M DCCC LXV
Les enCants des hommes d^Etat, des ^crivains et des artistes c^ lebres qui ont port^ glorieusement le poids de Th^ritage paternel sent en petit nombre. Quels que soient les soins donnas k leur Education, la nature fait souveut d^faut; on dirait qu elle a hAte, quand elle a enfant^ un homme de g^nie^ de se reposer comme apr^s un effort. Pour ne parler que de la France et des hommes politiques qu'elle a produits, un seul, si je ne me trompe, a EclipsE son p^re et la fait oublier : c'est Louvois, I'antagoniste, le rival longtemps heureux de Colbert et du marquis de Seignelay. Une patience k toute Epreuve, une habiletE profonde a proflter des occasions, 1 effacement et I'Egoisme quand il sagissait de ne pas se compromettre, avaient fait la fortune de Le Tellier et le maintinrent au pouvoir jusqu ^ Textr^me vieillesse. Des qualites diam^tralement contraires, une volontE fougueuse, un esprit de domination incomparable, une insouciance hautaine des inimiti^s les plus puissantes, ne firent pas obstacle k la fortune de Louvois et sembl^ent raSme, pendant quelque temps, y contribuer, tant il est vrai que certains hommes r^ussissent par leurs d^fauts autant que par leurs qualites. On commence k pEnElrer, a travers les convenances Etudi^es de la langue officielle, les details de la guerre incessante qu il fit k Colbert, et des d^nonciations Rentes, qui existent encore, en font supposer bien d autres. La vie du marquis de Seignelay nous le montrera en butte k la m^me animosity et rendant, au surplus, de son mieux , les coups qu on lui portait.
ElevE d^s I'enfance en vue des fonctions auxquelles il Etait destine, avec une sollicitude que peu de pferes ont EgalEe, qu'aucun n'a surpassEe, douE d'une conception vive, Ecrivant avec feu et parlant k merveille, le fiis atnE, Tenfant de predilection de Colbert
II INTRODUCTION
subil les consequences de la defaveur paternelle, et son importance politique fut subordonn^e k celle du secretaire d'Etat de la guerre. D'autres motifs y contribuftrent. En mati^re de finances, d'industrie , de commerce , toutes les grandes choses que comportait r^poque etaient r^alis^es par Colbert, et, quant k la marine, bien qu aucun souverain n ait fait pour elle autant que Louis XIV, elle navait pas ses sympathies, r^servees aux operations militaires oil Ventrainait Louvois, k ce point qu'il ne visita jamais un seul des arsenaux cr^^s sous son r^gne. Seignelay, d autre part, etait moins Age que Louvois de dix ans, et il mourut k trente-neuf, epaise, dit-on, par Texc^ des plaisirs. Enfin, cette vivaeite de conception, cette ardeur febrile pour le travail comme pour la diasipatiou, une magnificence poussee k Textr^e, des pretentions nobiliaires exagerees et justement contestees, donnaient k ses allures un cachet de leg^rete, qui, aux yeux du public, g4lait en partie son merite. En resume, son principal titre pour le gros des contemporains fut rillustration de son p^re; et, sur ce point, les historiens ont ete jusqu i present du m^me avis. On verra pourtant que ce favori de la fortune, ce ministre de vingt ans, eut de bonne heure sa valeur propre, et ne fut pas un simple reflet. Sans doute les circonstances lui furent propices, et les fees aimables le prirent it son bereeau par la main. Prive de ce precieux concours, il n e6t jamais figure au nombre des hommes ceiebres de son pays, car il navait pas les vertus premieres indispensables pour forcer les obstacles. Dans une societe ordonnee et classee comme telle de son temps, une capacite edatante et une ambition immense pouvaient seules, independamment d'une heureuse coincidence des evenements, pousser au ministere, k moins que le hasard nen fit tons les frais, co/nme cela arriva pour Chamillart. Voluptueux par nature, le marquis de Seignelay aurait vraisemblablement cede k ses instincts, si Colbert, le lan^ant tout jeune, et docile encore, dans le flot des grandes aff'aires, ne I'eAt fait en quelque sorte ministre dautorite. Ajoutons que ce qui fit sa force, quand il fut au pouvoir, ce fut precisement sa rivalite persistante,-'opini4tre, avec Louvois. La fut le stimulant, le ressort de sa vie publique. Entraine par I'exemple, jaloux de la faveur du mattre, il brAla lui aussi du desir d'accom-
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piir de grandes choses, et prouva que, sil navait pas les qualit^s mattresses qui portent au premier rang, il ^tait du moins assez heureusement dou^ pour remplir avec honneur une des plaees les plus honorables du second.
La compagnie de J^sus comptait parmi ses membres les plus distingu^s, vers le milieu du xvii^ si^cle, un homme disert, bel esprit, un peu mani^r^, d*une physionomie agr^able et spirituelle, le p^re Bouhours, dont on disait, k raison de ses publications alternatives d'ouvrages litt^raires et de livres de pi^t^, qu'il servoit le numde et le del par $emestre. II ^tait k Dunkerque, avec la mission de r^pandre dans cette ville nouvellement rachet^e les id^es fran- <;aises, quand Colbert le demanda k ses sup^rieurs pour lui confier r^ducation du marquis deSeignelay ^ G'^tait vers i66/i, et celui-ci, n6 le 3i octobre i65i, entrait dans sa treizi^me ann^. Le p^re Bouhours avait d6]k fait f^ducation des princes de Longueville. Le moins orthodoxe sans doute de ses correspondants, Bussy-Babutin , lui ^crivait un jour, k Toccasion du manage de Seignelay avec mademoiselle d'Al^gre, dont il pr^tendait 6tre un peu parent, qu'il ne doutait pas qu un homme ^lev^ par lui n'eiit Fesprit et le cceur bien faits; mais Bussy parlera plus tard bien diff^remment de Seignelay. Le p^re Bouhours ne fiit pas d'ailleurs charge seul de cette Education importante. Son ^l^ve fr^quenta un des grands colleges de Paris , ot!^ son orgueil et sa hauteur le firent d^tester de ses camarades. Leur irritation aurait mSme, dit-on, ^t^pouss^e si loin qu ils avaient r^solu de le jeter par la fen^tre, et quails Tauraient fait si Tun d'eux navait pr^venu Colbert, qui s'empressa de le rappeler aupr^s de lui. Quelques ann^es plus tard, ajoutent les chroniqueurs, Seignelay, entrain^ par ses passions naissantes, donna de vifs sujets de m^contentement k son p^re, qui n'aurait pas recul^ devant les corrections les plus ^nergiques, et qui, pour Tarracher aux s^duc-
' Journal deTrevouxei Journal des So- une anecdote qni ^aya ies contempovanti, juillet 1 70a. — On pent lire dans rains aux d^pens du p^re Bouhours. les Mimmrei de Vahhi liBgendre, liv. Ill,
IV INTRODUCTION
tions de Paris, Tenvoya d'abord k Rochefort, Marseille, Toulon, eiisuite en Italie. A Toulon, il rencontra, dit-on encore, le camarade qui iui avail sauv^ la vie k Paris, et lui avoua, en le suppliant, mais en vain, de lui venir en aide, quil ^tait fort en peine pour entretenir correspondance avec une mattresse qu'il y avail laiss^e ^ Qu'il a-l-il de vrai dans ces particularil^s ? Rien peul-4tre, a Texceplion des indications de caracl^re , el je ne les rappelle ici , bien entendu, que sous toutes reserves.
Si habiles que fussent le p^re Bouhours et les autres maitres du jeune Seignelay, Colbert, qui n enlendait pas restreindre ses Eludes k la connaissance des belles-lettres et qui ^tait sAr des bont^s du Roi, (it composer k son intention, par les hommes les plus ^clair^s de son temps ^, de nombreux trait^s concernant les diverses questions de droit public et eccl^siastique sur lesquelles il ^tait bon que Seignelay pAl, Toccasion se pr^sentant, formuler une opinion raisonn^e. Uune des collections qui les renferment est intitul^e. Manuscrit original du cours de hatUes Etudes dufiU de Colbert; et telle est en effet la qualification la plus exacte de ces trait^s ayant pour objet les liberies de TEglise gallicane, la pr^tendue infaillibilit^ et la pr6tendue autorit^ monarchique du pape, les assemblies, les dimes et les rentes du clerg^, les impositions que le roi pouvait en exiger, les universit^s de Paris et du royaume, les ^tats g^n^raux et leur mode de convocation, la noblesse, les coutumes, les graces, les sceaux, les arrets du conseil, etc.' Jeune, emport^ par la fougue de r^ge, Seignelay dut ne jeter d'abord qu'un oeil distrait et rapide sur ces savants m^oires; mais il en connaissail du moins les points de vue g^n^raux; ils ^taienl sous sa main, et, si une question venait k se produire oi!i il eiii besoin de notions approfondies, il pouvait les acqu^rir sans peine pour le prochain conseil.
1 Minmres du due de Luynes, t. X, tier, pr^v6t desmarchands, quirempla^
p. 38a. — Le due de Luynes, qui ^ri- ensuile Colbert comme contrAleur g^6*al
vait d'ailleurs an sikle plus tard, mtie k des finances; Foucault, secretaire ducon-
cette petite histoire retrospective de la seil da roi; un avocat nomm^ Gomoni,
jeunesse de Seignelay le nom de Toar- secretaire de Colbert; Tabbe Bourzeis, et
viile, qui, d*apr^ les dates, n'a pu y bien d*aatres. figurer. ' Voirlalistedecesmemoires^page/ig,
* Notamment Baluze, Patni, Le Pele- note.
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U ne s agissait 1^ que de connaissances g^n^rales. line s^rie d 'instructions pr^par^es par Colbert lui tra^a ses devoirs particuliers de citoyen et d'administrateur. Nulle part on ne voit mieux le caract^re et le patriotisme du grand ministre. Gelle qu'il lui remit (juillet 1670) en I'envoyant k son cousin Colbert de Terron, intendant de Rocbefort, cboisi pour lui apprendre les premiers ^l^ments de la marine , abonde en recommandations ^lev^es. (rLa principale et seule partie d'un honneste homme, disait-il en commen^nt, est de faire toujours bien son devoir k regard de Dieu, d autant qu'il est impossible qu il s'acquitte de tons les autres s'il manque k ce premier, yi II lui demandait ensuite d employer tons les matins trois heures k lire des livres de marine et les traits qu il avait fait faire pour lui (t sur toutes les plus importantes et les plus agr^ables ifnati^res de TEstat. ^ Arriv^ a Rochefort, il devait visiter en detail Tarsenal et les vaisseaux, interroger attentivement sur tout ce qu'il verrait, dresser la liste des officiers du port et se faire expliquer leurs fonctions, apprendre les noms de toutes les pieces d'un b^timent, etc. Mais tout cela ne servirait de rien s'il ne le faisait spontan^ment, avec ardeur, crparce que c'est la volont^ qui donne le plaisir k tout ce que Ton doit faire, et c'est le plaisir qui donne I'application. t) Colbert esp^rait, ajoutait-il, cette satisfaction de son fils, qui le payerait ainsi avec usure de I'amiti^ dont il recevait tant de marques. II lui recommandait, en terminant, de se faire aimer des diff^rentes personnes qu'il allait voir, d'etre doux et poli avec tons, de se concilier I'estime et I'aflFection des gens de mer, afln qu'ils ex^cutassent plus tard avec empressement les ordres qu'il aurait a leur donner.
Les r^ponses de Seignelay aux instructions de son p6re annoncent I'accord heureux d'une nature ouverte, intelligente, et d'un travail facile, k dix-neuf ans, il ^crivait de la mani^re la plus ais^e et la plus sens^e des lettres d'affaires, oil toutes les questions que soulevait I'administration d'un grand port ^taient abord^es. La premiere que Ton a de lui se termine par ces mots : cr Je voudrois pouvoir bien vous persuader combien grande est I'envie que j'ay de vous satisfaire. Je vous assure que je ne perdray point d'occasion dans ce voyage de vous montrer que j'ay la volont6 de m'ap-
VI INTRODUCTION
pliquer k toutes les choses qui seront de mon devoir, d Puis, ud peu plus tard : ^ Je connois assez Festendue de ce que je dois apprendre, et je vous assure que je suis fort persuade que je ne puis rae rendre habile que par un grand travail et une grande application. Ainsy Tenvie que jay de s^avoir fera que je n espargneray ni peine ni travail pour cela.T7
Exigeant (il avait le droit deT^tre), Colbert gourmanda pendant bien longtemps le marquis de Seignelay sur son d^faut d'exactitude, sur la confusion de ses lettres, sur les incorrections du style et les negligences de T^criture, r^sultat inevitable du peu de temps qu'il y consacrait. « Jay vu, ^crivait-il k Colbert de Terron, le m^moire de mon fils, que j'ay trouv^ assez bien, mais un peu superficiel, et sur lequel je suis persuade qu il n a pas fait assez de reflexion. Son plus grand deCaut, tant qu'il a este aupr^s de moy, a este d attendre toujours h faire ce qu'il avoit k faire, se fiant k son esprit, travaillant vite, k Textr^mite.^ Craignant qu'il ne donnAt trop de temps aux amusements, s'il continuait d'habiter la Rocbelle avec ses cousines, il le fit partir pour Rochefort. (c A regard de sa sante, ajoutait-il, comme, k Rochefort, il naura que le travail sans beau* coup de divertissemens, il pourra dormir. Mais comme il est fort et robuste, et mesme un peu trop gras, je ne crois pas que le travail et mesme un peu de veille puisse luy faire du mal. n Apr^s trois mois environ de s^jour dans cette ville, oii il avait eu k dinger, entre autres operations, plusieurs armements et desarmements de vaisseaux, il fallut voir d'autres ports et d'autres administrateurs. Colbert avait ecrit k son cousin de Terron, en le remerciant : irS'il s^it un jour bien sa charge, il vous en aura toute Tobligation. Je le crois k present sur le chemin de Provence, et apr^s qu il sera demeure douze k quinze jours k Marseille, et un mois ou six semaines k Toulon, je le retireray aupr^s de moy.D Cependant, trois mois apres, au lieu de rappeler Seignelay k Paris, il lui adressait une Instruction pour son voyage d^Italie.
La m^me exactitude minutieuse qui caracterisait tons les actes de Colbert se retrouve dans cet ecrit. Sans dedaigner les petites principautesitaliennes, fragments informes dun faisceau glorieux,il insistait sur ce que Seignelay aurait k faire k GSnes, qu'il devait visiter
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Jans le plus grand detail, bien qu en tr^s-peu de jours. Cm recommandalions s'expliquent. La puissance politique de Venise ^tait dijk bien affaiblie, et sa marine seule, devenue un objet de luxe, m^ritait d'etre ^tudi^ k fond, ce k quoi Seignelay ne taianqua pas. 11 y avail il est vrai, a Rome, des questions considerables toujours pendantes; mais, k son dge, ^tait-il capable de les apprecier ? Naples ^tait k TEspagne. Quant aui autres Etats, sauf le Pi^mont, leur importance etait fort secondaire. G^nes seule r^lamait done, k raison de sa position si rapproch^e de la France, de ses sympathies pour TEspagne, du nombre de ses vaisseaux, une attention particuli^re. Pen redoutable si elle ^tait r^duite k ses propres forces, ayant plus d'orgueil que de puissance, plus de prestige que de force, elle pouvait n^nmoins apporter un appoint pr^cieux aux Espagnols, avec lesquels la France ^tait presque toujours en guerre depuis le mariage qui devait cimenter la paix entre les deux pays, tr 11 verra principalement, disait Imstruction de Seignelay, la ville, sa situation, sa force, le nombre de ses peuples, la grandeur de TEstat, le nombre et le nom des autres villes, bourgades et villages, la forme du gouvemement, et, comme il est aristocratique, il s'informera des noms et de la quantity des families nobles qui ont ou qui penvent avoir partau gouvernement de la R^publique. ?> II semble, en lisant cette instruction, que le si^ge de G^nes, qui eut lieu quatorze ans apr^s, soit chose arrfit^e. A Rome, Seignelay devait voir particuli^rement le directeur de TAcad^mie de France et le cavalier Bemin, qui travaillait aloi's k cette fameuse statue ^questre de Louis XIV, dont on fut plus tard si embarrass^. 11 devait aussi faire causer les meilleurs artistes, s'inspirer de leurs avis, et prendre, si c^tait possible, le goAt de la peinture et de la sculpture, pour remplir un jour avec honneur la charge de surintendant des bAtiments, que Colbert occupait, mais quil fit donner plus tard k un autre de ses fils, que Louvois en d^pouilla. Sa recommandation derni^re 6tait tr de se souvenir toujours de son devoir en vers Dieu et de faire ses devotions k Lorette. v
Une int^ressante relation de ce voyage de Seignelay a 6\A conserv^e et va voir ici le jour pour la premiere fois^ Accompagn6 de
* Voir page aa i .
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trois personnes qui I'avaient rejoint k Toulon, Isam, le rival de Pellisson aupr^s de inademoiselle de Scud^ry, un neveu de Pierre Mignard, excellent dessinateur, et Francois Blondel, architecte c^l^bre, il visita ritalie enti^re, depuis G^nes jusqu^ Naples, consignant ses observations dans un journal r^guli^rement adress^ k son p^re. Inventaire exact et pr^cieui des tableaux, statues, curiosity de toute sorte que renfermaient k cette ^oque les cit^s italiennes, cette relation est compl^tement muette sur les beaut^s naturelles du pays, si vivement appr^ci^es par les Romains de la decadence, et sur lesquelles il semblerait quun voile ^pais, bien d^chir^ depuis, eAtet^ jet^. Le jeune touriste est ^galement fort sobre d'observations ^trang^resaux beaux-arts, et c'est k peine s'il parle des hommes ; mais il s'y basarde parfois, et la touche fine et l^g^re qui trahit alors sa vive nature fait regretter qu'il n'ait pas os6 s'y abandonner plus souvent. Feut^tre seconformait-il sur ce point aux prudentes recommandations de son pfere. A Rome pourtant, le vendredi saint, un spectacle le frappa : c 6tait une procession de penitents qui se fouettaient jusquau sang, escort^s de quelques amis et domestiques charges de leur donner du vin, quand ils ^taient sur le point de tomber en d^faillance. «f La plupart, dit Seignelay, sont pieds nus et ont le dos tout sanglant et d^chir^; il y en a mesme quelques-uns qui ne se contentent pas de la discipline ordinaire, qui ont un fouet avec une boule de plomb , qui fait premi^rement contusion au lieu od .elle touche, ensuite de quoy elle y fait un trou. y^ II en compta pr^s de six cents, dont beaucoup de quality. Quant aux cardinaux, ils se contentaient d'envoyer k la procession qui les prenait pour patrons un magnifique luminaire, accompagn^ de leur livr6e. Une observation piquante de Seignelay contraste avec ce tableau ^minemment espagnol. II visitait, k Bologne, le couvent de Saint-Francois. <rLes principaux religieux, dit-il, ont non-seulement des chambrestr^s-propres pour cellules, mais ils en ont quatre ou cinq qui font un tr^s-joly appartement; ils en ont mesme un d'est^ et un d'hyver, un agr^able jardin et une bonne cave, et c'est ainsy que ces bons P^res se mortifient. d Un dernier trait n'est pas sans porter son enseignement. On semble croire aujourd'hui que le banditisme est qn fait nouveau dans I'ltalie meridionale, et Ton est
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surpris que le royaume de Naples n en soit pas encore d^livr^. Retrogradons de deux cents ans. <rNous avons est^ obliges, dit Seignelay, pendant tout ce jour-cy, de marcher ensemble k cause des bancUts qui vont tantost du royaume de Naples dans I'Estat eccl^iastique, et de cet Estat dans le royaume de Naples, cherchant ainsy k se mettre k convert en se sauvant de Tun dans I'autre . . . On assure que les Espagnols ne se soucient pas trop de les d^truire, soit qu'ils ne soyent pas fasch^s de tenir les gens du pays dans quelque esp^ce de crainte ou qu'ils veuillent se servir de ces sortes de gen&-l^ pour renforcer quelquefois leurs troupes, ayant accoustum^ de leur donner gr^ce, pourvu qu'ils viennent servir volontairement le roy catholique quelques ann^es, et qu'ils finissent leurs crimes en en commettant un autre, qui est d'apporter la teste d'un de leur camarades. d Pour s'excuser d'avoir cont^ k son p^re cetle bagatelley Seignelay ajoute qu'il n'avait rien k lui dire. Quel dommage qu'il n'ait pas ^t^ plus souvent r^duit aux bagatelles I Son journal n'en eAt ^t^ que plus inl^ressant. Mais que Ton s'^tonne encore de la demoralisation profonde de populations si longtemps gouvern^es par de tels moyensi
Le voyage d'ltalio avait dur^ jusqu'au mois de juin 1671. Bien que tr^s-ulile k Seignelay, dont il avait d^velopp^ le goAt pour les beaux-arts et mAri le jugement, la r6cr6ation et I'agr^ment y avaient tenu la plus grande place. Les choses sinenses suivirent imm^diatement. Au mois de juillet, il entreprit, d'apr^s un plan qu'il s'^tait fait k lui-m^me sur les indications de son p^re, le voyage de Hoilande et d'Angleterre, k la suite duquel il composa plusieurs m^ moires considerables sur ces pays, 06 il avait tant k apprendre. Deux de ces m^moires, consacr^s k la marine anglaise, prouvent Timportance que Colbert attacbait k cesujet, toujours actuel. Apr^ avoir racont^ Thistoire de sa formation et de son developpement, Seignelay examinait. Tune apr^s I'autre, comme un vieux praticien , toutes les parties d'un service si d^taill^. R^sumant les opinions qu'il avait entendu exprimer sur la marine de France, il constatait que les Anglais la jugeaient plus favorablement que celle des Hollandais. L'exp^riencc seule, disaient-ils, nous manquait, et ils avaient peine k comprendre comment nous avions pu, en aussi peu
de temps, mettre en mer un aussi grand nombre de vaisseaux. Bien des gens parmi eux en doutaient; d autres s'en montraient jaloux. (rQui semble vouloir disputer Tempire des mers aux Anglois, ob-^ servait Seigneiay, ies louche dans ia partie la plus sensible. . . Gependant ils nous croyent tr^braves. . . Ainsy ils nous louent assez et pensent que, si Ton continue en France k cultiver la marine, elle y sera aussy bonne qu'ailieurs. G'est beaucoup faire pour eux que de ne pas nous biasmer en cela (c eAt ^t^ peu courtois devant le fits du ministre) et de nous traiter avec honneur, car, lorsqu ils parlent des Hoiiandois, ils Ies traitent avec un m^pris et une haine implacabies. d
De retour k Paris, Seignelay prit une part active aux travaux de ia marine. 11 avait k peine vingt ans, mais il venait de prouver par ses m^moires sur Ies arsenaux de Venise, de la Hollande et de I'Angleterre, qu il pouvait donner k son p6re un concours efficace. G'est alors que celui-ci pr^para pour lui son instruction la plus importante, celle qui devait Tinitier k ses fonctions de secretaire d'Etat. Outre la marine, Ies galores, le commerce et I'industrie, Ies colonies et Ies grandes compagnies maritimes, cette charge comprenait Tadministration de la Maison dii roi et le gouvernement de Paris, de I'lle-de-France et de I'Orl^anais. Avant toutes choses, Golbert invitait son fils k bien r^fl^chir <r ji ce que sa naissance Tauroit fait estre, si Dieu n'avoit pas b^ny son travail, et si ce travail navoit pas est^ extreme. . . i» 11 le pr6venaitque, le Roi consacrant chaque jour cinq k six heures k ses affaires, il ne fallait pas songer k s'avancer dans ses bonnes grAces si Ton n 6tait soi-m6me laborieux et appliqu^. II passait ensuite en revue chacune de ses attributions et donnait k son fils Ies conseils quelle comportait. Peu de temps aprte (28 mars 1672), Seignelay 6tait admis k suivre Ies affaires de la marine et a signer Ies d6p6ches, qui, on le pense bien, furent longtemps contrAl^es avec un soin particulier. Pendant plus de six ans, Ies observations, Ies invitations k mieux faire, Ies reproches, ne lui sont pas ^pargn^s et prouvent que Golbert conservait toujours la haute main.
Le 10 avril 1672, il lui recommandait de mieux diviser et approfondir ses mati^res, de mettre plus de temps k ses lettrcs; il en
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avait cependant lu une au Roi, qui Tavait trouv^e assez bien. LordJnauce suivant fiit moins satisfaisant. cr Les m^moiresque vous ^crivez au Roy ne sont pas assez polis, c estr^-dire que vous les fisiites encore en galopant, et je vois clairement, par la mani^re dont ils sont ^rits, que vous navez point ex^cut6 ce que je vous avois dit avec tant d'instance de faire, cpii est de vous enfermer tons les matins une beure ou deux. • . On voit de plus aussy clairement que vous ne faites point de minute de vos d^pesches, ce qui, entre nous, est une chose honteuse, et qui denote une negligence et un d^faut d'application qui ne se pent excuser ni exprimer, vu qu il n y a aucun de tons ceux qui servent le Roy en quelque fonction que ce soit qui, ayant a ^rire k Sa Majesty, ne fasse une minute de sa lettre, ne la relise, ne la corrige, ne la change quelquefois dun bout ji Tautre; et cependant vous, qui navez que vingt ans, faites des lettres au Roy sans minute .. • Et, outre la precipitation qui y paroist toujours en grand lustre, vostre paresse est telle que, encore que vous reconnoissiez des fautes grossi^res dans la construction, vous ne pouvez vous r^soudre k les corriger, crainte de brouiller vostre lettre et d'estre oblig^ de la refaire. d
Lann^e suivante, un nouveau voyage de Seignelay donne lieu k des observations qui nous montrent ce que devaient £tre les le^ns verbales : ses lettres sont toujours trop pr^cipit^es, les mati^res manquent d'ordre, le style n est pas encore assez poli. Pourtant les reproches sadoucissent, et des paroles d'encouragement s y m^lent parfois. <r Je trouve dans lout ce que vous m'avez ^crit et envoy e un pen plus d application que vous navez eu jusqu'i present, et vous pouvez croire combien ces apparences, quelque l^g^res quelles soyent, me donnent de satisfaction. i) Mais, au moment oil Ton s'y attend le moins, le coup de griffe se fait sentir. On lit par exemple, en apostille d'un m^moire de Seignelay dont plusieurs mots se terminaient en demi-cercle : trToutes ces fins de ligne font piti^! II ny a que les femmes qui ^crivent de cette sorte, el jamais homme qui se mesle d'^crire ne doit le faire, d
Le moment vint enfin oil le pere et le ministre recueillirent le fruit de tant de soUicitude. C'^tait en 1676, et Colbert, c'est luimSme qui nous I'apprend, s'occupail de T^ducation de son fils de-
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puis Ireize ans. H Tavait envoy^ en Provence dinger quelques expeditions urgentes pour Messine, et des lettres rapides, anim^es, mais claires, precises, oix tout s'enchainait, lui rendaient compte du r^sultat de ce voyage. La note suivante, en marge de iune d'elles, a de I'int^r^t : (rMon fils, je n'ay presque rien a vous dire sur toutes ces d^pesches, qui sont d'un autre style et tout autrement bien que tout ce que vous avez fait jusqu^ present; et, pour vous dire la v^rit^ et vous r^p^ter ce que je vous ay desjJi dit : je commence h me reconnoistre. 7) II ne lui restait plus, ajoutait-il, qu^ bien revoir ses instructions, s'en p^n^trer, et les suivre ponctuellement. De la sorte, au bout de six mois, non-seulement il deviendrait maitre de son travail, mais il Texp^dierait en se jouant. N^nmoins, quelques jours apr^s, il lui recommandait encore de mieux diviser ses d^p^ches, de les relire et de les polir. II fallait aussi mettre plus d ordre dans ses portefeuilles ; il n est pas jusqu'^ sa signature, <rplus semblable au seing d'un notaire de village ou d'un procureur qu'^ celuy d un secretaire d'Estat, -n qu'il ne Imvitdt k modifier. Encourage par ces felicitations, Seignelay s'etait empresse de r^pondre qu'il r^formerait son Venture, sa signature « quil redoublerait d'eflforts pour soulager son p^re, et qu il esp^rait bien y parvenir. <rJay peur, disait-il en terminant, d avoir manque par cette lettre a ce qui regarde I'ecriture; mais excusez, s'il vous plaist, la fatigue et I'envie de dormir, ce qu'il y a deux jours que je n ay fait, r,
On pourrait croire que le temps des grandes r^primandes etait passe ; on se tromperait. Seignelay re?ut bientdt une lettre d'une extreme severite, motivee par quelques negligences nouvelles dans sa correspondance. Colbert ne contestait pas son application; mais, dans la position qu'il occupait, et sa fortune dependant absolument du Roi, un homme de sens devait 6tre plus difficile envers soi. ((Bien faire etbien rendre compte de tout, ajoutait-il, c'est la perfection; mal faire et mal rendre compte, c'est I'abisme. Mais, d'un homme qui feroit bien et qui ne rendroit pas bon compte, ou d'un autre qui feroit mal et qui rendroit bon compte, celuy -cy se sauveroit plutost que I'autre, en sorte qu'il n'y a rien qui vous importe da vantage que cette application k vos depesches. • . Vous me pou
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vies eapargner tout ce discours, et vous Tauriez fait en me disant que vous I'observerez une autre fois; mais c est ma destinee d avoir plus k combattre le revestement que la substance de vos lettres. rt Deux ann^es s'^coulent, et, bien que Seignelay ait alors vingt-sept ans, nous rencontrons des reproches encore plus vife, plus de roauvaise humeur, dans une lettre du 32 f^vrier 1678. II accompagnait Louis XIV en Lorraine et recevait r^guli^rement les portefeuilles pour I'exp^dition des affaires courantes; puis, apr^ avoir pris les ordres du Roi, il devaitles renvoyer k son p^re. Au lieu de cela, soit quil fftt souffrant, soit impossibility mat^rielle, soit incurie, beaucoup de courriers partaient du camp sans d^p^ches de la marine. Ces retards frequents d^sesp^raient Colbert, qui lui ^crivit un jour : v Si vous ne voulez pas faire reflexion k tout ce qui regarde la marine, vous verrez que tout menace une mine prochaine par une suite d'^v^nemens fascheux qui arriveront immanquablement coup sur coup pour s'estre amasses et accumul^s de longue main, et tout cela parce que vous ne voulez pas faire ce que je vous ay desjJi ^crit cinq ou six fois, et ce que je vous ay dit peut-estre cinq cents. . . t> Ce que voulait Colbert, c'^tait que son ills, s'il ne pouvait ^crire, pens4t au moins aux choses principals, ne fftt-ce qu'en carrosse ou en s'babillant, et donndt des ordres en consequence a ses commis. trJe demeure d'accord, ajoutait-il, que ces ordres ne seront pas si bien que si vous les faisiez vousmesme, mais au moins verra-t-on dans les ports que vous pensez k ce que vous avez k faire ... II y a quinze jours que vous estes party, et je n ay encore reiju de vous qu'un seul paquet de lettres pour les ports. . • Comment est-il possible qu'une machine d'aussy grande consequence en ce temps icy puisse agir comme elle doit^? . . .
' Une autre fois , en 1 676, Colbert ^cri- la diligence n^cessaire , parce qu*an jour,
vait encore : deux jours font, ou r^ussir ou p^rir en-
ft Si vous ne sui vez pas mon conseil , vous ti^rement les affaires les plus importantes. 9 renverserez tous les establissemens , et, On pent encore citer, dans un ordre
chemin faisant et avant que vous en ayez d'id^ tout different, deux passages dont
beaucoup fait , vous vous renverserez vous- le rapprochement est curieux. Colbert di-
mesme; c'est h quoy vous devez bien sait k Seignelay, dans une d^p6che du
prendre garde. » 3 mars 1678, destinee k passer sous les
Puis, le 16 fi^vrier 1678 : yeux du Roi :
(r Pensez k vos affaires, et pensez-y avec vDes nouvdies viennent d'arriver que
m INTRODUCTION.
Ge que je vous demande peut se faire par rhomme le plus incommode, et quelque indisposition que j aye eue, j'en ay toujours fait beaucoup davantage. Mais encore, pour derni^re extr^mit^ et si vous ne le pouvez pas faire, faites-le-moy s^avoir et renvoyez-moy les lettres afin que j'y puisse donner ordre . . . i» Que r^pondait Seignelay? Des douleurs de t^te tr6s-vives, deux jours d'oppression continuelle, des insomnies constantes et de grands ^tourdisseroents, enfin les fatigues et les incommodit^s d'un long voyage par des chemins ^pouvantables, k travers plusieurs provinces et dans la plus mauvaise saison de Tannic, I'avaient empich^ de mieux faire. tr Je suis fort las, ajoutait-il (lettre du 5 mars 1678), de vous entretenir de ce detail, et je ne le ferois pas si je pouvois faire en sorte que mon travail aille k Fordinaire; mais quand je suis tourment^ de ces maux, cela m'est enti^rement impossible. L agitation les a augment^s et m'a furieusement ^chauff^. J'esp^re que le repos me remettra, et alors je feray en sorte de bien employer tout mon temps et de vous satisfaire en faisant mon devoir. G'est ce que je souhaite le plus, 'n
Au style de ces lettres on comprend que , tant qu il v^cut, Colbert dut donner Timpulsion aux grandes affaires. La carri^re minist^rielle de Seignelay ne commen(;a done, k vrai dire, quau mois de septembre i683, alors que, livr^ k ses propres forces, il exeri^a en titre la charge de secretaire d'Etat. II y a pourtant, dans la correspondance de la marine ant^rieure k cette ^poque, bien des lettres ecrites par lui qu'il faudrait signaler pour le tour heureux, la clart^, la vivacite qui les distinguent. Nous n*en citerons qu'une seule, d'une simplicity charmante, adress^e au due de Mortemart, son beaufr^re, que Louis XIV venait de nommer k dix-huit ans, par condescendance pour le due de Vivonne, intendant g^n^ral des galores :
Gand est assi^ et qae le Roy y vole. SaDP mes m^moires de certains endroits , comme
comparaisoD , nous devons tirer exemple celuy-cy, desquels, si vous tourniez avec
de la gloire et des avantages que son op- adresse et esprit le compte des affaires que
pHeation el sa prodigieuse vertu luy don- vous rendez an Roy, en sorte que, sans
nent , pour nous exciter h I'imiter de loin. » affectation et naturellement , vous luy en
Et, dans une lettre parliculi^ du puissiez faire lecture, vous feriez bien
m^me jour : vostre cour aupr^ de Sa Majesty et pour
(rll y a quelqnefois dans mes lettres et vous et pour moy.'*
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xv
aC'esl avec bien de la joye que je yous apprends, nion eher fr^re, que Ton ne peut estre plus content que le Roy ne Fa est6 de vostre premiere campagne et de la relation que vous luy en avez faite. . . Tesp^re que, continuant comme vous avez commence, et vous appiiquant comme vous faites k tout ce qui concerne vostre charge, vous mettrez les galores sur un pied qui vous donnera beaucoup de satisfaction, et qui sera Ir^s-avantageux au service de Sa Majesty. Vous jugez ays^ment avec quel plaisir je profiteray des occasions de faire valoir vostre zMe, et quelle joye j'auray d'apprendre que le bon ordre que je souhaite depuis si longtemps de voir estably dans les galores soit un ouvrage de vostre application. Je ne doute pas que vous ne soyez aussy sensible que vous le devez estre au premier succ^ de vos soins, et il ne me reste qu'^ soubaiter que vous le soyez autant que vous le devez k la tendre amiti^ que j'ay pour vous\ v
Ge due de Mortemart, k qui Seignelay ^crivait une lettre si gracieusement affectueuse, eut danssa courte carri^re un jour de fortune. Les corsaires de Tripoli avaient viol^ les trait^s. Le 38 juillet 1686, il arriva devantla ville, et, par sa seule attitude, la for(^ de rendre tous les esclaves chr^tiens et de rempiir de bl^ un vaisseau du roi^. Ges debuts annon^ient un marin r^solu, ^nergique; il mourut deux ans apr^s.
Madame de Maintenon ^crivait k une de ses amies, le 9 septembre 1 683 , que le marquis de Seignelay avait voulu envahir tous les emplois de Golbert, mais qu'il nen n avait obtenu aucun. trll a de Tesprit, ajoutaitr-elle, mais peu de conduite. Ses plaisirs passent toujours devant ses devoirs. II a si fort exag^r^ les qualit^s et les services de son p^re, qu'il a convaincu tout le monde qu'ii n'6toit ni digne ni capable de le remplacer.i^ Telle 6tait, en ce moment, la situation des Golbert k la cour. A moins d une disgrace ^clatante, le discredit ne pouvait ^tre plus grand. Un des fr^res du
* Archives de k Marine. — Lettre du * Vie d$ Jean-BapiUte Colbert^ par San-
37 joiliet 1681. dras de Conrtils.
XVI INTRODUCTION
marquis de Seignelay, ie marquis de Blainviile et d'Ormoy, avail ia survivance de ia Maison du roi etdes Mliments; on les lui reprit pour les donner k Louvois, qui eAt bien vouiu obtenir aussi, et ceAt ^t^ tout nature!, les places fortes du d^partement de Colbert; mais il ne les eut que sept ans apr^s, h la mort de Seigneiay.
line a£Paire importante , qui eut en Europe on long retentissement, mit bient6t dans tout leur jour les quality et les d^fauts du nouveau secretaire d'Etat de la marine. Toutes les histoires racontent le bombardement de G^nes en 168/1, ia resistance h^roique des habitants, leur d^faite inevitable, leur soumission et les nobles paroles du doge dans les appartements de Versailles. Ge que nous voudrions pr^ciser, c*est le motif de celte guerre et la part qu'y eut Seignelay. On se rappelle les instructions qui lui adressa Colbert au sujet de G^nes; peu dannees avant sa mort, il Tinvitait encore, dans ces communications in times qu'on pent appeler son testament politique, k penser continuellement aux moyens de rendre le Roi maistre de la Mediterranee. ff Ce doit estre, ajoutait-il, I'application ordinaire de I'esprit de mon fils. S'en faire une affaire d'honneur et se piquer d'y r^ussir. n L'id^e premiere du si^ge de G^nes est la; mais cest Seignelay qui, de longue main, en pr^para et dirigea Fexecution. Devoues aux Espagnols et faisant avec eux leur principal commerce, inquiets du voisinage de la France depuis laccroissement de sa marine, les G^nois avaient ^veilie les susceptibilites de Louis XIV, et Ton n'attendait plus que le semblant d un pretexte pour abaisser leur orgueil. lis avaient jadis ete autoris^s k ne pas saluer en mer la galore Patranne que montait le commandant en second de I'escadre. Depouilies depuis de ce privilege, ils en soliicitaient le retablissement; mais Louis XIV fut inflexible.
<rLe Roy a dit, ecrivait le 8 fevrier 1679 Tambassadeur de Venise k son gouvernement, qu'il estoit maintenant trop engage d'honneur et qu'il vouloit mortifier les Genois. Ils sont dans ia pius grande agitation; d'apr^ ce qui transpire, ils craignent pour leur saiut, et ils consid^rent leur situation comme des plus periileuses'.T Lmtention de mortifier les Genois etant bien arr^tee, il
^ Archives des missions scienlijiques et litteraires, I, a* s^rie, p. 169. Communication deM.de Mas-Latiie sur les relations et les d^p^hes des ambassadeurs v^nitiens.
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xvn
ne restait plus qu'a choisir le temps. Lin agent de Tambassade fran- ?aise k Rome, M. de Saint-Olon, s'^tait fait remarquer par son outrecuidance en vers le Saint-Si^ge, a I'occasion des lieux de refuge r^clam^s par Louis XIV, contrairement aux lois des Etats pontificaux et a la justice. On Tenvoya k G^nes avec la mission d'y cr6er des difficultes, mscitargarbugliy dit un contemporain^ C'^tait trop facile. Au bout de pen de temps, Saint-Olon dressait de ses griefs principaux contre le s^nat de G^nes une liste de quatre pages. Tout en inclinant pour le s^nat, Thistorien Gregorio Leti reconnatt que les G^nois n'^taient pas exempts de faute, qu'ils avaient la France en horreuTy surtout depuis qu'elle avait pris parti pour les ennemis de la patrie, notamment pour les Fiesque, et port^ ses pretentions jusqu'^ demander le d^armement de quatre galores neuves qu'on accusait le s^nat d'avoir fait construire pour TEspagne. Suivant lui pourtant les G^nois devaient donner satisfaction a plus puissant qu'eux. Gette satisfaction ayant ^t^ refuscie, une collision ^tait devenue inevitable, et Ton a vu que tout le monde s'y attendait.
Quel fut le f61e de Seignelay dans les pr^paratifs du drame militaire qui allait se jouer? Sa correspondance ne I'apprend qu'en partie, car les d^p^ches officielles ne disent pas tout; et qui ne sait, dans les questions delicates, la quantity de faits qui ne sont pas m^me confi^s au papier, ou que le feu an^antit pour jamais? Au mois de septembre i683, Seignelay envoyait k G^nes pour v^ri- Ger adroitement T^tat de la ville et des batteries, le nombre de ca* nons regardant la rade, les mouillages, et il recommandait a Du Quesne de faire ample provision de projectiles incendiaires. Une fabrique de bombes, dans le genre de celles qui venaient de r^ussir contre Alger, avait et6 etablie pr^s de Fr^jus. Tout en se r^jouissant de leur bonne quality et multipliant les commandes, Sei* gnelay donnait I'ordre de ne rien n^gliger pour obtenir de longues port^es. Peu apr^s, il pr6vient Du Quesne, sous le sceau du secret, qu'au mois d'avril le Roi punira Tinsolence des G^nois. <rPensez incessamment, ajoute-tr-il , k faire r^ussir cette entreprise, dont le succfes est d'autant plus vraysemblable que Ton n'a pas affaire k
* Teatro GalUco, di Greffono Leti, parte seciinda, libro VIII; Amsterodamo , 1691.
will INTRODl'GTION.
uiie ville de guerre comme Alger, mais h une ville rempiie de marchands, el donl ia noblesse n'a jamais vu tirer un coup de canon. 'n Quels moti£s pouvait avoir Du Quesne pour contrarier les desseins de Seignelay el du Roi? On ne sail. Peut-^tre n'avait-il pas pardonn^ au jeune minislre divers ordres donnas dans une forme hautaine, cavali^re, el 6prouvail-il un vifd^pit de relever directement de lui; ou bien encore croyait-il savoir que Seignelay s'^lait vant^ de le mettre k la raison, et de le r^duire, comme tons les aulres chefe d'escadre, a Tob^issance passive.
Une letlre du lo Janvier i68/i autorise cetle demi^re supposition. Apr^s avoir charg^ Tourville d'allera G^nes sonder discritement la rade, Seignelay ajoute : rr J'ay lieu de croire que cette entreprise n'est pas du goust de M. Du Quesne, mais il n'y a rien au monde qui tienne tant k coeur au Roy et que je souhaite en mon particulier plus ardemment pour les raisons que je vous expliqueray quelque jour. Ainsy, loin d'y chercher des difficult^s dans vostre rapport, je vous prie de vous appliquer a les lever toutes, en m*^crivant v^ritablement vostre sentiment sur tout cela. Vous devez observer aussy que M. Du Quesne voudroit bien diflKrer cette entreprise jusquau mois de juin ou de juillet, parce qu'il esp^e qu'elle deviendroit impraticable en ce temps, estant vraysemblable qu on aura k chercher la flotte d'Espagne pour la combattre . . . -n Bientdt, emporte par une aveugle colore, Seignelay oublie compl^tement les grands services de Du Quesne, et, apr^ lui avoir recommande (6 avril 1 68/i) d'assurer k tout prix le succ^ de Taffaire, il ^crit le m^me jour k Tintendant de la flotte : cr J'ay re^u vos lettres et vu ce que vous me mandez des bonnes dispositions dans lesquelles M. Du Quesne paroist estre. Vous me connoissez assez pour savoir que je ne veux point avoir d'^laircissement avec eel hammey et que, ne cherchant k cet ^gard que le service du roy et de luy faire ex^uter ponctuellement les intentions de Sa Majeste, je s^uray bien le contenir dans son devoir. Gependant vous avez bien fait de le laisser ^crire k Sa Majesty, mais je crois qu il faut qu'il m^rite les distinctions qu'il demande par des services d'une autre nature que ceux qu il a rendus jusqu'^ present, i)
G'est en ces termes que I'irascibie et presomptueux ministre en
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xix
^lait venu k parler du inarin illustre qui avail triomph^ de Tromp et de Ruyter. A partir de ce moment, les ^venements deviemient publics et rhistoire les d^roale au grand jour. Le 1 7 mai, I'escadre fran^ise, dont Seignelay avail pris le commandement, parut devant G^nes, avec Du Quesne pour commandant en second. Les sommations au s^nat, ses fibres r^ponses, I'exasp^ration et ie courage de la noblesse et des bourgeois sont bien connus. Aid^s de quelques compagnies espagnoles exp^.di^es a la b^te de Milan, ils se d^fendirent avec lacharnemenl du patriotisme pousse jusqu'^ Texaltalion. Vains efforts! La ville s'^croulait sous les bombes. Le 33, Seignelay crul ^tre gen^reux en demandant au doge de remettre au Roi les qualre galores construites pour TEspagne, denvoyer k Versailles quatre des principaux s^nateurs pour lui faire leur soumission, et de payer 600,000 livres, a litre d'indemnil^. Si 6prouv^s que fussent les G^nois, tant d'humiliations les r^voll^rent. Us se souvenaient de la conduite des HoUandais en pareille circonstance, et ils firent comme eux; mais le r^sultat fut different.
Le bombardement recommen^a done avec une nouvelle fureur. En m^me temps les Fran<;ais d^barqu^rent au faubourg Saint* Pierre-d' Arena , qu'ils mirent en cendres. Le 28, I'oeuvre de destruction ^lait bien pr^s d'etre accomplie, et Seignelay ^crivait que plus des trois quarts de la ville ^taient brAl^s ou ren versus. (tPeut- ^Ire, dil Gregorio Leti, au sujet de cet immense d^saslre, les bombes, ayaut ^gard a la pi^t^ d'un si grand roi, ^pargn^rentelles les ^glises, les monast^res, les hdpitaux. Loin de 1^, il semble qu'elles avaient ordre de les frapper de pr^f^rence, car ils furent en partie ruin^s . . . d Les G^nois ^tanl pour le moment assez mortifi^, la flotte, qui avail d'ailleurs ^puis^ ses bombes, reprit le chemin de Toulon, et Seignelay revint a Paris vers le milieu de juin, laissant devant G^nes les n^gociateurs charg^ de r^gler le sort r^serv^ h la Irop confianle r^publique. Veul-on savoir Teffet que cetle expedition avail produit sur le parti mililaire, k la cour? En 6crivant au mar^cbat de Cr^qui qu on avail jet^ dans G^nes 1 5,000 bombes, que le palais du doge, la banque Saint-Georges et les grands magasins de Farsenal ^taient en flammes, quil en etail de m^me de 3, 000 maisons, et que tout ce qui ^tait encore
IX INTRODUCTION
deboul avail 6te eiivahi par les piiiards, Louvois ajoulait froidement : (rll y a bien de Tapparence qu un si rude chastiment apprendra aux Gt^nois k devenir sages, et donnera une grande terreur a tous les princes qui ont des villes considerables au bord de la mer *. yi
Erreur funeste que la France paya cher ! En r6alit6, si I'exp^dition dirig^e par Seignelay avec tant de bauleur et de duret^ an^antit pour jamais le prestige et la puissance de G^nes, elle inspira aux Etats du Nord des sentiments de m^fiance qui, joints k danciens ressentiments, aboutirent en 1687 k une coalition formidable. Le seul r^sultat heureux du voyage de Seignelay k Toulon fut sa reconciliation avec Du Quesne, dont on a la preuve dans la lettro affectueuse qu'il lui ^crivit le s/i juillet 1 684 : <r Je suis dans une extreme inquietude de vostre sante. Je souhaiterois fort d'avoir appris que vous vous estes fait porter k terre pour vous faire traiter avec plus de commodity que sur les vaisseaux. Je vous prie d'en avoir soin par preference a toutes choses, etj attends avecbeaucoup d'impatience des nouvelles de vostre guerison que j'esp^re et desire , tant par I'interest que je prends k ce qui vous regarde, que pour celuy du Roy.T Ainsi, la circonstance qui semblait devoir provoquer un edat entre ces deux natures egalement susceptibles amena un effet tout oppose. Cela fait oublier, heureusement pour Seignelay, sa triste lettre du 6 avril.
On a vu avec quel rare dedain madame de Maintenon avait parie de Seignelay, k la mort de son p^re. La faveur, en ce moment, etait toute k Louvois, et ceux qu'il n'aimait pas s'en ressentaient. Peu k peu les choses chang^rent et les hauteurs, les emportements du secretaire d'Etat de la guerre amen^rent des surprises, puis des refroidissements qui se transform^rent, vers la fin, en une antipathie tr^s-prononcee, dont Seignelay profita. 11 s'etait senti en i685 sur un terrain assez solide pour offrir au Roi une f^te dans sa terre de Sceaux, et son invitation avait ete acceptee. Cette terre, fort agrandie par Colbert, qui allait volon tiers s'y distraire en travaillant^, avait encore ete embellie par son fils, dorit le goAt pour les tableaux, les belles statues, les jardins, s'etait forme dans son
' Histoire de Louvois, par M. Roiisset . ' Un tr^-grand nombre do ses lellres
III , p. 376. sont dat^es de Sceaux.
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xxi
voyage d'ltalie, et qu aucune magnificence n'arr^tait. Le 1 6 juiilet, Louis XIV et madame de Maintenon s^y rendirent avec toute la cour. Un journal du temps dit que les jardins passaient pour les plus beaux de I'Europe. D'aprfes un contemporain , le Roi les auraitparcourus dans une chaise k quatre places et k parasols, trainee par des hommes; mais la Gazette de France pretend que (tee prince infatigablei) pr^f^ra se promener k pied. Au pavilion de I'Aurore, les violons et les hautbois de I'Op^ra firent entendre un d^licieux concert. A I'orangerie, daytres instruments et les plus belles voix ei^cut^rent une ravissante idylle de Racine, dont Lulli avait compost la musique. Le sujet choisi par le poete, la Paixy ^tait bien propre k I'inspirer. Rien en effet ne s'adaptait mieux k sa tendre nature, et il y trouya des accents dignes des plus beaux chceurs A' Esther:
Tu rends le fils k sa tremblante m^re; Par toi, la jeune Spouse esp^re D'etre longlemps unie k son ^poux aim^.
De ton retour le laboureur charm^, Ne craint pins d^rmais qa'une main ^trang^ Moissonne avant le temps le champ qa'il a sem^. . .
Un h^os, des mortels Tamour et le plaisir Un roi victorieux nous a fait ce loisir.
Virgile, k coup sAr, eAt applaudi a cette interpretation du faraeux : Nobis hcec Deus. . . La situation autorisait d'ailleurs ces doges. Au fracas du bombardement de G6nes avait succ^d^ une paix g^n^rale dont les clairvoyants se m^Gaient peut-6tre, mais que Racine, cet historiographe si pen fait pour raconter des batailles, pouvait croire durable. Apr^s le concert, le repas commen?a. Places au bord d'un canal oil glissaient des gondoles garnies de dames, les tables qu'un ciel et des rideaux de damas blanc auraient pu au besoin garanlir de la pluie , 6taient eclair^es par des milliers de bougies. De nouvelles symphonies, des rafraichissements, une illumination brillante et un feu d'artifice termin^rent la f6te. F6te charmante, surtout si les voeux si bien exprim^s par Racine avaient m exauces^ !
* Gazette de France; juillet i685. — Journal du marquis de Sourches, — Vie de J, B. Colbert, par Sandras de Courlils,
xxii INTRODUCTION.
Colbert, et c'est 1^ un de ses plus beaux titrea de gloire, s'^tait montr^ d'une grande tolerance, non-seulement envers les r^form^, mais m^me k I'^gard dea juifs. Si, vers la fin de sa vie, il fit expulser des emplois de finances ceux qui refusaient d'abjurer, c'est qu'il 6tait oblig^ k des concessions pour n ^tre pas lui-m^me emport^ par le torrent. Quelle fut, dans cette grave affaire, Tattitude de Seignelay? Craignant, s'il ^tait soup^onn^ de ti^deur, qu'on ne lui en ^t un crime, il avait, on doit le dire, assez mal d^but^, et on lit avec peine, dans une lettre k Tintendant de Brest, du /ijuillet 1680, cette phrase hautaine : (r Sa Majesty attendra encore un mois ou deux que les officiers de la religion pr^tendue r^form^e se mettent en estat de profiter de la grAce qu'elle a bien voulu leur accorder, et elle chassera ceux qui auront pers^v^r^ dans leur opiniastret6. n C'^tait le moment oil I'influence toute-puissante de Louvois devenait mena^ante pour Colbert et les siens. II fallail done, dans une question oil les managements ^taient coupables, ne pas prater le flanc k la malveillance et Hre violent soi-m^me, quoi quon en eAt. Plus tard, les dispositions de la cour se modifi^rent; madame de Maintenon, qui, dans les commencements, poussait les choses k I'extr^me, se radoucit quand elle sut jusqu'oil la violence avait 6t6 port^e. De son c6t6, Seignelay, si mal vu d'abord, avait gagn^ pr^s d'elle le terrain perdu par Louvois. Plus libre dans ses allures, il se souvint des exemples de son p^re et s'attacha k remplir, autant que cela 6tait possible au milieu des passions soulevies, le r61e de mod^rateur. Ramener les protestants par la discussion, telle fut son id6e dominante, celle aussi de F^nelon. (cU iaut, ^crit-il, le 28 novembre i685,au procureur g^n^raldu parlement de Paris, tascher de gagner doucement cinquante ou soixante des principaux, diff^rer leur abjuration, et les assembler ensuite avec un pareil nombre de ceux qui ne seront pas encore gagn6s, pour leur expliquer fortement les intentions de Sa Majesty, w En m^me temps, il ^tait d'avis d'accorder des facilit^s aux ouvriers protestants qui recherchaient la maitrise. Des femmes avaient 6t^ condamn^es k 6tre rashes et renferm^es; quelques agents ayant pouss^ le zMe jusqu'^ employer le bourreau, Seignelay s'en indigna. On regrette pourtant qu'il ait un moment consenti aux ronversionh
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xxiii
par garnisaires; la mesure , il est vrai , ne devait 6lre appiiqu^e qu'aux plus recalcitrants; mais oil s'arr^terait-on?
Que dire en outre des confiscations et condamnations aux galores pour cause de religion ? Le cceur se serre k la pens^e de ces iniquity. Les variations continuelles du gouvernement prouvent de reste ses embarras. Tant6t aucune mesure n est assez s^v^re, tanl6t la conciliation, les temperaments sont recommand^s. Pendant plusieurs ann^es, on s'^tait oppose, par tons les moyens, k I'expatriation des protestants; en 1688, c^est Seignelay qui nous I'apprend, (rle Roy prit la resolution de les faire conduire k la frontiere. t^ Quelque temps apr^s, nouveau contre-ordre. Quant k lui, d^s qu'il se vit soutenu par madame de Maintenon, ses dispositions a la bienveillance ne firent qu augmenter. L'intendant de la Rochelle , un de ceux qui avaient fait raser des femmes par le bourreau , parlait d'employer les dragons; il le lui interdit, a moins que tons les eflForts n eussent echoue. C'etait encore trop, et une defense absolue eiit ete plus honorable. Etait-elle possible en ce moment ? Au mois de decembre i685, il avait fait donner k Fenelon et k quelques jeunes prfttres de Paris une mission en Saintonge. Toutes ses lettres k reloquent prelat ont ete conservees*, el il n'y a pas un mot qui ne les honore tons deux. Trisle sympt6me des mauvaises passions du temps 1 A peine arrive, Fenelon avait ete accuse de toieriance et denonce k la cour; mais il trouva un defenseur dans Seignelay qui lui ecrivit, le 22 Janvier 1686 :
ffj'ay rendu compte au Roy du fruit de la mission dontvous estes charge et je suis bien ayse de vous avertir qu on a ecrit icy que vous et tons ces Messieurs, qui vous accompagnent, vous rendiez trop faciles avec les nouveaux convertis sur I'invocation des saints et des images, et que vous disiez que le culte des images estoit inutile et qu'on pouvoit croire la mesme chose de I'invocation des saints. Bien que je conrioisse la faussete de ces raisons, je ne laisse pas de vous en ecrire, afin que je puisse faire voir a Sa Majeste, k qui on en a parle, la reponse que vous me ferez k ce sujet.
ff Jay vu ce que vous m'ecrivez de la pauvrete du pays oil vous estes et de la disette des bleds qu'il y a. Pay charge le munition-
' Archives de la Marine; Registre des depSches , ann^ t68().
naire de la marine d'en faire acheter dans les autres provinces et roesme hors du royaiime pour y en envoyer, et il doit y en arriver incessaniment. v
F^nelon se justifia, et il insista dans toutes ses lettres sur la n^cessite d'user de douceur*. C'etait entrer en plein dans les vues de Seignelay qui lui 6crivait (20 f^vrier) : «Tout le nionde connoist qu'il n'y a rien k ajouter au z6le, h la prudence, k la douceur avec lesquels vous avez agy dans le pays oil vous estes, et c'est le meilleur inoyen pour parvenir k faire gauster k ces peuples les instructions qu'on veut leur donner, qui sont seules capables de leur faire perdre Ten vie de quitter le royaume. t? Puis, le 22 avril : trJe suis persuade comme vous qu'il n'y a pas de meilleur party pour faire revenir ces gens que la douceur. . . Uintention de Sa Majesty nest pas de forcer les nouveaux convertis k se confesser et communier, et je crois queM. de la Rochelle est dans le raesme sentiment. . . n La mission de F^nelon termin^e, Seignelay 6crit encore (8 d^cembre 1686) a I'^v^que de la Rochelle : «J'ay appris que vous avez donn^ les ordres n^cessaires pour empescher que les pr^dicateurs ne menacent dans leurs sermons les nouveaux convertis de faire venir les dragons. Et si, apr^s cela, il s'en trouvoit encore quelqu un qui, par un z^le indiscret, tinst de semblables discours, I'intention du Roy est que vous luy interdisiez la chaire pour ^viter le mal qu'une pareille conduite est capable de causer.^ Qu'on rapproche ces lettres de la fameuse phrase de Louvois tr Sa Majesty veut qu'on fasse sentir les derni^res rigueurs k ceux qui ne voudront pas suivre sa religion, t^ et Ton aura en presence les deux syst^mes, celui des Colbert et celui des Le Tellier^.
' Sa tolerance n'allait pas cependant aiors jusqu'li pennettre aux protestants de passer h T^tranger :
ffJe prends la liberty, ^crivait-ii h Seignelay le 7 fi^vrier 1686, de vous dire qu'il me semble que la garde des lieux ou ils peuvent passer a besoin d'estre augment^. . . L autoril^ du roy ne doit se relascher en rien...T» (Correspottdance deFdnelon, I, h.)
' La r^ocalion dp \'(*A\i de Nantes fn(
suivie , dans le Languedoc , de troubles qui dur^rent des ann^s. Pour les r^primer, Louvois y envoya le due de Noailles, el, sous ses ordres , le marquis de Saint-Ruth , esp^ce d'Hercule , aux traits hideux et mena^nts. rrll ne respiroit que le carnage, a dit de lui le chancelier Daguesseau , qui Tavait vu k Fceuvre , etneregardoitpresque cetle expedition que comme une partie de chasse propre a le distraire des ennuis de la paix. « Le p^re du rhancdier ^tait h celte
LE MARQUIS DE SEIGNELAY. xxv
Enfin, quatre ans apr^s, le gouverneur des iles Sainte-Marguerite pr^venait Seignelay que deux pasteurs protestants chantaient bruyamment ieurs psaumes et qu'un d'eux avait ^crit sur de la vaisselle. On ne sait quelle punition leur fut inflig^e; mais, en r^pondant k Saint-Mars, le ministre lui reprocha s^v^rement la duret^ dont il avail us^ sans ordre. trVos soins, ajoutait-il, se doivent r^duire k les faire garden et empescher qu'ils n'ayent communication, tant au dedans qu au dehors, et la pension qui vous a est^ r^gl^e pour chacun d'eux est assez forte pour leur fournir tons Ieurs besoins et une bonne nourriture. -n Une assiette sur laquelle quelques mots ont it6 Merits, des prisonniers que le gouverneur des ties Sainte-Marguerite a I'ordre de traiter convenablement, tout en les tenant au secret le plus rigoureux, n'y a-t-il pas Ik en gerroe la po^tique et myst^rieuse l^gende du Masque de fer?
Si, dans la question religieuse, Seignelay avait fini par suivre ces inspirations g^n^reuses, Thonneur en revient ^videmment k Colbert. II en est de m^me de quelques mesures concemant le commerce, Findustrie, les manufactures. Tant6t il appelle k Paris des d^put^s du commerce, sans distinction de religion; tant6t il 4crit que tout privilege commercial est contraire au plus grand nombre. Une autre fois, k propos d'une augmentation sur les toiles de coton, qu'il reconnait excessive, il recommande aux marchands d'importer, au lieu de ces toiles, d'autres objets tout aussi recherch^s. D^sireux, comme Colbert, de voir prosperer nos colonies d'Am^rique, sans cesse compromises par la concurrence des colonies anglaises et hollandaises, mais plus encore par les fautes de nos agents, il invite ceux-ci k favoriser efficaceraent la culture du coton, du sucre, du caf6, de Tindigo. Les avantages du commerce avec les Indes orientales par la mer Rouge lui ayant ^t^ signal's, il 'cril k Tambassadeur de Constantinople qu'il faut tout tenter pour cela; mais un port de refuge est indispensable, et il
^poque intendant du Languedoc , et , comment il ait pu tomber dans Tesprit a comme on le pense bien, il d^testait ces M. Daguesseau d'inspirer k M. de Saintviolences. On en a la preuve dans une Ruth la patience qu'il a eue de souffirir les leltre de Louvois dcrivant au due de insultes de ces canailles, t? (Bibl. Imp. Noailles : irll psl diOicile <le comprendrc Mss. S. F. '1,0^6, fol. yS.)
iivi INTRODUCTION.
imporle de deaiander des garanties aux autorit^ turques. Lambassadeur Itii avail aussi propose de commercer avec ilnde par TEuphrate. li r^pondit, craignant d'embrasser trop de choses k la fois, que cela lui paraissait pour le moment impraticable. Dans une autre circonstance, ii se r^jouissait de voir nos draperies pr^f(6r^es dans ie Levant k celles de HoUande; puis, afin que notre commerce n'y tomb^t pas entre des mains indignes, ii d^fendait (pr^* caution excessive!) de s'y ^tablir sans autorisatiou.
Bien d'autres questions font de la correspondance de Seignelay une lecture des plus instructives, Les maitres d'^coles de Paris pouvaient garder leurs ^l^ves jusqua neuf ans, mais k condition de ne leur apprendre qu'^ lire, k ^crire, et les premiers principes de la langue latine. Ges conditions ayant ^t^ m^connues, TUniversit^ invoqua son monopole, et Seignelay lui donna raison. Un professeur d'Orl^ans avait enseign^ la philosophie de Descartes. L'intendant dut faire connaitre les causes d'une pareille tolerance, le caractfere du professeur, et s'il avait beaucoup d'^coliers. On voit \k une preuve nouvelle de Tintervention incessante de Tautorit^ centrale dans Tadministration des provinces, bien avant la grande crise politique de la 6n du dernier si^cle. A Paris, les rainistres ^taient consult^ et statuaient sur tout. Le lieutenant civil avait, de sa propre autorite, envoy^ aux Antilles des gens dont tout le crime ^tait de vivre dans le d^rdre. « Gomme cette punition n'est point connue en France, lui ^crivit Seignelay, Sa Majesty ne veut pas que vous en ordonniez de pareilles. d Quelques semaines apr^, c'^taieut des contraintes judiciaires qui venaient ^chouer devant les franchises de I'enclos du Temple. trSa Majesty, ^cril-il encore, veut que les ordonnances de justice s'ex^cutent dans le Temple aiusy que dans les autres lieux de la ville de Paris; et si, dans la suite, elle recjoit de semblables plain tes, elle fera abattre les portes du Temple. T) Une lettre, du i*' avril 1689, k Imtendant de Tours montre toute la vigilance de la police. trJe vous envoye, par ordre du Roy, un homme qui est venu d^noncer icy que deux femmes ^ de Montoire ont entendu dire k de nouveaux convertis qu il se trouveroit encore un Ravaillac en France. Deux de ses camarades, garcjons gantiers comme Iny, ont entendu la mesme chose, et Sa
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Majesty m'ordonne de vous dire qu'il faut que vous vous transportiez incessamment audit lieu de Montoire, pour ^claircir ce fait au* tant que vous pourrez, et examiner s'il y a quelque fondement k ce que cet homme a d^clar^. n
On a ia un signe non Equivoque de la fermentation qu'entretenaient dans les esprits les mesures contre les protestants. Heureusement ces predictions sinistres ne se r^alisferent pas, et la France n'eut pas, sous Louis XIV, un second Ravaillac.
Gr^ce aux revirements d'amiti^ dont nous avons parl^, le marquis de Seignelay jouissait en 1688, malgr^ rinf^riorit^ relative de ses services, de plus de credit et de consideration h la cour que son p^re lui-m^me dans les derni^res ann^es de sa vie. II n etait pas encore ministre d'Etat, mais on en avait rarement vu de son Age, et, quand il le devint I'annee suivante, une femme dont on colportait les saillies, madame Cornuel, dit, en revenant de Versailles, quelle y avait vu ffun ministre au berceau.?) Saint- Simon nous apprend qu il aspirait alors au grade de mar^chal (celui d'amiral etant reserve k la famille royale), ce qui lui faisait rechercher les occasions de commander la flotte. Lettr^ et disert, pa riant avec une merveilleuse facility sur toutes choses, k Topposfi de Louvois, qui s'exprimait lourdement, il charmait tous ceux qui I'entendaient. (T C'est un joli causeur, observait k ce sujet le vieux Le Tellier avec une jalousie mal d^guis^e; quand il avancera en dge, il pensera plus et causera moins^.i^ Deux brillants mariages, en faisant Seignelay tr^s-riche, lui avaient fourni les moyens de satisfaire ses goflts pour le luxe, qui contrastaient avec la s^v^re austerity des Le Tellier. Les frondeurs du temps le chansonnaient 1^-dessus ^, et ils ne le m^nageaient pas davantage sur des acc^s de devotion intermittente qui s accordaient mal avec d autres entrainements. Sa pre-
MSmoires de Vahhe Legendre, liv. II. Mais pour le metier d'amiral,
Seignelay fail bien du fracas; II le fait au moins aussi mal
II est fort magnifique. Que Jean de Vert.
Pour ordonner un bon rcpas, (Bibl. Imp. Mss.flemw/ Maurepoi, t.lV,p. 345.) G^est un grand politique.