MONSIEUR MON COUSIN
Je suys bien aise que mes amis ayent fait bonne réception à mes lirres. J'en eusse envoyé davantage d'exemplaires, si je n'eusse eu peur d'avoir trop de juges en une mauvaise cause; mais^ puisqu'ainsy est, pour contenter ceux qui vous ont fait des plaintes que les ay oubliez, je vous en envoyé encore six que vous distribuerez comme il vous plaira. Si je n'ay point nommé BL.... (2) ce n'a pas esté faute d'aifection. Ajp^ contraire, je n'ay parlé des trésoriers de l'Espargne^ que pour l'amour de luy , parce que véritablement je luy ay de très grandes obligations; mais ce qui est différé n'est pas perdu. Je le metray bientost en quelque lieu oti il ne sera pas moins en son lustre qu'il eust esté icy. Pour le livre que vous m'avez envoyé» je vous jure que je l'ay trouvé très bien fait et je me trompe , ou il est de mon parentage , nom et armes (3). J'en bailleray les exemplaires à ceux à qui vous les envoyez. Si M. de Vernay (4) vient icy je traiteray volontiers avec luy. Je n*aiten$ autre chose ^ tant fay de haste d'avoir retiré de Normandie ce peu que fy ay. Je croy que je ne manqueray point de mar^ chans pour ma rente. Je loue fort votre dessein sur la terre de Saint Aignan, et vous exhorte , mon cher
cousin , de remettre en notre maison une terre gui y a esté si longtemps f qu^elle porte notre nom et nous le sien (5). J'ay receu la rescription que m'avoit faite M. de Vales (6) par M. de Vales luy-mesme. Il resioit icy depuis hier au soir (7). Je vous remercie trèshumblement de tant de soin et de peines que. je vous donne , et désire en - pouvoir prendre quelque revanche ; mais je ne sçay si la fortune m'en donnera jamais le moyen , et bien que M. de Luynes m'ait promis des merveilles ^ je suys si malheureux que je n'ose rien espérer. Tout ce que j'aurai jamais de moyens ne sera pas employé selon mon souhait « si vous n'y recuiellez quelque fruit de tant d'obligations que je vous ay. Adieu, Monsieur mon cher cousin. Je suis toujours
Voslre très humble et très obéissant serviteur ,
Malherbe^ etc.
Paris , ce 10 de février 1621 (8).
Je me souviendray de l'affaire de la Paulette (9) , mais jusqu'à ceste heure , 11 n'y a rien de certain que je sache.
NOTES
(1) La suscription de ceUe lettre est mise à la fin dans Tédition donnée par M. Hauréau : • A Monsieur Monsieur de Bouillon, procureur du roy au bailliage de Caen. » — De Bouillon-Malherbe s'était spécialement chargé des afiaires de sou cousin en Normandie.
On lisait autrefois dans Téglisc St.-Sauveur de Caen, dans ta
seconde cliapelle après le maître- au tel» à gaudie du côté de Tévaugile, au mur opposé à Tautel, IMnieription suiTante que nous pensons être de la main de Malherbe ; elle ressemble en tous cas par sa forme et son style aux épitaphes que nous ayons déjà citées :
« Eh bien passant! qu*est-ce qui te semble de la misérable condition « de la vie humaine? Tétais entre les exemples de la félicité de ce monde « et me voici entre ceux de sa vanité. Mon nom fut Judit f*icj Levallois ,
• fille et héritière unique de Jean Levallois « sieur d*I& et de Jane ^sicj « de MaiobeviUedela maison de Cornières ; je fus femme daS^. du Bouillon « de r ancien ne race des Malherbe de St. Agnan : ainsi en ma naissance
• et mon mariage, comme en toute autre choses, j^avois de quoi ne « porter envie k personne. Ma stérilité seule me tenoit en peine ; et de « tous mes souhaits celui que f avoi le plus ordinairement en la bouche, « et le pins véritablement au cœis , étoit de pouvoir donner k mon mari « un héritier pour gage de mon amour, et ne vivre pas une heure après. « Je Tobtins au bout de 14 années, et Tobtins à la condition que je Tavois « demandé. J*accouché fsicj d*un fils lesam. 23 mars 1618 et décédé fsiej « ensuivant. Si tu scais que c*est que d^aimer, juges ce qu^il sentit, quand « ayant bien à peine acquis le nom de père, il lui fallut perdre celui de « mari. C'est assez, passant, je ne tourne pas volontiers ton imagination « vers un objet si pitoyable: va^^'-en en paix et dieu te donne les joyes « que tu désires, mais à meilleur marché que le nôtre. Je vesqui f»ié) « 28 ans, 5 mob, A jours, mon entrée au monde fut le 25 d'octobre; « ma sortie je te Tai dite.
Qui fies talia , ne fleas viator.
(Bibliothèque de Caen. — M s. d* Quens. )
(2) Le nom a été eflf^cé par Malherbe. (Note de M. Hauréau). — Nous croyons qu*il s^agit de François Malherbe , sieur de Bouillon , trésorier-général de France à Caen.
(3) Ce livre a évidemment paru à Caen; mais nous ne connaissons, sauf quelques ouvrages de médecine et de controverse religieuse, d'autre écrit publié dans cette ville à cette époque que le petit in-8<'. , imprimé par Michel Yvon, en 1621, sous le titre de la Prise de Saint- Jean-d*Angely, Nous ignorons si c'est là ce livre que Malherbe a « trouvé très bien fait et qu'il croit de son parentage, nom et armes. »
(à) Neveu de Malherbe par alliance. — Le 26 juin i6ii , M«. Charles du Vemey escuier, conseiller du Roi, lieutenant-général des eaux et forêts au bailliage de Gaen, de la paroisse SL-Pierre..... et damoiselle Loyse Malherbe, fille de M*. Eleazard Malherbe escuier,
conseiller du Roi au siège présidial de Caen mariés à St.-Etienne
de Caen (Bib. de Caen. ~ FamilUs nobles de Normandie; ms, de Quens),
(5) La terre de St-Agnan fut effectivement achetée par la famille de Bouillon-Malherbe*
(6) Dans une autre lettre de Malherbe, en date du 27 septembre 1618 , il parle ainsi de M. de Vales a M. de Bouillon Malherbe : « Ce Mons. de Vallès dont vous parloit M. de Cagny en sa lettre, « présenta il y a environ un mms une requeste au Conseil pour faire « quelque recherche des fhux nobles. M. de Valetot Bailleul maistre « de requestes luy fut baillé pour commissaire. Il me dit que si je le « voulois aller voir, il me monstreroit les papier quMl avoit produit , « où nous et nos armes estions au rang des plus anciens. Mais je ne « m*en suis point mis en peine, pource que ce n^est point chose qui « soit mise en doute, etc.... »
(7) Cette phrase, donnée par nous en caractères italiques, est supprimée dans la lettre. M. Hauréau Ta reproduite en note dans son édition.
(8) On a vu que les deux lettres précédentes n*ont point de dates, elles doivent être à peu près de la même époque que celle-ci.
(9) Droit annuel sur les charges de la magistrature, ainsi nommé de' son inventeur, Charles Paulet, secrétaire de la chambre du Roi. Malherbe revient à plusieurs reprises, dans ses lettres, sur les questions soulevées par la perception de ce droit. Une fois ou deux il désigne aussi, sous le nom de la Paulette, la célèbre demoiselle Paulet, fille du secrétaire, qui se fit autant remarquer par ses galanteries que comme habituée de Thôtel de Rambouillet
flU MALHERBE.
Monsieur (1), avec mon impudence accoustumée je vous supplye très humblement de me continuer la faveur que vous m'avez faite de m'escrire des nouvelles. Je fis voir vos lettres à M. le marquis de Mosny (2) qui en fut extrêmement satisfait parce qu'il n'en avait point d'ailleurs 9 ou, s'il en avolt^ elles n'estolentny M certaines ny si particulières que les vostres.
NOTES
(i) Ce fragment est le post-scriptum d'une lettre publiée dans Biaise, t. XV, p. &73, à la date du 17 juin 1621 (Gaen). Il manque dans Tédition. ( Revue de Bibliog, )
(2) On lit dans le corps de la lettre : « M. le marquis de Mauny « qui est notre gouyerneur, comme tous saTez.... » ^ Louis de la Marck, marquis de Mauny, petit-fils de Henry Robert, duc de Bouillon, gouverneur de Normandie. Ce fut lui qui désarma les protestants de Caen, en 1621 , comme le duc de Longueville Tavait fait à Rouen et à Dieppe, dans la crainte qu'ils ne fomentassent des troubles en se joignant aux rebelles.
Ceux qui n'auront imaginé entre vous et M. de Ter> mes (2) autre amitié que celle que met ordinairement la nature entre deuxfrères^se seront précipités à vous consoler de la perte que vous en avez faite ; et pour y avoir esté les plus, diligens^ présumeront-ils avoir esté les plus affectionnez. Quand à moy, qui depuis tant d'années que je suis continuellement à la cour> j'ai eu du loisir assés de remarquer en vous un soin de père à luy procurer du bien, en luyune submission de filz à vous rendre de l'honneur, et en tous deux une conjonction de vqlonté digne de meilleures âmes que celles de nostre siècle. J'ay eu dé la peine à croire qu'en tout ce que l'on vous pouvait dire, il y ait de quoi arrester des larmes qu'une affection forte comme la vostre et un mérite relevé comme le sien y vous conseilleroient de faire couler continuellement. A ceste pensée 5 j'en adjoustois une autre, que quand bien ceux qui vous consolent, auroyent esté assez heureux pour obtenir quelque chose de vous selon leur intention, il se faut assurer qu'au premier de tant de lamentables objets qui vous environnent, toutes leurs raisons soriiroient de vostre mémoire, et qu'ils demeureroient avecques le déplaisir du médecin qui voit rengager une maladie dont il a trop hardiment
h6 MÂI^ERBE.
espéré la guérison. Vous oyez lVi"^ de Termes crier les hauts cris 5 appeller le deffunt, vous appeler, se nommer la plus désolée femme qui soit au monde, et renonçant au respect et à la bienséance, donner des tesmoignages d'une âme la plus troublée et la plus en désordre à qui jamais un semblable incommodement soit arrivé (3). Vous voyez auprès d'elle messieurs vos petits neveux ; qui tantost passant le temps à quelque gentillesse de la portée de leur âge, se font estimer d'autant plus misérables qu'ils ont moins de connoissance de leur infortune, et tantôt vous regardant avec une tristesse imitée sur le visage de leur mère, semblent vous dire : « Monsieur nous avons esté vos neveux , à ceste heure nous serons vos enfants, » A cela, Monsieur ^ que peut même faire la tendresse de vos sentiments ^ que monter au plus haut point où un bon naturel la puisse mettre? Votre douleur que j'apuie ostera-t-elle les résistances de vostre esprit qui rejette tout ce qu'il aura gousté de remonstrances^ comme vous rejetteriez une poison que vous auriez avallée sans y penser?
Voilà , monsieur , les considérations qui, jusqu'icy m'ont empesché de vous escrire, et tellement empesché que si je n'eusse craint de faire mal interpréter mon silence^ la résolution de me taire estoit infailliblement celle que j'eusse embrassée le plus volontiers.
Aujourd'hui que par ma longueur j'ai fait connoistre ma modestie en une entreprise si diifîcile, et mon estonnement en un accident si déplorable, je veux contribuer à ce triste compliment ce que vous pouvez espérer de ma foiblesse. Il est certain que des raisops
dont nous nous servons en la consolation , celle dont Tusage est le plus ordinaire , c'est d'essayer de trouver quelque défaut en la chose qui est regrettée, pour, en la faisant moins estimer à celuy qui Ta perdue, luy faire porter plus patiemment le déplaisir qu'il a d'en estre privé. Et certes, encore que la gloire ait toujours esté la plus forte passion de M. de Termes « et que ce soit pour elle qu'aprèz tant de périls qu'il a cherchés , il a finalement rencontré celuy qui luy a cousté la vie , je ne doy point douter qu'il ne fust très aise que par la diminution de ses iouenges, on peut diminuer vostre affliction. Mais quand tout ce quil y a de calomniateurs au monde s'accorderoient à faire la censure de sa vie, où prendroient ils le sujet de leur médisance , qu'ils ne se rendissent ridicules et ne fissent tourner à leur honte ce qu'ils ont imaginé contre sa réputation? S'il faut considérer ses meurs, n'estoientelles pas tellement formées sur les vostres, et par ceste seule raison tellement hors de reproche , qu'il est Impossible que jamais, à la court, on se propose une émulation qui apporte plus de gloire , ny un exemple qui soit imité plus difficilement? S'il est question de son courage , qui est-ce qui est si peu du monde qui ne sache que depuis le siège de Rouen où fut le commencement de ses armes, jusques à ce lieu abominable où a esté la fin de ses jours , il ne s'est passé occasion grande ny petite , en laquelle , pour le service du Roy qui est toujours le party des gens de bien , il n'ait esté des premiers à se mettre dans le péril, et des derniers à s'en retirer? Qui n'a point ouy parler de ce fameux duel où, devant
Amiens^ h la veue de la France et de l'Espagne, n'ayant pas encore dix-sept ans^ il taa un des principaux capitaines des assiégés , qui estoit venu faire un defiTy à ceux de nostre armée , et par ceste preuve, précédée et suivie d'une infinité d'autres, obligea le maréchal de Biron à souhaiter qu'il fust son frère , et le feu roy qui en avoit esté spectateur à dire une chose c(ue depuis il a souvent répétée; que s'il avoit à se battre en duel, il ne voudroit aucun autre que Termes pour son second (4). Qui est-ce qui ne sçait point qu'autant de fois que nos brouillons domestiques ont eu quelque relâche , autant de fols il est allé tirer l'épée hors du royaume « etsoustenir les intérêts et la gloire de la France et mesroe des étrangers? N'at-il pas fait la guerre de Hollande, auprès de M. le comte Maurice , en présence de M. de Savoye et avec M. le maréchal de Lesdiguières , comme si, par une gratification extraordinaire^ la fortune l'eust tout exprès voulu mener en des lieux où ses actions glorieuses en toutes autres circonstances, le fussent encore en celle d'estre faites aux yeux de trois des capitaines de nostre siècle à qui ceux du passé peuvent moins faire de comparaison?
NOTES
(1) Bien que cette lettre ne porte pas de suscription, on voit aisément qu'elle est adressée au duc de Bellegarde, puisqu'elle est écrite à Toccasion de la mort de son frère, M. de Termes. Par la même raison, la date en est fodle à déterminer : le l>aron de Termes ayant été tué au siège de Clérac, le 22 juillet 1621, et Malherbe s'excusant, dans sa lettre même, de son silence trop prolongé, il dut renvoyer, s'il l'envoya, en effet, un mois ou six.
LETXftES INÉDITES. 69
semaines après. Ou voit dans des lettres à Peiresc, datées de Gaen, des 6 et 7 août 1621 , qu'elle n'était pas encore commencée à cette époque. Il est même possible qu'elle n'ait jamais été achevée ; la minute imprimée par M. Hauréau est restée imparfaite, et Malherbe semble, dans les trois lettres dont nous venons de parler, avoir été dans l'intention de faire imprimer la lettre de consolation (c'est ainsi qu'il la nomme ) qu'il composait, et nous savons qu'elle ne le fut pas. Quant aux lettres de consolation, on peut conjecturer, d'après la correspondance générale de Malherbe elle-même , notamment par sa lettre à la princesse de Conti, que c'était un genre de littérature qui, quoique complètement ignoré aujourd'hui , n'en fut pas moins assez en vogue autrefois.
(2) M. Parelle, dans l'édition qu'il a donnée des lettres de Malherbe, p. â, a confondu le baron de Termes, un des protecteurs de Malherbe, avec son ancêtre, le maréchal de Termes..
(3) C'est la baronne de Termes, Catherine de Mirebeau-Chabot, que Malherbe et Racan ont désignée dans leurs œuvres sous l'anagramme d'Arthenice, Elle fut loin de répondre à l'idée que Malherbe se fait de sa douleur dans la lettre à M. de Bellegarde; dès les premiers jours de son veuvage, elle se compromit par sa coquetterie et Gnit par se remarier. Tallemant des Réaux parie ainsi de ce second mariage : « Cette folle épousa depuis ce fou de « Président Vigne (Vignier), premier Président du parlement de d Metz , qui est mort lié et gueux. Quand elle ei^t fait cette extra- « vagance. Mademoiselle du Tillet la fut voir, et faisant semblant « de ne rien savoir, elle lui dit : Que veulent dire vos gens, a Madame ma mie (elle appelait ainsi toutes les femmes), ib « vous appellent Madame Vigne ; vous avez un bon et beau nom , « pourquoi ne vous appellent-ils pas Madame de Termes? — Hé I « Mademoiselle, dit l'autre, c'est que j'ai épousé M. le Président « Vigne. —Jésus! ma mie, que dites-vous là? reprit Mademoiselle « du Tillet ; si vous aimiez ce garçon , eh bien I ne pouviez vous pas « en passer votre envie. Dieu pardonne. Madame ma mie, mais les « hommes ne pardonnent point. >
[à) Tous les écrits du temps, et notamment la correspondance générale de Malherbe lui-même , parlent du caractère chevaleresque, disons-le, de l'esprit duelliste du baron de Termes.
XXIÏ.
A M. de PatriA, gentilhomme ordinaire de MonAelgnenr (1).
Monsieur,
M. de VilleiDontée (2) vient d'envoyer la lettre que je vous fais tenir par ce porteur. Je eroy qu'il vous escrit tout ce qu'il y a de nouveau. Pour moy je ne sçay rien. Le Roy est à Saint-Germain , la Reyne icy et Monsieur aux Illes. Il s'en doit aller jeudy treuver le Roy. Les affaires du monde sont calmes, les miennes le seront quelque jour s'il plait à IMeu. Soovenez-vous, s'il vous plait , de celle dont je vous ay parlé. Je suis bien malheureux , mais je ne le pense pas estre jusqu'à ce point là que je ne treuve un amy qui m'ayde à me despouiller. Quand cela seroit, je feray passer ma rente par décret et par ce moyen couperay chemin aux craintes imaginaires que l'on me met en avant. Il faut dire la vérité : que ce n'est point sans cause que nostre nation est descriée de vouloir trop faire la sage. Ces défiences sont justes aux choses douteuses, mais un normand ne pense pas être bien fin, s'il ne forme des diflScuItés en une affaire où il n'y en a point Le texte a beau estre clair, il y veut des gloses, et Dieu sçait quelles. Mon
cousin de Goulomby (3) sera bientôt par de là. Il s'est
offert à me piéger. Je gage que^ sous ombre de
quelques cinq ou six mille francs qu'il peut devoir ,
ils luy voudront faire acroire qu'il n'est pas recevable;
mais, grâces à Dieu, il n'en est pas réduit là. Nous
n'avons point encore de premier Président : mon
opinion est que ce sera le Président d'Osambray (A).
C'est de quoy je ne me soucie guères : je me
soucie bien plus>M'....,d'estre conservé en vos bonnes
grâces comme votre très humble et très affectionné
serviteur^
Malherbe.
A Paris, ce 30 mars 1627.
NOTES
(1) Pierre Patris ou Patrix, poëte, né à Gaen en iSSS» mort à Paris le 6 octobre 167i« Il n'est plus guère oomni que pw sa célèbre pièce de vers :
Je songeoi» cette nuit que, de mal consumé , etc.
(2) « Villemontée est d*une assez bonne famille de Paris..., Il a devint maître des requêtes, et eut Tintendance de Poitou, où a sa femme et lui, aussi bons ménagers Tun que Fautre, faisaioit a une fort grande dépense..... Il fut contraint de vendre ses terres a pour payer une partie de ses dettes ; de peur même qu'on ne le « mit en prison , il se fit prêtre, et sa femme retourna dans un
« couvent Letellier fit donner (Céviché de) St-Màlo à Ville-
« montée, qui n'en jouit encore que par économat, à cause « que sa femme n'a point fait de vœux, mais a seulement « protesté devant le SU -Sacrement qu'elle ne vivroit point comme « une femme avec son mari. » (Tallemant des Réaux, Anecdotes, t. III).
(8) Voir la note i de la lettre xxiii, p. 56. (À) Ce fut le Président Jérôme de Hacqueville.
52 MALHERBF.
A Paris, ce 5 de novembre i62Â.
Monsieur MON très cher goijsin (i),
J'oubliay, la dernière fois que je vous vous escryvis, de vous faire tenir la lettre de Madame Jouan (2) , pour responce à ce que vous me mandiez de Fargent qu'elle avoyt receu de vous. Elle me dit là dessus assez de choses, mais il eust fallu faire un procèz verbal. J'ay mieux aimé qu'elle vous en ait escrit elle-mesme que de charger ma mémoire de si mauvaise marchandise. Vous luy en manderez votre volonté. Pour les nouvelles du monde^ S^ Bonnet (3) vint mercredy dernier defarmée, envoyé rux Reynes de la part du Roy. Il leur escrit le passage des troupes qui ont esté envoyées en l'isle pour en desnicher les Anglois sous la charge de M. le maréchal de Schomberg. Il y a six mille deux cents hommes de pied 9 deux cens chevaux^ et environ sept ou huit centz volontaires à qui le Roy a baillé luy mesme jusques à quatre ou cinq cents piques. Il n'est demeuré personne auprès de luy que M. de Souvray, le commandant son irère ^ S\ Simon et le vieux S*. Michel. Tout ce qui estoyl près de Monsieur y est allé ; Dieu les veuille tous conserver et M. Patris (4) en parlicu-
lier 9 comme mon meillenr et plus certain amyl Nos gentz n'ont mené antre canon qne ces douze on qninze petites pièces venues de Hollande^ que la Reine mère donna au Roy^ il y a^ ce me semble, trois ou quatre ans. On recommence à parler de la venue de l'armée d'Espagne ; le Roy mande à la Reyne qu'elle sera icy au premier jour. M. de Guise, par une lettre du 22«. du passé, mande à madame sa mère que d'heure à autre il attend l'armée Espagnole , et que, si tost qu'elle sera venues il espère qu'il fera quelque chose qui sera crié sur le Pont-Neuf. On fait prier par toutes les églises pour le succez. Je seray fort trompé s'il n'y a au refrein des Anglois : sed non et venisse volent. Adieu» Monsieur mon cher cousin , vous ferez part de cette lettre à mon cousin du Bouillon. Quand il sera à Gaen, je luy escriray. Vous le prierez, s'il vous plaist, d'effectuer l'avance qu'il vous a promise des 500 Uv. de ma rente ; mais vous le lui direz, s'il vous plaist, comme de votre part. J'apprens cette fois pour toutes à n'espérer jamais secours d'un teston du costé deNormendie. Je suys d'une humeur si aisée à obliger que l'on m'oblige même quand on ne m'oblige point Geluy à qui on preste doit» celuy à qui on reffnse ne doit rien. Tellement que de quelque façon que le dé tombe , j'y trouve tousiours ma chance. Je voudroys bien que Dieu me donnast quelque moyen de le servir, il verroit comme je suis franc , et le peu de cas que fais de ce que les autres estiment beaucoup. Adieu encore un coup , Monsieur mon très cher cousin , c'est
Votre très humble et très obligé serviteur.
Malherbe.
54 MAI£I£RBE.
NOTEÇ;.
(1) Au dos : A Monsieur, Monsieur de Goolomby conseiller du Roy en ses conseils d*état etprivé, » —François de Gauvigni, sieur deCoulomby, Golombi, ou GoUonibi, Fun des premiers membres de TAcadémie françoise^ étoit cousin de MaHierbe, et mourut ver» i6d8* (St. Mabc). — G*était un des élèves de Malherbe qui disait de lui : « Goulomby a bon esprit, mais il D*a point le génie à la poésie. » Gette lettre qui appartient k M. Lalande, Tun des plus riches collecteurs d'autographes de Paris , a été imprimée dans la Revue de Bibliographie ; sa date, 5 novembre 1624 j est évidemment fautive, puisqu'elle a rapport aux événements du siège de la Rochelle qui fut entrepris seulement le 10 août 1627.
(2) Nom inconnu.
(8) Le maréchal de Toyras. ~- Tous les personnages cités ensutte sont trop eâèbres pour que nous ayons besoin de leur consacrer au» cune note biographique.
{à) Voir la note 1 de la lettre xui , p. 51»
Quand vous ne m'eussiez pas escrit vostre sentiment sur la mort de mon pauvre fils , Je n'eusse pas laissé de le croire tel que vostre lettre me Tatesmoigné. Ceux qui ont le goust que vous avez se fairoient tort de n'aymer pas ce qui est aymable^ et je puis dire qu'il Testoit à aussy haut point que nul autre de son âge et de sa qualité. Le tesmoignage qu'en a donné M. de Guize au Roy, aux Reynes et à toute la Cour devant sa mort 5 et depuis en ma présance et en mon absance , me fait croire que j'en puis parler de ceste façon. L'amitié de vostre maison est la plus ancienne et la plus particulière que j'aye contractée en Provence. M. vostre père l'a entretenue avec tant de bons offices que je n'en doy pas moins attendre de vous. Je sçay bien que les exemples n'imposent point de nécessité ; mais vraysemblablement ils donnent quelque dispo- ^tion. Ce que vous faite pour moy^ vous le faites pour un amy inutile ; mais aymer gratuitement 5 c'est aymer généreusement Je suis icy , avec beaucoup d'autres y attendant que le conseil des parties soit estably en quelque lieu^ pour y continuer la poursuite contre nos assassins et les mettre le plus avant que je pourray dans
le chemin de Grève. On m'a dit que Gauvet (2) est allé à Rome. Si c'est pour des pardons, il s'abuse. Ceux dont il a besoin ne se prennent pas en ce lieu-là. Qu'il aille où il voudra; j'espère luy faire voir qu'il y a d'autres gens que les Roys qui oi)t les mains longues. Les Espagnols ont ce proverbe^ que celuy qui menasse ne frape jamais bien. Je n'y sçauray que faire. Ma cholèreest trop juste pour ne luy laisser passes coudées franches. Sy le corbeau qui nous a donné ceste euf vient par deçà, comme 'quelques uns le disent, nous le verrons. Pour moy je n'y voy rien qui l'y puisse amener , que la vanité de faire voir à la Cour et au Conseil que la Provence a son Tïmon aussi bien que la Grèce. Sy c'est là son dessain , je n'y ay rien à dire* Encore luy advoueray-je que le Provençal a de quoy l'enchérir par dessus le Grec. Tout ce que je demande c'est que l'on nous baille un parlement. Les assassins disent qu'ils ne veulent point de Grenoble. De ce costé là nous sommes d'accord. Je me doute qu'ils voudroient Paris, mais je ne le veux pas. Le judaïsme s'est estendu jusque sur la Seine. Il serait à sohéter qu'il fut demuré sur le Jordain, et que ceste canaille ne fut point meslée comme elle est parmy les gens de bien. Il n'y a remède. Ma cause est boune , je combattray partout et vaincray partout avec Fayde de Dieu, fût-ce dans Jérusalem et devant les douze lignées d'Israël (3). Vous en verrez Fyssue , M. , et quelque jour vous en réjouyréz avec vostre , etc.
NOTES
(1) M. Roux Alpheran, dans ses Recherches biographiquts sur
LETTIŒS INÉDITES. 57
Malherbe , a donné cette lettre, dont Torthographe s'éloigne souvent de celle du poète, d'après une copie manuscrite du XVII*. siècle : « On ne voit pas, dit-il , à qui cette lettre est adressée, la suscripUon « ne s'y trouvant pas ; mais je suis porté a croire qu'elle fut escrite à « Jean de Gallaup-Chastueil , avocat-général à la Cour des comptes, « ou à Scipion Duperrier, avocat au Parlement » Nous ignorons les raisons qui ont déterminé les conjectures de M. Roux Âlpheran, mais il nous semble tout aussi naturel de penser que Malherbe l'écrivait soU à Peiresc, soit au président de La Cépède avec lesquels il n'avait pas cessé d'être eu relation. Cette lettre n'a pas de date, mais elle a dû suivre de fort près la mort de Marc-Antoine de Malherbe, tué en duel, ou, suivant Malherbe, assassiné, au mois de juin 1627, par Ludovic de Fortia , sieur de Piles.
Tallemant donne les détails suivants sur la mort du fils de Malherbe : « Yoid comme ce pauvre garçon fut tué. Deux hommes « d'Aix ayant querelle prirent la campagne ; leurs amis coururent a après ; les deux partis se rencontrèrent en une hôtellerie ; chacun f parla à l'avantage de son amL Le fils de Malherbe étoit insolent, « les autres ne le purent souffrir, ils se jetèrent dessus et le « tuèrent. Celui qu'on accusoit s'appeloit Piles. Il n'étpit pas seul « sur Malherbe , les autres l'aidèrent à le dépécher. » Anecdotes , t. I, p. 192.
(2) Ou plutôt Covet, conseiller au parlement de Provence, parent de de Bormes , second de de Piles.
(3) De Piles et les autres Fortia passaient pour être d'origine juive; Malherbe n'a manqué nulle part à exploiter cette supposition qui favorisait sa haine. Cependant, dès la fin du XVI*. siècle , toutes les branches de la maison Fortia firent sans difficulté leurs preuves pour être admis dans l'ordre de Malte, d'où l'on excluait une telle origine, et où l'on exigeait quatre degrés de noblesse dans chacuntf des lignes paternelle et maternelle.
MONSIEURjl) ,
Je ne scay quand je pourray avoir l'honneur de voir monseigneur le Cardinal. C'est pourquoy ayant jette les yeux sur tous ceux par qui je luy pouvoys faire savoir la vérité de l'assassinat de mon povrefils^je n'en ay point trouvé de qui^ par toutes sortes de raisons 5 je deusse plus apparemment espérer ce bon.offîce que de vous. Monseigneur. L'archevesque d'Aix (2) , par un goust particulier y aime le conseiller Cauvet , père de Bormes et beau-père de Piles, qui est Tassassin (3). Je ne puis deviner pour quoy , sinon parce qu'il vent aimer son compétiteur ; mais tant y a qu'il l'aime et luy donne contre moy de l'assistance en tout ce qui dépend de luy, jusques à avoir déffendu à son grand vicaire de donner un monitoire qui luy est demandé, et prier M^^ le vice légat d'Avignon de m'en faire le mesme refus. Je pris dernièrement la hardiesse de m'en plaindre à monseigneur le Cardinal, qui me promit de luy en escrire. Je crains de luy estre importun > en luy allant demander ceste lettre. Je vous supplie, Monsieur, par la haine que tous les gens de bien doivent au mal, et par Topinion que j'ay d' estre auprès de vous en quelqu' estime, de la
LETTRSS INÉDITES. 59
vouloir soliciter pour moy^ et la mettre entre les mains de quelqu'un qui la rende fidellement Toute la méchanceté d'un homme n'est pas h commettre les crimes; il y en a une bonne partie à les protéger. C'est ce qui me fait estonner pour quoi Monseigneur d'Ali veuille en tesmoigner son affection à un maroufle comme Fortia , et méprise sa réputation. J'espère que l'avertissement que luy en fera Monseigneur^ luy ouvrira la veue^ et lui donnera de meilleures pensées. Les bonnes natures comme la votre savent que c'est de ces sentiments. Gela m'excusera de cette importunité» et vous acquerrJi une obligation que vous aurai d'être toute ma vie , etc. , etc.
NOTES
(i ) Cette lettre, dont la date dok être à peu près de la même époque que la précédente et qui est écrite à un grand personnage, puisque Malherbe rappelle Monseigneur, nous semble adressée au duc de Guise, qui avait pris à cœur Taffiaire du malheureux père, comme on peut le voir par divers passages de la correspondance générale.
(2) Alphonse-Louis Duplessis de Richelieu , frère afné du Cardinal, nommé archevêque d'Aix, à la fin de Tannée 1625, décédé le 28 mars 1653.
(S) Voir les notes de la lettre précédente. — Gaspard de Covet, baron de Bormes, depuis conseiller garde-des-sceaux au parlement d*Aix, que Malherbe accusait de complicité du meurtre de son fils Marc- Antoine, épousa en 1638, une des héritières de Malherbe; apparemment les deux familles s'étaient depuis long-lemps reconciliées.
Monsieur ,
Quelque remerciement que je vous fisse « je ne le vous sçanroys faire si grand qu'il ne fnst beaucoup au dessus deTobligation que je vous ay. C'est pourquoy je ne feray point un effort qui me seroyt inutile. La nécessité excuse ceux qui font ce qu'ils ne doivent pas, et l'impossibilité ceux qui ne font pas ce qu'ils doivent. C'est en celle-cy que je prendray ma garantie. Et d'ailleurs M. d'Astruc (1) qui , à mon très grand regret, par la cessation du conseil des parties^ s'en retourne en Provence 9 vous tesmoignera là dessus mon sentiment bien mieux que je ne le vous sçauroys escrire. Je seroys injuste , Monsieur, de désirer que vous fussiez contre Cauvet. Le goust en Télection des amis, doit estre libre comme en celle des viandes. C'est une fantaisie qui ne reçoit point de conseil et encore moins de contrainte. Mais anssy ne penseroysje pas bien juger de vos bonnes inclinations si je craignoys de vous supplier comme je fay, Monsieur, très humblement de n'être point contraire aux affligez. Vous voyez jusques à quel point et en quel âge nous le sommes. Après cela il n'y a plus rien h dire : Les longs voyages sont tomjours incommodes, mais il s'en faut
beaucoup qu'ils ne le soyent en esté comme en hyver. Je D'oseroys vous promettre le payement d'une si grande dette. Pour avoir cette hardiesse , il faudroit estre appuyé d'une fortune meilleure que la mienne. Toutes fois estant le temps fertile , comme il est , de toute sorte d'accidents, ce ne seroit pas chose trop miraculeuse qu'il en produisist quelqu'un où vous connussiez que m'avoir fait plaisir , c'est l'avoir fait à un homme qui n'estoyt pas indigne de le recevoir. Pour le moins , Monsieur , aurez vous cèste satisfaction en vous mesme de m'avoir accordé ce qu'un homme de vostre conscience et tenant la place que vous tenez auroit de la peine à me reffuser. L'Eglise qui abhorre le sang« doit par conséquent abhorrer les sanguinaires. Et je me trompe^ou, à prendre les choses du bon biais, ce seroit aimer le sang que de favoriser l'impunité de ceux qui le répandent, et surtout de l'abominable façon dont ceux à qui J'ay à faire ont répandu celuy de mon povre filz. Mais je ne suis pas théologien : voilà pourquoy je ne vous en diray pas davantage. Il me suffira de vous faire une autre très humble prière. C'est > Monsieur, que je soye en vostre esprit comme y doit estre
Vostre très humble et très obéissant serviteur.
Malherbe.
A Mg'. l'archevêque d'Aix.
A Paris, ce 2 de janvier 1628.
NOTES
(1) André d'Astruc, avocat au parlement d'Aix, qui fut chargé
de la poursuite des meurtriers de MaroAnloine et à qui Malherbe et sa femme léguèrent, en mourant, une partie de leur héritage pour quMl continuât, après sa mort, le procès intenté par eux.
(2) Nous avons deux brouillons de cette lettre, entre lesquels il y a de légères différences. Cette phrase est supprimée dans le plus correct (M. B. Haubéau).
Monsieur^
Je n*ase pas de votre courtoisie y j'en abuse : ma consolation est qu'en cette hardiesse > vous voyez la bonne opinion que j'ay de vous, puisque je vous tiens infatigable au plus glorieux exercice qu'ait un bon naturel , qui est de faire plaisir. On m'escrit de Provence que mes parties se vantent d'avoir eu leur rémission. Je n'en croy rien , pour ce que je sçay que si cela estoit^ vous en eussiez mandé quelque chose par de çà. Mais quand il seroit vray, je ne m'en metz guères en peine. Ce n'est pas là que je les attens. La pierre qui les fera choper et choir 9 s'il playt à Dieu 9 ce sera l'entérinement Nous en verrons Tesbattement à cette St Martin^ ou bientost après. Je vous supplie bien humblement 9 Monsieur , s'ilz l'ont présentée» oa s'ilz la présentent » de prendre la peine de m'en faire avoir une copie pour me préparer à combattre ce fantosme. Ils n'ont pas trouvé leur conte à la Jarnes, je ne pense pas qu'ils le trouvent mieux à Toulouze. Peut-estre s'imaginent ils que mon âge me fera craindre les incommodités d'un si long voyage. Ils se trompent : la même cause qui m'a fait mespriser l'esté me fera mespriser l'hyver. Les fortes affections ne trouvent rien qui les arreste : celle que j'ay en
6 a MALHERBE.
ceste cause est du nombre. J'aurai , Monsieur , celle de vous tesmoigner combien je suis vostre serviteur , etc. , etc.
A Monsieur Le Gros (1).
Le 24 septembre 1628 (2).
NOTES
(1) Inconnu.
(2) La date de cette lettre est de toute la correspondance de Malherbe celle qui est le plus rapprochée de Fépoque de sa mort.
Cneii , luip. ûe A. Haidul Août i!]5x.