A COLBERT DE TERRON
INTENDANT A ROGHEFORT.
Paris, 5 may 1670.
Vous verrez, par la leltre que j'ay re^ue cet ordinaire de ce coquin de Brugi^re, quelle sorte d'homme c'est. II auroit bien m^rit^ d'estre arrest^ et mis dans un cul de basse-fosse, et si le Roy avoit est^ icy je n'aurois pas manqu^ de le luy proposer. Mais il vaut mieux le laisser aller; surtout faites-luy bien connoistrc que le Roy s^aura bien le punir en quelque lieu du monde qu'il se trouve, s'il luy arrive de parler mal k propos.
Je vous avoue que le mauvais temps qu'il a fait me donne beaucoup (rinqui^tude pour tous les vaisseaux que nous avons en mer et parliculi^ rement pour Tescadre de la Perse. Ne manquez pas de me donner part de toutes les nouvelles que vous en apprendrez. J'attends aussy avec grande impatience celle du depart de tous les vaisseaux destines au Canada, h Plaisance, k I'Acadie et aux isles de TAm^rique.
A regard des vaisseaux qui doivent aller dans les Indes au mois de novembre procliain, j'estime la resolution que vous prenez de forcer les capitaines de prendre des vins en passant aux Canaries. Mais, comme nous ferons souvent de ces embarquemens , examinez bien si Ton ne pourroil trouver des vins franfois ou se servir de nos eaux-de-vie au lieu de ces vins. L'avantage qui nous en reviendroit m^rite que vous en fassiez des experiences.
A regard du sieur P^lissier, la demande que vous faites pour luy est difficile a ex^cuter, et je ne puis le fgire qu'apr^s le retour du Roy. Mesme je doute fort que Sa Majesty veuille luy donner le pouvoir que vous demanpez, d'autant plus qu'il n'csl gu^rc praticable de donner a un inl^ress^
dans une compagnie le mesme pouvoir qu'aux intendans dans les provinces du royaume , joint que je ue suis point du tout inform^ de quelle maniere la justice se rend dans les isles et que J6 ne connois encore point assez ledit sieur P^lissier pour luy confier un pouvoir si estendu.
Mais si, apr^s avoir reconnu tout ce qui se pratique dans les isles, il m'envoye une bonne relation et me donne un avis bien sens^, alors on pourra , avec plus de connoissance et de certitude du succ^s, luy confier un pouvoir plus estendu. Vous devez I'exciter, ensemble le sieur Du Ruau^ k bien faire leur devoir. Le principal point consiste h s'accommoder avec M. de Baas, k prendre bien garde de ne point s'attacher aux d^fauts des gouverneurs et travailler a tirer tons les avantages , pour le bien des isles et de la compagnie , des bonnes qualities qu'ils peuvent avoir, en compatissant aux mauvaises.
L'on ne pent et Ton ne doit pas esp^rer que ce premier voyage rapportera tout le fruit que Ton pourra faire en ce pays-la ; mais on peut croire qu'il produira cependant ses avantages et qu'un second ach^vera ce que le premier aura commence.
Puisque vous trouvez que le sieur Du Ruau a du bon sens, vous pouvez luy faire voir que sa fortune depend du bon eslablissement qui sera k faire dans les isles pour la justice , la police et I'abondance du commerce.
(Areh. de la Mar. Mp^hei concemant la marine , 1670, fol. aai.)