‹ Lettres, instructions et mâemoires de Colbert, publiâes d'apráes les ordres de l'empereur, sur la proposition de Son Excellence M. Magne, ministre secrâetaire d'etat des financesChapitre 151 sur 246 · AU COMTE DE FRONTENAC · texte numérisé non relu

AU COMTE DE FRONTENAC

GOUVERNEUR ET LIEUTENANT GENERAL DU CANADA

Paris, i3 juin 1678.

Je fais r^ponse h la lettre que j'ay regue de vous, dat^e du q novembre de Fannie derni^re, contenant tout ce que vous avez reconnu dans la Nouvelle-France depuis que vous y estes arriv^; et, quoyque les grandes affaires dont j'ay est^ surcharge pendant I'hyver pass^ et jusqu'au depart du Roy ne m'ayent pas permis d'examiner h fond, autant que j'aurois d^sir^, les affaires de ce pays-lJi , pour, apr^s avoir pris Tordre du Roy sur tout ce qu'il y auroit eu k faire, vous expliquer plus nettement et plus clairement ses intentions sur tous les points contenus en vostre d^pesche, je ne laisseray pas de vous faire sfavoir ses volont^s le plus exactement qu'il me sera possible.

Je vous diray done que Sa Majesty n'ayant pas fait dessein de donner aucune assistance au Canada cette ann^e, par les grandes et prodigieuses d^penses qu'elle a est^ obligee de faire pour I'entret^nement de plus de plus de 200,000 hommes qu'elle a & present sur pied, et de loo vaisseaux et a5 galores qu'elle a en mer, elle n'a pas laiss^ de faire encore la d^pense de I'envoy de soixante filles et de donner quelque assistance k I'hospital de Quebec et h quelques autres.particuliers; mais c'est tout ce qu'elle a pu faire cette ann^e, se r^servant h faire quelque chose davantage les ann^es suivantes, si Dieu nous donne la paix.

Sa Majesty desire done que, aussytost que ces soixante filles seront ariiv^es, vous teniez la main a ce qu'elles soyent promptement pourvues, n'y ayant rien de plus important et de plus n^cessaire pour le bien de son service et pour sa satisfaction que de travailler toujours h I'augmentation de cette colonie par les manages.

Sa Majesty vent aussy que vous vous fa^siez rendre cempte soigneusement, par chacun an, du nombre des manages qui se font, de gar(ons et filles n^s dans le pays , et mesme du nombre des enfans qui naistront , et que vous m'envoyiez, en fin de chacune ann^e, les m^moires certifies de r^vesque et des cur^s.

EUe desire aussy que vous fassiez faire et que vous m'envoyiez tons les ans un d^nombrement g^n^ral des habitans de tout sexe et Age qui se trouveront dans toute I'estendue dudit pays.

II n'y a rien a quoy Sa Majesty veuiiie que vous vous appliquiez plus fortement qu'i d^truire tons les coureurs et chasseurs fran^ois qui se retirent dans les bois avec insubordination , n'y ayant rien qui soit plus contraire h Tunion qu'il faut faire de tons les habitans dudit pays et a Taugmentation de la colonie que ce libertinage, dont elle veut que vous fassiez punir les auteurs avec une tris-grande s^v^rit^. Pour cet effet, elle m'a ordonn^ de vous envoyer Tordonnance cy-jointe, laquelle elle veut que vous ex^cutiez et fassiez ex^cuter avec s^v^rit^ ^

A regard des Iroquois, comme la colonie est fort nombreuse, Sa Majest^ ne doute pas que vous ne les conteniez facilement dans leur devoir et dans les termes de Tob^issance qu'ils ont juree et promise; mais vous ne devez pas vous attendre qu'elle puisse vous envoyer des troupes d'icy, vu qu'elle n'a pas jug^ que cela fust n^cessaire, et qu*elle desire que vous ex^ cutiez ponctuellement ce qui est contenu dans vostre instruction pour aguerrir les habitans de ce pays-1^ , en les rangeant sous des compagnies et leur faisant faire I'exercice le plus souvent qu'il se pourra, en telle sorte que vous puissiez vous en servir dans loutes les occasions ou vous en pourrez avoir besoin.

L assembl^e et la division que vous avez faite de tons les habitans en trois ordres ou estats pour leur faire prester le serment de fid^lit^ pouvoit produire un bon effet dans ce moment-l&; mais il est bon que vous observiez que, comme vous devez toujours suivre dans le gouvernement et la conduite de ce pays-li, les formes qui se pratiquent icy, et que nos rois ont estim^ du bien de leur service depuis longtemps de ne point assembler les estats g^n^raux de leur royaume, pour peut-estre an^antir insensiblement cette forme ancienne, vous ne devez aussy donner que tres-rarement et, pour mieux dire, jamais, cette forme au corps des habitans dudit pays; il faudra mesme, avec un pen de temps, et lorsque la colonie sera

' Voir aux archives de la Marine, dans le vain, defendant aux Francis etablis au Camdme volume, fol. 9/1 , une ordonnance, daU^ nada d^abandonner leurs maisons et de vaguer du t»mp de Vosseii, entre Bruielles et Lou- dans les bois plus de vingt-qnalre heures.

encore plus forte quelle n'est, supprimer insensiblement le syndic, qui pr^sente des requestes au nom de tous les habitans, estant bon que chacun parle pour soy el que personne ne parle pour tous.

Sur la requeste qui a est(5 pr^sent^e a M. Talon par le commis de la compagnie, au has de laquelle il a mis la permission de visiter les maisons des habitans pour faire payer le droit des pelleteries, permission dont il a depuis, sur la requeste des mesmes babitans, suspendu I'ex^cution , je vous diray que Tintention de Sa Majesty est que vous employiez toute Tautorit^ qu'elle vous a mise en main pour faire payer exactement les impositions qui sont establies, rem^dier k tous les abus qui se peuvent commeltre et faire en sorte qu'aucun ne s'exempte du payement des droits; mais en mesme temps elle veut que vous teniez la main a ce que le commerce soit libre entre les babitans pour toutes les marcbandises sur lesquelles elle n'aura point donn^ de privilege ni apport^ de restrictions par ses ordres expris, auxquels, en ce cas, vous d^f^rerez lorsqu'ils vous seront pr^sent^s.

A regard des i o p. o/o sur les marcbandises liquides et des 5 p. o/o sur les s^cbes, je ne puis vous dire autre cbose sinon qu'il faut faire lever toutes les impositions qui estoient establies dans le pays, lorsque vous y estes arriv^, ou qui Tout est^ ou le seront en vertu d'ordres du roy dont je vous donneray toujours part.

Pour ce qui concerne les dettes du pays et les impositions qui se sont levies jusqu'^ present pour les acquitter, vous devez laisser agir ceux qui s'en sont mesl^s jusqu'a present, en attendant que le Roy ayt fait cboix d'un intendant qui prendra connoissance , lorsqu'il sera sur les lieux, de tout ce qttil y aura h faire sur ce sujet.

Le provincial des R^coUets a fait partir depuis buit jours deux religieux, qui d^ivent s'embarquer pour se rendre dans leur convent de Canada; et, pour en augmenter toujours le nombre, je fais dire aujourd'buy au mesme provincial qu'il en fasse partir deux autres des plus forts pour s'y rendre, et mesme je tiendray la main k ce que Ton en fasse passer tous les ans quelques-uns afin dei pouvoir balancer, par ce moyen, la trop grandc autorit^ que les J^suites se sont donn^e en ce pays-1^.

Je ne vois pas M. I'^vesque de P^tr^e dispose k y repasser cette ann^e.

Sa Majesty m'ordonne particuli^rement de vous dire que, comme toute vostre application doittendre k augmenter la colonie, pendant le temps que vous demeurerez en ce pays-1^ , non-seulement il faut travailler a y attirer de nouveaux Franjois du royaume et prendre soin de la conservation de ceux qui y sont par les manages, par tous les moyens contenus en

Yostre instruction et par Tex^cution des arrests et ordres dont vous avcz eu copie , mais mesme , attirer les sauvages dans la soci^t^ et dans la forme de vivre des Franfois. Et comme jusqu*^ present il paroist que les J^suites ont eu des maximes contraires, que les prestres de s^minaire qui sont habitues h Montr^l ne s'y sont pas appliques, et que les R^collets n'ont pas encore eu assez de temps pour cela, Sa Majesty veut que vous Yous appliquiez fortement h changer cette disposition et h les porter tous ^galement, par Emulation les uns k Tegard des autres, h agir dans cet esprit et h changer I'esprit de libertinage qu'ont tous les sauYages en celuy d'humanit^ et de soci^t^ que les hommes doivent avoir naturellement. Pour cela elle estimeroit bien a propos que chacune de ces communaut^s prist un nombre d'enfans sauvages pour les Clever dans la connoissance de nostre religion et en faire, avec le temps, de bons habitans.

J'ay donn^ ordre h M. de Terron d'envoyer en Canada lout ce qui sera n^cessaire pour mettre le vaisseau qui a est^ hasty pour le roy en estat de passer en France , et de le faire charger des hois qui ont est^ fabriqu^s en ce pays-1^. Vous ferez, s'il vous plaist, executor tous les ordres qui seront envoy^s par ledit sieur de Terron sur ce sujet ; et comme je nay donn^ ordre de bastir ce vaisseau en Canada que pour donner quelque envie aux habitans d'en faire bastir d autres moins grands, pour y introduire le commerce maritime, que j'eslime d'un grand avantage, Sa Majesty desire que vous les y portiez autant qu'il vous sera possible et que vous leur fassiez coiinoistre que les isles ayant besoin de quantity de hois , de chairs salves et de farine pour leur subsistance, les habitans y peuvent establir avec facility du Canada dans les isles et des isles en France un commerce qui leur sera fort avantageux.

Sa Majesty veut que vous donniez aussy toute la protection \jui sera n^cessaire au sieur FoUin ^ pour I'establissement de la potasse, qui sera encore d'un tr^s-grand avantage , d'autant que ce sont mati^res qui peuvent establir nii bon commerce avec la France et donner lieu aux marchands franfois d'y envoyer leurs vaisseaux. Je ne vous r^p^teray point ce qui est port^ dans votre instruction concernant la pesche que les habitans peu-

^ GoUierti^crlvait^le m^me jour, aa sieur Follin : wPay estc bien ayse d'apprendre que vous ayez trouvd les cendres de la Nouvelle- France, noD-3eulement de la qualile necessaire pour bien faire la potasse , mais mesme k un prix raisonuable. . . Comme M. Talon a fait faire tous les bastimens dont vous avez besoin et qu^il vous a laissddos fondssuflisamment pour

fiairc travailler pendant celle ann^e , je m'assure que, par le retour des vaisseaux qui viendront cet hyver, vous enverrez au moins cinq ou six cents milliers de cette marchandise, et qu'ainsy vous exciterez les int^ress<^ a cette manufacture a augmentcr le fonds qu'ils ont fait pour cetestablissement.n {Ordi*e$ du roi, fol. 39.)

venl faire pour envoyer leur poisson dans les isles de TAm^rique et eii France, la pesche s^dentaire, la recherche des mines de fer et de cuivre, et Testablissement de toutes les manufactures n^cessaires a la vie et h Fhabillement des hommes, ne doutant point que vous ne donniez vostre application tout entiire pour y r^ussir.

Sa Majesty veut que vous vous appliquiez aussy h la communication de ce pays-l& au Canada.

( Areb. de la Mar. Ordr§» du roipwr In compMf^nie$ da !ndu, ^678 , M. a6.)

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