A M. GUESTON
DIRBGTEUR DE LA COMPAGNIE DES INDBS ORIENTALES
Paris, 6 septembre 1 673.
J 'ay refu la lettre que vous m'avez ^crite le i a aoust de I'ann^e derni^re. Je vous avoue que j'ay est^ un peu surpris de voir que, nonobstant tout ce que je vous avois dit et toutes les protestations que vous m'aviez faites lors de vostre arriv^e dans les Indes, il se soit meu des diff^rends entrc vous et le sieur Blot, qui n'ont cess^ que par sa mort, et je crains bien qu'il ii'en arrive de mesme avec le sieur Baron.
Quoyque je ne veuille pas douter que la faute ne vinst enti^rement d'eux , je ne laisse pas de vous dire qu'assur^ment leplus sage, dans I'estat auquel vous estes, est celuy qui pr^ftre la satisfaction du Boy, le bien public de son pays et le succ^s de I'affaire pour laquelle il a pris resolution de faire un si grand voyage, a tout ce qui pent estre de ses interests ou de ses ressentimens particuliers , d'autant que, pour peu de reflexion que vous y ayez fait, vous aurez trouv^ certainement que ces trois grands points de la satisfaction du Boy, du bien de vostre pays et du succes de vostre voyage, ne ppiivonf en aunino faron subsisfer avor ios dissensions particulieres. Et
qaoyque je ne doute pas que vostre experience et le souvenir de tout ce que nous avons dit sur ce sujet ne vous ayt fait prendre ia resolution de prendre sur vous tout ce qui pent estre de fascbeux ou d'incompatible dans I'esprit des autres et de compatir k leurs ddfauts et ies convier, par une grande ouverture de coeur et une grande honnestet^ , pour vous remettre tons dans une parfaite union, et employer ensemble tout ce que vous avez d'esprit, d'industrie et de m^rite au bien commun, pour lequel vous vous estes abandonn^s dans une si longue separation de vos families, je ne laisse pas de vous conjurer encore de le faire , si vous ne I'avez pas fait, ou d'augmenter vostre douceur et vostre honnestete et mesme vostre patience pour faire cesser une fois pour toutes ces divisions, qui ne font autre chose que de priver le Roy et ie public, dontvous avez en main la satisfaction et Ies avantages, de la force de vos esprits, pour en employer la plus grande partie k ces petites dissensions. Comme je ne doute pas que vous ne fassiez fortement ce que je vous conseille, je continueray de vous dire que vous ne devez point avoir d autre vue en ce pays-lit que celle du commerce, vous appliquer tout de bon h bien connoistre Ies marchandises qui peuvent estre d'un bon debit en Europe, chercher tons Ies moyens possibles de Ies avoir k bon marche et Ies bien assortir, faire Ies mesmes reflexions sur celles que vous pouvez tirer d*icy et qui peuvent estre de debit dans Ies Indes, bien establir vos comptoirs dans tous Ies lieux qui peuvent vous apporter du profit, bien establir le conmierce d'Inde en Inde, bien conduire tous ceux qui servent bien la compagnie et Ies tenir dans la rigle et Tobeissance qu'ils doivent, prendre garde que Ies livres soyent bien tenus, en sorte que la compagnie ayt une connoissance veritable et exacte , par Ies retours de ses vaisseaui, de I'estat de ses affaires, et, en un mot, prendre en tout le veritable et seul esprit du commerce.
Comme il y a lieu d'esperer que M. de La Haye aura maintenu le poste de Saint-Tbome et que Sa Majeste a resolu de luy envoyer tous Ies ans deux vaisseaux pour luy porter Ies hommes et Ies rafraischissemens necessaires pour maintenir ce poste, dont la compagnie pourra tirer de grands avantages, vous pourrez alors y establir un comptoir et examiner si vous peurrez en faire vostre principal entrepost.
Pour ce qui est de vostre conge, puisque vous avez tant fait jusqu'a present, il me semble que vostre bonneur et vostre satisfaction ne seroient pas complets si vous abandonniez cette entreprise en Testat qu'elle est. Nous travaillons icy h faire cboix d'unc ou deux personnes pour vous relever dans Ies Indes; mais auparavant qu'elles soyent arrivees, je ne crois
pas que vous voulussiez vous servir de vostre cong^ , quand vous i auriez.
Pour vostre famille, vous pouvez vous en reposer sur moy et vous assurer que tout ce qui regarderoit vos avantages et vostre satisfaction, je m'y empioyeray avec autant et plus de chaleur que pour moy-mesme.
{Arch, de la Mar. Ordrt$ durmpow let eomp^gmn iu huUt, 1673, fol. AS.)