A M. P^LISSIER
DIRECTEUR DE LA COMPAGNIE DES INDES OCCIDENTALES
Paris, 19 octobre 1670.
J'ay este bien ayse dapprendre, par les lettres que vous m'avez dcrites
^ La compagnie en effet nbandonna l)ient6t ^ Le Cuama ou Zamb^ze, fleuve d^Afriquo,
apres Madagascar. qui se jetle dans le canal de Mozambique.
les 6, 9 1 et 98 juillet dernier, que voslre navigation ayt est^ heureuse et que vous soyez arriv^ aux isles en si peu de temps; mais, comme le s^ jour que vous y devez faire doit estre court, prenez bien garde de travailler avec tant de soin et d'application , que les establissemens que vous avez ordre d*y faire soyent bien affermis avant vostre depart, observant surtout qu'il faut toujours maintenir et augmenter la liberty du commerce et bannir entierement les taxes , en sorte que I'usage et la m^moire en soyent entierement abolis.
G'est assur^ment un abus auquel il faut rem^dier, que le chargement des marchandises que les Flamands font sous le nom de marchands francois; je feray faire toutes les diligences n^cessaires pour empescher ces fourberies dansle royaume; mais, de vostre part, vous devez tenir soigneusement la main h ce que tons les vaisseaux estrangers qui aborderont aux isles soyent punis par la confiscation, quand bien mesme ils auroient des passe-ports du Roy, pourvu qu'il y ayt une demy-preuve ou qu'ils soyent estrangers, ou qu'ils ayent charg^, en fraude du passe-port, dans les pays estrangers.
Souvenezvous toujours que je me promets, pendant le s^jour que vous ferez aux isles, que vous tiendrez la main h ce que les ordres du roy soyent si bien et si ponctuellement ex^cut^s que vous exclurez entierement les estrangers et donnerez une liberty enti^re aux Francois.
Gomme sur ces deux points roulent tout I'avantage de la compagnie, Tabondance des isles et la multiplication des colons, travaillez incessamment h les faire r^ussir.
Examinez en mesme temps avec grand soin tout ce qui se pourra faire pour bien establir la justice et la police dans les isles, sans chicane et sans vexation : c'est-i-dire qu'il faut ^viter le trop de procedure que les gens de robe employent souvent pour rendre la justice, et empescher aussy que les gouverneurs s'en meslent beaucoup, dautant qu'il est bien difficile, voire mesme impossible que, lorsqu'ils sont les maistres dela justice, elle ne d^g^n^re en vexation , et c'est a quoy il importe beaucoup de rem^dier en tenant le milieu entre ces deux exlr^mit^s.
Jc suis bien ayse que M. de Baas vous ayt bien rc^u ; je n'ay point dout^ qu'il ne se portast avec chaleur h I'ex^cution de tout ce qui est des volont^s du Roy aussytost qu'elles luy seroient connues.
II n'est point n^cessaire que vous m'envoyiez copie des lettres que vous ccrivez h la compagnie. Elle vous fait connoistrc par scs lettres la resolution quelle a prise sur le sujel de Tintroduction ct du prix de la monnoye dans les isles.
La liberie de vendre et d^biler loutes les dwir^es et marchandises qui viennent de TEurope obiigera certainement ies habitans des isles k faire de bons sucres et a les raffiner, et produira avec ia mesme certitude un changement tres-consid^rable dans les isles , dont vous verrez mesme les effets avant que vous partiez.
En cas que, sur la connoissance que vous avez prise, vous estimiez n^ cessaire de faire quelque r^glement pour la police et la justice, vous le pouvez faire par provision, de concert avec M. de Baas, apr^s avoir pris iavis des habitans plus entendus en ces mati^res; et, aussytost que vous me I'aurez «nvoy^, je vous enverray Tautorisation du roy.
Apr^s avoir bien estably ces trois points de Texclusion de tous les estrangers , d'une entiire liberty aux Franfois et de la justice et police, il n'y a rien que d'obliger tous les particuliers qui ont des concessions a en cultiver les terres ou h les abandonner. Et encore qu'il ne soit peut-estre pas k propos d'ex^cuter cette proposition k la rigueur, n^anmoins il est bon d6 leur en donner la peur et mesme d'en venir h I'effet apr^s leur avoir donn^ quelque d^lay. C'est ce qui m'a oblig^ de dresser I'arrest du conseil que je vous envoye scell^\ afin que vous I'ex^cutiez et le fassiez ex^cuter ponctuellement. Cela fera assur^ment I'effet de presser la culture et la plantati6n des terres, et, h I'^gard des n^gligens, nous pourrons, apr^s quelques d^lais , en venir h I'ex^cution.
II faut exciter les habitans des isles a faire le commerce particulier et empescher par les r^glemens de police les usures des juifs; mais il ne faut pas les chasser.
Tenez toujours la main k faire d^charger et recharger promptement les vdisseaux de la compagnie et des particuliers ; faites rendre compte avec grand soin a tous les commis de la compagnie et punissez s^v^rement ceux qui I'auront mal servie. ^
A regard des engag^ et de tous les ouvriers que vous estimerez n^cessaire d'envoyer dans les isles, veuillez vous bien mettre dans I'esprit que, pourvu que vous chassiez les estrangers et establissiez une grande liberty aux Francois , vous attirerez I'abondance dan» les isles et que cette abondance y attirera beaucoup plus de peuples au nombre desquels les ouvriers se trouveront. Ce n'est pas que je n*aye conseill^ a la compagnie d'y en envoyer quelques-uns.
( Arch, de la Mar. D6p4ches concemant h commerce, 1670, fol. iqi.)
' Get arr^tse Irouve, a la stiilc do la Jellro, dans le maniiscrit.