‹ Lettres, instructions et mâemoires de Colbert, publiâes d'apráes les ordres de l'empereur, sur la proposition de Son Excellence M. Magne, ministre secrâetaire d'etat des financesChapitre 154 sur 246 · A M. DE BAAS · texte numérisé non relu

A M. DE BAAS

GOUVERNEUR ET LIEUTENAINT GENERAL DES IlES D AMl^RIQUE.

Paris, 5 septembre 1678.

11 y a longtemps que le Roy m'a ordonn^ de faire r^ponse h vos lettres. La quantity d'affaires dont Sa Majesty a est^ surcharg^e par la declaration de la guerre qu'elle a est^ obligee de faire contre les HoUandois en a este en partie la cause, mais beaucoup davantage la confiance qu'elle a euo en vous pour la conservation des isles dont elle vous a donn^ le comraandement; d'autant plus que, donnant dans toute TEurope beaucoup d'occupation h ses ennemis, elle estoit bien assur^e qu'il ne leur restoit, ni assez de temps , ni assez d'argent , ni assez de troupes pour penser h quelque entreprise sur les isles.

Sa Majesty a est^ tr^s-ayse d'apprendre I'entreprise que vous aviez faite

' Colbert compl^tait, dans le {>a88age siii- avantage du service du roy, et iuy faire coa-

vant de la lettre d^j4 cit^e, les recommaoda- noistre en detail tous les princes souverains

tions failes par le Roi 4 M. de La Haye : rxJe crois de ce pays-14 , la constitution de leurs Eslats ,

devoir vous dire quo vous devez faire des rela- leurs guerres, leurs interests particuliers, et

lions exactes de lout ce qui se passe de plus im- g^ralement lout ce qui peut faire connoislre

porlant et mesme dire aussy vos senlimens sur a Sa Majesty Teslal du pays . . .'^

lout ce qui peut esfre fail pour le plus grand

sur Curasao, ayant grande esp^rance qu'elle dust r^ussir entre vos mains; mais eile est bien persuad^e que vous avez fait, en cette occasion, lout ce que le zile que vous avez pour son service et vostre longue experience pouvoient d^sirer; et ainsy, elle s est console facilement que vous ayez manqu^ cette entreprise ; mais je vous avoue qu^elle a est^ sensibiement touch^e de la perte du sieur d'Ogeron et du nombre considerable de Francois de I'isle de Saint-Domingue qui estoient embarqu^s avec luy. Sa Majeste m'ordonne de vous dire qu'elle veut que vous fassiez toutes diligences pour apprendre s*il est dans I'isle de Porto-Rico , sur Tavis qui vous en a este donne ; et, comme vous sfavez tr^s-bien qu il n'y a rien qu'elle ayt tant h coeur que la conservation des hommes en des pays aussy eioign^s que celuy ofi vous estes, elle veut que, dans toute vostre conduite, vous ne formiez jamais aucun dessein qui puisse vous faire courre risque de diminuer le nombre des hommes de ces colonies, et au contraire, que vous employiez toute vostre industrie et tout vostre sgavoir-faire pour I'augmenter par tous moyens possibles.

Pour cet effet, Sa Majesty veut que vous vous appliquiez toujours a maihtenir les peuples en repos, h tenir la main h ce que la justice leur soit bien administr^e par les officiers establis par la compagnie et par les conseils souverains, a maintenir toujours la liberty aux marchands de vendre et debiter les marchandises quails y portent, sans restreindre cette liberty pour quelque cause et sous quelque pr^texte que ce soit, comme aussy aux habitans des isles la mesme liberty de vendre leurs sucres et autres marchandises, sans y mettre ni souffrir qu il y soit mis aucun taux ni prix. Sa Majeste veut surtout que vous redoubliez toujours vos soins pour empescher qu'aucun estranger n y fasse commerce , et qu aucun vaisseau estranger n'y aborde, ou ny d^charge aucune marchandise, estant bien assur^e que, hors les accidens extraordinaires de guerre ou autres de cette quality, ces seuls moyens peuvent augmenter le nombre des habitans et le d^frichement et la culture des terres.

Sa Majeste a bien reconnu, par Tinformation qu'elle a prise de tout ce qui s'est pass^ h regard du commerce 4es isles depuis deux ans, ou que Tabohdance des sucres y a este trop grande, ou que la consommation n'en a point este si gi*ande dans son royaume; et c'est ce qui la persuad^e que les habitans des isles connoissent que cette trop grande abondance leur pent nuire , d'autant que , lorsque la terre produit plus de fruits qu'il ne s'en consomme, il faut de n^cessit^ qu'ils tombent en non-valeurs. Sa Majeste a cm, dis-je, que cette connoissance obligeroit les habitans des isles a divisor la semence et la culture de leurs terres et, pour cet effet, a faire

des essais de graines de lin, de chanvre et d'autres semences, mesme a faire des experiences de poivre et autres ^piceries. lis pourroient aussy recherchersi le ver h soye pourroit y estre nourry, estant certain que, si toutes ces cultures ou quelques-unes pouvoient r^ussir dans les isles, elles y apporteroient assur^ment un tr^s-grand aYantage,non-seulementparcequ elles sont presque toutes d'un plus grand prix que les sucres, mais mesme parce que la multiplicity rem^dieroit au mal que les habitans souffrent quand Tabondance des sucres est trop grande , ou qu il n'y en a pas assez de consommation.

Sa Majesty sera bien ayse de s^avoir I'estat de la maladie du sieur Dubois \ gouverneur de Sainte-Croix; et , en cas que Dieu dispose de luy, ellc pourvoira h son gouvernement.

EUe a donn^ ses ordres pour faire vendre le bois de Gamp^che^ dont estoit charge le vaisseau qui a est^ conduit a la Rochelle par le sieur Du Boisneau. En pareilles occasions, Sa Majesty veut que vous fassiez toujours faire quelque procedure par laquelle elle puisse estre inform^e du lieu d'ou viennent ces vaisseaux et a qui ils appartiennent, cela estant absolument n^cessaire pour le jugement de ces prises.

Les vaisseaux le BeUiqueux , la Fdeeila SibyUe sont arrives; ces deux derniers sont en si mauvais estat qu'il est impossible qu'ils puissent servir davantage; et, sur cela, Sa Majesty a r&olu qu'i ravenir les vaisseaux qu*elle enverra dans les isles n'y sejoumeront qu'une ann^e enti^re.

Sa Majeste a envoy^ dans les Indes ses vaisseaux rAkyon, lesJeux et la Friponne^ conmiandes par les capitaines Biteaud de Bl^or, d'Amblimont et Grosbois', pour y deraeurer pendant une ann^e enti^re et vous ob^ir; et elle m'ordonne de vous dire en peu de mots que vous ne devez les employer a autre chose qu'& chasser tous les vaisseaux estrangers qui voudront venir dans les rades ou y aborder, soit pour guerre, soit pour marchandise.

Sa Majeste a permis a ses sujets de porter dans les isles du boeuf d7rlande ; mais comme elle n'est pas persuad^e que la disette puisse y estre si grande a I'avenir, vu que, par le» grand nombre de vaisseaux de guerre qu'elle a en mer, elle tiendra les mers iibres, et que les vaisseaux de ses sujets pourront naviguer dans les isles, elle ne veut point que vous

* D^abord commandant de Tile de Sainte- aiors I^unique entrep6l du bois de leinlure Croix en 1 659 , il en devint lieutenant general qui porte son nom.

en t66i, apres avoir epousd la fille de M. de ' Capitaine de fr^le en 1671, de vaisseau

Grand-Fontaine. Mori et remplao^ le la mai en 1698. Mori a la Rochelle, le aft decembre

167ft. 170ft.

* Villo maritime dii Mi^xiqne. — C'etait

COLOMES. 567

donniez jamais aucune permission de trafiquer dans ies isles et pays occup^s par aucune nation estrang^re , joint qu elle est persuad^e que la nicessii^ des habitans Ies portera k rechercher tous Ies moyens pour s'en tirer, et Ies obligera a faire des experiences qui, dans la suite des temps, leur seront fort avantageuses. Sur ce sujet, elle m'ordonne de vous dire qu'elle veut que vous r^gliez vostre conduite sur cette maxime,qui est immanquable dans le commerce , c'est-^-dire que la n^cessit^ dans Ies isles pfoduira infaillibiement des eflfets contraires, vu que Ies marchands franfois qui en auront avis y porteront Ies vivres, denr^es et marchandises dont Ies habitans auront besoin , et que , comme la n^essit^ fera que Ies marchands auront la liberty de choisir Ies meilleui^s sucres, ceux des habttans des isles qui auront Ies meilleui*s Ies d^biteront mieux et plus facilement. Cela excitera tous Ies autres h mieux travailler qu'ils n'ont fait jusqu'a present, et c'est le seul moyen de rendre Ies isles plus abondantes qu'elles n ont est^.

Sa Majesty ayant pourvu le sieur de Sainie-Marthe ^ du gouvernement de la Martinique, elle n'a rien k vous dire sur ce sujet sinon quelle est persuad^e qu'il s'en acquittera bien.

A regard des gouvemeurs particuliers des isles, Sa Majesty a fort approuY^ que vous n'ayez point re(u Ies requestes des habitans contre eux ; son autorite en auroit trop souffert, et ne pourroit subsister si elle tol^roit que des inf^rieurs entrassent en un proces r^gl^ contre celuy qui a son pouYoir pour Ies commander; elle veut seulement que vous Tinformiez de tout ce qui concerne leur conduite, afin d y apporter Ies remedes qu'elle estimera n^essaires^

L'intention de Sa Majesty est qu ils s'appliquent h maintenir Ies habitans des isles dans Texercice des armes, afin qu ils soyent toujours en estat de se d^fendre contre Ies ennemis, k empescher tout abord de vaisseaux estrangers et tout commerce avec eux , k prot^ger et appuyer fortement Ies principaux officiers de justice et tenir la main k ce que leurs jugemens soyent ex^cut^ sans Ies troubler dans leui*s fonctions , k assister aux conseils 8ouverains suivant le rang et stance que Sa Majesty leur a donnas, et ^ y donner leurs avis sans forcer Ies suffrages pour quelque cause et sous quelque pr^exte quece soit; au surplus, k maintenir Ies habitans en concorde et union entre eux et travailler continuellement, par tous moyens possibles, k augmenter le nombre des habitans de chacune isle.

Sa Majesty veut que vous leur montriez Texemple de cette conduite , et

* Le Prevost de Saiate-Marthc avail 6lc Martinique depuis le 16 mai 1679. Mort ot nomine commandant et gouvemcur de la remplace le 7 jiiin 1 680.

en cas que quelqu'un s'en d^parle , elle veut que vous luy en donniez avis.

A regard du commerce que lesdits gouverneurs peuvent faire, par eux ou par leurs femmes , Sa Majesty seroit beaucoup plus ayse qu ils n'en Assent aucun et qu'ils -se meslassent seulement du commandement des armes ; mais , comme la constitution de ce pays-li est telle qu'il n'y a que le commerce et la liberty qui le peuvent establir, elle veut bien le souffrir, pourvu qu'il ne paroisse pas que ce soyent eux-mesmes qui le fassent, qu'a regard de ce commerce ils subissent les lois g^n^rales port^es par les ordonnances et les r^glemens, et quils ne donnent aucune atteinte a la liberty dont tons les marchands et les habitans doivent jouir de vendre et d^biter leurs denr^es et marchandises h tel prix et telles conditions que bon leur semble.

Si la femme de Tun desdits gouverneurs a achet^ quelques marchandises a la Barbade, qu'elle ayt vendues chirement auxdits habitans, pourvu (|u'elle n'ayt rien fait de parliculier, envoyant acheter des marchandises h la Barbade, il n'y a aucun mal d'avoir vendu a tel prix que bon luy a semble.

A regard de la compagnie, Sa Majesty m'ordonne de vous dire quen laissant la liberty a tous les marchands fran^ois d'aller aux isles, elle I'a toujours obligee d'y cons^rver quelque sorte de commerce en y envoyant quelques vaisseaux , particuliirement en Guin^e , pour continuer et augmenler le commerce des n^gres. Elle veut que vous continuiez de luy donner une enli^re protection , non-seulement pour le recouvrement de tous ses effets, en tenant la main que tous les d^biteurs payent suivant le reglement qu'elle en a fait, qui a est^ envoy^ dans les Indes, mais mesme que vous la mainteniez dans la liberty enti^re de toutes ses fonctions et do toutes les graces et pouvoirs qu'elle luy a accord^s par ses lettres d'establissement.

Comme le principal point de la seuret^ des peuples consiste en I'estat auquel sont les forts des isles, Sa Majesty veut que vous vous appliquiez toujours a y faire travailler et k les mettre au meilleur estat qu'il sera possible; elle desire que vous luy envoyiez, par la premiere occasion, un estat de la d^pense qui a est^ faite par vos ordres des 30,000 livres qu'elle envoya I'ann^e derniere.

Elle a bien approuv^ que vous vous soyez saisy de I'argenl qui fut Irouve, I'ann^e derniere, sur un vaisseau espagnol qni (^choua h la Martinique; mais vous s^avez que ces sorles de prises ne sont pas bonnes, altendn quo Sa Majosf(» n'ost point on {{uprre ronire TEspagne; il auroit

est^ n^cessaire de garder eel argent jusqui ce qu'il fust r^clam^; mais, comme jusqu'i present personne ne s'est pr^sent^ pour r^clamer cette somme , Sa Majesty a approuv^ Temploy que vous en avez fait pour Tentreprise de Curasao , dont elle attend Testat.

Sur le sujetdes commandans des escadres qu'elle envoye dansles isles, elle veut qu'ils vous ob^issent, mais elle veut aussy qu'ils fassent le detail de leur escadre , et que vous ne d^tachiez et ne commandiez aucun vaisseau de leur escadre que par leurs ordres, c*est-Ji-dire que vous leur donnerez les ordres de ce que leur escadre en corps ou les vaisseaux en particulier auront h faire et qu'ils les feront ex^cuter.

Sa Majesty est persuad^e que tons les diff^rends que vous avez eus dans le rest ablissement des Anglois dans Tisle de Saint-Ghristophe sont h present finis , d'autant que vous n'en ^crivez plus rien et que le roy d'Ang^eterre Ta fait assurer qu'il avoit donn^ de si bons ordres k ses gouvemeurs qu'il n'arriveroit plus aucun diff^rend. Elle veut que vous viviez en parfaite intelligence avec eux et que vous leur fassiez bien connoistre que vous avez cet ordre.

(Arch, de la Mar. Ordret du roi pour les compagnie* des Indes, 1673, fol. h-)

Page 1