MEMOIRE
POUR LA COMPAGNIE DE8 INDE8 OCCIDENTALES
Paris, 3o d^cembre 1670.
Donner pouvoir entier el absoiu aux directeurs g^n^raux qu'elle envoye dans les Indes pour r^gir el gouverner toules les affaires.
Se servir de telles personnes que bon leur sembiera.
Cong^dier du service de la compagnie et renvoyer en France, soit par le d^faut de capacity ou d*ob^issance ou quelque cause que ce soil, tous ceux qui ont est^ envoy^s par ladite compagnie, sans qu'ils soyent oblig^ d'en rendre raison qu'a la compagnie.
Augmenter ou diminuer les gages ainsy qu'ils eslimeronl k propos, en observant loutefois qu ils doivenl avoir une tr^s-grande application pour diminuer toujours les d^penses de la compagnie et ne les point augmenter sans une n^cessit^ absolue.
Prendre de nouveaux engages, marchands, etc. comme dans les Indes.
Casser et r^voquer tous les pouvoirs de directeurs qui ont est^ donnas, et particuli^rement la faculty d*assister dans les conseils de la compagnie.
Toule rautoriti^ de la compagnie doit r^sider en la personne des directeurs qui se trouveront dans les Indes.
En cas qu'ils se trouvent en nombre impair, toules les affaires de la compagnie doivenl estre r^solues entrc eux ^ la plurality des voix; quand ils se trouveront en nombre pair et qu'ils ne pourront s'accorder, la compagnie veut qu'ils choisissent et nommenl chacun deux marchands, ou autres, employes par la compagnie, et qu'ils tirent ensuite au sort pour en prendre un pour donner sa voix dans I'affaire seule sur laquelle ils seront de diff^rens sentimens.
Lorsque les directeurs seront divis^s et qu'ils se trouveront seuls, encore qu'ils ayent le pouvoir entier et absoiu de faire lout ce qu'ils estiment pour le bien et I'avantage de la compagnie , n^anmoins ils seront pri^s de prendre I'avis d'un ou deux des principaux marchands qui se trouveront pres d'eux, ct mesme de se donner avis les uns aux autres de toules les principales affaires qu'ils fcront.
A regard du sieur Goujon, il semble que la compagnie se doit rcmettre aux directeurs qu'elle eovoye et au sieur Garon pour aviser ce qu'il y aura k faire sur son sujet, soil pour le punir h cause de sa d^sob^issance et le renvoyer en France ou autrement, soit pour continuer h s'en servir, apres luy avoir fait une bonne r^primande. Sur quoy il est n^cessaire de bien consid^rer que, pour bien establir la subordination, le respect et I'obiissance des inf^rieurs envers les directeurs, il faut faire quelque punition d'eclat, qui serve a contenir Tinqui^tude et la l^g^ret^ naturelle des Francois, qui ne se peuvent rien d^f^rer les uns aux autres dans les pays estrangers s'ils ne sont retenus par la crainte de la punition et Tesp^rance de la r^ompense; en quoy il faut toujours que Tautorit^ et le nom du Roy interviennent, n'y ayant que le seul respect et I'ob^issance que les Francois luy rendent naturellement qui puissent les contenir.
On pourroit exp^dier un ordre du roy, pour arrester ledit- sieur Goujon et le renvoyer en France, duquel les directeurs se serviroient ainsy qu'ils I'estimeroient k propos, soit pour Tarrester en eflFet, soit pour luy en donner la crainte et ensuite luy pardonner, ce qui contribuera beaucoup k rendre sages les autres Franfois.
On pourroit aussy donner un pouvoir aux directeurs de luy faire son proems et de le juger sommairement, soit pour le civil, soit pour le criminel, ce qui contribuera encore consid^rablement au mesme effet.
Pour le sieur Baron ^, les directeurs aviseront ensemble s'il conviendroit au bien de la compagnie de le faire servir en quality de directeur g^n^ral, sur quoy il faut bien examiner les termes de son pouvoir; et, en cas qu'ils y trouvent quelque inconvenient, ils pourront le satisfaire en Testablissant dans quelque principal comptoir pour en prendre soin, en luy donnant seance, entree et voix deliberative toutes les fois qu'il sera present au lieu oi!i sera le principal establissement de la compagnie, ou lorsque quelqu'un des directeurs g^n^raux se trouvera au lieu ou il sera.
L'une . des principals applications que doivent avoir les directeurs g^n^raux dans les Indes est de bien examiner et bien connoistre les differens caract^res des esprits de tons ceux -qui servent la compagnie; en faire diverses experiences, outre celles qui auront este faites jusqu'^ present; remarquer ceux qui auront de la capacite, de la (ideiite et dont les moeurs sont bonnes et moderees, pour les dislinguer et leur donner les principaux
' Francis Baron, ne a Marseille en 1690, Indes orienlales el Tenvoya a Surate, ou il
consul d'Alep, en Syrie, de 1661 a 1669. En arriva vers la fin de 1671. Mori le 3o de-
1670, Colberl le proposa a Louis XIV, qui Ic cembrc i683. noinma direcleur general dp la rompa^rnie des
comptoirs; et, a I'^gard de ceux dont les moeurs sont in^gales, qui manquent de capacity et dont la probity sera suspecle, ou les cong^dier ou ne leur donner que des emplois dans lesquels ils ne puissent faire aucun mal. Ce point estant tr^s-assur^ment le plus important de tous, il n'y a rien qui doive tant estre recommand^ auxdits directeurs ni a quoy ils doivent s'appliquer davantage qu'i bien connoistre les diff^rens sujets qui sont au service de la compagnie, donner des emplois proportionn^s k la capacity et k la probity d'un chacun, et retrancher absolument tous ceux qui sont inutiles, pour diminuer d'autant les d^penses de la compagnie.
Examiner s'il y a encore quelques ordres a donner pour retrancher toutes les d^penses de Tisle Dauphine et Tabandonner enti^rement h ses habitans.
Lesdits directeurs doivent, de plus, s'appliquer promptement et exactement h examiner tous les comptes et les livres de la compagnie dans les Indes, solder lesdits comptes et les envoyer k la compagnie.
Establir dans tous les comptoirs des teneurs de livres exacts et fiddles qui ayent tous rapport au comptoir g^n^ral qui sera estably par lesdits directeurs g^n^raux, qui doivent prendre soin de parapher et verifier, au moins toutes les semaines, le journal et tous les livres qui en dependent, et donner les mesmes ordres aux directeurs particuliers de chacun comptoir, afin qu'ils soyent toujpurs exactement inform^s par eux-mesmes de toutes les affaires de la compagnie sans s'en confier par trop h ceux qui tiendront les livres. Les directeurs g^n^raux sf avent assez I'importance de ce point pour estre persuade qu'ils n'oublieront rien pour le bien ex^cuter.
La compagnie doit donner ses ordres aux directeurs g^n^raux dans les Indes de fournir ce qui leur sera demands par M. de La Haye , -sur ses ordres et les refus du comniissaire de marine qui est sur son escadre, pour la subsistance des Equipages des vaisseaux du roy seulement.
Examiner ce qui doit estre fait pour donner aux directeurs g^neraux la justice civile et criminelle sur les sujets du roy qui sont dans les Indes.
Si souverainement, ou a charge d'appel; h quel nombre de juges.
Travailler, d^s icy, h mettre une union parfaite entre M. Gueston et le sieur Blauf.
Donner le premier rang partout audit sieur Gueston : le second , dans les Indes, au sieur Caron; et le troisi^me au sieur Blauf.
II n y a rien qui doive estre tant recommand(5 aux directeurs g(5n6raux et i quoy ils doivent s'appliquer davantage qu'a establir I'union et la Concorde entre tous les sup(5rieurs et les subalternes dans les Indes , ou cette union et la mod(5ration des moeurs est plus necessaire qu'en lieu du
n)onde,pour estaklir une bonne opinion de la nation, ce qui est indispensable pour le commerce et sans quoy il est impossible que le nostre puisse r^ussir. C'est pourquoy il faut que, par pr^f^rence a toutes choses, les directeurs g^n^raux s'appliquent h faire connoistre h toule Tlnde que, s'il y a eu du d^sordre et de la mauvaise conduite, ce ne sont que les vices et les d^fauts des particuliers qui en sont la cause et non le g^n^ral de la nation; et, pour leur faire connoistre cette v^rit^, il faut punir s^ve- . rement les auteurs des d^sordres passes et r^compenser ceux qui ont est^ sages et mod^r^s, s'il y en a.
A regard du sieur Garon , il est n^cessaire que les deux directeurs g^n^raux qui partiront d'icy sfachent qu'il a est^ vingt-deux ans entiers au service de la compagnie des Indes orientales de Hollande dans une estime et une reputation universelles de capacity et de probity, qu'il a pris rtisolution de luy-mesme de se venir offrir au Roy pour le service de la compagnie fran^oise , qu'il a mis sa femme et ses enfans entre les mains de Sa Majesty, qu'il s'est fait naturaliser et tons ses enfans, et qu'entre toutes les graces considerables quelle luy a accord^es elle a encore pris soin de marier sa fille a un gentilhomme de Normandie, h laquelle elle a bien voulu donner qo,ooo livres en mariage; en sorte que ,' soit que Ton consid^re sa reputation pass^e , soit que Ton consid^re la reconnoissance qu'il doit avoir de tant de grAces et de bienfaits qu'il a refus de la bonte de Sa Majesty, il est difficile, voire mesme presque impossible, qu'il puisse estre soup^onne d'aucune mauvaise conduite ni prevarication. 11 est bien plus probable que tons les desordres passes sont beaucoup plutost provenus de I'envie que le sieur Goujon a eue d'estre reconnu comme directeur, de partager, ou, pour mieux dire, d'emporter loute I'autorite de la compagnie, en quoy il a este favorise par tons les Francois qui estoient sur les lieux, lesquels, par la mort du sieur de Faye, n'ont plus eu la creance qu'ils devoient avoir audit sieur Caron, tant k cause de la difference de la nation que de la religion. £t ces deux mesmes points qui les eioignoient de Caron les convioient de demeurer unis avec Goujon, pour s'emparer et jouir avec luy d'une partie de I'autorite qu'il avoit usurpee pour luy sur le sieur Caron; k cela joint I'inquietude et la leg^rete naturelle de nostre nation ont produit les mauvais effets que nous avons appris. Mais, comme ils ne pouvoient pas declarer les veritables causes, ils ont accuse la conduite du courtier Sanson, pour blasmer en mesme temps et faire soupfonner celle de Caron par la protection qu'il luy donnoit.
Sur ces connoissances , les directeurs qui partent de Paris doivent observer de suivre en tout et partout les resolutions que le Roy a prises
sur le siijet du sieur Caton, lorsque le jugement qu'il avoit donne dans les Indes fut cass^ par le cooseil de Tisle Dauphine (Sa Majesty ayant cass^ cet arrest a confirm^ le jugement par luy reada et estabiy hautement son autorit^, qui avoit est^ fort m^pris^e par ledit conseil de Tisle Dauphine*), c'est-Ji-dire qu'ils doivent se joindre enti^rement audit sieur Garon, punir tous ceux qui Tauront offens^, en un mot, maintenir hautement et forlement Tautorit^ du directeur g^n^ral , qui est celle de toute la compagnie qui rfeide en sa personne, et ne jamais souffrir que cette autoril^ puisse estre ni balanc^e ni troubl^e par les inKrieurs sous quelque pr^texte que ce soit, ce qui n'empeschera pas qu'en examinant tous les comptes des affaires de la compagnie depuis son establissement dans les Indes, iis n'examinent aussy avec exactitude tout ce qui con* cerne la conduite particuli^re dudit courtier Sanson, qu'ils ne luy fassent rendre compte de tous les deniers de la compagnie qu'il a refus,'en quoy ils seront toujours unis avec le sieur Caron. Et , en cas qu*ensembie ils trouvent qu'il ayt mal agy pour les interests de la compagnie , ils pourront aussy r^soudre ensemble ce qu'ils auront h faire sur son sujet. Mais il faut bien que les directeurs prennent garde a ne se point laisser aller a Tenvie que la nature donne trop facilement de blasmer ce que les autres ont fail, pour relever d'autant plus ce que Ton pent ensuite faire de mreux; il faut toujours que la nouveaut^ et la difficult^ de ces establissemens servent d'excuse pour tout ce qui pent avoir est^ mal fait, et il n'y a que riniid^Iit^ et une volont^ fixe de mal faire pour profiler induement, qui ne doivent point estre excus^es.
En un mot, il n'y a rien li quoy ces directeurs g^n^raux doivent s'appliquer davantage qu'a demeurer dans une parfaite et inviolable union entre eux et establir I'ob^issance parfaite, le respect et la subordination des inf^rieursa regard des directeurs, avec I'union entre tous.
Apr^s ce principal point, qui comprend presque tous les autres, il faut aussy qu'ils s'appliquent a bien establir les comptes de la compagnie, en sorte que, par tous les vaisseaux qui viendront en Europe, la chambre ginerale de Paris puisse toujours estre inform^e de I'estat de son commerce et refoive la balance de tous les comptes.
En troisi^me lieu , ils doivent bien examiner tous les lieux ou ils peuvent porter avec avantage le commerce de la compagnie, sur quoy il faut se remettre aux connoissances qu'ils prendront sur les lieux.
Outre tous ces points, il est n^cessaire que lesdits directeurs soyent in-
^ Voir la nolc i de In pa(»e 5o5.
formes du conteuu aux instructions de M. de La Haye, quails le tiennent fort secret et qu'ils vivent avec luy suivant la dignity de son caract^re , ct qu'ils tiennent aussy avec luy une parfaite correspondance pour concourir ^ Tex^cution de tons les desseins que Sa Majesty a confix k sa conduite pour le bien et Tavantage de la compagnie.
Lesdits directeurs doivent toujours faire reconnoistre dans leurs routes les postes des isles de Sainte-H^line et du cap de Bonne-Esp^rance, ensemble tons ceux oi!i Ton pourroit faire quelques establissemens pour servir d'entrepost h la compagnie, pour donner part au sieur de La Haye, lorsqu'ils arriveront dans les Indes, de tout ce qu'ils auront appris sur ce sujet.
En cas qu'ils soyent oblig^ d'aborder au fort Dauphin ou h I'isle Bourbon » ils pourront s'informer de tout ce qui s'est passd dans ces lieuxla; et, en cas qu'ils apprennent quelque chose de considerable, ils pourront en faire faire une information en justice, pour I'envoyer par les premiers vaisseaux.
Lorsqu'ils auront joint le sieur Caron, s'il estime que la compagnie puisse faire quelques establissemens dans la Chine et au Japon , ils y travailleront avec soin, n'y ayant point de commerce qui doive apporter plus d'avantages h la compagnie que celuy-1^.
(Arch, de la Mar. Ordn$ du roipour ki compagniM det Jnde$, 1670, fol. i5i.)