XIII. -AU MfeME
Versailles, a 3 aoust 1690.
Le Roy n'a jamais esl^ plus surprisque iorsqu il a vu, par la leltre de M. Desclouzeaux du 19, que vous estiez, avec toute Tarm^e navale, dans la radc de Berthaume, en mesme temps que j'ay re^u la lettre par laquelle vous me pr^pariez k cette belle exp^ition , sous le pr^texte des malades qui sont sur les vaisseaux.
Uaffaire de Plymouth manqu^esans vous estre donn^ le loisir de la tenter, vostre impatience de revenir a Brest, nonobstant les ordres precis el r^ileres que vous aviez re^us du Roy, me font clairement connoislre que rien ne pent vous obliger il rester en mer quand une fois Timpatience du retour vous a saisy. Mais ce que Sa Majesty m*ordonne de vous ^crire en cette occasion vous fera connoislre combien mal k propos vous avez pris une si estrange resolution; el; pour vous Texpliquer, je vous diray que Sa Majesty n'a rien plus a coeur que de retirer ses troupes d'Irlande, que c'esl en vue de ce service important qu'elle a di^tache M. le marquis de Nesmond par les ordres du i3 de ce mois que vous devez luy avoir remis, que Sa Majesty est inform^e de la diligence que les ennemis ontfailc pour rassembler un grand nombre dc leurs vaisseaux, et
Lvi INTRODUCTION (ANNEXES)..
qu'elle a uo juste sujet de craindre qu-ils ne soyentassez promptement en mer pour veDir avec quarante-cinq ou cinquante vaisseaux entre Tlrlande et Brest, y attendre MM. d'Amfreville et de Nesmond, et r^parer par Tavantage quils remporteroient sur eux lout ce quils ont perdu dans le combat de la Manche.
Pour empescher cet inconvenient, qui ne pent estre plus grand, il n'y a de party a prendre que de tenir Tarm^ navale ensemble pour s'opposer au passage de la flotte des ennemis, s'ils tentoient de venir versles Sorlingues. C'est pour cet efiet que Sa Majesty vous a ordonn^ par sa lettre du 19 de ce mois ^ de dcmeurer en mer jusqu'au 8 du prochain, et c'est contre cet ordre si positif que, suivant les mouvemens de vostre impatience, vous venez pour d&ar^ mer k Brest! Cette eonduile auroit pu obliger Sa Majesty de donner ie commandement de son arm^ navale k un autre , mais elle veut bien vous donner le temps de r^parer une faute aussy grande, et elle m'ordonne de vous expliquer qu'elle veut, aussytost que vous aurez re^u cette lettre, que vous mettiez a la voile pour demeurer dans les parages que vous estimerez convenables pour vous opposer au passage de Tarm^e navale enuemie, si elle vouloit aller en Irlande, et pour prot^ger les vaisseaux que MM. d'Amfreville et de Nesmond doivent ramener avec les troupes.
Mais, en cas que deux jours apr^s que vous aurez re^u cette lettre vous ne soyez pas en estat de retourner a la mer, Sa MajesU^ veut que vous remettiez a M. le comte d'Estrees la lettre que Sa Majesty luy ^crit pour luy donner le commandement de Tarm^ navale.
Ainsy c est a vous a prendre vostre parly, Sa Majesl^ voulanl absolument que son arm^e navale se remelte sur-le-champ en mer et qu'elle y demeure jusqu'a nouvel ordre. Et comme il pourroit se faire qu'il y ayt quelques vaisseaux hors d^estat de pouvoir ressortir, ou que le grand nombre de matelots malades vous pourroit obliger d'en d^sarmer quelques-uns pour rendre les
' Voici cellc lellre : « La saison eslant h pro- chement de ceUe derni^re escadre. Ainsy Sa
scnl trop avancee pour pouvoir esp^rcr quel- Majesle a r^lu de vous faire Icnir la mer jus-
que succ^ de Tescadre de M. de Relingues^, qu^au 8 du raois de septembre prochain, se rd-
je luy ecris de vous aller rcjoindre. 11 a oitirc servant h vous faire s^avoir par des ordres
dc ranger la cosle d'Angleterre depuis Torbay nouveaux les rdsolulions qu^elle prendra, entre
jusqu^au cap J^ezard, et il faut que vous de- cy et cc temps, sur ce qui regarde son arm^
lachiez quelque petite fregate pour aller au- navale. Elle attend avec beaucoup d'impatience
devant de luy et luy faire s^voir Tendroit ou des nouvelles de ce que vous avei fail h Ply-
il pourra vous trouver. Comme c«lte escadre mouth et elle veut que, apr^ cette entreprisc
remplac«ra a peu de choses pr^ celle que faite ou manquee , vous vous rendiez h Tentr^
vous avez eu ordre d^envoyer en Irlande sous le dc la Mqnchc et que vous croisiez entre Oues-
co/nmandcment de M. do Nesmond**, vous sant et les Sorlingues jusqu'au 7 ou 8 seplem-
screz aussy fort que vous estiez avant le d^ta- bre. . . « (Dep. de la mar. de Ponant , fol. ao3.)
* Le a6 juillel, de Relingues avail ro^u ordre d'ailer avec buit vaisseaux au-dcvanl des batiments hollaiidais qui reveiiaient des Indcs , pour s*en emparer. l\ devait en in^me temps passer dcvanl Yarmouth et d^li-uire lous les ouvrages que ies Hollandais poarraient y avoir construiU pour se livrer k la pdcfae* {Dep. de la mar. de Ponant, fol. i fto.)
•• I^* i3 aoiit, dix vaisseaux avnient 61^ d6lach^ de IVscadre pour aller cmbarquer les Iroupcs el les Irlandais qui voiidraienl paaser en Frnrrrr. {lUp. de h mar. (fe Pnnanl, fol. ipB.)
LE MARQUIS DE SEIGNELAV. lmi
^uipages des aulres complets, Sa Majesty vous permet de faire sur cela ce que vous jugerez de plus convenable, estimant qu*il suffira que vous soyez a Tentr^ de la Manche avec quaraote-trois vaisseaux de guerre, qui se pourrool joiudre , en cas de besoin , avec les quinze de M. d^Amfreville et former uue flotte plus que suflSsante pour s'opposer aux ennemis ^
(Arch, de la Mar. DipSckei d$ la nuur, dt Pimant, 1690, fol. S19.)
^ L^Dler^t de cetle coirespondance s^arr^ Ui. Apr^ avoir assur^ le retour de Texp^itioii dMriande, Tourville rentra ^ Brest. Seigneky mounit k Versailles deax mois el derai apr^.
COLOINIES.
Deux grands rois, Charles V et Henri IV, et deux grands ministres, Richelieu et Colbert, ont dot^ la France de ses principales possessions d'outre-mer. C'est une des plus heureuses inspirations de Charles V d'avoir devini^ les sources de travail et de richesse que les comptoirs de la c6te d'Afrique devaient ouvrir au royaume. Les guerres civiles du xvi® si^cle paralys6renl ses successeurs; et quand Henri IV eut solidement affermi son pouvoir, il dut lutter, pour ^tendre le domaine colonial, contre les vues souvent ^troites de Sully. La grande impulsion ne fut donn^e que trente ans apr^, par le cardinal de Richelieu. On savait jttsqu'i present dans leur ensemble ses tentatives de colonisation fr^quemmenl renouvelees et obstin^ment poursuivies. Un de ses r^cents hisloriens a d^gag^ de sa vie politique les actes qui se rattachent k cet ordre d'id^es, les a group^s, et la part qu'ils y occupent nest pas Ja moins int^ressante. Lorsque Richelieu porta son attention sur les colonies, les armateurs de TAngleterre et de la HoUande surtout commen^ient k recueillir le fruit de leurs expeditions lointaines. Convaincu que, pour se mesurer avec des concurrents aussi riches qu'exp^riment^s, les Fran^ais avaient besoin de recourir a Tassociation , il provoqua la formation de compagnies puissantes, sans lesquelles, disait-il, <rno8 marchands, avec leurs vaisseaux, petits, mal ^quipi^s, n'auroient pas les reins assez forts, v Honneurs accord^s au commerce de la mer, concession de territoires immenses, autorisation d'embarquer de force et de retenirsix ans, moyennant la nourrilure et le v6tement, les gens valides qui autrement <c passeroient leur vie dans la gueuserie et I'oisivete;^ voil^ quelques-uns des moyens mis en usage pour fortifier les colonies. Le Canada ou Nouvelle-France etait alors le but principal des projets de colonisation. Plusieurs compagnies, successivement form^es pour I'exploiter, (5chou^renl pourtant coup sur coup. Des privileges excessifs et nuisihles, Tobligation de vendre les pcHelericp h la compagnio pour un prix dieter-
Lx INTRODUCTION.
niin6, celle de professer la religion catholique, furent, independainraent de la faiblesse relative des capitaux et des erreurs inh^rentes aux debuts d'^tablissements places si loin de la m^re-patrie, la cause de ces insucc^s. Heureusement, si les compagnies tombaient Tune apr^s I'autre, la Nouvelle- France, que d'honnfites paysans de Bretagne et de Normandie peuplaient en partie, voyait croitre le nombre de ses habitants. Un essai tent6 aux Antilles, en i6q6, avorta mis^rablement. Pouvait-il r^ussir avec un capital de lib ^00 0 livres, alors que les Anglais et les HoUandais, forts de leurs benefices ant^rieurs, s'imposaient tons les sacrifices pour abattre cette rivalit6 naissante? Des privileges nouveaux, insolites, nempSch^rent pas d'autres ruines. Line compagnie, organis^e en i635, avait pris possession de la plus belle portion des lies : la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Domingue. Les flibustiers et les boucaniers entrav^rent ses operations. Les premieres institutions a la Guyane fran^ise eurent lieu vers la m^me 6poque. C'est encore le temps oil les uiarchands de Rouen etaient exclusivement autoris^s a commercer avec rOr^noque et TAniazone. Sept ans apr^s, des Fran^ais d^barquaient k Surinam, presque aussit6t abandonne pour ses mar^cages. Enfin, des essais nombreux de comptoirs et de colonies sur divers points de TAfrique et dans Tile de Madagascar prouvent que I'habile adversaire de la puissance autrichienne en Europe portait au progr^s de Tinfluence fran- ^aise dans le nouveau monde un int^r^t qu'aucune deception ne rebutait '.
Absorbs par les turbulences de la Fronde et par les grandes n^gociations diplomatiques qui ont illustr^ son nom, le cardinal Mazarin eut le tort de n accorder qu'une attention distraite au
* L'Administratum en France sous le n^fociants pour rechercher avec eux les
mimsthre du cardinal de Richelieu, par moyens de se passer des manufactures
M. Cailiet; a* ^tion, t. II , p. 87 et suiv. ^trang^res et de les oaturaliser en France.
— On sail d'autre part que le cardinal II avait projet^, ajoute-t-on, d'^tablir,
recevait avec bont^ toutes les propositions dans les principales villes du royaume,
relatives au commerce, excitait les princi- des comptoii-s el des entrepots oii Ton
paux marchands h voyager dans les pays eAt trouv^ les divers produits des regions
Strangers pour connattre ce que les arts les plus ^loign^. {Essai sur la marine
et rindustrie y produisaient decnrieux ou et sur le commerce; p. 89 el suiv. in-8',
de nouveau, mandail ^ Pans de riches 17^3)
COLONIES. Lxi
commerce int^rieur et ext^rieur. Fouquet, cependant, avail eu quelques id^es graadioses dont ses amis Tont beaucoup loue; mais elles rest^renten germe, et ses dilapidations fmancieres nauraient pas permis d'y donner suite. H faut arriver au moment oi\ Louis XIV prit la direction des affaires, sous Tinspiration habilement voil<5e de Colbert, pour rencontrer les vrais commencements de r^tablissement colonial de la France et du syst^me qui a pr6sid6 k ses d^veloppements.
A r^poque ou Tancien intendant de Mazarin fut nomm^ ministre, une seule compagnie, celle de la terre ferme d'Am^rique, existait encore, mais de nom seulemenl. Un ^dit du 28 mai i66lx la r^organisa, sous le titre de compagnie des Indes occidentales, avec faculty exclusive de faire le commerce h Cayenne et sur tout le continent, depuis la riviere des Amazones jusqu'^ I'Or^noque, au Canada, dans I'Acadie, k Terre-Neuve et autres lies et terres fermes, depuis le nord du Canada jusqu ^ la Virginie et la Floride, sans compter toute la c6te d'Afrique, du Cap-Vert au cap de Bonne- Esp^rance. La nouvelle compagnie continuant une society di]k ancienne qui comptait de nombreux int6ress6s et poss^dait un certain nombre de navires, Colbert se flattail que, grAce k T^tendue des pays sur lesquels s'^tendait son monopole, elle serait bient6t en mesure de faire une concurrence heureuse aux Anglais et aux Hollandais.
La compagnie des Indes orientales ^tait plus difficile k organiser, car d^j^ trois essais avaient manqu6. On proc^da d'autorit6. Des listes de souscription , oil le Roi sinscrivit pour 3 millions et le chancelier Siguier pour 5o,ooo livres, furent ouvertes et pr^ sent^es aux membres des parlements, aux grands fonctionnaires de Paris et des provinces, aux ^cbevins et syndics des villes importantes. On avait pr^alablement r^pandu k profusion des brochures oil les avantages naturels de Tile de Madagascar, choisie pour si^ge principal de la compagnie, ^taient fort exag^r^s. Malgr^ ces invitations, plus ou moins directes, la magistrature se montra
Liii INTRODUCTlOiV.
peu empress^e, et, dans beaucoup de viHes, eile refusa absolumeiit de souscrire. (tLe pariement de Bordeaux, ^crivit I'intendant k Colbert, all^gue I'exemple du pariement do Toulouse, qui n'a point sign6, celuy des cours des aydes de Bordeaux el de Montauban, qui nont point sign^ non plus, el du pariement mesme de Paris, dont peu d'officiers ont sign^.^w II est certain que, dans la capitale, malgr^ la pression de la cour et de Colbert, alors toutpuissant, les souscriptions avaient ^t^ faibles, et d'Ormesson constate que, quelqucs membres de la Chambre de justice s'^tant fait prier, le chancelier les regarda de travers. Bien plus, un conseiller ayant sign^pour 1,000 livres seulement, cr Colbert, ajoute-t-il, sen moqua, et dil que cela ne se faisoit pas pour la consideration de I'argent, de sorte qu'il mil 3, 000 livres, mais avec peine. •» Quoi qu'il en soil, le fonds social Gx^ dabord k 6 millions, ayant ^te trouv^ insuffisant, fut elev6 ^ i5 millions et divis^ en actions de 1,000 livres, payables par tiers. Les 3 millions du Roi ne portaient pas int^rftt, et ils devaient, le cas ^cb^ant, supporter les pertes pendant les dix premieres annees. La compagnie ^tait autoris^e k naviguer et k n^gocier seule, pendant cinquante ans, du cap de Bonne-Esp^rance aux Indes et mers orientales, et dans toules les mers du Sud. L'^dit de concession lui donnait k perp6tuit6, avec les droits de propriety, justice, seigneurie et souverainet^ absolue, toutes les terres qu'elle pourrait d^couvrir ou conqu^rir. Entre autres a vantages, TEtat s'engageait a lui payer 5o livres par tonneau pour los marchandises exp^di^es de France, et moiti^ pour celles en retour. Pour toutes charges, elle devait ^tablir des ^glises ^ Madagascar et dans tons les lieux de sa domination, y attacher k ses frais un nombre suffisant d'eccl^siastiques, et instituer des tribunaux oh la justice serait rendue gratuitement au nom du roi, en se conformant aux lois du royaume et a la Couiume de Paris.
L'exc^s des faveurs, monopoles et privileges que contenaient les edits de concession fut peut-Mre ce qui nuisit le plus au succ^s. Admirateur passionn^ de Richelieu, Colbert Tavait copie jusque dans ses faiitos. Que des compagnies fortement soutonues fussent necessaires pour contre-balancer dans le nouvoau morulc la puissance dos compagnies rivales, cola so con^oit; mais, etnit-il indispensable
COLONIES. Lxui
d organiser les colonies sur le plan de ia m^tropole, d'y tarifer les salaires, parfois m^me les marchandises, d'en inlerdire le commerce aux particuliers non aatoris^s, et d'en d^fendre le s^jour aux h^r6tiques? Des r^glements particuliers firent encore plus. On prohiba le manage avec les indigenes non converlies; le blasph^mateur en r^idive fut puni de six heures de carcan, et le duelliste, mort ou vif, fut pendu, ses biens confisqu^s au profit de la compagnie.
On se figure le r^ullat de ces prescriptions. Les mecomptes ne se firent pas attendre, mais on les attribua d'abord aux difficult^s natu relies des commencements. La compagnie des Indes orien tales ^tant celle qui avait n^cessit^ le plus de sacrifices, et devant lutter contre la plus prosp^re des compagnies hollandaises, cest de ce cAt6 que Colbert dirigea^Ies principaux efforts. Ses instructions portaient qu'il fallait, avant toutes choses, respecter les propri^t^s et les femmes des naturels, les traiter eux-m^mes avec douceur, en se gardant bien de les r^duire k I'^tat d'esclaves, quelques griefs que Ton eAt, et, si Ton ^tait oblig^ de leur faire la guerre, ne pas les attaquer isol^ment, ni sans la permission du gouverneur. Malheureusement celui-ci, sur lequel on s'etait fait compI4tement illusion, n avait aucune des qualit^s n^cessaires pour fonder, si loin de la France, une soci^t^ nouvelle avec les ^l^ments mis k sa disposition. Cinq ans apr^s T^dit de concession, le 8 mars 1669, Colbert, ^num^rantles fautes qui avaient compromis la colonisation, les trouvait (rgrandes, considerables, et allant k la ruine enti^re de la compagnie; mais ce quil y a de plus fascheux, ajoutaitil, cest que Ton a peine k d^mesler les coupables d'avec les innocens.T^ Suivant lui, la longueur de la travers^e, le gaspillage des vivres et, par suite, Tarriv^e k Madagascar de 1,800 hommes malades et manquant de tout, avaient et^ funestes, mais dautres circonstances, purement volontaires, avaient aggrav^ le mal : telles etaient les augmentations arbitraires des gages des officiers, les expeditions contre les naturels avec partage du butin entre les coureurs des bois, le gouverneur et la compagnie. La conclusion etait que le marquis de Mondevergue avait exerc^ son autorite d'une mani^re tyrannique en r^duisant les directeurs au silence, et cornmis, par avarice, des violences inexcusables. De son c6te, le gou-
Lxiv INTRODUCTION.
verneur cherchait k se justifier en rejetant Tinsucc^s de la colonie sur le sieur Caron, ancien agent de la compagnie de Hollande, qu'il avait quitt^e au bout de vingt-deux ans pour s'offrir k Colbert, qui, heureux d'utiliser son experience, lui confia la direction du service dans les Indes orien tales. A I'entendre, Caron n'^tait pas seulement v^nal et infidMe, il d^daignait tons les avis, mSme ceux du Conseil souverain. Malgr^ ce manque de probity, plutdt soup<jonn6 que prouv6, Colbert soutenait Caron et le piquait d'honneur par des 6loges peut-etre excessifs. wToutes ces difficult^, lui disait-il, sont inseparables des commencemens des grands desseins; et c'est principalement dans ces occasions que les hommes de vostre poids font mieux paroistre leur fermete et leur Constance, t)
Quelles ne devaient pas Mre, avec de tels instruments et k de semblables distances, qui s'accroissaientdelararete des expeditions, les difficultes de Tadministration coloniale? Pour les att^nuer, Colbert recommandait ^urtout aux gouverneurs, chefs d'escadre, intendantsetdirecteurs,la tolerance, Tunion, la concorde. «rll faut, disait-il, pour conduire une entreprise d'un si grand poids, beaucoup de sagesse, de moderation et de patience; et, pour faire en sorte que ces bonnes qualit^s passent dans les esprits de tons ceux qui sont et seront k Tavenir dans les Indes, il est n^cessaire de les establir fortement dans Tesprit de tons les directeurs de Paris, et mesme de souflfrir beaucoup de fautes et de mauvaise conduite dans ces commencemens. . . Outre ces bonnes qualit^Sj il faut employer tons les moyens possibles pour maintenir Tunion et la veritable subordination dans tons les sujets qui serviront k ce grand commerce, d'autant que, sans ces deux points, toutes les autres bonnes qualites sont inutiles.^ Une autre fois, le 6 septembre 1678, il ecrivait k un des directeurs : <f Le plus sage est celuy qui prefere la satisfaction du Roy et le succ^s de I'affaire k toutce qui pent estre de ses interests ou ressentimens particuliers. . . Et, quoyque je ne doute pas que vostre experience et le souvenir de tout ce que nous avons dit sur ce sujet ne vous ayt fait prendre la resolution de compatir aux defauts des autres pour vous remettre tons dans une parfaile union, je ne laisse pas de vous conjurer encore de le faire si vous lie Tavez pas fait, ou d'augmenter vostre douceur, vostre
honnestet4 et vostre patience, poar faire cesser une fois pour toutes ces divisions, qui ne font autre chose que de priver le Roy et le public, dont vous avez en main la satisfaction et les a vantages, de la force de vos esprits, pour en employer la plus grande partie k ces petites dissensions, n
De nombreuses lettres, des instructions multipli^es et importantes, ^crites de la main du ministre, attestent Tint^r^t qu il portait aux progr^s des colonies. La compagnie des Indes orientaies lui tenait surtout k coeur. crC'estoit, ^crivait-il , la plus grande et difficile entreprise que le Roy eust form^e depuis qu il avoit commence k gouverner luy-mesme, et celle dont le succis seroit le plus glorieux et le plus avantageux k son royaume. r^ La correspondance qui s'y rattache est particuli^rement active de 1666 k 1679. A partir de ce moment, les lettres deviennent moins fr^quentes, moins anim^es, et Ton y voit sou vent exprim^ le regret de ne pouvoir envoyer I'argent, les vaisseaux et les hommes que la situation r^claraerait; mais la guerre et les d^penses quelle entratne s'y opposent. Une instruction du U d^cembre 1669 constate la division des chefis, les querelles et les jalousies privies, cause incessante de d^sordres , et recommande k un nouveau gouverneur d agir de concert avec les directeurs, alors m^me qu'ils seraient dans I'erreur. Veut-on avoir une id^e des mis^res que les premiers colons avaienb endurdes? crSi les Francois, disait Colbert, ne peuvent se garantir de la faim que par la guerre, il faut la faire, estant pr6fi6rable de mourir les armes k la main que de faim et de mis^re. j> II fallait aussi s'agrandir de Sumatra, dont la situation, pr^f6rable k celle de Ratavia, faciliterait k la compagnie le commerce des ^piceries, celui de Tlnde, de la Chine et du Japon. Enfin, le ministre pr^chait de nouveau la concorde, la moderation, la patience, Toubli des ressentiments personnels; il signalait Timportance exceptionnelle de I'lle Sainte-H^l^ne et d'une station quelconque le plus pr^s possible du cap de Ronne-Esp^rance, indiquait les points oil il fallait chercher k s'^tendre, tra^it la conduite k suivre avec les gens du pays. Comprenant d'ailleurs qu'on n obtiendrait rien d agents dont Tambition n aurait pas en perspective des avantages considi^rables, il pr^venaitle gouverneur que ceux dont le Roi serait
uvi INTRODUCTION.
satisfait pouvaient compter, apr^s quelques ann^es de service , sur d excellents commandements en Frauce. Quant au HoUandais Garon , nonobstant les plain tes fornixes contre lui, fl le comblait de biens, dotait sa fille, pensionnait sa femme, et ne lui demaudait, pour tant de faveurs, que de ne pas songer h revenir (rjusqui ce que le grand ouvrage qu il avoit eu Thonneur de commencer fust mis a sa perfection. 1)
Si jamais compagnie se trouva plac^e dans des conditions oil tout semblait pr^sager le succfes, c'est assur^ment celle des Indes occidentales, telle que Tavait reconstitute Colbert. Monopolisant le commerce dans la plus grande partie des Antilles et dans les ^tablissements d'Afrique, propri^taire absolue et souveraine de tout le pays oil s'exer^ait son privilege, gratiG^e de primes considerables pour tout ce quelle exportait ou importait, on devait croire qu'elle d^passerait les esp^rances de ses fondateurs. G*est le contraire qui eut lieu, et de nouveaux d^boires ne tard^rent pas k s'ajouter aux anciens. Une cause g^n^rale, la pretention de plier les colonies aux lois et r^glements du royaume, contribua sans doute, comme cela etait arriv^ pour la compagnie des Indes orientales, k rinsucc^s des operations. II faut en ajouter une autre, rinterdiction formelle de commercer avec les Strangers, interdiction commune aux deux compagnies, mais qui, si Ton en juge par le nombre et Tinstance des prescriptions, dut jouer un plus grand r61e aux iles d'Amerique.
Qu'une pareille defense fAt de nature k favoriser les interAts de la compagnie concession naire, c'est ce qui n etait pas m^me revoque en doute. Aussi le gouvernement, qui, des 1670, cedant aux reclamations des armateurs, avait accorde a quelques-uns la permission de commercer avec les ties, main tint expressement interdiction k regard des etrangers, et elle a ete, pendant pr^s de deux siedes, la pierre fondamentale du syst^me colonial. Seul, le gouverneur des iles d'Amerique, dont Colbert estimait pourtant les services, contraria sur ce point ses idees. Subordonnant i'inter^t de In compagnie k celui des colonies, il pensa et osa dire que leur prosperite etait attachee a la liberie que revendiquaient les etrangers. Rien ne s'eloignait plus des vues du secretaire d'Etat de la marine
COLONIES. LXTii
que la participation de ces derniers au commerce des Antilles. Aussi ^crivit-il <rque M. de Baas connivoit trop avec les estrangers, et qu il leur pardonnoit trop facilement. 7> II pers^v^ra done dans son syst^me, qui ^tait d'ailieurs ceiui de toutes les grandes puissances, et, trouvant sans doute que les gouverneurs n ex^cutaient pas ses ordres assez s^virement, il leur enjoignit cent fois, dans les termes les plus forts, d'emp^cher, k tout prix, les Strangers d'aborder aux lies, avec ordre de s'emparer de leurs navires, de les faire condamner, et, s'il s'en trouvait qui cherchassent k d^barquer des marchandises de force ou par ruse, de les d^truire impitoyablement; injonctions malheureuses qui ne sauverent mime pas la compagnie occidentale, dont les actions allaient sans cesse en d^dinant. Engag^ dans cette voie, et croyant n'avoir jamais fait assez, on ne s'arrita plus. Sur Tordre de la m^tropole, Tadministration locale Gxa le prix des objets de consommation. Au mois de septembre 1 668, Colbert ordonna au gouverneur de tarifer marchandises et vivres indistinctement, ceux de France comme ceux des ties, et de maintenir Techange primitif, denr^es contre denr^es, <rsans souffrir que le traGc des habitans se fist avec de Fargent.T) A la v^rit^, il se ravisa bient6t, et (rconsid^rant, disait-il, combien cet usage estoit contraire au commerce, t) il permit les ventes de gr^ i gr^\ Un autre probl^me, celui de la circulation desmonnaies, se pr^senta; il pr^tendit le r^soudre en defendant que le numeraire envoy^ dans les lies en sortit. La compagnie avait imaging de mettre en r^gie la perception de Timpdt et des droits de souverainet^ qui lui ^taient attribu^s. II Ten dissuada par le motif qu elle n'y trouverait pas son compte, et que, dans la m^tropole, les regies ^taient pr^judiciables au roi. Suivant lui, les principaux habitants devaient affermer les droits de capitation et de pesage, afin que les b^n^fices restassent dans le pays. D'autres prescriptions, qu'il faut noter, contrastent heureusement avec les pr^c6dentes. Tant6t il recommande aux gouverneurs de tol^rer les JuiEs, de ne pas se montrer trop rigoureux dans I'application des peines, de faciliter le commerce par tons les moyens, d'engager les n^gociants k se contenter d'un gain
* HisUnre de Vadminutratum en France, par M. Daresicf de La Chavanne , t. II , p. 970.
Liviii INTRODUCTION.
modeste et k vendre leurs marchandises k Tencan etpromptement, afln de les renouveler plus souvent; tantdt il leur reproche de trop iritervenir dans les affaires, leur enjoint de retirer les concessions de terres non d^frich^es, montre que le peuplement des iles ue depend pas du roi, mais du public, et invite avant toutes choses les colons ^fuir la procedure et les gens de robe, peste et fl^au des affaires.
Gependant on n'^tait encore qu'en 1672, et d^ja la compagnie des Indes occidentales 6lait ruin^e. Le 29 septembre, Colbert ^crivit aux directeurs que les marchandises n'ayant pas suffi pour le remboursement de ce qu on appelait les actions volontaireSy par opposition aux actions provenant des amendes de la Ghambre de justice, leRoi c^dait k la compagnie un droit de cinquante sous par tonneau per^u k Rouen sur les sucres et les cires. En r^sum^, elle perdit en dix ans plus de trois millions et demi. Au moment de la liquidation, le Roi lui donna encore i,3oo,ooo livres, moyennant quoi il rientra en possession des droits de souverainet^ ali^n^ et devint propri^taire de tous les ^tablissements fond^s. VoilA o(i Tavaient men^e I'interdiction du commerce aux Strangers, la fixation des prix, le troc des denr^es et la defense de laisser sortir de la colonie Targent monnay^.
Quant k la compagnie des Indes orientales, Golbert ^crivait, le 2 3 octobre 1671, <rqu'il estoit tr^s-fasch^ d'apprendre que la vente deses marchandises ne se fist pas bien; qu'il falloit avoir beaucoup de force pour r^sister au malheur de cette compagnie; mais qu on devoit n^anmoins s'armer de fermet^ et de Constance pour la soutenir, jusqu k ce que son commerce devinst plus avantageux. a Or, ce commerce ne donna quelques b^n^fices qu'environ un sifecle apr^s, et sa prosp^rit^, achet^e par tant de sacrifices, ftit, on le sait, de bien courte dur^e.
On a vu que la Nouvelle-France et TAcadie figuraient dans I'edit de concession des Indes occidentales ; mais la compagnie , k laquelle les Antilles oflraient un vaste champ d operations, ne fit jamais
d'effbrts s^rieux pour s'^teudre dans TAm^rique septeutrionale. GrAce k cette circonstance, la colonisation « c'est-^-dire Tobjet le plus important, y r^ussit mieux que partout ailleurs. D'apr^s une lettre de Colbert h I'intendant du Canada, ce qui en avait le plus contrari^ le d^veloppement, c'^tait T^tendue excessive des lots, et, par suite, Tisolement des colons, incapables de s'entre-secourir. Pour rem^dier k cet ^tat de choses, le Roi avait rendu un 6dit portant quon ne pourrait plus d^fricher que de proche en proche, avec defense de laisser, entre deux exploitations, des terres inoccup^es; mais I'^dit^tait ^lud^, et Colbert en rappelait sou vent les dispositions. Ses instructions aux gouyerneurs et aux intendants du Canada embrassent tons les sujets. Dans un moment oil I'esprit de r6glemeutation envahissait tout, on juge si les recommandations devaient abonder. II y en a sur les manages, k Toccasion des filles exp^di^es avec ordre de les ^tablir en quinze jours; sur les industries locales qu'il faut d^velopper, telles que mines de fer , de charbon, fonderies de canons, fabriques de goudron el de potasse; sur I'^-* ducation des petits Iroquois, les d^frichements, les routes k ouvrir entre le Canada et TAcadie, les avantages de la liberty du commerce k Tint^rieur, etc. Le mouvement des affaires amenait parfois des explications int^ressantes. Le comte de Frontenac, gouverneur et lieutenant g^n^ral, avait cru devoir, a son arriv^e au Canada, diviser les habitants en trois ordres pour leur faire prater serment de fid^lit^. Son projet n eut pas Tapprobation du ministre, qui lui fit, sous la date du i3 juin 1678, la curieuse confidence qu on va lire : «r II est bon que vous observiez que, comme vous devez toujours suivre, dans le gouvemement et la conduite de ce pays-la, les formes qui se pratiquent icy, et que nos rois ont estim^ du bien de leur service depuis longtemps de ne point assembler les estats g^n^raux de leur royaume, pour peut-estre an^antir insensiblement cetto forme ancienne, vous ne devez aussy donner que tris-rarement, et, pour mieux dire, jamais, cette forme au corps des habitans dudit pays. 11 faudra mesme, avec un pen de temps, et lorsque la colonie sera plus forte qu elle ne Test, supprimer insensiblement le syndic qui pr^sente des requestes au nom de tons les habitans, estant bon que chacun parle pour soy et personne pour tous. ^
Lxx INTRODUCTION.
L'introduction de la Coutume de Paris dans les colonies devait amener fatalement de graves embarras. lis ne manqu^rent pas de se faire sentir, car, en 1 675, le ministre recommandait k un nouvel intendant du Canada de rechercher (r s'il n estoit pas n^cesaire d'y apporter quelque changement, eu ^gard aux mceurs, usages et bien des habitans.7) G'^tait en effetla vraie direction; mais que de temps pour la trouver, que de difficult^s pour la faire accepter! Une des tendances des gouverneurs et des intendants ^tait de trancher la plupart des litiges par voie administrative et d'autorit^. Colbert leur enjoignait au contraire d mtervenir le moins possible dans les questions contentieuses et de laisser faire les juges. Fallait-il, malgr^ les reclamations tie I'^v^que de P6tr6e, des J^suites, des R6collets» permeltre.la vente des spiritueux? Les marchands, on le con^it, ^taient pour faffirmative, el Colbert partageait leur avis. Cependant la question » apr^s avoir ^t^ longtemps debattue au Canada et k Paris, fut enGn r^solue dans le sens de Imterdiction par un arrdt du conseil, tr^moral sans doute, mais qui avait Imconv^nient de d^placer ce trafic au profit des Anglais et des Hoilandais, et qui ne fut d'ailleurs jamais execute. D accord sur la vente de I'eau-de-vie, I'^vfique, les J^suites, les B^oUets ^taient sans cesse en lutte d 'influence, et Colbert avait fort k faire, soit pour maintenir la balance entre eux, soit pour les emp^cher de faire la loi aux intendants. tr Sur le sujet de la trop grande autorit^ que r^vesque de P^tr^e et les J^uites, ou pour mieux dire ces derniers sous le nom du premier, se donneut, ^crivait-il le i5 mai 1669 au gouvemeur, lorsque le pays augmentera en habitans, assur^ment laulorit^ royale surmontera Teccl^siastique et reprendra la veritable eslendue qu'elle doit avoir. En attendant, vous pouvez toujours empescher adroitement, sans quil paroisse ni rupture entre vous, ni partiality de vostre part, les trop grandes entreprises qu'ils pourroient faire. n S opposer aux empi^temens de la puissance eccli^siastique, maintenir les J^suites par les B^collets, telles sont les recommandations qui reviennent le plus souvent dans la correspondance de Colbert. Les extraits suivants d'un projet de m^moire pour Tintendant du Canada pr^cisent ses id^es sur ce point important.
COLONIES. Lxxi
(T A regard du spirituel , les avis de ce pay»-l^ portent que T^vesque de P^tr^e et les J^uites y establissent trop fortement leur autorit^ par la crainte des excommunications et par une trop grande s^v^rit^ de vie qu ils veulent maintenir. — Faire en sorte qu ils adoucissent un peu leur s^v^rit^. Les consid^rer comme gens d'une pi^t^ exempiaire, et que jamais ils ne s'aper^oivent qu'on blasme leur conduite, car I'intendant deviendroit dans ce cas presque inutile au service du roy.
(cLes J^suites pr^f^rent tenir les sauvages doign^ des Francois, et ne point donner d'^ducation k leurs enfans, sous pr^texte de maintenir plus purement parmy eux la religion. — C'est une maxime fausse et qu'il faut s'attacher k combattre en attirant les sauvages par commerce, manages et Education de leurs enfans.
(cLes J^suites pr^tendent que les boissons vendues aux sauvages les rendent paresseux a la chasse en les enivrant. — Les commer- ^ans disent qu au contraire le d6sir d'en avoir les rend plus vigilans k se procurer par la chasse les moyens d'en acheter.
crEmpescher, autant qu'il se pourra, la trop grande quantity des prestres, religieux et religieuses; il suflBt qu'il y en ayt le nombre n^essaire pour le besoin des Ames et Tadministration des sacremens. . • n
En r^sum^ , le succ^s de la colonisation du Canada paraissait k Colbert attache aux quatre points suivants :
Ex^cuter soigneusement les arrets relatifs aux terres non d^frich^es, afiu d'en pouvoir distribuer, aux nouveaux arnvants, le plus pris possible des forts ou des centres d'agglom^ration ;
Etablir une bonne police ;
Veiller k ce que la justice, confine k des juges locaux, fAt ^clair^e, impartiale et prompte ;
Multiplier les manages; et, sous ce rapport, il est juste de dire que la plupart de ses lettres annon^ient le depart de filles exp6di^es de la m^tropole.
Ces instructions finirent par porter leurs fruits, mais lentement et dans une mesure fort modeste. Des paysans bretons et normands avaient ^migr<^. au Canada, d^s le d^but de la colonisation, avec leurs families. Depuis, notamment en t665 et 1669, on y avail
Lxxii INTRODUCTION.
fait passer des regiments, dont les oQiciers et les soldats devaient s'y fixer. Enfin, si quelques colons parlaient de revenir en France , le gouvemeur avail ordre de s'y opposer, m6me par force, k la derniftre extr^mit^. En 1671, Colbert se f^licitait avec Tintendant Talon de ce que la colonie se soutenait et fournissait m^me en partie k la consommation des Antilles. Trois ans apr^s, la population europ^enne s'^levait k 6,706 hommes, femmes ou enfants ; elle d^passait 10,000 en 1681.
Quel que inf^rieurs qu'ils soient aux prodigieux accroissements des grandes colonies roodernes, ces chiffres, si disproportionn^s avec les efforts etlesd^penses, ne paraissaient pas alors d^courageants, et rien ne ralentissait le zMe du ministre. Malheureusement ses inspirations partaient souvent d'une id^e fausse. Enclin par caract^re a porter la r^glementation jusqu'^ Tabus , ii ^tait encore pouss(^ dans cette voie, tant6tpar les gouverneurs et les intendants, tant6t par I'autorit^ eccl<^siastique. Pour emp^cher I'exc^s de la production , il avait voulu restreindre la culture de la vigne en France; au Canada, 11 interdit celle du tabac par le motif qu'elle convenait mieux aux Antilles, et que la p^che, le commerce et les manufactures en souffriraient. Une autre fois, tant les principes 6taient vacillants, incertains, il invoque la liberte de Tindustrie dans une circonstance oil on lui aurait volontiers pardonn^ d'en tenir moins compte. 11 s agit des cabarets que I'^v^ue de Quebec rendait responsables de I'ivrognerie et de la d^bauche, et dont il aurait voulu subordonner I'ouverture k la permission de Tintendant. Or Colbert s'y refusa, (rparce quil doit estre, dit-il, libre k un chacun de prendre tel metier quil luy plaist. n
Tolerant avec les flibustiers et les boucaniers, dont les exploits ont pendant si longtemps trouble le commerce du nouveau monde, sachant mSme au besoin les utiliser, il consid^rait les coureurs des boia comme la plaie de la Nouvelle-France. Au nombre de sept k huit cents, rebelles k toute discipline, vivant du produit de leur chasse au milieu de for^ts primitives, s'aventurant chez les sauvages pour leur acheter les pelleteries k meilleur march^, ces ^tranges colons causaient le d^sespoir des gouverneurs. Le 22 avril 1 675, Louis XIV donnait Tordre de les ponrsuivrc et de les punir
COLONIES. Liuii
s^v^rement. 11 voulait en mdme temps qu'on ^tablit des lieux et des jours de marches publics oil les Indiens apporteraient leurs marchandises. Le d^ordre continuant et s'aggravant, Colbert iniagina de permettre, tous les ans, k vingt-cinq Fran^ais d'aller commercer chez eux. II sentait d'ailleurs qu'on ne parviendrait jamais Ji les attirer dans les march^, tan t que les gouverneurs continueraient d'en exiger des presents et ne les prot^geraient pas efficacement contre les injustices et les vexations dont ils avaient 6t6 victimes jusqu'alors.
La Martinique et la Guadeloupe, Cayenne et la Guyane donnaient lieu ^galeraent k quelques communications instructives. Longtempsmal administr^e, la Martinique languissait; Colbert estimait pourtant (1662) que sa situation, sa fertility et la commodity de ses rades devaient en faire TentrepAt naturel et la place d'armes de tontes les colonies fran(^ses. Trois ann^es apr^s, une r^volte occasionn^e par les exigences de la compagnie, qui taxait avec une exag^ration ridicule les objets qu'elle avait seule le droit d'apporter de France, ^clata dans Tile; I'ordre fut r^tabli etlacolonie atteignit un degr6 de prosp6rit6 relative. Un certain nombre de Juifs s'y 4taient fix^s ainsi que dans les autres Antilles, et leur activity, leur esprit des affaires faisaient merveilles. Le succ^s les prot^gea; une enti^re liberty de conscience leur fut laiss^e, k condition que I'exercice du culte ne causerait pas de scandale. Par malheur, k chaque instant, les d^fauts et les vices des colons remettaient tout en question. Que de fois Colbert deplore , mais en vain , leur inquietude et leur l^g^ret^ naturelle! Le gouverneur de la Martinique ^tait entour^ d'hommes violents et debauches; il le lui reproche vivement, en ajoutant que (r non-seulement la discipline militaire ny est plus observ6e, ni la justice administr^e, mais que le commerce y est enti^rement abattu. n Les officiers de marine s'attiraient de leur cAt6 de s^v^res r^primandes en s'obstinant, malgr^ les defenses formelles qui leur ^taient faites ainsi qu'aux fonclionnaires de tout ordre, k trafiquer pour leur compte. Quant aux gouverneurs, aux intendants et aux directeurs des compagnies privil^gi^es, des observations multipliees t^moignent de leurs d^fauts. Les uns n'avaient ni probity ni morality ; d'auires ne connaissaient pas leur metier et ne prenaient pas la peine de Tapprendre.
Lxiiv INTRODUCTION.
Geux-ci, sur iesquels le roi et ie ministre avaieut pourtaut fonde de grandes esp^rances, ^taient devenus des voleurs, et il avail failu les rappeler et les arr^ter. L'un d'eux, le marquis de Mondevergue, gouveraeur de Tile Daupbine, mourut en prison, pen apr^s avoir touchy le sol (ran^is. Un autre, ceiui de la Guadeloupe, 4tait en proie k une jalousie incurable , voyant des ennemis dans tout le monde, et fatiguant Colbert, qui le d^clarait impropre au gouvernement de la colonie. En 167^, celui du Canada exc^dait ses pouvoirs et tranchait du souverain, en instituant des juges de sa propre autorit^. Les directeurs nomm^ par le roi s'exposaient aussi k des bUmes frequents. Plusieurs fois m^me, k leur ^gard, le fait suit la menace, et Colbert suspend le payement de leurs appointements, soit pour cause de negligence, soit parce qu'ils ont d^pass^ les credits.
Parmi les maximes qui le dirigeaient, quelques-unes sont formul^es par lui avec une precision singuli^re, dont on a A6]k pu juger; nous groupons ici les plus importantes, pour r^umer en quelque sorte la tb^orie du syst^me colonial, au moment de sa fondation. On aime k entendre les bommes d'Etat, les ministres c^l^bres, exposer leur opinion sur ce qui fut la preoccupation constante de leur esprit. C'est ce qui donne un si grand int^rit aux Economies royales de Sully, et au Testament politique du cardinal de Ricbelieu. Colbert, par malbeur, na pas eu le temps d'^crire le sien, mais sa correspondance et ses nombreux m^moires en tiennent lieu sur bien des points.
— (tLa maxime d'exclure les estrangers veut que tout vaisseau estranger ou fran^ois charge de marchandises prises en pays estranger, mesme dans les isles voisines, abordant ou naviguant aux environs des isles, soit confisqu^, et la confiscation partag^e suivant Tordonnance du roy; et en cas que les diff^rentes circonstances donnent lieu k quelques doutes, il faut toujours les expliquer contre les estrangers et ne pas balancer a tout confisquer, sauf aux maistres ou propri^taires de vaisseaux k se venir plaindre au roy.
— « La maxime de la liberty aux Francois veut que tout vaisseau Francois porteur d'une permission du roy soit re^u dans toutes les isles et y ayt une enti^re liberty de trafiquer, vendre et d^biter ses marchandises a tel prix que bon luy semblera. (lomme aussy la mesme liberie doit estrc donn^c
LUV
aux habitans des isles de vendre leurs sucres; et tous les doutes qui viendront sur ce point, il faut les expiiquer en faveur de cette mesme liberty, pourvu qu'ils ne puissent estre accuses d'estre charges de marchandises prises dans les pays estrangers, ou d'en venir.
— cell ne faut point s'^tonner des inconv^niens qui arriveront de ces deux maximes au commencement de leur execution, estant impossible qu un changement de cette nature ne cause d'abord quelque n^cessit^ dans toutes les isles; mais il faut soutenir avec force ces premieres difficult^s et estre bien persuade que I'abondance succ^dera.
— «La police est une autre base de toutes les colonies; c'est par elle que la chose publique est bien administr^e, que tous les d^rdres et les m^intelligences qui sont si directement opposes au progres de tous les nouveaux establissemens viennent k cesser; et c*est elle enfin qui doit estre consid^r^ comme une source f^conde d'oik derive I'abondance, par le bon usage du travail et de I'application des hommes.
— «I1 faut ^viter le trop de procedure que les gens de robe employent sou vent pour rendre la justice , et empescher aussy que les gouvemeurs s'en meslent beaucoup; d'autant qu'il est bien difficile, voire mesme impossible que, lorsqu'ils sont les maistres de la justice, elle ne d^g^n^re en vexation; et c'est k quoy il importe beaucoup de rem^dier en tenant le milieu entre ces deux extr^mit^s.
— «Ilfautquelesdirecteursprennent garde k ne point se laisser aller a Tenvie que la nature donne trop facilement de blasmer ce que les autres ont fait, pour relever d'autant plus ce que Ton pent ensuite faire de mieux; il faut que la nouveaut^ et la difficult^ de ces establissemens servent d'excuse pour tout ce qui pent avoir est^ mal fait, et il n'y a que I'infid^lit^ et une volont^ fixe de mal faire pour profiter induement qui ne doivent point estre excus^es.
— « Dans tous les commandemens , il est n^cessaire de souffrir quelquefois les d^fauts des hommes, de les dissimuler, de prendre garde qu'ils ne nuisent pas au service que Ton veut tirer d'eux et de se servir avantageusement de ce qu'ils peuvent avoir de bon pour le succ^s des actions dans lesquelles ils doivent agir. Les rois mesmes ne pourroient pas se faire ob^ir par tous leurs sujets par force et avec contrainte, beaucoup moins ceux qui commandent sous leurs ordres; ainsyleur maxime est de connoistre les d^fauts des hommes, de les souffrir en les dissimulant et de relever senlement les fautes un pen considerables.
— «Le commerce estant un effet de la pure volont^ des hommes, aussylost que Ton meltroil quelque restriction au iUhii des pelleteries, les mar-
Lxxvi INTRODUCTION.
chands seroient d^goust^s de le continuer; en un mot, il imporie de laisser k un chacun la liberty enti^re de vendre ou acheter k tei prix qu*il estimera k propos.
— « La n^cessit^ dans les isles produira infailliblement des effets contraires, vu que les marchands fran^ois qui en auront avis y porteront las vivres, denr^es et marchandises dont les habitans auront besoin, et que, comme la n^cessit^ fera qu'ils auront la liberty de choisir les meilleurs sucres , ceux des habitans des isles qui auront les meilleurs les d^biteront mieux et plus facilement. Gela excitera tous les autres k mieux travailler qu'ils n'ont fait jusqu'^ present , et c'est le seul moyen de I'endre les isles plus abondantes. A I'^gard de I'argent qui a est^ port^ en esp^ces aux isles, il seroit a souhaiter pour la facility du commerce qu'il y demeurast , afin que les habitans s'en pussent servir dans leurs besoins; mais Sa Majesty, connoissant par une longue experience que la liberty est TAme du commerce, veut que les marchands I'ayent tout entiere de faire ce qu'ils voudront, afin qu'elle les convie k y porter toutes les denr^es et marchandises dont ils croiront avoir un d^bit plus prompt et plus assur^.
— «Le commerce estant un effet de la pure volont^ des hommes, il faut n^cessairement le laisser libre , s'il n'y a une n^cessit^ indispensable de le reslreindre dans les mains d'une compagnie ou de quelques particuliers.
. — «0n a toujours fait une experience certaine que la fain^antise des premieres ann^es de la vie est la veritable source de tous les d^sordres qui la traversent, au lieu que I'application produit un effet contraire parmy ceux qui ^vitent I'oisivet^ dans ces premiers temps.
— «Ceux qui ontle conmiandement des armies et des peuples, ^crivait enfin Colbert au gouvemeur du Canada , se laissent facilement flatter et persuader qu'ils doivent prendre soin de toutes choses et entreprendre d'avoir connoissance de tout ce qui conceme la justice, la police, les finances. Sa Majeste m'ordonne de vous dire que, sur ces trois points, vous ne devez faire autre chose qu'ayder et appuyer I'intendant de vostre autorit^. w
A quoi avaient abouti tant de soins et tant d'efforts? D'abord , aucune des compagnies n avail r^ussi. Aprfes quelques ann^es d'exp6riences et d'essais infructueux, les premieres avaient fait place a d'autres, fondles conimc dies sur le privilego et que le privilefre
COLONIES. Lxivn
ne sauva pas. Quant k la colonisation, plus vivace au Canada et k la Martinique que dans les autres possessions, elle ne prosp^rait nuUe part. Un regime moins exclusif eAt produit assur^ment des r^sultats meilleurs; niais, ni TEspagne, ni la HoUande, ni TAngleterre, dont les ^tablissements ^taient bien plus solides, ne donnaient Texemple, et il ne pouvait venir k I'id^e de Louis XIV et de ses ministres que 1^ ^tait le remade k la situation qu ils d^ploraient. Nous n'avons pas k raconter les prodiges quop^raient alors quelques hommes pouss^s par le g^nie des d^couvertes et cherchant, au prix des plus grands perils, k d^velopper I'influence fran^ise dans lenouveaumonde; notre objet est de constater les principes d'apr^ lesquels se dirigeait le gouvernement et les causes g^n^rales qui ruinaient les projets en apparence les mieux combines. Com* ment ne pas nommer cependant le plus lllustre de ces pionniers, Cavelier de La Sale, qui , de 1678^1688, dans les derni^res ann^es du minist^re de Colbert, avait parcouru la Nouvelle-France dans tons les sens, descendu le Mississipi jusqu'au golfe du Mexique, pris possession , au nom du roi , de Timmense bassin qu arrose ce fleuve, et donn^ k la France un veritable royaume au del^ des mers, la Louisiane? II nen fallait pas tant pour exciter la rivalit^ anglaise; elie se donna largement carri^re, et, comme on avait eu le tort de pers^cuter ies Iroquois, elle n eut qu ^ exploiter leur ressentiment pour s'en faire des allies contre nous. En r^sum^, si nos colonies ^taient nombreuses, ^tendues, il ny avait 1^ en quelque sorte que des ^l^ments, et il restait bien k faire pour que de si grands sacrifices d'hommes et d argent n eussent pas ^t^ effectu^s en pure perte. Ajoutons qu apr^s avoir tant travaill^ pour donner une base durable k la nouvelle compagnie des Indes orientales, Colbert avait eu le cr^ve-cceur de voir succomber les postes fond^s k Madagascar et ceux de Ceylan et de Saint-Thorn^, dont les debris avaient, il est vrai, servi k fonder le comptoir de Pondich^ry, bient6t accru de Chandemagor. Quoi qu il en soit, le Canada et la Louisiane, les ties Sainte-Croix, Saint-Martin et Sainl-Barth^lemy, Saint-Christophe, dont les Anglais poss^daient la moiti^, la Guadeloupe, la Dominique, la Martinique, Sainte-Lucie, Saint- Vincent, Tabago, une partie de Saint-Domingue, sans parler de
Lxxviii INTRODUCTION.
Cayenne, de la Guyane et de I'Afrique occidentale, composaient un faisceau qui faisait de la France, au moment oil mourut Colbert, la mieux dot^e des grandes puissances coloniales.
Naturellement, Tinsucc^s des compagnies privil^gi^es avait bien refroidi les esprits pour ces tentatives lointaines, et, par Teffet d'une reaction inevitable, les rfeves d'or des premieres ann^es avaient fait place k un d^couragement excessif. Tout entier aux ^vt^nements qui se passaient dans la M^diterranee et sur les c6tes d'Angleterre, le marquis de Seignelay donnait une rooindre attention k ceux qui se produisaient dans des contr^es oik la distance et la raret^ des nouvelles rendaient son action secondaire. U suivit cependant, mais sans ardeur, les errements de son p^re. Les Iroquois continuant d'inquieter nos ^tablissements de la Nouvelle-France, il y exp^dia plusieurs vaisseaux. D autre part, des postes que les Anglais nous avaient enlev6s dans la baie d'Hudson leur furent repris (i 685). Vers la m^me ^poque, une lutte s'^tant engag^e k Saint-Domingue, entre les Espagnols et les Fran?ais, Seignelay, dans Fimpossibilit^ d'envoyer du renfort au gouvemeur, lui permit de faire appel aux flibustiers, sauf k leur courir sus aprfes le danger. La Chine, la Cochinchine, le Japon, sont aujourd'hui les points de mire de Tactivit^ europ^enne. Sous Louis XIV, le royaume de Siam exercjait la m^me attraction, et Ton songeait^ une expedition nouveHe, quand on apprit qu'i la suite de la mort du roi une revolution venait d'y edater et remuait tout le pays. Poursuivant leur but, les Anglais auraient voulu detruire notre trafic de pelleteries, resserrer nos limites dans I'Acadie, s'emparer de Saint-Domingue. De leur c6te, les Hoilandais cherchaient k reprendre Tile de Tabago c^d^e k la France par le traite de Nim^gue. Des observations adress^es k ce sujet aux gouvernements d'Angleterre et de HoUande furent, pour le moment du moins, ecout^es. Parmi les compagnies que Colbert avait fondles, celle du Senegal, principalement adonn^e au commerce des n^gres, etait consider^e comme la plus utile, et le gouvernement accordait une prime pour chaque esclave debarqu^ dans nos colonies. Seignelay envoya un vaisseau pour prot^ger des operations qu'aujourd'hui, gr^ce k Dieu, nos croisi^res ont mission d'emp^cher. 11 essaya aussi de coloniser Cayenne par Teiement militaire, en gratifiant les sol-
COLONIES. Lxxw
dats qui s*y ^tablissaient d*ane ann^e*de solde et de vivres. 11 tenta enGn de cultiver en Am^rique les vers k soie et les abeilles. Efforts louables, inteiligents et capables de donner la vie aux colonies, mais que neutralisaient le monopole des compagnies et Texciusion syst^matique, absolue, des strangers.
Le minist^re de Ponlchartrain (1690-1700) napporta aucun changement notable k la situation. La guerre ^tait devenue europ^nne, et le contr61eur g^n^ral ne pouvait suffire aux d^penses les plus urgentes. Un projet grandiose fnt cependant mis en avant; il s'agissait d acheter aux Espagnois leur part de Sainfc-Domingue. Les plus beaux ports du monde, des mines d'or etd argent, une position exceptionnelle, un sol apte k tout produire, devaient tenter Tambition. Gette ile que la nature a faite admirablement belle, et oA les hommes s'achament k s'entre-d^truire , n'avait rien encore d'une soci^t^ r^guli^re. tx Ge nom de justice, dont Tembl^me est divin, ^crivait le gouverneur Du Gasse en 1692, est un monstrc par la pratique en ce pays od les peuples sont d^vor^s par les plus petites affaires, n Le gouverneur se plaignait aussi qu il n y eM ni h6pital, ni prison; il regrettait la rarete des n^gres, des engages, et demandait, puisque la compagnie ne remplissait pas les conditions de son march^, quil fAt permis k tous d'en importer ^ L'4tat des finances emp^cha de donner suite au projet d'achat. Ajoutons, k rhonneur de Pontchartrain, que, le premier, il fit decider qu un esclave abordant le sol fran^ais serait libre de droit.
Un homme, le plus grand de son si^cle (on a nomm^ Yauban), ^tudiait, k cette ^poque m^me, la situation des colonies. Dans un ro^moire ^crit en 1699, il indiquait les ameliorations qui lui semblaient praticables. Partisan d^clar^ de la colonisation militaire', il s'^tendait sur Tint^r^t qu'il y aurait k envoyer au Ganada cinq ou six bataillons compiets, qu'on ett renouvel^s tous les cinq ans, pendant trente ann^es, en donnant aux hommes qui se seraient fix6s dans le pays les plus grandes facilit^s pour leur installation. Yauban calculait qu en deux si^cles le Ganada , qui , k raison de son climat, de ses cultures, de ses belles for^ts, de son grand fleuve,
* Revue maritime el cohniale; aodt 186a ; 90* livraison ; publication de M. Pierre Margry.
KXXX
r^unissait tous les ^l^ments de succ^s, serait aussi peupl^ que la France. II voulait en outre qu on rempia<^t les moiues retUe$ par de bons eccl^siastiques d^barrass^s de toute gestion de biens temporels, et il proscrivait formellement le monopole. (tCes soci^t^s de marchands k titre de compagnies privHegi^es, ajoutait-il, qui survendent les marchandises qu'ils portent aux colonies, les empichent, par Fextension de leurs privileges , de commercer avec d'autres et de se procurer, par le moyen de leur industrie , plus commod^ment le n^cessaire, ce qui les ruine et les d^goAte. Rien n'^tant plus contraire aux ^tablissements des colonies , on ne sauroit mieux faire que de les supprimer tout k fait et de laisser le commerce libre^i)
Le fils de Pontcbartrain, qui lui succ^da k la marine (1700- 1715), a laiss^ un nom obscur, et sa personnalit^ disparatt dans celle de son p^re. La plupart de ses actes relatifs aux colonies ne justiBent que trop Timpression des contemporains. La compagnie des Indes d^sirait poss^der la ville de Diu, situ^e k Tentrte du golfe de Gambier et appartenant aux Portugais. Pontchartrain leur en fit offrir cent mille ^cus, ou Tile Bourbon, que, fort heureusement, ils naccept^rent pas. Au Canada, des ^tablissements importants furent abandonn^s comme trop on^reux. Le ministre aurait pourtant voulu donner k la France Ttle Maurice; il n^gocia en outre avec I'Espagne I'acquisition du fort de Pensacola, position excellente pour repousser les attaques des Anglais de la Caroline; mais aucun de ces projets n'aboutit. Sa roeilleure inspiration fut d'ordonner quk I'avenir on n'enverrait plus dans les colonies le rebut de la capitale. On comprenait enfin que rien de solide et de durable ne pouvait etre fond6 avec des mat6riaux pourris.
Malgr^ leur insucc^s et leurs modifications fr^quentes, sept compagnies privilegi^es existaient encore au commencement du xvH* si^cle; c^taient celles des Indes orientales, de la Chine, de la Guin^e, duS^n^gal et des cdtes d'Afrique, du Canada, des fournitures de la marine, et du tabac. On est trop port^ k croire que r^conomie sociale n'a eu d'organes en France que depuis le doc-
* Oimeth de M. de Vmibnn; 1699. (Publication du colonel Augoyat.)