‹ Lettres inéditesChapitre 5 sur 17 · A LA MARQUISE DE PASTORET · texte numérisé non relu

A LA MARQUISE DE PASTORET

regrets qui peuvent subsister près d'un tel bonheur, je n'en éprouverai qu'un, celui de quitter la princesse Alexis Galitzin, de la laisser isolée, souffrante, et demandant, par la nature de son caractère si différent du mien, quelque chose d'une amie imparfaite comme moi. Elle conçoit, elle approuve mon désir de rentrer en France, et pourtant je ne suis pas sûre qu'elle n'en soit un peu blessée. Ma situation a mille peines, mais quant à ma disposition intérieure, il n'y a de division que du côté de mon patriotisme, ce qui suffit pour mêler des consolations à mes chagrins et préparer de l'amertume à ma joie.

A MADAME SWISTOIXOF,

Paris, 27 janvier 1830.

Je ne vous l'apprendrai pas, chère amie, cette douloureuse nouvelle, elle est de celles qui vont vite. Vous savez déjà que nous avons perdu cette chère Mme de Duras, qui ralliait à elle tant d'affections, et qui aujourd'hui confond en une seule tant de tristesses. Après trois semaines, qu'on peut qualifier d'agonie, et qui jour par jour nous remplissaient de désolation , est \enue la nouvelle de sa mort. Elle a été précédée de toutes les souffrances qui peuvent atteindre une pauvre créature humaine, mais aussi de toutes les consolations qui adoucissent le difficile passage et en font la route du ciel. Mme de la Rochejaquelein et son mari, M. de Kersaint, son neveu, ont eu le temps d'arriver et de la consoler par cette preuve de leur dévouement. Mme de Duras a demandé tous les secours religieux, avec une foi, une piété qui fait le baume que Dieu verse sur notre blessure. Les imperfections de son caractère, son ardent désir de vivre, tout ce qui venait de la nature, a cédé à une influence plus haute ; elle a pratiqué dans les der-

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niers temps de sa vie jusqu'à ces vertus humbles et pourtant nécessaires dont on est quelquefois distrait par d'éminentes qualités. Sa douceur, sa soumission ne se sont pas démenties; il semble que la bonté de Dieu ait voulu ne pas nous laisser un doute sur la récompense qu'il lui destinait. On dit que Clara l est restée vingt-six nuits sans se coucher , elle qui avait si besoin de soins et de ménagements ; aussi sa faiblesse était si grande qu'à l'arrivée de sa sœur, elle eut un évanouissement très-long. M. de la Rochejaquelein et M. de Kersaint viennent d'arriver. Clara et sa sœur sont encore en route ; elles arriveront bientôt , et l'on peut dire que c'est l'intérêt général qui les attend ici. Voilà, chère amie, quelles sont les impressions qui composent pour le moment notre vie. Je n'ai pour la distraire que la vue d'une mère désolée, Mme de Lillers, qui touche au moment de perdre sa fille , Mme de la Fare, jeune femme de vingtquatre ans. Mme de Ségur est au plus mal, on n'entend pas parler d'autre chose, et tout prend la teinte lugubre de ces sombres événements. J'apprends avec un vrai chagrin, par une lettre de Mme de Nesselrode, que vous-même, chère amie, n'êtes pas plus épargnée, et qu'une forte épreuve vous accable dans le malheur de votre fille. Pauvre jeune mère ! que de fois déjà le même coup a frappé pour elle dans la même blessure! Eh bien, tout cela n'empêche pas plus à Pétersbourg sans doute qu'à Paris que les choses du monde n'aillent leur train. Quand, d'une part, il semble que tout se voile d'un crêpe funèbre,

1 La duchesse de Rauzarh

A MADAME SWISTOUNOF. 147

de l'autre on court, on danse, on rit, on joue. Hier nous avions été réunis à Saint-Louis d'Antin pour le service anniversaire de la duchesse Charles de Damas : au même instant, pendant que nos oreilles étaient frappées de chants de mort, on baptisait, à la joie la plus vive de tous les d'Orglandes , un fils que le Ciel venait enfin d'accorder à la longue attente de M. et de Mme Louis de Chateaubriand ', et des flots d'orgueil et d'argent coulaient à pleins bords à Saint- Roch , témoin du mariage de Mlle Lafitte avec le prince de la Moskowa. Les contrastes sont partout, mais le grand nombre des gens qu'on connaît les multiplie à Paris; les reliefs y sont aussi plus saillants, ce qui fait de cette ville, pour qui veut y regarder, la plus philosophique de toutes. Les faits s'y prononcent tellement qu'il serait presque de luxe d'insister sur la pensée.

Je vous loue sérieusement d'avoir entrepris votre réforme. Cependant, j'ai un peu ri de cette grande privation des truffes, confitures et coulis! Il est donc encore pareille chose au monde? Pour moi , je défie un régime quelconque , le régime de quelqu'un debout sur ses deux jambes, d'être aussi sévère que le mien ; cela ne fait pourtant pas que je me porte beaucoup mieux. Mon visage a vieilli de dix ans depuis qu'il n'a eu l'honneur de vous voir; d'ici à quinze ou vingt ans, il pourra ne pas bouger, sans démentir les années qui se sont accumulées tout d'un coup.

1 Neveux du vicomte de Chateaubriand et aujourd'hui possesseurs du château de Combourg.

Al MARQUIS DE LA BOURDONNAYE,

La famille de la Bourdonnaye, partagée entre la Bretagne et l'Anjou, a joué depuis le douzième siècle un rôle considérable dans ces deux provinces ; elle figure à la croisade de 1249 par titres authentiques en commun avec Guillaume de Se vigne. Le marquis de la Bourdonnaye, père de celui à qui ces lettres sont adressées, fut, comme son fils, maréchal de camp. Il avait épousé Louise de Chauvelin, fille du marquis de Chauvelin, maître de la garde-robe du roi Louis XYI, et sœur de M. de Chauvelin qui siégea sur les bancs de la gauche, à la chambre des députés, sôus la Restauration.

Arthur de la Bourdonnaye naquit à Paris le 29 janvier 1785. Il entra fort jeune dans l'armée par un engagement volontaire. Soldat à vingt ans, il était colonel à vingt-huit, après dix campagnes et quatre blessures. Il fut durant un an officier d'ordonnance de l'Empereur, déploya une remarquable bravoure durant les campagnes de Russie et de France, et demeura fidèle à Napoléon jusqu'à ce que l'abdication de Fontainebleau lui eût rendu son entière liberté. Après avoir salué le retour des Bourbons et leur avoir voué loyalement son épée, il ne voulut plus

la consacrer à d'autres causes. Les Cent-jours le trouvèrent inébranlable, et il fit de courageux efforts pour organiser à Angers et à Rennes une résistance royaliste. Le roi Louis XVIII lui rendit en 1815 un régiment de chasseurs, qu'on désigna sous le nom de chasseurs du Morbihan, et bientôt après le nomma gentilhomme de la Chambre. L'année suivante il épousait Charlotte de Lantivy, fille du comte de Lantivy, officier de marine avant la révolution. En 1821, il fut promu au grade de maréchal de camp. Les officiers de son régiment lui offrirent une épée d'honneur.

L'activité de sa vie militaire ne l'avait point empêché de se livrer à de fortes études et de suivre avec une attention pénétrante les événements politiques de son pays. Il était mûr pour cette vie parlementaire inaugurée par la Restauration, et, en 1827, les électeurs de Pontivy l'envoyèrent à la chambre des députés. Il trouvait à l'extrême droite son cousin, le comte de la Rourdonnaye, député d'Angers. Cependant il ne se rangea pas sous sa direction et choisit sa place au centre droit, traitant, de préférence, à la tribune, les questions qui intéressaient l'armée. La présence de son cousin dans le ministère du prince de Polignac ne lui fit aucune illusion sur les dangers de la monarchie , et , en apprenant la nomination du comte de la Rourdonnaye au ministère de l'intérieur en remplacement de M. de Martignac, il lui écrivit : « Mon cher cousin, je ne sais si je dois vous faire mon compliment. Dans la position où nous sommes, les affaires sont un pénible fardeau, même pour les talents les plus éprouvés, et le ministère qui vient de se

DE LA BOURDONNA YE. loi

former ne peut manquer de rencontrer de grandes difficultés. Dissoudre la chambre et recourir à d'autres élections serajt un grand danger et il serait plus périlleux encore d'essayer de s'en passer *. » Le comte de la Bourdonnaye lui-même ne tarda point à être du même avis et donna promptement sa démission. La chambre des députés fut dissoute et le marquis de la Bourdonnaye fut réélu sans être ni combattu, ni appuyé par le pouvoir. Son action dans la chambre prit de plus en plus le caractère d'une conciliation éclairée et ferme. La mort de son père l'ayant récemment placé à la tête d'une fortune considérable, il réunissait souvent ses collègues dans son salon : ce fut chez lui que fut discuté et rédigé un amendement présenté par M. de Lorgeril, député de Rennes, et qui avait pour but d'exprimer dans l'adresse à la Couronne de respectueuses inquiétudes, tout en empêchant la chambre d'articuler en termes formels son refus de concours. L'amendement Lorgeril, repoussé à la fois par les votes ministériels et par les votes de l'opposition, réunit seulement le suffrage de ces hommes, souvent en trop petit nombre dans les assemblées politiques, qui veulent sincèrement conjurer les conflits et désarmer les passions. Cette tentative de modération indépendante n'est point effacée aujourd'hui du souvenir des hommes politiques, et plus d'un de ceux qui la repoussèrent alors ont hautement et profondément regretté depuis de ne l'avoir pas mieux accueillie.

1 Cette lettre, qui fait un grand honneur' à la sagacité désintéressée du général de la Bourdonnaye, a été publiée tout entière dans sa biographie par M. Saint-Maurice Cabanv.

Lorsque les ordonnances de juillet furent insérées au Moniteur, M. de la Bourdon naye remplissait à Saint-Cloud ses fonctions de gentilhomme de la Chambre. Sa situation à la cour, loin d'enchaîner sa franchise, n'était à ses yeux qu'un devoir de plus. Lorsque le roi Charles X eut député le duc de Mortemart à Paris, il voulut quelques heures après lui faire parvenir un message. Il fallait déjà beaucoup de résolution et de présence d'esprit pour tenter de franchir les barricades, et l'on désigna M. de la Bourdonnaye comme le plus propre à cette mission périlleuse. Le Roi, qui n'ignorait pas le blâme du gentilhomme de la Chambre et du député, montra d'abord quelque hésitation. — « Ah! sire, dit-on au Roi, en quel dévouement vous fierez-vous, si ce n'est en celui de M. de laBourdonnaye? » — Le Roi le fit alors appeler et lui confia ses intentions. Elles confirmaient les concessions déjà faites, mais attestaient encore plus d'une illusion sur la gravité des périls. Avant de s'éloigner du vieux monarque, M. de la Bourdonnaye fléchit le genou devant lui et voulut faire entendre quelques avertissements qu'il croyait utiles. ■ — « Non, non, lui dit le Roi en l'éloignant du geste; partez, et revenez au plus tôt. » — Déjà les troupes royales se repliaient sur le bois de Boulogne, et la plupart des postes militaires étaient occupés par le peuple. M. de la Bourdonnaye ne songea pas un instant à employer la ruse et résolut de se présenter ouvertement aux barrières en sa qualité de député. Il partit de Saint- Cloud en tilbury; mais, arrivé au pont de Grenelle, il fut arrêté et questionné. Un homme du peuple s'avança alors et lui dit : « Si vous êtes député, dites

votre nom ; je les connais tous, je saurai si vous dites vrai. » Craignant l'effet que pourrait produire son nom sur cette multitude exaltée, M. de la Bourdonnaye répondit qu'il s'appelait le général Arthur. — «En effet, répliqua son interlocuteur, il y a à la chambre un général Arthur, mais c'est le général de la Bourdon naye, un député de la droite. » — A ce nom des propos menaçants s'élevèrent dans la foule. Le général s'écria alors — : « Ètes-vous des soldats ou une multitude indisciplinée? S'il y a quelque ordre parmi vous, prouvez-le, et conduisez-moi à celui qui vous commande. » — Un élève de l'école polytechnique le prit alors sous sa protection et le fit parvenir de barricade en barricade jusqu'au poste de Y Hôtel de Ville, où M. de la Bourdonnaye fut retenu prisonnier durant toute la nuit. Le lendemain seulement, à force d'insistance et d'énergie, il fut conduit devant le général Gérard et lui fit part des dispositions du Roi. Mais celui-ci lui répondit comme M. de Lafayette l'avait fait la veille : — « Il est trop tard ! » — 11 voulut du moins veiller à la sûreté de ]\J. delà Bourdonnaye et lui fit donner un sauf-conduit, afin qu'il put retourner auprès du Roi déjà en marche sur Rambouillet.

Les devoirs du fidèle sujet étant remplis, ceux du député commencèrent, et, après avoir vu douloureusement la famille royale s'acheminer sur la route de Cherbourg, M. de la Bourdonnaye vint occuper son poste à la chambre qui délibérait sur le sort de la monarchie. Il trouvait les hommes d'ordre divisés en deux camps principaux : ceux qui croyaient sauver Ja liberté en en confiant la garde aux mains de M. le duc

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d'Orléans; ceux qui pensaient qu'on allait compromettre pour bien des années ce que l'on voulait sauver. — Vous croyez trop à la puissance des principes, disaient les uns. — Et vous, vous n'y croyez pas assez, répondaient les autres. Vous fonderez à jamais le régime constitutionnel en France, disaient ceux-ci, si vous commencez par respecter la Charte qui contient à la fois la responsabilité ministérielle et l'inviolabilité royale. — Maintenir la Charte n'est pas assez, disaient ceux-là ; il faut aussi la venger. « — Ce pernicieux débat, qui, après trente-cinq ans d'expérience, dure encore aujourd'hui, eut alors pour dénoûment momentané la royauté du 9 août. M. de la Bourdonnaye protesta contre elle. Mais une nouvelle délibération s'ouvrait pour les consciences délicates. Après avoir lutté au sein de la chambre et à la tribune pour le triomphe de leurs propres convictions, les députés de la droite devaient-ils résigner leur mandat et renoncer à toute participation aux affaires de leur pays? Le patriotisme et l'honneur ne tenaient point le même langage à des hommes sur qui ils exerçaient le même empire. Les uns croyaient que leur protestation ne pouvait avoir d'autre forme que celle d'une éclatante retraite; les autres pensaient qu'après avoir élevé leur voix aussi haut et aussi loin qu'ils pouvaient la faire entendre, le péril même de la situation les enchaînait à leur poste. On ne crée point le vide dans un pays tel que la France ; la végétation politique ne s'y ralentit jamais, et il n'y a point d'absence qui puisse opérer par elle-même ce que les efforts les plus courageux et les plus persévérants obtiendraient à grand'peine de la

DE LA BOURDONNAYE. lob

raison publique. M. de la Bourdonnaye fut plus que personne en proie à de douloureuses perplexités. Cependant il voulut rester jusqu'au bout fidèle à la modération habituelle de ses opinions et au groupe d'amis politiques avec lesquels il s'était concerté de préférence. Il demeura à la chambre jusqu'à sa dissolution, écrivit une lettre publique à ses électeurs pour leur rendre compte de sa conduite et de ses motifs, en se tenant à leur disposition pour l'avenir. Les hommes monarchiques du Morbihan ne voulurent point à cette époque prêter le serment qui était imposé aux électeurs comme aux députés, et M. de la Bourdonnaye ne fut pas réélu. Il n'en témoigna et n'en éprouva aucun déplaisir; il se voua avec une grande activité aux soins que réclamaient de lui l'éducation de ses enfants et la régénération agricole de deux grandes terres en Bretagne. Il fit du château de la Bourdonnaye, dans le Morbihan, et surtout du château deBlossac, dans l'Ille-et- Vilaine, le centre d'une administration féconde en résultats populaires, fonda des écoles et institua des comices d'agriculture. Pendant ce temps le duc de Fitz-James, le marquis de Brezé, le duc de Noailles à la chambre des pairs, M. Berryer à la chambre des députés, avaient relevé le drapeau du droit monarchique uni à celui des libertés publiques. Des hommes tels que MM. Benoist d'Azy, Béchard, de Larcy, se groupaient successivement autour du grand orateur, et apportaient à son attitude la sanction de plusieurs collèges importants. Enfin, le duc de Fitz-James, le vieux et fidèle ami du roi Charles X, quittait volontairement le Luxembourg et demandait à l'une des premières villes de

France, à Toulouse, un mandat de député. La Bretagne ne voulut point demeurer étrangère à ce mouvement, et, en 1837, Hennebon rendit M. de la Bourdonnaye à la vie politique.

Député laborieux, M. de la Bourdonnaye prit toujours une part très-aclive, très -assidue à tous les travaux de la chambre, et il fut réélu jusqu'à la fin de sa carrière avec une majorité croissante. Ceux qui l'ont connu de près ont le droit d'affirmer que sa mort même fut le résultat de son profond dévouement à ses convictions. En 1843, M. le comte de Chambord avait voulu visiter l'Angleterre. M. de Chateaubriand et M. Berryer rejoignirent le prince à Londres et y passèrent quelques jours près de lui. En Angleterre comme en France, leur langage n'avait rien de factieux. Le député en possession de son mandat, et le pair de France démissionnaire crurent qu'ils pouvaient porter partout la loyauté de leurs pensées et de leurs conseils. Le gouvernement n'en jugea point ainsi; il insista pour que la chambre flétrît, dans son adresse , la démarche de M. Berryer et des quatre collègues, qui avaient cru pouvoir imiter son exemple. M. de la Bourdonnaye s'était d'abord proposé d'être de ce nombre, puis il y avait renoncé. Mais le fait seul de cette intention passagère suffît pour le troubler profondément, lorsqu'il vit M. Berryer et ses collègues qu'on nommait dans la langue du temps les pèlerins de .Belgrave-square , donner leur démission, se présenter devant leurs électeurs, et obtenir un nouveau mandat. Les députés de la droite avaient résolu que cette démission ne s'étendrait pas au-delà des députés qui avaient été person-

nellement à Londres , et la portée de leurs motifs ne pouvait manquer de frapper un esprit aussi juste que celui de M. de la Bourdonnaye. Il obéit donc à cette détermination collective, mais il en demeura agité, attristé, et, aux premiers symptômes d'une congestion cérébrale, ses amis conçurent une inquiétude qui ne fut que trop tôt justifiée. Le marquis de la Bourdonnaye mourut à Paris, le il avril 1844, à peine âgé de 59 ans. 11 fut, selon son désir, inhumé dans la chapelle du château de Blossac.

Doué de qualités chevaleresques et d'une rare distinction d'esprit, M. de la Bourdonnaye mérite d'être rangé parmi ces gardiens fidèles des anciennes traditions, également intelligents des besoins et des sentiments nouveaux, également étrangers à l'esprit du courtisan et à l'esprit de la révolution. Placé en face de circonstances moins tragiques que le comte de Virieu, M. de la Bourdonnaye se rattache comme lui à cette école monarchique qui ne voulut s'associer à aucune émigration soit extérieure, soit intérieure, qui voulut constamment servir et défendre à la lumière de la discussion et de l'expérience tous les intérêts français. A ce titre, il présente une physionomie distincte, délicate et ferme. D'autres carrières ont pu avoir plus d'éclat; aucune n'a été parcourue avec plus de désintéressement , d abnégation et de vrai dévouement à ce qu'il avait une fois considéré comme la vérité.

Paris, 22 mai 1829.

J'ai tant suivi votre inquiétude, tant senti votre douleur, qu'en devançant votre lettre j'aurais été bien sûre de répondre à toutes vos pensées. Mais si je me passe de vous pour m'unir à tout ce qui vous touche, j'ai besoin de vous pour ce qui me concerne, et j'ai été peinée de ne pas trouver mon nom dans votre billet à Mme de Ségur1.

Votre affliction est, de toutes, celle que je comprends le mieux. Je la retrouve encore ineffaçable dans mon cœur après tant d'années écoulées; mais si je vous plains, je sens aussi la grâce immense qui vous a été faite d'avoir pu remplir à la fois le plus cher et le plus solennel des devoirs, d'avoir donné à celui que vous avez perdu, avec le bonheur de toute sa vie, cet autre bonheur des mourants de reposer leurs derniers regards sur ce qui leur a été le plus cher. Non, il n'y a rien de fortuit dans la consolation qui vous a été laissée. Les desseins de la Providence vous la réservaient comme un témoignage de ce profond sentiment du devoir, l'âme de toute votre vie. Dans tous ses intérêts, votre cœur se trouvera semblable à lui-même, et partout aussi il recueillera ce qu'il aura semé. Combien cette impression si juste, et qui naît de votre affliction même, n'est-elle pas propre à l'adoucir ! Les douleurs de cette terre sont vives et en grand nombre ; mais il est bien vrai que l'amertume des fautes qui s'y joignent les rend seules insupportables.

1 M. de La Bouïdonnaye venait de perdre son pères

DE LA BOURDÛNNAYE. 159

Je pense que vous allez être retenu chez vous; la session étant très-avancée, vous ne vous croirez pas obligé à un simple acte de présence. Si je devais rester à Paris, je ne calculerais pas aussi froidement les chances qui peuvent vous en tenir éloigné, mais me voilà à la veille de mon départ pour Vichy. Si je m'écoutais, je ne partirais pas ; car à présent que vous me connaissez mieux, vous devez savoir que j'ai toujours bien de la peine à sacrifier ainsi toutes mes habitudes. Je ne me le reproche pas quant à aujourd'hui : si notre amitié est bonne, elle est destinée à vieillir, et, pour durer, il faut avant tout non pas seulement cette vérité qui exclut le mensonge, mais cette vérité plus rare qui croit mentir si elle ne dit pas tout.

Adieu ; quand je n'aurai plus personne pour me donner de vos nouvelles, c'est vous qui m'en donnerez, n'est-ce pas?

Paris, 2 novembre 18^9.

Vous trouverez déjà en arrivant ici les esprits dans une situation différente de celle où les avaient violemment placés le changement du ministère et la perspective imminente d'un coup d'état \ Mes

1 Le brusque avènement du prince de Polignac, amenant la retraite d'hommes tels que MM. de Martignac, Hyde de Neuville et de la Ferronnays, avait fait supposer tout d'abord un plan de mesures préalablement concertées. On ouvrait chaque matin les journaux avec une fiévreuse impression soit d'espérance, soit de crainte. Les espérances et les craintes turent également trompées : ni le nouveau ministère, ni le Roi n'avaient cru qu'ils seraient infailliblement conduits à

craintes sont bien calmées , les miennes et beaucoup d'autres. Il est probable que de longtemps les choses n'iront ni très-bien, ni très-mal : les astres ont leur orbite; les routes d'ici-bas leurs ornières. Il n'est pas aisé de s'en écarter, et ne perd plus la France qui veut.

Combien je suis heureuse de vous savoir rassuré et tranquille sur tout ce qui vous intéresse davantage et content aussi, comme vous devez l'être, d'une existence qu'on eût faite à priori pour vous? Je suis loin de craindre dans votre vie le nombre des devoirs et des obligations; ce qui exerce vos forces ne peut, dans la direction que vous avez prise, tourner qu'au profit de votre bonheur.

Adieu, à bientôt.

Paris, 28 novembre 1829.

C'est au milieu de tout un conflit de préoccupations que je sauve un moment pour vous écrire : quand on jette un coup d'œil sur un passé, même

des mesures extrêmes. Pour bien faire comprendre le sentiment public à cette date par ceux qui n'en furent point contemporains, on pourrait se reporter à l'impression qu'éprouva l'Europe en 1859, lorsque l'Autriche, prenant tout d'un coup le parti de répondre aux provocations du Piémont, déclara la guerre sans entrer en campagne, et donna à son adversaire tout le temps dont il pouvait avoir besoin pour appeler la France à son secours. Une femme de beaucoup d'esprit et qui ne s'associait point aux promoteurs de coups d'état, la princesse de la Trémouille, disait quelques jours après F avènement du ministère : « C'est singulier, il me semble que je suis au théâtre pour un grand drame, que le rideau est levé, et que les acteurs ne paraissent pas ! »

raisonnablement rempli, mais dont un mouvement irrégulier a morcelé toutes les parties, il en reste bien peu de chose, sinon la conviction qu'on s'est soumis , avec plus ou moins de bonne grâce , à la nécessité du moment. Voilà la plaie des existences de Paris. Vous êtes heureux de vous y soustraire pendant quelques mois ! c'est se ménager d'utiles résultats , se retremper et arriver à la bataille comme des troupes fraîches au milieu de gens bien fatigués. Eh mon Dieu, qui ne l'est pas? J'ai toujours été étonnée du peu de vogue d'une divinité que pourtant l'ancien monde avait conçue, celle qui présidait aux voyageurs épuisés. La force romaine elle-même reconnaissait l'empire de la lassitude.

Vous n'écrivez peut-être pas parce que vous allez venir ; cela vaudrait bien mieux.

Paris, 21 juin 1830.

Je conçois que vous vous absteniez d'attacher une trop grande importance à une réélection que vous avez si bien la conscience d'avoir méritée !. J'admets que l'élévation si naturelle de vos sentiments vous fasse répugner à mendier des suffrages; si j'osais le dire, votre bon goût seul s'y opposerait. Ces mœurslà ont encore pour vous quelque chose d'étrange; mais, quelle que puisse être votre véritable indépendance à l'égard de chances qu'on ne saurait ni calculer, ni prévoir, vous ne pouvez exiger que vos amis la partagent. C'est pour un peu plus qu'eux-mêmes

1 Le roi Charles X avait dissous la Chambre après le vote des 221.

qu'ils s'émeuvent ; il leur est bien permis de mettre un grand prix à un acte d'équité qui , s'il était repoussé par les passions extrêmes, serait un bien mauvais symptôme. Je voudrais bien que cette circonstance ne prouvât pas une fois de plus comment elles s'entendent à conduire les choses, et que cet heureux succès d'Alger pût remettre une sorte d'équilibre en relevant les courages sans exciter les présomptions. Mais quel est aujourd'hui l'événement qui pourrait ramener dans la route du milieu, dans la route du vrai , des partis acharnés et presque en présence? L'impression la plus vive, celle du moment, n'a de véritable force que pour accélérer l'impulsion donnée ; elle n'en a pas pour la combattre. Enfin après-demain, mercredi, vous saurez ce que nous autres brûlerons encore de savoir, et je vous envie ces deux jours que vous avez d'avance sur nous.

Paris, 27 juin 1830.

Pour la première fois de ma vie, j'ai regretté de n'avoir pas le Moniteur. Il aurait avancé de plusieurs heures la joie que j'ai eue de votre nomination. Les Débats avaient annoncé celle de Rennes. Je n'osais pas compter sur celle de Pontivy; j'étais, je l'avoue, d'assez méchante humeur, lorsque, vers la fin de la matinée, j'appris que justice vous avait été rendue. Il ne fallait rien moins que cela pour me réconcilier avec d'autres noms qui viennent se placer naturellement près du vôtre et dont la vue, quelques heures auparavant, m'avait froissée. Pardonnez-moi d'être si imparfaite, et, en m'identifiant à vous, de ne

prendre que les sentiments dont vous seriez incapable ou dont vous ne voudriez pas. On ne choisit pas ses propres impressions, et, dans les intérêts des gens qu'on aime, on prend surtout ce qu'ils laissent. Je suis bien sûre pourtant que vous êtes content et aussi disposé à en convenir franchement que vous l'étiez à ne pas provoquer les suffrages. Vous pouvez jouir d'autant plus de la position qui vous est rendue que vous vous en êtes fait plus indépendant. Bien des choses se simplifieront par là; on trouve bonheur et repos à penser que vous n'avez rendu irrévocable que votre plus libre et plus franche manière de voir et de sentir.

Adieu. Les 'vingt-quatre heures m'ont paru longues.

Le Havre, 7 août 1830.

Une première fois je n'ai pas cherché votre nom dans les journaux et j'ai eu la satisfaction que j'attendais, celle de ne l'y pas trouver. Plus tard votre nom était plaeé comme il devait l'être et marquait la ligne du devoir. Dans des temps comme ceux-ci, oaa bien sujet de remercier ceux qu'on aime, lorsqu'ils nous donnent la confiance que nous les entendrons toujours; c'est là la reconnaissance que je vous offre. Votre petite lettre du 30, datée de Saint-Cloud, m'est venue presque en même temps que celle du 6. Si je n'ai pas prévenu l'une et l'autre, c'est que vraiment il est des impressions qui n'ont point de paroles. Ce que j'ai souffert est inexprimable. Le dépôt qui m'est confié me soumettait nécessairement à une loi bien sévère et je secouais ma chaîne sans oser même son-

ger à la briser. A présent, j'ai beau dire à mon impatience que le plus fort est fait, je compte les jours, les heures de ce pénible exil, comme si j'étais près du terme. Dans les temps ordinaires j'espère que je m'oublierais moi-même ; il n'en est pas ainsi à présent. J'ai pitié de moi comme si j'étais une autre, et je vous demande d'entrer en part de cette faiblesse lâchement consentie.

Adieu. Pour vous il valait mieux sans doute que Mme de la Bourdonnaye fût éloignée ; mais elle n'en aura pas jugé ainsi. Je plains surtout les absents du lieu du danger, lorsqu'ils ne le sont que pour la partie d'eux-mêmes qui les intéresse moins.

Dimanche, 22 août 1830.

Oui, je vous approuverai davantage à mesure que vous resterez plus vous-même et que vous obéirez, non-seulement à votre voix intérieure, mais encore à ce qui fait votre individualité. C'est seulement ainsi qu'un accord plein et entier avec vos propres sentiments vous affranchira de tant de regrets, présumables si vous cherchez au dehors le point d'appui et la récompense que vous n'êtes sûr de trouver qu'en vous-même. Vous méritez tant de ne pas vous tromper que ma confiance aide encore ma conviction. J'ai partagé votre trouble ; j'éprouve aujourd'hui quelque chose du calme d'une résolution prise et je reprendrai avec vous cette rude voie de difficultés et de sacrifices. 11 me semble vous voir lancé sur cette mer qui est devant mes yeux, et, tant que vous y êtes, ce dont je suis sûre, c'est de ne point quitter le rivage,

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Le Havre, 25 août.

Combien votre trouble, vos doutes sur vous-même, le peu de justice que vous vous rendez m'affligent profondément ! Hélas, je le savais, vouloir faire trop bien, viser au delà de ce qu'on peut accomplir est le supplice des âmes délicates. Rien ne peut faire qu'elles soient contentes d'elles-mêmes; elles oublient qu'elles ne peuvent pas l'être sur cette terre, et elles s'en prennent à elles-mêmes des maux qui sont ceux de leur destinée. Vous vous trompez sur vous, mais les autres ne s'y tromperont pas. C'est dans l'ensemble du caractère que l'on va chercher le secret des motifs qui ont déterminé dans une circonstance spéciale, et tout ce qui est de bonne foi ne voit dans une situation que la manière dont celui qui l'accepte l'a comprise. Le plus difficile m'a paru bien sincèrement le plus digne de vous ; je savais les souffrances qui vous attendaient dans cette lutte qu'une force aveugle rend inégale, mais j'avais l'arrière-pensée que ce combat ne pouvait pas durer et que vous seriez promptement dédommagé de votre volontaire sacrifice. Bientôt nous pourrons causer librement, et, ce moment-là, je le devance de tout le besoin que j'en ai.

Paris, 29 août 1830.

Combien n'ai-je pas été occupée de vous dans ce changement intégral d'hommes, de choses et surtout de principes! .l'ai cru bien souvent deviner ou achever votre pensée. Votre parti pris d'éloignement a causé chez moi un premier mouvement de consterna-

tion. Quand il ne s'agit que de soi, j'aime bien quelquefois qu'on brûle ses vaisseaux ; mais ceux que vous venez de brûler tiennent l'État même à la remorque.

A peine arrivée ici, je n'y ai encore vu absolument personne. Je ne sais donc si l'impression si vive sur laquelle j'avais quitté Paris subsiste encore ; les choses et les idées y marchent si vite, que je trouverai peutêtre tout à fait rassurées les personnes que j'y avais laissées inquiètes. Déjà, pendant mes derniers jours à Dieppe, des gens qui à coup sûr ne voudraient pas de la force pour eux-mêmes, pas plus pour l'employer à leur profit que pour en être victimes, me disaient que c'était la seule chose qui pût réussir en France, Je pense qu'elle peut être un grand moyen en tout pays, mais à l'usage d'un très-petit nombre d'hommes. Je ne sais si la curiosité inquiète, qui s'attache à des voies si nouvelles, vous fait regretter votre éloignement du centre de tant de mouvements, de passions et d'intrigues ; mais il me semble que c'est précisément dans les circonstances semblables à celles-ci que le repos d'une existence si utilement occupée a vraiment de la dignité et du charme. Ce ne sont, au fond, que les résultats qui importent, et six mois nous en diront plus que toutes les argumentations du monde.

Yous voilà au milieu d'objets anciens, mais que votre changement de situation vous présentera sous une face nouvelle. Chaque jour, sansles éteindre, adoucira vos souvenirs. L'unité d'impression, les regrets qui ne sont que d'une seule et même nature, ceux qui ne comprennent en eux que ce terrible passage du bonheur à l'affliction sont cependant encore les

épreuves qui fatiguent le moins l'âme; ils la placent dans une disposition triste et douce à la fois; un seul soin alors est nécessaire, c'est d'éviter de sortir de sa douleur afin de s'épargner d'y rentrer.

Vous voulez être jugé par moi ce que vous êtes ; laissez-moi vous répondre que, si j'avais attendu ce que vous pouvez m'en dire, j'aurais perdu bien du temps. Vous oubliez donc la pénétration qui accompagne tout sentiment qui n'est pas précisément d'une nature aveugle. Certes, il n'y a rien dans cela dont l'esprit puisse se faire honneur, encore moins la raison. Les paroles les plus tendres qui m'aient- jamais été dites, c'est : « Je ne vous ai jamais jugée. » J'y gagne plus que vous, mais il est bien vrai que la simple affection possède cette inspiration rapide qui rend inutile jusqu'à l'observation.

Adieu. Grondez-moi, si vous voulez; quant à m'en vouloir, je vous en défie.

Paris, 24 octobre 1830.

Votre lettre me fait éprouver une inexprimable consolation. Le voilà expliqué le mystère de cette inquiétude, de cette affliction d'esprit, qui n'avait d'autre mesure que la délicatesse de votre âme. Pour guérir le malade Dieu lui-même agitait la piscine. Ah ! oui , vous deviez les franchir ces dernières limites du progrès chrétien, ce plus haut degré auquel' puissent atteindre les nobles mouvements de la nature humaine, et marcher enfin dans ces voies où la simplicité humble et libre donne la paix. Vos vertus n'attendaient que cet affranchissement pour vous donner tout le bonheur qu'elles portent en elles, et

faire disparaître avec l'élément étranger tout principe de séparation , tout obstacle à la vraie possession de vous-même. Au point où vous étiez, il ne dépendait plus de vous de juger la vie autre qu'elle n'est; son but seul pouvait soulever son poids , et , n'ayant plus rien à acquérir, à régler dans la région purement humaine , force était pour vous de vous élever plus haut. Ces lumières, qui partent d'un centre nouveau, n'ont point de sacrifices à vous demander, elles n'ont que des sanctions à vous offrir ; seulement elles feront paraître les objets à vos yeux dans leur proportion réelle ; leur face aura changé , vous les verrez de plus haut, et, si quelquefois encore vous étiez vulnérable par ce que votre caractère a de plus élevé et de plus touchant, un baume certain guérirait vos blessures. Ah! que je vous remercie de me donner la certitude de vous voir heureux et vraiment paisible! Des cordes nouvelles s'ajouteront à l'accord de tant d'autres sentiments; j'étais loin de prévoir un degré de plus de sympathie, mais il n'est point d'arrêt dans l'infini.

Vous ne me dites rien de votre retour; la Chambre vous rappelle cependant huit jours plus tôt. Jusqu'à quel point cette sommation est-elle obligatoire? Mme de Nesselrode me promettait de renouveler ses instances pour la prolongation de notre permis de séjour en France. Cette incertitude est pénible, et, comme il arrive souvent de l'incertitude, nous aurons peut-être à la regretter. Nous avons le plus beau temps du monde et je vais très-bien en tout. Je suis contente, je suis heureuse, et dans cette si bonne part, prenez la vôtre.

Paris, 2 juillet 1831. .

Comment , dans une époque qui met à nu tous les genres de misère humaine, ne serait-on pas impérieusement ramené aux grandes vérités? Les illusions n'ont plus rien d'opaque ; elles sont traversées de part en part, et pour d'excellents esprits comme le vôtre, leur évanouissement ne mène pas au découragement; il est tout au profit des réalités les plus précieuses. Ces réalités, vous les possédez, elles se pressent autour de vous, et vous ne pouvez plus à présent faire un progrès qu'il ne crée simultanément une double félicité.

Adieu très à la hâte. Je pars tout à l'heure ; je suis bien sûre que vous serez aise de savoir de mes nouvelles après mon voyage. Dès mon arrivée à Sidmouth je vous écrirai.

Paris, 17. novembre 1832.

Me voici beaucoup mieux et comme acclimatée à la suite d'une petite crise qui épuise toujours un peu le principe du mal; c'est sûrement à recommencer; mais c'est quelque chose qu'une trêve. La politique n'en est pas là; ses incertitudes sont toujours aussi inquiètes, aussi variables , et les plus habiles dans la prescience des affaires de ce monde me paraissent n'en savoir pas plus que les moins sagaces et les plus ignorants. Les grands politiques sont presque aussi humiliés que les médecins : à chacun son choléra , et il est singulier de voir à quel degré l'on confesse aujourd'hui l'incapacité absolue de prédire le lende-

main. Personne ne peut se permettre un calcul , par la raison qu'il n'y a pas une base d'assurée. Quelques gens prennent pour point de départ leurs goûts ou leurs aversions, mais ceux-là rappellent un peu cette femme qui, pour comprendre le système du monde de M. de Laplace, se livrait à ses impressions.

Vos affaires vont vous distraire un peu de vos préoccupations. Tâchez pourtant de n'avoir pas trop de temps à leur donner, et revenez bientôt partager toutes nos tristesses. Hélas! il semble vraiment qu'il y en ait pour tout le monde et comme poids à porter et comme diversité de nature.

Paris, 1833.

Il y avait longtemps que vous ne m'aviez écrit, mais il y a des silences qui ne sont pas un mauvais symptôme, et, en retranchant un plaisir, ils ne mettent jamais une peine à la place. Yous êtes plus content de vous-même, si j'ose me permettre cette traduction libre des expressions dont s'enveloppe votre sincère et touchante modestie. Sans doute vous n'étiez rien moins qu'étranger à la voie qui vous paraît nouvelle. On a la vue du temple en ne le considérant même que du parvis ; mais il est également vrai que c'est seulement lorsqu'on y pénètre, qu'à chaque pas la surprise s'ajoute à la reconnaissance. Dieu, admirable en tout, est surtout ineffablement bon à l'user. Gomme vous le sentez bien, on recueille par la réflexion ce qui a été semé par la souffrance, on met pour soi tout ce qui avait été contre. Vraiment le temps de cet enseignement était arrivé pour vous ! car rien n'était plus élevé que votre point de

départ. Le monde avait obtenu de vous toute la perfection qu'il imagine et, pour avancer, forcément il vous fallait passer à un autre maître. Celui qui vous attendait accepte, après l'avoir consacré, même ce qui s'est fait sans lui ; il transforme bien plus qu'il ne détruit, et, tout en plaçant les intelligences qu'il domine dans un milieu spécial, elles restent en contact avec tout ce qu'il y a de vérités éparses sur la terre. Je suis toujours frappée de voir les esprits le plus rigoureusement engagés dans la foi, les esprits qui, dans toutes les questions, ne parlent ou ne traduisent jamais que le dogme, se trouver pourtant en communion avec la raison universelle, si bien que leur justesse est reconnue habituellement par ceux qui en méconnaissent la source. Croire devrait isoler dans un siècle où la foi est rare, et il en arrive bien autrement. Toutes les sympathies, toutes les compréhensions sont encore pour ceux qui croient, et on dirait que de ce point élevé on jouit de l'avantage de ceux qui savent beaucoup de langues, d'entendre et d'être entendu d'un plus grand nombre de personnes. Adieu. Rien n'est si vrai que ces associations de pensées, de personnes et d'impressions que je trouve dans votre dernière lettre : tout ce qui nous frappe vivement se fait son cortège.

Paris, 10 juillet 1833.

C'est changer deux fois d'air que de quitter le lieu qu'on habite et les salons, de se soustraire à la fatigue de ce qu'on fait et à l'inquiétude de ce qu'on ne fait pas. Vraiment, avec le mouvement des saisons, il est juste de dire aussi : Autres temps, autres mœurs.

Pour moi qui suis immobile, j'ai changé quelque peu au moins mon règlement de vie et sa discipline ; les deux extrémités de ma journée sont inviolablement vouées à la solitude, et je fais comme les gens qui retournent leur habit faute d'en avoir un neuf. Je m'en trouve bien , parce qu'on finit toujours par s'arranger, et que mes privations mêmes ne me rejettent jamais que dans une situation à laquelle, de date bien ancienne, j'ai reconnu mille douceurs. Ma journée est toujours trop courte et toujours assez animée.

Mme de Pastoret est absente depuis huit jours, et je pense que la fin du mois la ramènera ici et bientôt à Fleury, où j'irai habituellement passer deux ou trois jours de la semaine. Le voyage de Mme de Pastoret ne la conduira pas au delà du Rhin ; celui de son mari et de son fils se prolongera davantage *. Si leur retour était plus prochain, je l'attendrais avec bien de l'impatience pour savoir la vérité sur les tristes débats dont l'éloignement de M. Barande paraît avoir

1 Le chancelier de Pastoret, tuteur de M. le comte de Chambord, était appelé en Allemagne par les plus graves intérêts de son royal pupille. Le roi Charles X et la. famille royale n'avaient séjourné que peu de mois en Ecosse après la révolution de 1830. L'empereur d'Autriche avait mis à leur disposition le château du Rhadshin à Prague. Le baron de Damas, gouverneur de M. le comte de Chambord, voyant le prince grandir dans l'exil, voulut appeler des membres d'une corporation religieuse pour concourir à son éducation. Ce projet souleva de vives contradictions dans l'entourage du Roi, et quelques dévoués serviteurs demandèrent à être déchargés de toute responsabilité à cet égard. Bientôt le roi mit iin à ces douloureux dissentiments par une résolution qui concilia tous les suffrages, en donnant M. Frayssinous, évêque d'Hermopolis, pour coopérateur au baron de Damas.

DE LA BOURDONXAYE. 173

été le résultat. Cette nouvelle, que des gens bien informés croient certaine, est bien fâcheuse. La plus haute distinction, dans l'homme qui le remplacerait, ne compenserait pas l'avantage d'une autorité ancienne et d'un dévouement éprouvé, qui sont des droits aussi. Tout en reconnaissant que le malheur peut s'appeler très-justement légion, comme le démon de l'Évangile, il me paraît bien singulier que la division ne soit pas un de ces tributs dont se rachète la mauvaise fortune. Comment l'instinct seul ne faitil pas devenir compactes ceux qui n'ont pour eux ni le nombre, ni l'action, ni le pouvoir. Ah! comme me disait un homme d'esprit , 'si M. le duc de Bordeaux n'avait en France que des ennemis ! Le contre-coup de ces lointaines divisions se fait sentir dans la société de Paris, et cela avec une amertume proportionnée, comme de coutume, à l'ignorance des détails principaux. Il y a longtemps que je regarde les partis en eux-mêmes comme les plus grands obstacles au triomphe du principe qu'ils servent; mais ce qui est déplorable, c'est de voir les passions basses et étroites s'élever assez haut pour compromettre les plus importants succès, et porter la désorganisation là d'où on attendait le remède. Ce que vous me dites du dégoût et du dédain dans lesquels semblent être tombées les choses autrefois placées le plus haut dans l'ambition des hommes, si ce n'est dans leur véritable estime, m'a bien frappée. Bientôt peut-être on dira du pouvoir, comme cette princesse de France à l'agonie qu'on voulait rassurer : « Fi de la vie, je n'en veux plus. » Adieu, vous savez si mon amitié pour vous est vive, sincère, et vraiment de bon aloi.

Paris, 30 novembre 1833. .

Je saisis avidement vos conclusions sur la rencontre de nos souvenirs, et je pense, ce que vous ne désavouerez pas, qu'ils s'échangent beaucoup plus souvent qu'ils ne s'expriment. Je suis vraiment mieux depuis quelques jours, mais je porte mon trésor de santé dans un vase bien fragile, ne pouvant douter qu'il se brise à la première gelée ou à la première neige fondue.

Je vous approuve beaucoup de vouloir bien terminer vos affaires; il faut faire toute chose de son mieux, et ce n'est pas le temps qu'on peut retirer inconsidérément des nécessités humaines. A votre retour, il est probable que vous nous trouverez au point où vous nous aviez laissés. Vous aurez vu dans les journaux de combien de façons nous avons préoccupé nos loisirs, et combien de détails et de suppositions ridicules se sont liées à l'idée d'un détestable attentat.

Avec la tragédie unir la mascarade !

Ce vers est bien souvent volé à M. Hugo pour être mis en scène. Il faut convenir qu'au temps où nous vivons les choses humaines, sous leurs faces les plus différentes, ont bien perdu de leur dignité ; espérons que la Providence fera triompher la sienne. Mais malheur à ceux qui ne la laisseraient pas faire et qui compteraient pour quelque chose des importances d'atomes !

Paris, 10 janvierJLd834.

Vous avez bien raison d'aimer les bons vieux usages qui consacrent les anniversaires, qui sont eux-mêmes des refrains réveillant toutes les impressions, toutes les joies, toutes les tristesses du passé. C'est en se serrant de plus près, en se renouvelant de précieux témoignages qu'on se fait plus fort contre les regrets passés et même contre les menaces futures. La confiance sert à tout, et rien de ce qui l'entretient n'est à négliger. Aussi n'aurais-je pas laissé écouler ces derniers huit jours sans vous rien dire, si je n'avais été induite en erreur par quelques mots de votre dernière lettre qui me laissaient penser que votre retour serait pour les tout premiers jours de ce mois. Vos délais se conçoivent bien ; on a toujours de la peine à se tirer du nid qui rassemble tous les comforts de la vie avec tous ses intérêts; hors de là, tout doit paraître terre étrangère, et la campagne est vraiment la patrie en comparaison du pavé cosmopolite d'une grande ville. Quand je pense que dans peu de semaines je vous reverrai, que nous pourrons causer à l'aise, j'en éprouve un plaisir assez grand pour me faire croire que vous le partagerez un peu. Les impressions et les jugements mis en commun ont bientôt effacé toutes les traces de l'absence : on s'est remis au courant, on ne s'est plus quitté, dès qu'on s'est entendu. Adieu. Je ne vous dis pas que je suis impatiente; j'estime, j'aime avec vous ce que vous faites de sage, d'utile, de raisonnable; mais enfin, cette carrière fournie, laissez-moi saluer les commencements

de l'autre et vous dire que j'aimerai bien aussi lejour de votre retour.

Vichy, 28 mai 1834.

Je suis ici depuis hier au soir, logée dans la chambre, à ce qu'on m'assure, de Mme la Dauphine, là où elle a vu encore une fois briser le sort de la monarchie et le sien. A vingt pas est la maison de M. Lucas; un peu plus loin sa sépulture. Personne pour distraire de ces lugubres souvenirs, et seulement des sœurs et des pauvres pour les faire revivre davantage et les nourrir. Pour ma part, je suis bien sûre d'aimer beaucoup plus Vichy aujourd'hui que je ne l'aimerai dans trois semaines; je vais mettre d'icilà également à profit et ses eaux et son silence, double et salutaire manière de se retremper. Me voilà déjà beaucoup mieux ce soir; j'ai voulu vous le dire moimême.

Saint-Pétersbourg, (» octobre 1834.

L'accueil que je reçois ici est bien fait pour me faire prendre patience. A beaucoup de bienveillance générale s'ajoutent de vieilles amitiés qui reprennent du soir au lendemain, quand elles n'ont eu contre elles que le défaut d'habitude. Tout cela ne me rend pas infidèle à la France, au milieu de laquelle je n'ai cessé de vivre ni un jour, ni un instant. 11 est singulier à quel point l'âme a la faculté d'agir en sens inverse du mouvement qui assujettit le corps, et combien elle se plaît à le contrecarrer ; vraiment de là à l'ubiquité il ne doit y avoir qu'un pas.

Je ne suis entrée avec vous dans aucun détail sur

DE LA BOURDOMAYE. 177

les motifs de mon départ, bien sûre que votre raison n'a pas accusé la mienne et que vous avez eu, dans le parti que j'ai pris, la mesure des motifs qui m'ont déterminée. Je crois moins que jamais en avoir trop fait; sous ce rapport, j'ai avec moi-même toute la paix désirable, et, dans toutes les éventualités, j'aurai le droit de me dire que je n'ai rien négligé dans l'intérêt le plus grave et le plus pressant de ma vie. Soyez certain qu'aucune crainte réelle, qu'aucune espérance ne s'élèvera pour moi sans que vous en soyez informé. Mon silence ne vous annoncera jamais que le statu quo pour ce qui me regarde.

Saint-Pétersbourg, 12 décembre 18iH.

Vous savez déjà que toute liberté m'est rendue et la part que vous voulez y prendre m'est presque aussi sensible que celle que vous vous faisiez dans ma tristesse. Je ne m'étais pas montrée à vous dans toute la faiblesse de mon chagrin et de mon inquiétude, mais la joie a moins de décorum; elle se laisse voir dans sa vivacité, son abandon et même son enfantillage. Ahl oui, je suis heureuse comme un enfant, puisque cela se dit encore. Cela ne m'empêche pas d'être heureuse comme une vieille femme à qui l'on rend la douceur et la consolation des dernières années de sa vie. Je croyais comme vous que bien des chances étaient pour moi dans la bonté de l'Empereur et dans sa justice. Mais je le savais, et je ne le sentais pas; si bien que rien n'a manqué à mon bonheur, pas même la surprise. Yous pensez bien que ce bonheur étant de ceux qui sont plus particulièrement dispensés par la Providence, il me donne tous les genres

de confiance. Aussi je ne suis plus effrayée de rien, à commencer par l'hiver ; je laisse pour ce qu'elles sont ses rigueurs et je passe outre. Vous le voulez bien, j'espère. D'ailleurs, j'ai moins souffert ici du froid que je ne le craignais. Je ne pars pas immédiatement, me trouvant arrêtée par quelques affaires ; j'éprouve aussi le besoin d'exprimer, par un sacrifice de temps libre, la reconnaissance qu'on me fait contracter.

Adieu. Rien n'est plus différent que l'impression de ce mot, selon qu'on le prononce au commencement d'une séparation ou à son issue.

Paris, 11 janvier 1836.

Vous savez que le calcul de ma consolation personnelle n'entre pas plus dans les habitudes de mon cœur que tout autre calcul, et que, d'ailleurs, ce qui est profondément sincère se passe de l'actuel et trouve dans une vive approbation son véritable aliment. Les considérations qui vous déterminent aux longs séjours et aux grands travaux en Bretagne, si puissantes en elles-mêmes, reçoivent des circonstances comme une nouvelle sanction. Il m'en coûte, et pourtant je sens que vous ne pouvez mieux faire que de donner à cette existence si noble, si utile, si véritablement digne et élevée, le caractère d'un établissement. Partager sa vie en deux parts égales serait peut-être les mettre toutes deux contre soi. Jusque dans les choses extérieures , nous avons besoin d'unité, d'un centre, et tout tient au choix qu'on fait. Mine de la Bourdonnaye entrant si librement dans la

DE LA BOURDOXXAVE. 179

même voie, vos enfants 1 y marchant avec tant de goût et d'attrait ne me laisseraient pas la faculté d'une objection.

J'ai dit à Mme dePastoret votre impression du mariage de sa petite-fille, et elle la met au nombre des augures favorables.

Paris, 13 juin 1836.

Je crois me rencontrer souvent avec vous, comme encore aujourd'hui dans la pénible impression de la mort de Charles X et dans l'appréciation des difficultés qui lui survivent2. Sa fin a concentré, comme dans un foyer, tous les sentiments de sa vie, et ses souffrances abrégées ont laissé cependant le temps et la liberté nécessaires aux pieux exemples et à cet admirable enseignement du pardon, qui est devenu pour les Bourbons une vraie tradition de famille. En apprenant cette triste nouvelle, vous vous êtes bien félicité de cet instinct tout loyal qui vous pressait de porter un dernier tribut, et, vous devez en convenir, si vous avez toujours été fidèle au devoir, il vous le rend bien jusque dans les inspirations. Vous aurez su d'ailleurs que l'impression générale a été bonne, presque unanime dans son respect, ou du moins dans

1 Claire de la Bourdonnaye^ aujourd'hui comtesse de Bréon; Roger de la Bourdommye, aujourd'hui marquis de la Bourdonna ve.

2 Le roi Charles X et monsieur le Dauphin sont morts et ont été inhumés dans la petite ville de Goritz, près de Trieste. Us y avaient transporté leur résidence lorsque Prague était devenue le centre des rendez-vous politiques de plusieurs souverains et notamment de l'empereur Xicolas,

sa convenance. Quand les mauvaises passions sont apaisées ou contenues, le discernement parle haut en France. A beaucoup d'égards, nous sommes audelà de son réveil; il s'agit d'arriver à sa maturité, et ce sacrifice de temps est moins pénible, quand on emploie, comme vous faites, celui de l'attente. A l'âge de Roger il en coûte davantage. C'est à une spécialité qu'on voudrait se dévouer. Cependant n'y a-t-il pas quelque profit dans cette grande latitude qu'on n'eût pas choisie et qui ouvre une carrière à tous les genres de développements et d'efforts. Les jeunes gens qui grandissent aujourd'hui sous la seule influence de la force d'arrêt ne sont- ils pas d'autant mieux placés pour connaître et embrasser les intérêts généraux du pays, de façon à se rendre plus tard vraiment utiles à la chose publique ? Ce qui importe c'est de rester fidèle à ce point de vue, et c'est ce qui ne peut manquer avec des avis et des exemples comme les vôtres.

L'autre jour, M. l'abbé Dupanloup a dîné avec nous et m'a reportée tout au milieu de Blossac. J'ai revu aussi M. Mounier, et votre souvenir s'est trouvé mêlé à tout l.

Paris, 26 juillet 1837.

Toutes les fois qu'une ruche sera de cristal, on y apercevra le même travail, les mêmes mouvements rétrogrades et progressifs ; le mérite, la bonne grâce, c'est d'y laisser pénétrer. Jamais on ne se place si

1 Le baron Mounier, pair de France, fils de M. Mounier, de l'Assemblée constituante.

haut que par une entière ouverture, et il y a un degré de confiance qui peut donner à celui qui l'éprouve le plus juste orgueil. Quant à celui qui l'inspire, sa part est encore meilleure. Les troubles qui se montrent ainsi sont toujours guérissables et leur terme presque toujours prochain. Pourquoi ne vous diraisje pas que l'impression que vous a faite ma lettre a été pour moi une vraie consolation. Vous m'avez fait du bien comme j'ai voulu vous en faire; tout cela est accepté en même temps qu'offert, et des échanges de si bon aloi resserrent tous les liens. Cependant, si un peu de trouble, un peu de lie était resté au fond du vase, il me paraîtrait bien désirable de vous le voir secoue? . Tous les résidus sont pesants et c'est bien assez de ce que chaque jour amasse.

Votre marche est d'autant mieux assurée que les devoirs et les intérêts de votre vie sont un admirable support aux sentiments les meilleurs ; ils en sont comme l'extension et la conséquence ; vous n'avez plus qu'à appliquer. Que fait-on de son âme quand on ne l'élève pas vers Dieu, et comment s'étonner des profonds ravages de cette force immense, aveugle, lorsqu'elle est refoulée sur elle-même? A présent, vous n'avez plus rien à craindre de cette force ; elle s'est creusé son lit, et son flot paisible deviendra toujours plus abondant. Adieu, ne m'oubliez pas.

Paris , 7 novembre 1837.

Sans doute, Dieu a tempéré la perte de M. Desjardins par tout ce qui pouvait l'adoucir : l'admiration, le respect, l'espérance ont mêlé leur baume aux impressions les plus déchirantes ; mais c'est une

grande et cruelle lacune que laisse la perte d'un père qui était à la fois un guide et un ami, et dont la tendresse indulgente permettait une confiance absolue. Il faut savoir quitter même cela ! et quand un devoir disparaît demander aux devoirs qui restent ce que la mort obtient si aisément des hommes, de resserrer leurs rangs.

Mme de Pastoret, depuis son retour d'Allemagne, n'a plus quitté Fleury. Elle va rentrer à présent pour ma bien vive et bien réelle consolation, et Fleury, qui me donne sa santé, est bien pardonné de m'ôter sa présence.

Chaque jour je me convaincs davantage que l'existence que vous vous faites et les occupations qui l'alimentent sont la seule attitude qui, dans les temps semblables aux nôtres, soit de l'indépendance et delà dignité. Trop de choses, d'événements et d'hommes dégoûtent aujourd'hui de l'action autrement exercée que dans le rayon d'impérieux devoirs. C'est un grand bien aussi que de préparer vos enfants à l'utilité de cette existence, un grand bien de la leur faire aimer. Cette vie de la campagne a quelque chose d'élémentaire qui, goûté de bonne heure, ne saurait être remplacé par rien ; elle prépare à la retraite par la simplicité et aux succès dans le monde par le recueillement favorable à l'étude.

Je voua remercie de me reparler de Solesmes ; le bon abbé Nicolle m'a rapporté un bon nombre de souscripteurs pour cette résurrection bénédictine. Ce n'est pas Solesmes seulement qui me fait penser à lui, mais son désir que je vous parle de son attachement pour vous. Roger lui inspire toujours un vif intérêt.

DE LA BOURDOXXAYE. 183

Paris, -20 novembre 1838.

L'automne ne s'est pas annoncé pour moi sous de bons auspices, et je suis encore en assez mauvaise veine ; je veux bien en convenir comme vous voyez, la négation de la douleur m'ayant toujours paru fort orgueilleusement déraisonnable et tenant de la bravade. Seulement la science des contrepoids fait admettre que toute force peut être balancée ou même dominée par une autre ; c'est des conditions de cette force supérieure que manquait le stoïcisme, tandis que le chrétien les trouve dans l'appréciation de sa misère profonde et de la nécessité d'une expiation en vue de ses immortelles espérances. Au lieu de nier la douleur, le secours divin la convertit en joie, tout comme par la résistance les mauvais penchants se changent en vertus. Le fond de tout cela n'est que l'alchimie mise à la portée de tout le monde.

Il y a un homme ici que vous aurez grand plaisir à revoir, et que j'ai revu avec un respect mêlé d'attendrissement, c'est M. Frayssinous. Je ne sais pas une plus belle carrière que la sienne et dont la fin ait été plus digne de ses commencements. On oublie trop que c'est à lui qu'est due la première impulsion du mouvement religieux en France , et que le plus difficile était d'ouvrir la voie. Je l'ai trouvé assez peu changé de visage, quoique très-vieilli ; mais sa pauvre jambe qu'il traîne lui est bien incommode et le tient sous de bien tristes menaces. Tout ce qu'il rapporte de son royal élève est bien satisfaisant, et le montre

très-fidèle aux paroles qu'il a prises pour devise : Réfléchir et se vaincre !

Adieu, vous me faites toujours guetter avec impatience l'ouverture des Chambres.

Paris, 22 août 1839.

Ne vous plaignez plus de ces souffrances fomentées par votre nature. Moi qui les ai tant plaintes, tant partagées, je me réconcilie avec elles. L'action croissante de la souffrance marche parallèlement avec la vérité qu'on entrevoit, et celle-ci, qui ne se découvre tout entière qu'au besoin , attend qu'on soit préparé aux bienfaits qu'elle porte en elle-même. Quoiqu'il n'y ait plus dans votre fait ni idole ni sicambre , ce qu'il nous faut, c'est adorer ce que nous négligions et négliger ce que nous adorions. Changer de centre implique un changement dans presque toutes les appréciations qui, à leur tour, modifient toutes nos impressions ; mais ce travail est difficile ; il ne faut pas se décourager de ses lenteurs ni douter, à cause d'elles, que Dieu y mette la main.

J'applaudis de tout mon cœur à vos intentions de lectures; seulement je ne pense pas que M. Bûchez réponde à ce que vous attendez; quand on s'engage dans une sphère nouvelle, il ne faut pas se méfier de son guide. Je veux croire que le livre de M. Bûchez renferme des vues neuves et utiles; mais j'ai su que même les personnes qui lui étaient favorables lui reprochaient d'y mêler beaucoup d'erreurs, et que luimême n'avait rien de la simplicité et de la fidélité d'un vrai chrétien. Ces catéchistes sans mission, dont le nombre croît, ne préparent guère que des

dangers, et tout en admettant que, pour beaucoup de gens , ils peuvent dégrossir le bloc de la vérité , je ne leur reproche pas moins vivement d'usurper ce nom de catholique qui trompe sur l'étiquette.

Quant à l'Orient, les gens qui passent pour bien informés ne conçoivent pas de véritable inquiétude. Le trop plein de l'activité s'usera en démonstrations et en paroles, et toute initiative prise serait si grave que personne ne s'y décidera. On recule devant les déterminations hardies comme devant l'application des lois très-sévères , et les choses marchent leur train, jusqu'à ce qu'on arrive à l'imprévu providentiel.

Paris, 6 octobre 1839.

J'ai eu grand plaisir à faire lire à Hélène l'article de votre lettre où vous me parliez de l'accueil que notre ambassade de Constantinople a fait à Roger. M. de Boutenieff, notre représentant auprès de la Porte, est tout-à-fait un homme de mérite, et j'étais bien sûre de son sincère empressement. Tout ce qui est russe est de bonne compagnie avec un goût inné pour la vieille France réfugiée tout entière dans les individus. Combien je suis heureuse de voir que tout dans le voyage de Roger, le parti et l'agrément qu'il en tire, vous dédommage de votre consentement à son absence ! Vous y être résolu vous rendra bien autrement content à son retour, et son progrès, son développement, vont devenir pour vous un élément de bonheur plus grand encore que sa présence. Si l'on veut recueillir, même dans un autre, il faut encore se renoncer! C'est partout la même loi, car ce qui est vrai l'est de toutes les ma-

nières. J'en suis restée au départ par mer pour Trébizonde; faites-le moi suivre, je vous prie.

Deux longues conversations avec M. de la Ferronnays m'ont reportée sur l'impression qu'il vous a faite , et les miennes s'y sont bien complètement associées. Comme la loyauté du caractère à ce degrélà sied à la vérité ! L'esprit du monde a été vaincu dans M. de la Ferronnays, et il me semble que vous ne le verriez pa's souvent sans acquérir une vraie force. Contre le seul ennemi un peu redoutable que vous ayez à combattre les exemples sont le meilleur des arguments, et il arrive souvent que les choses ne paraissent difficiles que parce qu'on les a crues longtemps impossibles. Je voudrais bien que vous voulussiez vous épargner les récriminations et que votre équité s'étendît à vous-même. Douter de vos progrès à cause d'obscurcissements passagers, c'est pour l'éclipsé nier le soleil. Avant d'arriver à voir et à juger toujours comme on voit et comme on juge quelquefois, il faut avoir suivi longtemps la même route, s'être proposé un mêmebut et s'en être rapproché par ces mêmes mouvements d'oscillation qui, dans le moment, font craindre qu'on ne recule. L'instinct de ce que nous cherchons et le sentiment de ne l'avoir pas trouvé ne nous trompent pas; seulement nous nous décourageons pour vouloir aller trop vite. L'important avant tout serait de se persuader qu'au fond il n'y a dans la vie que ce qu'on y met, que tout dépend comme bonheur et dignité de la disposition intérieure, et que c'est à la lumière de l'Évangile que doivent être faites toutes les appréciations. Ces regrets et ces reproches que nous nous adressons à nous-même et

qui nous font tant de mal, ces suffrages ou ces blâmes qui nous blessent ou nous enivrent, combien ils pèsent peu à notre jugement même, dans la balance d'un autre ! Ce qu'il y a en effet d'insupportable dans ce poids, c'est ce que la recherche de nous-même et une ardente personnalité y ajoutent. Toutes les difficultés se surmontent quand on veut suivre la voie qui les domine toutes. Il est étonnant combien le principe intérieur modifié modifie à son tour tout ce qui s'exprime au dehors , et combien , uniquement parce qu'on est à Dieu, on devient plus soi-même au milieu des hommes, plus soi-même dans la plénitude et la liberté de toutes ses facultés.

Paris, 29 août 1841.

De bien tristes préoccupations m'ont absorbée. Vous vous rappelez peut-être d'avoir rencontré dans le monde M. ***, que nous venons de perdre avec toutes les circonstances qui peuvent rendre la mort redoutable. J'en ai été consternée ; c'est un de nos plus anciens amis que j'avais toujours vu sûr et dévoué, mais dont les qualités naturelles manquaient malheureusement de ce qui seul soutient et répare la débilité humaine. On laisse la foi aux faibles, et on ne voit pas que ce sont surtout les forts qui en ont besoin : une paille ou une plume peuvent à la rigueur se soutenir dans les airs, tandis que le métal précieux va au fond : plus il y a de puissance, plus il y a besoin de point d'appui. Archimède savait bien cela quand il en demandait un pour soulever le monde.

Nous ne nous sommes rien dit sur le grave accident du duc de Bordeaux qui m'a tant fait penser à vous,

Les bons sentiments, du moins dans ce qui s'exprimait, se sont montrés unanimes, le Journal des Débats seul excepté ; mais la clameur et l'indignation en ont fait justice. L'inutile dans l'hostilité me paraît toujours un problème, et il semble que ce soit un premier châtiment que de se nuire en pareil cas par ses propres actes et ses propres paroles.

Pourquoi vous et moi ne nous serions-nous pas bons l'un à l'autre? N'est-ce pas précisément ce que l'on gagne à vivre, et tout ce qu'on apprend à ce redoutable métier ne doit-il pas tourner à l'efficacité des bons soins mutuels?

Saint-Germain, 22 octobre 1843.

J'étais bien pressée de vous écrire sous deux impressions bien différentes, mon affliction de la perte de Mme de Pastoret et tout le plaisir que j 'ai eu à revoir Roger et àm'occuper de lui.

Je ne puis vous dire combien de fois, malgré votre silence, je me suis dit que vous me plaigniez, et j'ai été au moment de vous écrire de ce mouvement qui fait répondre. Mon chagrin est bien grand : il est de ceux qu'on sent devoir porter jusqu'au bout et qui se détachent encore de cette masse de tristesses dont le poids n'est soulevé que par la pensée du néant qui va finir et de la réalité qu'on voit poindre. Comme vous le dites si bien, Mme de Pastoret ne fera pas seulement un vide dans le cœur de ses amis ; sa mémoire sera honorée par d'autres larmes encore ; elle ne sera pas plus remplacée dans les bonnes œuvres dont elle possédait le génie, que pour cette perfection de langage, ce goût exquis, cet esprit si fin et si gracieux.

C'était un type, et ceux-là brisés ne reparaissent plus, avec le même caractère du moins et dans les mêmes proportions.

Quant à Roger, malgré tous les semeurs d'ivraie qui l'ont précédé, je ne mets pas en doute qu'il ne fasse une très-bonne moisson en Russie. Tout ce qui est extérieur et vient des autres lui sera ménagé, et il a en lui-même beaucoup mieux que cela encore, c'est cette bienveillance qui protège , quoi qu'on dise , l'indépendance du jugement. Plaire généralement est un moyen de plus de mieux connaître cette société européenne qu'il se propose particulièrement d'étudier.

Je ne vois jamais ce cher enfant sans le trouver encore plus agréable que je ne l'avais vu ; ce n'est pas seulement mon dire gagné et suspect , c'est l'opinion que je recueille de tous ceux qui le voient. On vous retrouve en lui, sans que pour cela il en soit moins lui-même : c'est bien encore ici la nature qui répète sans imiter.

A MONSIEUR ALEXANDRE TOURGIEMEF

Fleury, 3 juillet 1832.

Mon cher Tourguenief, vous ne donnez pas signe de vie à vos amis de Paris, mais cela ne fait pas qu'ils vous oublient, ni même qu'ils doutent de votre affectueux souvenir. Cela est si vrai qu'ils ne craignent pas de rompre le silence, surtout lorsqu'il s'agit de vous demander un service, petit, grand, moyen, de quelque proportion qu'il puisse se présenter. Ce n'est pas en mon nom que je vous parle aujourd'hui; je ne fais qu'obéir aux instances de ma sœur qui, depuis plusieurs mois, me demande votre adresse pour vous lancer la plus vive, la plus impatiente, la plus passionnée des requêtes. A tout âge, même après avoir fait ses preuves, la raison humaine peut avoir ses écueils et ses échecs. Vous ne serez donc pas étonné d'apprendre que ma sage, ma raisonnable et judicieuse sœur vient d'être prise du goût le plus vio-

1 II avait occupé au ministère de l'instruction publique et des cultes, en Russie, un poste important sous le règne de l'empereur Alexandre.

192 A M. ALEXANDRE TOURGUEMEF.

lent, le plus entraîné, le plus excessif pour.... les autographes! A la lettre, elle a été mordue. Dans cette convoitise d'imagination qui embrasse à la fois tous les moyens d'accroître les richesses qu'elle possède déjà, votre idée a été une des premières à se présenter. Elle vous conjure de rassembler à son intention ce que vous auriez sous la main, d'exploiter les ressources qui pourraient s'offrir. Tout excite son désir : célébrité, famosité, illustration quelconque, autographes anciens et modernes, de personnages vivants ou morts, bons ou méchants, utiles ou dangereux, s'ils ont eu, ne serait-ce qu'un instant, le triste honneur d'occuper le public. Toutes les gloires lui sont bonnes et jusqu'à leur fantôme. Je connais, mon cher Tourguenief, la manière si aimable dont vous vous plaisez à satisfaire vos amis. Cette obligeance préférera presque s'exercer dans l'intérêt de leurs innocents caprices et de leurs vives fantaisies, parce qu'elle connaît tout l'attrait de l'amitié pour des soins en apparence superflus. L'amitié aussi a son luxe et sa profusion.

Après avoir remis entre vos mains ce grave intérêt, je ne veux m'en fier qu'à moi seulement pour vous dire que je voudrais bien savoir si vos plans futurs vous ramèneront près de nous. S'il vous faut courir, voltiger d'une perruque de savant à l'autre, comme autrefois de fleur en fleur, prenez du bon temps : je ne suis sûre de pouvoir vous attendre de pied ferme qu'à partir des premiers jours du mois prochain ; mais alors je puis répondre d'une immobilité que j'aimerais bien à vous faire goûter. Vous retrouverez ici des amis bien sûrs, bien fidèles, et des

A M. ALEXANDRE TOURGUEXIEF. 193

cœurs bien malheureux. Rien ne peut égaler la douleur de Mme Cuvier et de sa bonne et intéressante fille. Elles ont été frappées sur tous les points de leur existence et aucune consolation humaine n'est possible dans un tel malheur. Je les ai vues plusieurs fois ; elles m'ont beaucoup parlé de vous. Yous avez dû sentir vivement cette perte immense que non-seulement l'Europe, mais le monde entier a faite dans M. Cuvier. Il y a eu unanimité de regrets et d'éloges. L'universalité de cet homme prodigieux était telle que chacun par un bout et à sa manière a pu comprendre ce que la mort faisait perdre en lui. Et Abel deRémusat? Quelle terrible moisson !

Adieu, mon cher Tourguenief. Mille amitiés.

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