, sous le patronage de l'intime amitié d'hommes tels que Turgot, Buffon et Malesherbes.
Cette union , qui offrait les garanties les plus enviables, fut célébrée à Saint-Germain-l'Auxerrois le 14 juillet 1789, jour de la prise de la Bastille. Bientôt
Louis XVI appela M. de Pastoret au ministère de la justice; mais celui-ci, croyant le moment des concessions passé, et ne pouvant, malgré l'appui de la reine , faire partager sa manière de voir par le roi , se retira respectueusement.
Ayant suivi avec anxiété les mouvements populaires de la journée du 10 août, il voulut se rendre à l'Assemblée dès que le roi y lut réfugié.. Mme de Pastoret, déjà habituée à faire mieux que son devoir, ne se borna pas à montrer une passive résignation; elle comprit la généreuse volonté de son mari, et, se flattant sans doute de lui servir d'égide, elle prit son bras, traversa la foule menaçante qui vociférait autour des Feuillants, et l'accompagna jusqu'aux portes de l'Assemblée, où, violemment séparée de lui, elle pleura non sur ses propres périls, mais sur l'impuissance du dévouement qui l'animait. M. de Pastoret ne cachait point son horreur pour l'horrible procédure suivie contre la royale victime ; il n'en fallut pas davantage pour faire décréter son arrestation. Il dut quitter la France, mais Mme de Pastoret, devenue mère, ne put le suivre ; elle fut retenue prisonnière et'gardée à vue dans son propre hôtel, situé sur la place Louis XV. Chaque fois que la triste recluse s'approchait d'une fenêtre, elle était exposée à devenir témoin de quelque scène sanglante. Un jour elle recula épouvantée en poussant un cri d'horreur. Elle venait d'apercevoir l'échafaud, et c'était le 21 janvier!
Dès qu'un peu de sécurité succéda au règne de la Terreur, Mme de Pastoret, se sentant de plus en plus attirée vers ceux qui souffrent et vers Celui qui con-
sole, prit naturellement l'habitude de tourner ses pas vers l'hôpital , la prison et l'église.
M. de Pastoret, rentré en France à la fin de 1795, fut nommé l'année suivante député de Paris et duVar au Conseil des Cinq-Cents, et Mme de Pastoret dévoua une partie de son activité bienfaisante à la Société de Charité maternelle fondée en 1788, par Mme de Fourgeret, sous les auspices de la reine Marie-Antoinette. Cette œuvre, répondant à des besoins immenses, était sortie des ruines en même temps que le culte catholique, et la digne Mme de Fourgeret, en reprenant la présidence, avait voulu s'adjoindre Mme de Pastoret comme secrétaire, avec la pensée qu'elle serait sa continuatrice. Tous les éléments dispersés de la société d'autrefois commençaient à se rapprocher; Mme de Pastoret avait retrouvé dans Mlle Necker, devenue Mme de Staël, une relation pleine de charme, et dans Mme Cottin une amie. Mme de Pastoret touchait à sa trentième année, elle atteignait aux mérites de la maturité sans avoir rien perdu des grâces de la jeunesse, et ce mélange d'autorité et de séduction lui donnait un ascendant vraiment irrésistible. Le 18 fructidor éclata, et M. de Pastoret, forcé de reprendre le chemin de l'exil , désira retourner en Savoie où il avait une première fois trouvé une sympathique hospitalité. Un passeport était indispensable pour franchir la frontière. Mme de Pastoret court chez le comte de Balbo, ambassadeur de Sardaigne, se nomme et demande un passeport pour son mari. Le diplomate lui. montre les instructions de son gouvernement, interdisant formellement de se prêter à aucune tentative d'évasion, La jeune femme lui remet
la dépêche sans la lire : « Je le savais, M. le comte, c'est pour cela que je suis venue et vous ne me laisserez point sortir d'ici sans que j'emporte le salut de mon mari. » A ce simple langage, animé d'un accent et d'un regard pénétrants , le comte de Balbo se lève , signe un passeport , et le remet à Mme de Pastoret en lui baisant la main avec respect et émotion. M. de Pastoret arriva sans accident dans son asile , et, la crise passée , vint reprendre à Paris , pour toute fonction, une place dans le conseil des hôpitaux. Il n'entra au Sénat qu'en 1809.
Quoique vivant de la vie élégante et agitée du monde, Mme de Pastoret qui, selon l'expression de son mari, aimait à bien faire le bien qu'elle faisait, ne se contentait pas d'accorder quelques instants d'une attention distraite aux œuvres charitables qui lui étaient confiées; elle voulait se rendre compte de tout, comparait les institutions anciennes et les besoins nouveaux , se tenait, en garde contre l'esprit de système autant que contre la précipitation , et fuyait surtout avec soin tout ce qui ressemblait à l'ostentation. Elle savait aussi que la charité ne se borne pas à la compassion et au soulagement des misères qu'à juste titre on nomme criantes; mais que la bonté, la bienveillance, l'aménité, sont aussi de son domaine, et ont des droits qu'il importe de respecter partout, toujours, et particulièrement dans ces réunions de bonne? œuvres dont l'un des grands avantages est de rapprocher et de mettre en contact des personnes de toutes les conditions sociales. L'habitude de visiter les pauvres à domicile lui apprit à quels dangers les jeunes enfants des ouvriers se trouvaient exposés,
quand la nécessité contraignait les parents à les laisser au logis pour aller dehors gagner leur vie. Un jour la Providence plaça sur son chemin une démonstration déchirante de ce genre de péril : l'avertissement fut compris et la première salle d'asile fondée. Une maison fut louée près de Saint-Philippedu-Roule, à l'angle de la rue Verte, et douze, enfants du quartier y furent placés sous la surveillance d'une fille de Saint- Yincent-de-Paul , la sœur Françoise, qui demeura trente ans à la tête de cette petite famille et contribua beaucoup à son développement. Ce premier modèle de nos salles d'asile n'eut pas immédiatement de nombreuses imitations; il fallut que l'idée mère, l'idée française, largement appliquée par nos voisins, nous revînt comme une importation anglaisé avant de se naturaliser chez nous. La réorganisation des Dames de charité dans les paroisses donna bientôt lieu à la fondation d'une autre œuvre, celle de ia visite des hôpitaux qui grandit et se développa sous la direction éclairée de Mme de Pastoret.
C'est sous la Restauration que la fortune du marquis de Pastoret fut portée à son comble. Nommé pair de France en 1814, il fut élu cinq fois secrétaire de la Chambre, vice-président en 1820, et chancelier en 1829. Sa femme avait reçu depuis plusieurs années et par exception les honneurs du tabouret et du Louvre. Un privilège plus personnel encore lui était réservé : Madame la Dauphine disposait d'une faveur sans prix pour une âme telle que celle de Mme de Pastoret, c'était le témoignage de sa confiance. La fille de Louis XVI passait en prières tous les anni-
versaires du 21 janvier ; elle ne paraissait à aucune des solennités consacrées à ce jour, mais elle se renfermait, dans son oratoire et n'y admettait qu'un très-petit nombre de personnes. Mme de Pastoret fut souvent appelée à cette religieuse distinction, et cette noble femme qui, soit dans la puissance, soit dans la disgrâce, ne parlait qu'avec calme des vicissitudes politiques, maîtrisait à peine son émotion quand elle consentait à parler de ces douloureuses audiences et de tout ce qui s'y rattachait. Dès son retour en France, Madame la Dauphine avait accepté le titre de présidente de l'œuvre de la Charité maternelle et confirmé Mme de Pastoret dans celui de vice-présidente. Le registre des procès-verbaux de l'œuvre constate le don de sommes importantes remises de la part de la famille royale, par Mme de Pastoret, à M. Grivel, trésorier, et il suffirait d'ouvrir les registres des différentes œuvres de cette époque pour y suivre, dans la progression des dons royaux, les progrès du crédit de M. et Mme de Pastoret. On trouve aussi dans ces registres ce que Mme de Pastoret n'y a mis qu'à son insu, son propre portrait écrit par elle-même, quand elle ne voulait peindre que celui de ses coopératrices. Parlant de l'une d'elles, Mme Carré, et retraçant la modestie de son dévouement; elle dit : « Sa vie s'est passée, je devrais dire s'est épuisée, à faire du bien. »
La révolution de 1830 fit rentrer M. et Mme de Pastoret dans la vie privée. Mme de Pastoret se démit de la vice-présidence de la Société maternelle, mais sans se ralentir dans le service de l'œuvre elle-même. Dans l'œuvre des hôpitaux, elle garda la présidence
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qui lui avait été déférée à la mort de Mme de Damas, parce que là elle n'avait pas, comme dans la Société maternelle, à éviter des rapprochements que le souvenir de Madame la Dauphine lui eût rendus trop pénibles.
Un affaiblissement graduel conduisit M. de Pastoret au tombeau. La vie de cet homme de bien s'éteignit pieusement le 28 septembre 1839. Il avait atteint sa 83e année.
Jusqu'à son dernier jour, Mme de Pastoret conserva la fraîcheur de ses inspirations charitables. La sensibilité qui s'émousse à force de plaindre et de consoler ne perdit en elle rien de ses premiers élans, et ceux qui l'ont connue au déclin de la vie l'ont connue tout entière, avec beaucoup de dignité de plus et pas une grâce de moins. Tous ses traits avaient conservé leur régularité : ses longs cheveux blancs et ses vêtements, habituellement noirs, sa taille haute et mince, sans raideur, donnaient à tout son extérieur une apparence particulièrement vénérable. Le son de sa voix, d'une douceur exquise, était en même temps plein d'autorité, et sa vieillesse avait un sourire que la jeunesse pouvait envier.
Elle avait assisté trop de douleurs, elle en avait trop ressenti elle-même pour se faire aucune illusion sur aucune chose de la terre, et, quand vint le moment de tout quitter, la mort la trouva calme et résignée. Au mois de juin 1843, elle s'était rendue comme à l'ordinaire à Fleury, près de Meudon. Aux premiers froids de l'automne elle fut saisie d'une tluxion de poitrine, et, au bout de quelques semaines, on reconnut que sa fin était proche. Il fallut lui an-
noncer cette vérité, bien plus douloureuse pour les siens que pour elle-même, mais on n'eut rien à faire ni pour l'y préparer, ni pour l'y soumettre. La charité veillait à son chevet sous les traits de la mère S.-Benoist, l'une des plus vénérables sœurs de l'Hôtel- Dieu. Les sacrements furent administrés à Mme de Pastoret en présence de sa famille et de sa maison. Ses dernières paroles, ses dernières volontés, firent encore l'édification et la consolation de ceux qui l'avaient attachée à la terre. Les sœurs de S. -Vincentde-Paul et les salles d'asile firent célébrer en son honneur des services funèbres dans la plupart des paroisses de Paris.
1er juin 1828.
Combien il serait souvent impossible, madame, de prévoir un instant auparavant la voie nouvelle qui va s'ouvrir à nos impressions! Lorsque je vous parlai de l'idée la plus vague, la plus rejetée dans un avenir incertain et que je n'entretenais que pour m'éviter le chagrin d'y renoncer, je vous vis, madame, prendre si vivement à mon idée, qu'à mesure que vous parliez, ses avantages m'étaient rendus plus sensibles et je voyais prendre corps à la pensée la plus fugitive. Il y a tant de choses qu'on ne trouverait jamais à soi seul, et le secours d'un autre peut être si puissant dans cela même qui paraît ne dépendre que de nous ! Abandonnée à moi-même, je n'aurais pas trouvé dans ma pauvre volonté la force d'un sacrifice de huit
jours. Je me soucie peu de ce qu'on appelle les biens de la vie; il y aurait eu un bonheur de mon choix, mais je crois plus que jamais qu'il n'y en a qu'un véritable, c'est de savoir franchement et courageusement s'en passer. C'est une étude dont il ne faut pas se lasser et ses progrès ne sont jamais assez assurés. Que de fois, dans ce monde, on recommence à vivre et on achève de mourir !
Adieu, madame, vivez, portez-vous bien, soyez heureuse ; c'est le bonheur de tout ce qui vous entoure.
Mardi matin.
Ah ! madame, que ne vous dois-je pas ! 11 me semble que si je pouvais vous faire sentir quelque chose de mon bonheur, vous seriez récompensée du bien que vous me faites. Me voilà enfin devant vous, madame, telle que je suis, susceptible, irréfléchie, tout entière à une seule impression. Combien ne me suis-je pas encore attachée à vous pendant ces derniers jours ! A son insu, on fait quelquefois bien du chemin dans la tempête. Regardez-moi désormais comme quelque chose à vous, dussiez-vous ne faire aucun usage d'une si triste propriété.
C'est demain de grand matin que je compte partir. Il m'en coûte beaucoup de m'éloigner, mais qu'il y a loin de ce chagrin à l'autre! Maintenant, c'est la joie qui va au fond et c'est la peine, comme bien plus légère, qui surnage.
Vidi \ -, 10 juin 1828.
N'est-ce pas, madame, c'est vous écrire trop tôt? Aussi ai-je hésité, comme j'hésite quand je suis dé-
cidée, mes doutes n'étant plus qu'une manière d'honorer ma défaite. Mais vous êtes si bonne, madame, que l'exil compte sûrement à vos yeux, et la confiance, qui n'est que la vertu des absents, devient toujours avec vous celle des affligés !
Je suis ici depuis le 7. M. Lucas m'a paru trèsfrappé de l'urgence du remède que je venais chercher. J'aime beaucoup qu'il en soit ainsi : du moins, saisje bien maintenant pourquoi je suis venue. Ce qu'il y a de pis dans une grande privation, c'est assurément de ne pas croire à la nécessité qui l'impose. Jusqu'ici, il y a peu de monde à Vichy, personne que j'y connaisse, et, dans cet isolement complet, je ne suis accessible qu'à des regrets dont la plus aimable et la plus nombreuse société ne me consolerait pas. Ce qui manque par l'affection est le véritable vide : tous ne rempliraient jamais l'espace d'un seul. Après le mouvement et la contrainte de Paris, j'éprouve cependant une sorte de bien dans ce repos qui .aide au recueillement ; en nous faisant utilement revenir sur nousmêmes, il nous donne aussi pour dédommagement de cette triste vue la consolation de vivre de plus près avec les souvenirs qui nous sont chers. Vous m'êtes aussi présente, madame, que si vous étiez là, près de cette table où j'écris. J'ai souvent pensé que c'était une récompense de ceux qui avaient beaucoup vécu avec ce qu'ils n'avaient pas vu que de conserver plus sensible dans leur mémoire ce qu'ils ont quitté. Il n'y a de moins dans cette réalisation du souvenir que la joie du cœur et sa sécurité. Mais je vous sais à Fleury, vous y avez du repos, du beau temps, et cela me rassure de la seule façon dont j'ai besoin d'être rassurée 1
Vichy, 18 juin 1828.
Toutes vos paroles, Madame, se gravent dans mon cœur. J'ai toujours besoin de ce que vous me dites, comme je crois que nous avons toujours besoin de ce que Dieu nous envoie. J'apprends avec vous ce que j'ignore, j'apprends encore avec vous ce que je sais, votre sanction ajoutant à la vérité même. J'espère que vous ne me donnerez jamais le désir de vivre , mais il est bien sûr que je vous dois le désir de guérir et ce qu'il y a de plus consciencieux dans les efforts que j'y fais. Le simple accomplissement du devoir ne s'accommode que trop des entraves de la maladie ; la volonté se repose ou se relâche de tout ce que gagne la souffrance, mais on ne saurait, je crois, avoir dans ce monde un but qui nous soit vraiment cher, sans avoir envie de se mieux porter.
Paris, 1er juin 1829.
Ce n'est pas seulement sur l'ensemble de ma vie que vous agissez, c'est sur chaque détail. Votre affection me place si haut dans ma propre pensée que, par un mouvement qui n'est cependant pas de l'orgueil, il n'y a pas un progrès auquel je n'aspire.
Par un résultat nécessaire toutes les délices d'une affection partagée se lient au sentiment des devoirs rigoureux qu'une telle grâce impose. Jamais je n'aurai été plus tendre pour Dieu et plus sévère pour moi, vous pouvez y compter. Je sentirai à chaque instant que je puis vous mériter et on ne s'endort pas sur cette pensée-là. J'ai été porter hier votre lettre à
Mme Mounier, elle n'y était pas, je lui ai écrit en la lui envoyant. Je suis bien sûre que son zèle et celui de M. Mounier vont redoubler, et que cette fois encore vous verrez tout ce que peut un mot de vous.
7 juin 1829.
Qu'il était imprévu le chagrin que me fait craindre votre lettre d'aujourd'hui ! Mon cœur s'est serré à la menace de cette séparation nouvelle. Je ne suis pas si forte que vous contre les privations, mais je suis bien loin cependant de les mettre en première ligne pour ce qui fait souffrir. Ce qu'on émonde de l'arbre tourne souvent au profit de la sève, et certes, dès lors, il n'y a pas à se plaindre. Vous l'avez pu juger, je sais attendre. Je vous aime en ce monde comme ayant promesse de vous aimer ailleurs. Donner tout et pour toujours, on ne sait pas ce qu'il y a de force et de repos dans ces mots-là ! On a beau dire, il n'y a que l'irrévocable qui convienne à notre cœur, et ceux qui ont voulu l'en affranchir l'ont bien mal connu. Jadis, qui n'est pas très-loin d'aujourd'hui, au moins comme date, j'aurais craint de vous voir abuser de mes efforts de courage. A présent, je ne vous crains plus. Dans nos rapports vous ne laisserez approcher de vous pas plus le calcul que l'indifférence.
Vichy, 13 juin 1829.
Toutes les fois que vous ne me direz pas précisément le contraire, je vous verrai malgré moi, souffrant avec cet oubli de vous-même dont vous punissez vos amis. Si au lieu de Marseille vous alliez à Aix ! Mais on ne choisit rien, pas même ses sacrifices.
Pour moi, jamais la solitude ne m'a été si chère, jamais je ne me suis sentie si près de la nature. Tout ce qui est simple et vrai se touche et la contemplation se nourrit d'une idée, d'une fleur, d'un souvenir comme de Dieu même.
Je viens de lire le Dernier des Mohicans qui achève de me mettre en train d'exercice. Si je rencontrais Œil-de-Faucon ou Cerf-Agile, j'aurais quelque peine à ne pas essayer avec eux de cette vie des sauvages qui doit être si propre à empêcher le foie de grossir.
Madame *** vient de passer quelques jours en France. Aura-t-elle pu vous voir? Je ne crois pas qu'il y ait une manière plus fastidieuse et plus desséchante de vivre que de se trouver à Paris oiseau de passage et pressée de soins que n'ont pas les oiseaux.
Vichy, 15 juin 1820.
La phrase que vous me dites du comte Balbo est charmante ; elle est pleine de naïveté et de douceur. Cette langue italienne a fléchi si souvent sous la pompe et l'exagération des mots, qu'on lui trouve un charme singulier et tout nouveau, quand elle est tout à fait fidèle à la vérité. Le roman l'y conduira bien plus sûrement que l'histoire. Pour sortir des lieux communs qui ont suffi si longtemps à l'imagination des Italiens façonnée au madrigal, il leur faudra étudier la nature. J'ai toujours pensé quexManzoni avait ouvert à ses compatriotes une carrière toute nouvelle et la séduction même d'un si beau talent peut en faire éclore beaucoup d'autres. Je viens de lire en anglais le dernier roman de Walter Scott, Anne de Gerstein. Ce sont d'autres sites et toujours le même pinceau.
Dans tout ce qu'il produit il y a plus près du peintre à lui-même qu'il n'y a de différence entre les objets qu'il décrit; il en résulte une sorte de monotonie dont il y aurait peut-être de l'ingratitude à se plaindre. Pour ma part, j'aime à retrouver toujours ce qui m'a plu une fois. Que de délices nous attendent encore ! Nous n'avons jamais ni lu, ni prié ensemble, c'est-àdire l'une à côté de l'autre ; car des pensées qui se croisent doivent se mêler bien souvent.
Vichy, 18 juin 1829.
Comment avez-vous pu croire que d'être malade pût empêcher de vous écrire? Tant qu'on vit on peut écrire deux lignes. Je suis difficile en obstacles. Mais vous avez été inquiète; ma prudence n'est plus qu'un sophisme. M'avez-vous bien pardonné?
Je fais ce que je puis pour reprendre et faire durer mon courage. Je l'étourdis au moyen de deux bains, de cinq verres de l'eau la plus active et la plus chaude et aussi de l'espèce d'enivrement où toutes ces vapeurs jettent le cerveau. C'est la vie la plus animale qu'il soit possible d'imaginer : on quitte son lit pour boire et ses eaux pour manger ; à peine a-t-on repris ses forces et ses esprits, qu'il faut les user de nouveau par l'exercice le plus machinal; on marche la montre à la main, et, pour ma part, j'ai encore tant de peine à faire aller mes jambes et à respirer en marchant, que le plaisir de la promenade est tout à fait absorbé par la fatigue, par cette fatigue qui poursuit même dans le repos, qui ne donne pas le sommeil et qu'on retrouve à peu près intacte au commencement comme à la fin du jour.
Pour vous, chère amie, s'il se peut, restez ce que vous êtes. Tant jouir de ce qu'on possède inquiète malgré soi.
Vichy, 21 juin 1829.
Vous savez bien que vous ne devez pas être inquiète; mais cela n'y fait rien, cela surtout ne soustrait pas à l'impression laissée dans une ârne par un précédent malheur. Tout ici-bas peut ressembler au présage de la chouette. Pour ma part, sans le braver, car un cœur qui aime ne brave rien, ce ne sont pas là mes terreurs. Le malheur même de mourir loin de vous m'ôterait-il de vous avoir connue, de vous avoir aimée, et par cela seul d'emporter plus de foi dans toutes les autres promesses ? Je ne sais, mais il me semble que dans les affections très-intimes et très-profondes et dont l'horizon est le ciel, le temps disparaît ainsi que la distance. Il est impossible du moins de les soumettre au calcul ou aux proportions ordinaires.
Que de bonnes nouvelles vous me donnez ! Vous êtes à Fleury. Vous y êtes contente et les projets de Provence paraissent éloignés. Jouissez, comme vous le méritez si bien, de ce repos dont il faut acheter aussi la douceur par tant de soumission et de fidélité à ses devoirs. Les gens qui croient faire leur volonté, et qui ne font que celle du hasard ou du caprice, ne soupçonnent rien de pareil ; ils ignorent parfaitement le principe qui rend l'action facile et le repos attrayant.
Vichy, 25 juin 1829.
Il y a aujourd'hui trois semaines que je suis ici. Me voilà presque sur le revers de la montagne et emportant déjà assez de butin pour ne plus croire ma peine perdue. On n'avance guère à Vichy que par bourrasque : tant qu'elle dure on ignore où l'on va être jeté, et puis, lorsque le ciel vient à s'éclaircir, on se trouve avoir fait beaucoup de chemin. Je ne me promène pas vite encore, mais je marche longtemps, sans m'arrêter comme les premiers jours tous les soixante ou quatre-vingts pas. Je sens que c'est surtout beaucoup d'exercice qu'il me faut; je me hâte de vous le dire, parce que je me défie déjà de la persévérance de ma volonté et que, pour en avoir beaucoup, il me suffit que vous soyez avec elle. En toutes choses vous mettre dans le secret de ma faiblesse, c'est presque en triompher.
Nous sommes dans cette veine d'orages qui, s'engouffrant dans la vallée, ne peuvent plus en. sortir ; une chaleur lourde, molle et humide nous accable ; partout ailleurs elle remettrait en question l'emploi de chaque journée, mais ici cet emploi a presque l'inflexibilité du destin : ce sont les heures données qui décident et jamais la convenance. Personne ne se plaît assez à Vichy pour y perdre son temps, et la santé y est vraiment traitée comme une affaire. Pour les jeunes gens mêmes on croiraitla confiance au plaisir un peu ébranlée. On l'appelle bien pour remplir un vide, mais on ne ferait pas un vide à son intention ; on lui marque sa place sans lui accorder un quart
d'heure au delà. iVh! qu'ils le traiteraient plus légèrement encore s'ils savaient à quel point il est un pis aller ! Mais pour être même tenté de le leur apprendre il faudrait pouvoir leur donner le bonheur !
Paris, 1830.
J'ai vu hier M. de Gérando qui est accouru sur ma réponse *. Je lui ai exposé mes motifs ; il s'est montré peu disposé à les entendre, et, tout en se contenant beaucoup, l'humeur et le mécontentement perçaient visiblement. Plus je le voyais aigri, plus je me faisais douce, mais avant tout, ferme dans ma résolution. Il m'a parlé de vous et d'une tentative directe de la Reine, qui devait vous écrire pour vous demander de se mettre en relation avec vous pour la Société maternelle. En apprenant cela, je fis un mouvement involontaire qui n'échappa point à M. de Gérando, mais où il n'a pu voir qu'une impression toute personnelle. Ce qui m'a surpris c'est sa surprise ; car enfin il y a une délicatesse d'esprit qui fait comprendre les sentiments qu'on ne partage pas ; mais à la contrariété du moment s'ajoute l'embarras de devoir ôter quelque chose à l'unanimité des hommages dont on aimerait à se faire l'interprète, et on regrette naturellement la petite part qui revient de l'encens offert. Ah! qu'il augmente sans cesse en moi l'impérieux besoin de
1 Mme de Pastoret et Mme Swetckine avaient quitté la présidence de plusieurs œuvres de charité après la révolution de juillet, sans se séparer de ces œuvres elles-mêmes. La reine Marie-Amélie, qui prenait dans la direction générale la place de madame la Dauphine, faisait exprimer â ces Dames le désir qu'elles conservassent leur situation précédente.
me séparer de tout ce qui ne me lie pas par une affinité réelle! Je sens deux forces contraires, dont l'une me repousse violemment loin de ce que je ne puis approuver, et l'autre m'attire irrésistiblement vers ce qui est conforme à ma nature. Je sens que je n'ai plus que le temps d'être vraie, conséquente à moimême et de répondre à la voix intérieure au lieu de compter ou de consulter les suffrages du dehors.
Paris, 1830.
Rien n'est plus positif, ni moins passager, que le jugement que je forme du bonheur de ma position ; que l'impression de gratitude qui me domine. Je possède humainement tout ce que j'estime ; pas un regret, pas un coup d'œil en arrière pour les biens perdus : fis trash, t'isnothingx. Je renoncerais pour une autre existence, s'il me fallait la recommencer, à tout ce qui n'est pas dans la mienne aujourd'hui, et cela sans peine. A cette haute félicité de tous mes vœux accomplis ne se joint aucune terreur, aucune souffrance aiguë ou vive. Je n'ai en fait de chagrin que la part qu'il faut dans l'équilibre des biens et des maux, pour croire à la conservation de ce qui m'importe. Cependant, je ne vais pas jusqu'à penser que, si je jetais ma bague à la mer, elle me fût rapportée. Voilà pour ce monde ; et pour l'autre, que d'intimes et chères espérances ! espérances qui ne seraient pas assez humbles sans un abandon complet.
Si vous étiez plus près de la nature, me dites-vous! Mais, chère amie, est-ce le joug de cette nature com-
* C'est un rien, ce n'est rien,
plexe qu'il faut toujours porter, ou ne faut-il pas plutôt se laisser doucement soulever par cette autre gravitation en sens inverse qui a bien aussi ses lois et son point de repos? Je sais que nous ne pouvons pas y rester immobiles, mais aux forces qu'on y reprend, aux délices qu'on y goûte, on sent bien que la plus grande des grâces est au moins d'y être appelé. Chère amie, rien ne m'unit plus à vous que cette séparation intérieure de tout ce qui est visible. Un seul bien est resté pour moi subsistant et fixe, en regard du ciel, et ce bien, c'est l'amitié.
Le Havre, 24 juillet 1830.
Les douze ou quinze jours sans Marie1, quoique passés à Fleury, seront bien tristes. La solitude nous rend de la liberté d'esprit et de la force de résolution, mais elle ne dissipe pas les chagrins profonds; elle ne fait justice que des sentiments que l'on désapprouve et des illusions que l'on regrette.
Pourquoi ne viendriez-vous pas au Havre ?
Sidmoulh, 25 juillet 1831.
Chère amie, la mer à Sidmouth n'est pas l'Océan avec la ligne droite de ses rivages et l'infini de ses horizons; elle présente plutôt l'aspect d'un lac, dont on suit les contours, et qui ne laisse d'invisible que la rive opposée. Des rochers d'un rouge foncé, striés de verdure, s'élèvent sur les côtes de cette espèce de baie, comme autant d'ouvrages avancés et dessinent
1 Mlle de Pastoret, petite-fille de Mme de Pastoret, mariée plus tard à Hervé de Rougé, marquis du Plessis-Bellière.
une courbe gracieuse et très-ouverte qui rappelle des parties du golfe de Gênes. Protégé de tous les côtés, même de celui de la mer, Sidmouth repousse également tous les excès de la température : c'est le Nice de l'Angleterre, quant à la douceur du climat, et la serre chaude des trois royaumes, par le luxe et la beauté exotique de sa végétation ; entretenue dans presque tous les temps de l'année par une brise tiède et humide, elle ne perd jamais sa riche fécondité. Les plantes qui couvrent son sol sont celles du midi; le laurier et le rnyrthe y arrivent à la hauteur des plus grands arbres. Sous de tels ombrages, on a peine à se croire quelques degrés plus au nord que la France, mais la nature a aussi ses artifices et ses prédilections comme les hommes ; elle protège ce qui lui plaît et semble pour les lieux qu'elle favorise déroger presque à ses propres lois. Ce que la main humaine a tenté près d'elle n'y a du moins rien gâté. Brigthon et Sidmouth, situés sur la même côte, bâtis et habités par un même peuple et dans un but commun, expriment dans leur aspect les principes divers de leur création. Sidmouth a lentement attiré une population modeste ; Brigthon est le caprice du rang et de l'opulence, l'improvisation d'une de ces volontés royales et blasées que la difficulté aiguillonne et qui se plaisent à créer de rien. L'architecture riche et fantastique de sa façade tournée vers la grève a quelque chose d'une féerie arabe ; on la prendrait pour un magnifique mirage continué par la mer et qu'instantanément elle pourrait faire rentrer dans son sein. De Brigthon à Sidmouth il y a loin, si l'on s'arrête aux préférences du monde élégant. Mais à mes yeux, cet orientalisme
d'emprunt a bien peu de charme , auprès de ces humbles et gracieux cottages de Sidmouth , types d'un goût exquis et pour lesquels semble avoir été fait ce charmant mot neat qui vaut bien des éloges. Il serait difficile d'échapper à un sentiment de bienveillance pour les habitants de Sidmouth. Il y a dans leur accueil de la véritable urbanité, quelque chose d'affectueux et de digne à la fois. On sent ici que la liberté n'y est pas un bonheur nouveau ; ainsi que la vertu éprouvée, elle est sans orgueil. D'ailleurs, les bons sentiments sont à eux seuls une civilisation toute entière, ils passent jusque dans les formes extérieures et Sidmouth est très-religieux. Pourquoi son culte localrepousse-t-il l'étranger et l'isole- t-il même de ses frères? Mère tendre, prévoyante, justement confiante dans son universalité, l'Église romaine assure seule à ses enfants, par une langue commune, par des formes identiques, de saintes communications en dehors de toutes les nationalités. A travers toutes les variétés de pays et d'idiomes, un catholique, sous quelque latitude que son berceau ait été placé, trouve partout où son église a dressé ses tentes un asile pour le recevoir, un ami pour l'entendre, son Dieu pour lui parler et se donner à lui.
Sidmouth, 27 juillet 1831.
Ma bien chère amie, j'ai reçu aujourd'hui votre lettre de vendredi, arrivéepar l'estafette jusqu'à Londres, et, par conséquent, aussi fraîche que possible, malgré ses cinq grands jours de date. Je vous le répète, la poste ne vient à Sidmouth et n'en repart que deux fois la semaine, pour porter les lettres à
Londres. Quelle lenteur, et combien elle était imprévue! La facilité et l'exactitude des correspondances est un des symptômes de civilisation qu'on est étonné de ne point trouver en Angleterre. Mais qui compte les jours, les heures comme moi? Et heureusement pour le cœur humain, une seule de ses affections parle plus haut, si elle est vraiment sincère, que la réunion de ces intérêts qui passent pour le dominer si impérieusement.
De meilleurs jours luiront pour nous, chère amie. Si nous ne pouvons habiter sous le même toit, nous serons du moins bien près l'une de l'autre, et chaque jour renouvellera les mêmes consolations. Chère amie, fiez-vous à moi. Une idée est bien puissante quand elle survit également à tous les intérêts et qu'elle domine jusqu'aux habitudes du caractère.
Mon amitié pour Mme de Nesselrode est peut-être augmentée par cette dernière entrevue ; son âme est bien capable aussi d'aimer et de souffrir. Vous pouvez penser ce qu'est pour elle l'inquiétude du fléau qui ravage Saint-Pétersbourg 1 1 Elle y a son mari et ses enfants, et, dans cette douleur qui nous est commune pour les graves intérêts du pays, que de déchirements qui ne sont encore que pour elle seule! Elle brûle de rentrer et de se retrouver parmi les siens. Ce désir et beaucoup d'autres incertitudes qui résultent de la santé très-attaquée de notre grande duchesse, peuvent, d'un moment à l'autre, déterminer mon retour en France. Vous pensez bien qu'il n'est plus question de Londres. Vous ne me dites pas si
1 La première apparition du choléra en Europe,
vous avez eu des nouvelles de vos voyageurs, si Marie est près de revenir; pas un mot sur votre santé. Je continue à aller très-bien. Jamais je n'ai mené une vie aussi libre et aussi paisible extérieurement. Mmede Nesselrode n'exige rien et je suis traitée en personne dont on ménage jusqu'aux caprices.
■ Sidmouth, 29 juillet 1831.
Chère amie , je vous envoie une petite esquisse du paysage que -j'ai sans cesse sous les yeux. Cette colline verte, ces arbres, ces cottages sont une des vues de mon balcon. Plus loin est l'église dont je n'aperçois que le clocher quadrangulaire et crénelé. Rien de plus frais, de plus paisible que cette enceinte abritée de toutes parts : elle touche au champ du repos et prépare à son silence. Hors les heures trop lentes et le son lugubre , qui annonce la mort sans demander pour elle de prières, livrant ainsi l'homme tout entier à sa misère native et à l'impuissance de sa douleur, aucun bruit n'interrompt un calme profond. En fixant machinalement ces objets, que d'heures , chère injuste amie, où, allant de Dieu à vous, de ses bienfaits, de ses appels tantôt tendres et pressants, tantôt seulement sévères, au souvenir de vos paroles , à l'impression toujours agissante de votre bonté, je me sentais enlevée à moi-même ! Cette cruelle séparation n'était-elle pas dans votre esprit une épreuve qui me restait à subir? Le passé ne devait-il pas revivre ici avec mes compatriotes pour m'entraîner dans d'autres voies, vers d'autres espérances? C'est ainsi que vous vous armiez contre moi. Ah 1 que ne voyez-vous à quel point je démens
ces blessantes prévisions? Peut-être vous le dirai-je un jour. A présent je ne veux pas me plaindre : la tristesse doit être muette ; la force s'échappe trop avec la plainte. D'ailleurs qui osera aimer s'il ne sait souffrir? Le courage est au fond de la véritable affection comme il est au fond de toutes les vertus. Son aliment n'est-il pas aussi le dévouement et le sacrifice; pour vivre lui faut-il donc le bonheur? Ah! si même pour le ciel la félicité promise entre dans nos espérances, elle n'est pas le principe de l'amour. Le cœur choisit, il aime, il adore, avant d'espérer.
Sidmouth, 31 juillet 1831.
Chère amie, l'air de Sidmouth est si lourd, si immobile, qu'il a bientôt fait d'une idée dominante une idée fixe, et la mienne est cette folie du cœur, qui est peut-être la suprême sagesse. Car enfin, pour qui la sent, l'affection est la seule chose dont on ne puisse accuser le néant, Dieu lui laissant espérer l'être, le droit de cité, dans le ciel même. Si je n'étais pas sans cesse la proie d'une inquiétude nouvelle, trop justifiée pour Pétersbourg, si menaçante pour l'Italie, je porterais mes peines avec plus de courage; mais ma sœur et sa famille et cette terrible contagion qui d'un moment à l'autre peut mettre une redoutable distance entre les pays les plus rapprochés! Chaque jour à présent est evmtful, et la tristesse de la veille est un mauvais antidote contre les terreurs •du lendemain. Je n'ai pas un autre recours, une autre confiance que Dieu même. Ces psaumes que je lis et relis sans cesse parlent vraiment à mon âme, en repoussant avec une pieuse et exclusive volonté
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tout bras de chair qui viendrait s'offrir comme appui. La plus humble, la plus naïve, la plus enfantine des formes de notre culte , porte plus de paix et de force dans mon âme que les combinaisons les plus savantes et la protection des plus puissants. J'oppose à la marche probable des affaires humaines la marche possible de la volonté de Dieu , et c'est celle-là que j'étudie, ou plutôt que je cherche à fléchir. Tous mes vœux sont renfermés dans chacune de mes effusions. Le bonheur tel que je l'attends, que je l'appelle, je puis l'offrir à Dieu : il est grave, sérieux, profond, compatible même avec la souffrance, c'est une fin de vie où je ne demande grâce que pour la plus chère des réalités. Lorsque le poids de la séparation aura été soulevé , je conviendrai peut-être franchement qu'il a été utile que je vinsse ici. Bien des points sont déjà éclaircis : Mme de Nesselrode est entrée parfaitement dans tous mes jugements ; elle approuve la marche que j'ai suivie; enfin tout finira par être bien, comme pour le combattant, lorsqu'il a fourni sa carrière.
Sidmouth, 13 août 1831.
C'est votre lettre du 6 que j'ai reçue ce matin. Vos paroles me recueillent comme la prière ; elles en ont tous les effets ; elles me séparent entièrement du monde extérieur ; ellss m'élèvent si près du ciel que c'est presque y toucher. Chère amie, j'avais encore plus besoin que jamais de vous entendre aujourd'hui : j'éprouve une vive inquiétude. M. Desjardins a été bien malade ; il était mieux ; on cherchait à me rassurer en me laissant toutefois craindre que son
affaiblissement n'eût bien du danger. Depuis quelque temps je m'étais résignée à la douloureuse crainte de lui survivre. Mais n'être pas là, ne pas recevoir ses dernières bénédictions, ne pas le suivre à sa dernière demeure, voilà des sacrifices qui me trouvent sans nulle préparation et qui portent le trouble dans mon âme. Depuis que je suis ici, j'ai pensé bien des fois qu'il n'avait tant insisté pour que je m'éloignasse, que par l'idée des dangers dont on menaçait Paris et peut-être par une prévision encore plus sinistre. Ah-! si mes craintes pouvaient être vaines I
Le départ de la grande duchesse pour des eaux dans l'intérieur de l'Angleterre paraissant décidé pour la fin de ce mois, Mme de Nesselrode veut que nous prenions les devants en quittant Sidmouth , samedi 20. Nous prendrons la route de Londres qui abrège de deux milles et donne des communications faciles et directes. J'ai longtemps résisté à cette idée de Londres. Quand on est souffrante et préoccupée, un intérêt de simple curiosité fait presque un aussi pénible contraste que le bruit du monde et de ses plaisirs. Mais il y aurait eu de l'affectation aussi à repousser ce qui se trouvait sur mon passage , à en priver Hélène, et je concilie tout en donnant à Londres quatre ou cinq jours.
Cette guerre de Hollande a été une bien vive alerte. Des résolutions telles que je pouvais les désirer sont prises pour l'éventualité la plus fâcheuse qui puisse naître. Il n'en est pas moins désirable que rien ne vienne déranger le plan que nous avons arrêté. Plus tard j'attirerai bien moins les regards, et lobs-
curité dont je m'envelopperai sera telle que j'ai tout espoir d'obtenir grâce, du moins à force d'oubli. Mon mari me répète qu'il approuvera tout ce que j'aurai dit ici et que ses vœux sont conformes aux miens. Cet accord ou cette condescendance donne à ma volonté une nouvelle force : elle vise surtout à présent à bien poser, à bien éclaircir les questions d'avenir.
Les nouvelles du choléra à Saint-Pétersbourg étaient infiniment meilleures : on paraissait tout-àfait rassuré. Mais ces angoisses diminuées ôtent peu à l'ardent désir de Mme de Nesselrode de retourner en Russie. On a tant besoin de revoir ceux pour qui on a tremblé 1 Les journaux sont moins inquiétants sur l'Italie, et pourtant je n'ai point de nouvelles de ma sœur, depuis le jour de mon départ de Paris. Il y a près de six semaines, c'est bien long! Que cette solitude autour de vous cesse; elle m'afflige dans l'absence; elle me troublerait si j'étais près de vous. Non , il ne m'appartient pas de faire le bonheur de votre vie; une assez grande grâce est d'y concourir. Que tout ce qui est séparé de vous vous rejoigne, et, s'il est possible, que nous n'ayons tous qu'une âme pour vous soigner et vous chérir. Chère amie, l'inégalité des parts en fait seule la justice. Je n'ai pu découvrir cette chapelle catholique dont on m'avait parlé ; il m'a fallu subir une privation complète. Je n'ai pourtant pas perdu mon temps ici. D'abord j'ai pu m'assurer du peu que j'étais, surtout abandonnée à moi-même, et j'ai puisé dans ma faiblesse une nouvelle source de reconnaissance et d'adoration. Je me suis confirmée davantage dans toutes mes idées
et tous mes jugements. Nulle vacillation ne me serait possible aujourd'hui, je suis sûre de n'obéir à rien d'aveugle. Il n'est plus qu'une seule manière d'être dont la rectitude et la convenance me soient démontrées. Tout, dans cet intervalle, s'est prononcé pour moi en traits plus distincts; ce qu'il y avait encore de vague dans mon instinct moral s'est résolu en une sorte de nécessité, qui peut laisser lieu à des peines, mais point aux regrets. Le monde comme pour une dernière fois semble s'abîmer à mes yeux. Si j'osais, je dirais avec Bossuet : Je sens mon cœur plus grand que lui, et Dieu seul, chère amie, plus grand que nos cœurs. Je sais à présent, je sais à peu près du moins, pourquoi je suis venue à Sidmouth. C'est dans la vraie solitude, dans la sévérité des vraies privations que l'intelligence s'éclaire et s'assure pour ainsi dire d'elle-même. La Trappe ne m'aurait pas fait tant de bien. J'y aurais vécu trop près de mon Maître pour savoir que je ne puis vivre sans lui. Chère amie, bénissons Dieu; offrons-lui le bonheur qu'il nous donne; remercions-le de nous avoir fait connaître les vrais biens de ce monde et de l'autre. Adieu, c'est bien mon cœur que je vous donne en vous disant : Toile et lege.
19 août.
Un mot de souvenir, chère amie : hier, jour de votre arrivée possible à Holyrood 1 ; aujourd'hui, jour de votre joie certaine de revoir Mme la Dauphine.
1 Le roi Charles X et la famille royale s'étaient rendus en Ecosse et avaient habité quelques mois le château de Marie Stuart avant de se lixer en Autriche,
J'imagine tout ce que j'ignore. Que de tristesse dans ce bonheur si grand ; mais que de consolations aussi ! Celles que vous donnez, celles d'avoir fait si bien ne sont pas les moindres.
Au revoir mille fois, chère amie.
10 septembre.
Chère amie, si j'avais pu imaginer l'épreuve que vous venez de subir, c'est à genoux que je vous aurais suppliée de ne pas l'affronter1. Pourtant, il est bien vrai que ce qui est témérité pour les âmes communes est l'emploi de leur énergie pour les âmes supérieures. Pour celles qui sont vraiment capables de souffrir, rien au dehors ne peut être redoutable, parce qu'il n'est pour celles-là ni transition brusque, ni point qui les dépasse. Tout cela est vrai, tout cela s'applique à vous, et pourtant j'aurais tremblé, je vous aurais conjurée de ne point tant oser. Suis-je sûre encore que vous ne vous en ressentirez pas ?
Ah! chère amie, pourquoi n'ai-je pas toujours été quelque chose pour vous? N'est-il pas injuste que vous ne me retrouviez point dans le passé ?
Paris, 14 octobre 1833.*
Ma bien chère amie, nous le conservons encore2, et il semble que l'arrêt renouvelé tant de fois peut être ajourné. La faiblesse augmente un peu, mais la tête reste libre. Ce matin, il m'a reconnue, et comme
1 Mmc de Pastoret venait de visiter les lieux où elle avait perdu un lils dans la force de l'âge et doué des plus brillantes qualités.
2 M. l'abbé Desjardins.
j'allais me lever, plus d'une fois il a fait un mouvement de la main pour m'arrêter et me bénir. Cela m'a été d'une grande consolation, quoiqu'il n'y ait pas d'alternative , puisque ces hauts et ces bas sont sans une lueur d'espoir. Je suis étonnée de tout ce qu'il y a d'inégal dans ma douleur et dans mon courage. Par moments il me semble que le voir mourir n'est point le perdre, que la mort ne changera presque rien à nos rapports et même qu'il me saura mieux, qu'il sera plus près de moi parce qu'il me connaîtra davantage; et puis dans d'autres moments, mon cœur se serre comme s'il allait se briser; je n'ai la force d'aucun sacrifice ; je sens parle déchirement intérieur que je vais faire une grande perte, sans que ma pensée en mesure l'étendue. La chambre de M. Desjardins, ses abords ne désemplissent pas. Jamais ce pauvre Saint-Michel n'a vu tant de mouvement; les pauvres bannis qui allaient, il y a trois ans, y chercher refuge se doutaient peu de tout ce qui les y poursuivrait d'hommages1. On aime à voir rendre une éclatante justice, mais c'est presque trop grand jour pour une affliction tendre et pieuse.
17 octobre 1833.
Je devrais renoncer à mon système des analogies, chère amie. Car je cherche très-vainement dans la nature une eau qui, furieuse à sa surface, n'en poursuit pas moins, un seul degré plus bas, son cours
1 M. de Quélen et M. Desjardins, son grand vicaire,, vivaient au couvent de Saint-Michel depuis la dévaslation de Saint- Germain-i'Auxerrois et de l'Archevêché, le 13 février 1831.
également limpide et profond. Voilà pourtant comment est notre amitié : nos disputes et nos impatiences viennent la remuer comme pour nous en donner un sentiment plus vif et plus intime. Que de choses dans un quart d'heure ! Nous avions perdu beaucoup de temps avant de savoir l'employer si bien. J'y suis revenue mille fois dans la journée. Chère bonne amie, ne recommençons plus ; mais si nous recommencions, finissons toujours comme nous avons fini.
Vichy, 28 mai 1834.
Chère amie, la campagne est partout admirable de richesse et de fraîcheur ; il y avait si longtemps que je ne l'avais vue dans son éclat du mois de mai, que vraiment je croyais la découvrir. Vichy est un désert qui, peuplé, ne vaudra jamais pour moi sa solitude. Deux Anglaises m'ont précédée et quelques Auvergnats. Pour qui se reporte à l'année déplorable où la Fille des Rois vint y subir un funeste arrêt, sa morne tristesse est le seul caractère qu'on lui voudrait conserver l. Le souvenir de ce pauvre docteur Lucas, en respectant toutes les distances, plane à côté de celui delà malheureuse princesse. Les pa'uvres, lorsqu'euxmêmes gardent la simplicité de la pauvreté, ne connaissent des rangs élevés que le privilège de faire
1 Madame la Dauphiiie prenait les eaux lorsque furent promulguées les ordonnances de Juillet. Elle quitta aussitôt Vichy pour aller rejoindre le Roi, trouva à Dijon les premiers symptômes de la révolution, alla coucher au château d'Ancy-le- Fcanc, chez le marquis de Louvois, et regagna Saint-Cloud sans avoir pu pénétrer dans Paris.
le bien ; ici, ils associent sans cesse l'homme qui les soulageait dans leurs maladies à la maiu qui prévenait leurs besoins. Ces deux mémoires sont comme les divinités tutélaires du pays. Il m'a été conté des traits de reconnaissance bien touchants.
Et vous, chère bonne amie, comment êtes-vous? Que m'avez-vous dit dans l'intervalle, quand cène serait que mentalement ?
Vichy.
La chaleur, qui est excessive, entre dans mon régime : depuis deux jours, je me sens soulagée et dans la bonne voie, ce qui rend facile le courage qui s'applique à tant d'ennuyeux détails. Je garde toujours ma chambre pour éviter le salon. Je vois pourtant quelques personnes qui ont eu la bonté de me venir chercher et de forcer ma porte, entre autres le marquis de Biancourt, qui m'a parlé de vous; Mmede Moustier1, veuve de. l'ambassadeur, personne spirituelle et d'un jugement droit ; et puis un ami de M. Abel de Rémusat et de M. Saint-Martin 2 ; M. Lajard3, qui se désolait de ne pouvoir lire à personne ses mémoires sur la Vénus assyrienne, et que des amis communs ont mis en relation avec moi. Dès sa première visite, il m'a déclaré qu'il me choisissait pour victime, et que si je voulais, ni la Perse, ni
1 La marquise de Moustier, fille du comte de la Foret, qui joua un grand rôle dans la diplomatie du premier Empire.
2 De l'Académie des inscriptions et belles-lettres, remplacé aujourd'hui par M. Stanislas Julien.
3 De la même Académie, remplacé aujourd'hui par M. Salomon Munk.
DE PASTOREÏ. 137
l'Assyrie n'auraient de mystères pour moi. Je n'ai dit ni oui, ni non, et je n'en suis pas moins à une seconde lecture sur un fragment de Persépolis, etc. : ce n'est pourtant pas là ce qui me retiendra à Vichy. Pour vous, chère amie, vous êtes soustraite aux ennuis d'un traitement ; j'en bénis Dieu et par-dessus tout de la bonne santé qu'il vous laisse. C'est une part de la mienne et une répartition telle que je l'aurais faite. Il y a bien de la douceur à n'aimer que ce qui est, à croire uniquement à l'opportunité de la chose que Dieu nous envoie. Alors la volonté, le goût même, tournent comme une girouette au vent qu'il fait souffler.
Vichy, 3 juin 1834.
Non, chère amie, je ne repousse le temps ni comme force, ni comme sanction, mais je l'admets simplement comme auxiliaire. Il ne peut conserver que ce qui est; et, si les affections reçoivent de lui une sorte de consécration, leur nature, leur intensité, la place qu'elles occupent dans la vie en sont tout à fait indépendantes. Les amitiés, comme j'ai vu le temps les faire, quoique conservées à travers beaucoup d'années, m'ont souvent peu touchée, et j'aimerais bien mieux ce degré de force qui porte en lui-même la durée et qui, au-dessus du temps, domine le temps et ne l'admet, comme vous dites, tout au plus que pour témoin. Mais, chère amie, il y a loin de ces chagrins qui, tout chagrins qu'ils sont, reposent sur un fond de bonheur, à la cruelle et redoutable épreuve qui vient encore m'assaillir! Nous nous étions livrés sur la perpétuité de mon séjour en France à l'espoir d'une
sécurité parfaite et pendant ce temps l'orage se faisait plus menaçant et plus inévitable à Saint-Pétersbourg. C'est samedi, avant-hier, que j'ai été saisie par ce nouveau chagrin. Mon premier mouvement avait été de partir immédiatement pour retourner à Paris, mais obéir à cette impulsion, c'était trop faire comme j'aurais fait jadis pour que je me le permisse aujourd'hui. Je me dis qu'avec la grâce de Dieu je ne perdrais ni la douce paix ni la sincère soumission, et c'est ce qui est arrivé :'mon âme, profondément affligée, n'a pas été troublée un seul instant, et, dès ce même soir, du premier chaos de mes pensées est sortie la résolution que je ne pourrai peut-être pas exécuter, ma volonté n'étant pas seule, mais que rien, je pense, n'ébranlera dans mon intime conviction. Pour ce qui me concernait, il a fallu écrire, arrêter, répondre, etc. Pouvez- vous imaginer ce cruel travail dans l'isolement le plus complet? Eh bien! le bon Dieu y a tellement mis sa miséricorde, tellement éclairé tous les doutes, signalé le but, le seul but auquel il m'importe de tout sacrifier, que jamais je n'ai été moins combattue, plus consolée, plus heureuse. Ah! oui, plus heureuse ! Il me semble que mon bonheur et ma liberté commencent d'aujourd'hui ; vous comprenez que je ne puisse vous en dire davantage.
De tous les actes de raison et de résignation, le plus grand était de rester ici. Ce matin, sans témoigner à M. Prunelle, dont au reste je suis fort contente, aucun désir d'abréger ma cure, je lui ai demandé ce qu'elle pourrait durer. — De vingt à vingt-cinq jours, m'a-t-il répondu. Je resterai donc ici jusquelà, tant que je croirai pourtant à l'ignorance où mon
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mari est encore, car mon devoir de soigner ma santé fléchirait alors devant un devoir bien autrement po~ sitif. Silence donc, chère amie, silence absolu. J'avais voulu vous épargner la peine que je \ous fais ; mais, d'une part, c'était manquer à l'amitié, et de l'autre, dans la préoccupation de mon secret, je n'aurais pu vous dissimuler au moins ma contrainte, et vous en auriez accusé mon ingratitude, ce qui est encore pire que compatir à mon sort.
Vichy, 8 juin 1834.
J'ai reçu ce matin, chère amie, votre lettre de jeudi, et je vous en remercie bien, ainsi que de tant de bontés que vous avez pour mon mari et de tant d'intérêt que vous donnez h nos peines. Cependant, vous n'avez pu encore juger les miennes ce qu'elles sont, si vous avez pensé que c'était sur des notions vagues et générales, empruntées aux journaux, que je me mettais en frais de courage et de résolution. Si telles avaient été mes bases, je n'aurais pu un instant espérer que mon mari restât dans l'ignorance, et, par cela même, il m'eût été inutile de vous demander le secret sur la vivacité de mon chagrin. Malheureusement, je suis informée par des communications beaucoup plus directes, plus positives, et, lorsque vous me croyez une année par-devers moi, c'est pour un temps bien autrement court que là plus grave alternative est laissée à mon choix. Voilà ce* qui, dans les premières vingt-quatre heures , m'avait presque décidée à repartir sur-le-champ. Depuis, je me suis félicitée d'y avoir renoncé; d'abord, parce que chaque jour a fixé mes idées, et que, d'ailleurs, la cure que je fais m'étant
évidemment bonne, il est raisonnable de la poursuivre dans une situation dont l'avenir, comme vous dites si bien, peut rendre la santé encore plus nécessaire.
Chère amie, je vous mets simplement sur la voie afin de vous faire éviter les fausses conclusions, plus que cela ne peut s'écrire, et je vous demande le secret pour ces énigmes mêmes.
Bade, 23 août 1834.
Vous aurez su sans doute, chère amie, par mon mari, que j'allais subir cet arrêt qu'il me faut croire inévitable, puisque rien ne s'est présenté à moi pour me le faire éviter. Ce qui a été laissé à ma. volonté dans cette grave décision ajoute à ma douleur. J'ai le cœur navré; pourtant ma raison est satisfaite, ma conscience tranquille. Je me voue à la fois à tous les périls, à toutes les tristesses, mais du moins je n'expose le bien-être de personne, et ce qu'il y a de dévorant dans mon chagrin n'est que pour moi seule. L'exigence de l'Empereur étant directe et personnelle, c'était à moi d'obéir, et lorsque la volonté suprême se manifeste d'une manière si prononcée, il est évident que des amis ne sauraient agir avec succès et qu'il faut se résoudre à assumer sur soi une redoutable responsabilité. Il n'y a pas de doutes que l'on n'ait cherché à m'inspirer. Je ne veux me livrer qu'à la confiance, afin de ne rien perdre de ma force, et, quand elle s'ébranle, je me hâte de la retremper à sa véritable et unique source.
Ma santé{ que je fais entrer dans tous les arrangements de mon voyage, n'entre pour rien dans mes
appréhensions ; je crois que je supporterai très-bien ma route et que la perte de toute espérance, s'il me faut la subir, aurait de bien autres conséquences que l'extrême fatigue. C'est le 25, lundi, que je compte partir pour Francfort; écrivez-moi là si rien n'est parvenu à diminuer la répugnance de mon mari pour mon voyage. Dans les choses où la conscience se complique d'intérêts sensibles, on a besoin d'approbation, et rien ne coûterait autant que de voir juger comme inutile ce qu'on n'aurait accompli qu'avec déchirement. Je pense que je ne serai guère à Pétersbourg avant le commencement d'octobre, car il me faudra cinq semaines de marche continue, en exceptant les nuits, pour franchir cette énorme distance. J'aurai donc revu Pétersbourg avant que vous n'ayez quitté Fleury ! Qui l'eût dit l'année dernière et même cette année ? Mais nous ne prévoyons rien des douleurs qui nous attendent, ni leur nature, ni leur degré. Depuis dix mois, j'ai beaucoup appris ; on pourrait aussi appeler cela faire ses humanités.
Adieu, chère amie, soyez assez bonne pour me rappeler au bienveillant souvenir de votre famille.
Saint-Pétersbourg, 19 septembre.
Chère amie, si l'affection peut blesser en se blessant, elle a d'une autre part tant de force réparatrice, qu'elle guérit plus vite encore qu'elle ne frappe. De la peine que vous m'avez faite, il ne me reste que la certitude, l'impression plus vive de mon indestructible tendresse pour vous et ces vicissitudes de notre amitié n'auront servi qu'à nous unir davantage ; tant il est vrai que la souffrance est une des forces#de ce
monde et qu'elle ajoute à tout ce qu'elle ne détruit pas. Vous savez déjà que mon voyage a été protégé jusqu'au bout par la bonne Providence. La dernière partie en a été pénible, mais je n'ai point été arrêtée. L'Empereur est absent, cela ajourne beaucoup mes démarches; peut-être n:y a-t-il pas d'inconvénient à avoir le temps de se reconnaître, surtout quand ces délais peuvent être utilement remplis par la connaissance prise de ses propres affaires et d'intérêts que l'on retrouve toujours dans son pays. Chère amie, j'ose à peine me livrer à l'espoir ; mais particulièrement vers la fin de mon voyage, une impression de paix et de sécurité ne m'a plus quittée. Je sens que je remplis un grand devoir, et en abandonnant le succès à celui en qui seul j'ai mis ma confiance, je puis souffrir beaucoup, mais du moins le trouble et le regret me seront épargnés. J'ai retrouvé ici beaucoup de bienveillance ; d'anciens amis me comblent des témoignages les moins suspects. Je n'ai jamais qu'à remercier autour de moi et surtout au-dessus de moi. Dieu n'est jamais plus ingénieux dans les consolations qu'il donne qu'au milieu des épreuves qui pourraient faire croire à sa sévérité.
Vous serez informée des départs de courriers par votre voisin, mon excellent ami Labensky; profitezen pour me parler de vous et encore de vous et puis de tout ce qui vous entoure, de vos amis, de votre société. Je suis si près de vous par le cœur, qu'il ne faut pas m'en tenir éloignée pour tous les détails, hélas ! trop insuffisants, que la correspondance comporte.
DE PASTORET. d 43
Saint-Pétersbourg, 30 octobri
Ma bien chère amie, à mesure que j'approche du moment décisif, rien n'égale la monotonie, la fixité de mon idée. Je ne dis plus qu'en avoir une, c'est en avoir mille. Je suis absorbée tout entière dans l'alternative qui peut entraîner tout ce qui me reste à sauver sur la terre. A mesure que j'avance, tout se résout en peur. Les confiances humaines ont beau jeu dans l'éloignement ; on dirait qu'il laisse plus de latitude à l'espérance, mais plus on se rapproche du centre et du moment qui prononceront l'arrêt, plus s'agitent confusément et douloureusement au fond de l'âme des craintes toujours justes, lorsqu'il y va de tout. Encore douze ou quinze jours, ma bien chère amie î Jusque-là je ne me sentirai pas vivre ; je détourne, je distrais, j'émousse en moi tout ce qui peut ressembler à l'émotion. Comme les gens qui craignent un éblouissement, je marche en avant sans oser regarder autour de moi, invoquant le courage au lieu de chercher la consolation et m'efforçant de former en moi la volonté inflexible, nue et sèche, de vouloir tout ce que Dieu aura voulu. lime semble qu'un seul mouvement d'abandon et de tendresse m'ôterait cette force employée à souffrir et à attendre.
Mon amie, ma bien chère amie, si Dieu bénit mes efforts, si je puis vous revoir, vous serrer contre mon cœur, retrouver ce bonheur si grand, si complet que vous m'avez fait connaître, alors rien n'aura été trop acheté. L'épreuve, la cruelle épreuve passée, ne servira plus qu'à la sécurité de l'avenir. De tous le»