‹ Lettres, instructions et mâemoires de Colbert, publiâes d'apráes les ordres de l'empereur, sur la proposition de Son Excellence M. Magne, ministre secrâetaire d'etat des financesChapitre 117 sur 246 · A M. P^LISSIER · texte numérisé non relu

A M. P^LISSIER

DIREGTBUR DE LA COMPAGNIE DES INDES 0CGIDENTALE8

SainMjermain, ai juin 1670.

J'altends avec impatience des nouvelles de vostre arriv^e aux isles franfoises de TAmdrique, oii j'esp^re que vostre presence apportera beaucoup de bien , pourvu que vous vous conformiez aux maximes que je crois vous avoir bien expliqu^es avant vostre depart. Vous verrez, par les copies d'ordonnances et de lettres ^ M. de Baas que je vous envoye, que I'intention du Roy est toujours ferme k fonder I'establissement entier des isles et Taugmentation des colonies sur les maximes contenues en vos m^moires et instructions : Tune, I'expulsion de tons les estrangers, et Tautre la liberty et la facility a tous les Francois.

' lierlrand Pallu, sieur Du Ruau, ancicii dc la compagnie des Indes occideiitaies. II re conseiller au pr^sidial de Tours, fut envoye vitil en France le 10 Janvier 167/1. aux iles avec M. P^lissier, r^mme agent g^n^ral

hSU COLONIES.

Pour cet effet, il faut tenir la main que les vaisseaux du roy soyent toujours aux environs des isles , que leur depart de Tune pour alier h Tautre et que toutes les routes qu'ils feront soyent si secretes que qui que ce soil n'en puisse estre averty , et que vous et tons les commis et autres personnes attach^es k la compagnie et sur lesquelles vous avez pouvoir, donnent part au capitaine Gabaret de tons les avis qui leur viendront des vaisseaux estrangers qui aborderont ou navigueront aux environs desdites isles, afin qu'il puisse les prendre.

La maxime d'exclure les estrangers veut que tout vaisseau estranger ou fran(ois charg^ de marchandises prises en pays estranger, mesme dans les isles voisines, abordant ou naviguant aux environs des isles, soit confisqu^ , et la confiscation partag^ suivant I'ordonnance du roy; et, en cas que les diff^rentes circonstances donnent lieu h quelque doute , il faut toujours les expliquer contre les estrangers et ne pas balancer h tout confisquer, sauf aux maistres ou propri^taires des vaisseaux h se venir plaindre au Roy.

La maxime de la liberty aux Francois veut que tout vaisseau franfois porteur d'une permission du roy soit refu dans toutes les isles et y ayt une entii&re liberty de trafiquer, vendre et d^biter ses marchandises h tel prix que bon luy semblera; comme aussy la mesme liberty doit estre doiln^e aux habitans des isles de vendre leurs sucres. Et tons les doutes qui viendront sur ce point, il faut les expliquer en faveur de cette mesme liberty , pourvu qu'ils ne puissent estre accuses d'estre charg^ de marchandises prises dans les pays estrangers ou d*en venir.

II ne faut point s'^tonner des inconv^niens qui arriveront de ces deux maximes dans le commencement de leur ex(^cution, estant impossible qu'un changement de cette nature ne cause d'abord quelque n^cessit^ dans toutes les isles; mais il faut soutenir avec force ces premieres difficulties et estre bien persuade que Tabondance succ^dera.

L'on pourroit chercber h faire quelque r^glement de police pour empescher que les marchands qui enverront des vaisseaux dans les isles ne vinssent, par ignorance ou malice, reconnoistre les isles Tune apr^ I'autre pour voir celles ou ils pourroient vendre leurs marchandises plus chirement ou faire entre eux quelque monopole, ce qui seroit toutefois fort difficile et mesme impossible. N^anmoins, pour ^viter ces inconv^niens , en cas qu il y ayt lieu de les craindre, Ton pourroit ordonner qu'il seroit permis h tons vaisseaux marchands de demeurer aux rades ou dans les abords des isles , avec liberty d aller ailleurs pendant quatre jours seulement. Ce temps pass^, ils seroient obliges de vendre leurs marchandises dans risle ou ils auroient abords ou h larade de laquelle ils sc trouve-

COLONIES. /j85

roient; leur dooner la liberty de vendre leurs marchandises volontairement de gr^ h gri pendant un mois; apr^s ce temps expir^, les obliger de les vendre a Tencan public pendant un autre mois, et, en cas de d^faut d'observer ce r^glement, leur faire payer une amende pour chaque contravention. Encore que je vous ouvre ainsy mon sentiment, prenez bien garde de ne vous en point declarer h qui que ce soit, d'autant que je vois bien que M. de Baas, les gouverneurs particuliers, les officiers de justice et les principaux habitans auront peine h se d^partir du taux des marchandises; et comme le Roy ne le veut point absolument, et que c'est la perte enti^re des isles, il ne faut point que vous vous d^clariez d'aucun temperament qu'apr^s que la liberty enti^re sera bien establie, d'autant que, si vous vous d^clarez auparavant de ces r^glemens de police, on les toumera de sorte qu'ils s'en serviront pour empescber cetle liberie, et c'est vous particuli^rement qui devez me r^pondre de I'exdcution de ce qui est en cela de la volenti du Roy.

Gette liberty restablira assur^ment la bonne fa^on des sucres, d'autant qu'un marcband qui vendra sa marchandise librement en donnera plus pour de bons sucres que pour de mauvais; et au conlraire I'habitant de I'isle qui aura de bons sucres cherchera de bonnes marchandises ou en voudra avoir davantage , et ainsy vous vcrrez, dans la suite des temps, que cette liberty r^ciproque produira tout le bien et toute I'abondance que Ton pent d^sirer pour les isles. II est bon que je vous dise sur cela que le sieur Formont^ marcband de Paris, que vous connoissez, entendant parler dans mon cabinet de cette liberty, dit que, d^s lors qu'elle seroit establie, au lieu d'un vaisseau il en enverroit trois.

A regard de la compagnie, il faut qu'elle envoye tous les ans dans les isles un bon nombre de vaisseaux charges, qu'elle vende les marchandises h I'encan public promptement, et qu'elle se donne bien de garde de se mesler jamais du detail , qui causeroit toujours sa perte par les raisons que je vous ay dites.

Pour le surplus des vaisseaux de la compagnie, il faut qu'elle les porte en Guin^e, pour avoir des n^gres en quantity ; et examinez bien quel avantage ce seroit si, apr^s avoir fourny deux mille n^gres ou environ qu'il faut dans nos isles, la compagnie en avoit encore deux autres mille pour porter aux Espagnols de terre ferme, estant une marchandise qu'ils ne refusent jamais et qu'ils ach^tent des Hollandois de Corasol ^ tres-cherement.

* L'un des principaux actionnaires de la ^ Aujourd'hui Curaciio. Cclle ile apparlienl

compagnie des Indes. aux Holiandais depuis i633.

/i86 COLONIES.

La compagnie peut aussy porter des bestiaux dans nos isles, ce qui luy sera d'un Ir^s-grand avantage ; et vous s^avez quelle a desji pris ces resolutions.

A regard des raauvais mesnagers qui empruntent et ne payent point, soyez persuade que, moins il y aura de ces sortes de gens-1^ dans les isles, plus elles augmenteront et multiplieront. Ainsy ne feignez point de laisser le cours de la justice contre le d^biteur, c'est-i-dire que son cr^ancier se fasse adjuger son bien et Ten chasse, estant certain que le cr^ancier est toujours meilieur mesnager que le d^biteur, et ainsy qu'il aura plus de soin de la culture de la terre.

Pendant le temps que vous serez dans les isles , il est n^cessaire que vous examiniez bien avec le sieur Du Ruau tout ce qui se peut faire pour y bien eslablir ce qui concerne la religion, la justice et la police.

Pour ce qui est de la religion, il faut trouver, s'il se peut, de quoy y faire subsister un ^vesque avec un chapitre et des cur^s.

A regard de la justice et police, il faut travailler h les establir si bien qu'elles ne produisent aucune chicane; mais comme cela est fort difficile, il faut aussy y travailler avec grande application.

Je desire que vous examiniez bien toutes les fleurs, les fruits et mesme les bestiaux, s'il y en a de naturels du pays et que nous ne voyions point en Europe, et que vous m'en envoyiez des plants et des semences avec un m^moire exact de tout ce qu*il faut observer pour les faire venir. II faudra m'en envoyer par tons les vaisseaux qui viendront , afin que, si Tun manque, Tautre puisse r^ussir; surtout envoyez-moy de Tananas, a6n que je puisse tenter si Ton en pourra faire venir icy.

Lorsque vous aurez fait quelque projet de r^glement, soit pour la justice, soit pour la police, envoyez-le-moy, afin que je le puisse voir et examiner, et vous envoyer la confirmation et Tautorisation du Roy.

Vous devez sfavoir que le Roy a fait publier dans tous les ports du royaume Tordonnance portant defense de mettre le taux aux marchandises dans les isles , en sorle qu'il faut bien prendre garde qu'il n'y ay t aucune contravention ' .

Lorsque vous serez arriv^ aux isles, je ne doute pas que vous ne reconnoissiez h Toeil combien il importe au repos des Francois qui les habitent d'en eloigner les estrangers; et comme les Anglois auront peine h se restablir dans la partie de I'isle Saint-Ghristophe qui leur appartient, quand ils verront qn'elle sera onti^rcment abandonnee, Iravaillez toujours h cm-

' Voir II, Imlmti'U' , piwc ii" ic»8.

COLONIES. /j87

peschcr que les Francois n'y fassent aucun establissenicnl, iii no la lueltenl on culture, afin qu'il ne prenne jamais envie auxdits Anglois d'en redemander la restitution ^

J'estime mesme que, comme il sera toujours avantageux aux sujets du roy de multiplier les establissemens qu'ils ont dans les isles et d'empescher que les estrangers n'en fassent dans celles des Caraibes, il sera bon que vous voyiez si Ton pourroit se mettre en possession au nom du roy desdites isles sauvages qui avoisinent les nostres, et que vous m'en donniez promptement avis.

( Arch, de la Mar. Ordret du roi pour let compagniex de$ Inden , i C70 , fol. 101.)

Page 1