A M. DUCHESNEAU
INTENDANT AU CANADA
Paris, t8 avrii 1677.
J'ay vu avec attention vos lettres des 9 septembre et 97 octobre de Tannde derni^re, et j'ay rendu compte au Roy du contenu en icelles, et pour vous faire s^avoir ses intentions sur tous les articles desdites lettres, je vous diray :
Premi^rement , que Sa Majesty est bien persuad^e de la pi^t^ de tous les eccl&iastiques et de leurs bonnes intentions pour le succ^s de leurs missions, mais elle veut que vous preniez garde qu'ils n'entreprennent rien, tant sur son autorit^ royale que sur la justice et police du pays, et que vous les resserriez pr^cis^ment dans les bornes de Tautorit^ que les eccl^iastiques ont dans le royaume, sans souflrir qu'ils les passent en quelque personne et mani^re que ce soii. Gette maxime g^n^rale vous doit servir pour toutes les difficult^ de cette nature qui pourroni survenir; mais, pour parvenir k ce point, il seroit n^essaire que vous-mesme vous travaillassiez k vous rendre habile sur ces mati^res en lisant les auteurs qui en ont traits, k obsel*ver tout ce qui se passe, et a envoyer, tous les ans, des m^moires sur les difficult^s que vous aurez et auxquelles vous n'aurez pas pu rem^dier. Gonsid^rez cette matiire comme estant tr^s-iniportante et k laquelle vous ne s^auriez donner trop d'application.
Quoyque Sa Majesty croye que vous avez apport^ de voslre part toutes les facility pour yivre en bonne intelligence avec M. le comle de Frontenac, n^anmoins elle ni'a ordonni^ de vous dire que vons devez avoir de
}a d^f^reDce pour luy et agir en toutes choses de concert avec iuy.Pour tout ce qni regarde les affaires qui sont mises en deliberation Jl faut que,surles particuli^res, vous disiez vostre avis en homme de bien et comme vous croirez le devoir faire en conscience; mais, sur les affaires g^n^rales, vous devez concerter les avis et en dire les motifs audit comte de Frontenac, entrer dans ses sentimens et vous y conformer autant que vous verrez que le service du roy et le bien du pays le demanderoni.
Pour eviter tous les petits sujets de plainte que M. de Frontenac pour- *roit avoir, Sa Majesty m'ordonne de vous expliquer bien clairement qu'elle ne veut pas que vous vous mesliez de tout ce qui regarde la guerre et le commandement des habitans, ni de tout ce qui pent appartenir ou regarder les fonctions de M. de Frontenac. Pour ce qui regarde les poudres et munitions, elle veut que vous en teniez un inventaire, mais c'est h M. de Frontenac k en ordonner; et, sur ce mesme sujet, elle m'a ordonn^ de vous dire que les charges de major de Montreal et des Trois-Rivi^res estant des charges de guerre, ce n'est point h vous de proposer des gens poor les remplir, Sa Majesty en ayant dispose autrement.
Le Roy a este surpris qu'il n'y ayt que 8,5 1 5 personnes en Canada; et comme Sa Majesty croit que le recensement que vous avez envoy^ est veritable \ elle veut que vous donniez tous vos soins et toute vostre application ^ Taugmentation de la colonie et h la multiplication des bestiaui; sur quoy je vous ay si amplement ^crit, I'annee pass^e, que je ne crois pas avoir rien k y ajouter. G'est k vous k relire souvent mes d^pesches et vous examiner vous mesme pour voir si vous avez execute les ordres du roy qui y sont contenus.
Le Roy a este bien ayse de voir Tutilite que les defenses qu'il a faites d'aller k la traite ont produite. Vous ne s^auriez donner trop d'applicalion k maintenir ces defenses , et vous devez estre persuade qu'il n'y a rien qui soit capable de porter Sa Majeste k les revoquer, ni mesme k y toucher en aucune fa(on.
Sa Majeste a este satisf^ite que le conseil souverain ayt rendu un arrest pour fixer les lieux oik Ton doit traitor; mais elle veut estre plus particulierement informee si les marches commencent k se bien establir et si les habitans ne contreviennent point audit arrest, ni les sauvages, en portant leurs pelleteries ailleurs que dans les lieux de Quebec, Montreal et Trois- Rivieres.
Sa Majeste veut, de plus, que vous fassiez executer tr^s-ponctuellement
• Voir pi^ II* 83 , page 606, note.
Tarrest concernant ie retranchement des concessions aussytost que le terme port^ par vostre ordonnance da 3o octobre dernier sera expir^; mais yons deviez m'enyoyer, ayec celte ordonnance, les arrests d'enregistrement de celuy da conseil et les actes de publications qai en ont est^ faits.
J'ay aassy fait voir au Roy I'estat de la d^pense qui a est^ faite dans ia crainte de la guerre des Iroquois; et Sa Majesty a est6 fort ^tonn^e qu'au prejudice des defenses que je vous ay faites de sa part d^ordonner aucune autre d^pense que celles contennes en i'estat, il en a n^anmoins est^ fait une aussy considerable sans aucune n^cessit^ pressante. Vous devez s^avoir que vous n'avez aucun pouvoir de disposer des deniers du roy pour quelque cause et sous quelque pr^texte que ce soit, sinon dans le seul cas d'une guerre d^clar^e, soit de la part des Iroquois et autres sauvages, soit de la part des Hollandois et Anglois; et s'il vous arrive, contre la defense que je vous fais de la part du Roy, de toucher k ses deniers, Sa Majesty m'ordonne de vous dire que ce que vous aurez ordonn^ sera d^dait sur vos appointemens. Au surplus , j'auray soin de vous envoyer r^gulierement tons les ans Testat que le Roy fera ari^ester, et vous le suivrez et le ferez ex^cuter sans y rien changer.
J'ay examine le papier-terrier que vous m'avez envoy^; il est n^cessaire que vous travailliez proroptement k Tachever, et que vous me Tenvoyiez par le retour des navires au mois d*octobre prochain. Vous avez bien fait de r^duire les droits seigneuriaux k la coustume de Paris, ainsy qu'il est contenu dans vostre instruction; mais, quant ht ce que vous me mandez que vous avez expliqu^ le mot de justice en g^n^ral, je n'entends point ce terme el vous devez vous expliquer plus clairement.
J'ay vu aussy Testat des concessions que vous avez accord^es conjointement avec M. de Frontenac; ne manquez pas d'envoyer tous les ans de pareils estats de celles que vous aurez faites. Sur la difficult^ que vous avez pour les concessions qui doivent ressortir nuement au conseil souverain, il faut suivre ce qui est port^ par les concessions, mais il faut qae vous observiez a Tavenir, quand vous m'^crirez sur une difficult^ de cetle nature, de m'envoyer des m^moires des raisons pour et contre.
Les r^glemens que le conseil souverain a faits pour la police sont bons; il est pr^sentement question de les faire bien ex^cuter, et c'est k vous principalement h y tenir la main. Comme Texperience vous fera toujours connoistre de plus en plus ce qui est h faire pour la meilleure police du pays, ne manquez pas de m'envoyer tous les ans les nouveaux reglemens que le conseil souverain aura faits, comme aussy de me rondre compte de ce qui regardc I'execntion des premiers.
GOLOMES. 617
Quant h ce que vous m'^crivez concernani rivrognerie, le luxe et la d^bauche des filles, le conseil doit punir ce qui est en cela contre le public, suivant Tusage etles ordonnances du royaume; et vous devez porter, autant que vous pourrez, M. T^vesque de Quebec k combattre ces vices, en quoy je m'assnre que vous ne trouverez point de difficult^; mais les raisons de Tivrognerie ne doivent point vous obliger h donner une ordonnance porlant defense de tenir des cabarets sans vostre permission, puisque cela n'est nuUement de vostre fait et qu'il doit estre libre h un chacun de prendre tel metier qu'il luy plaist.
Vous ne s^auriez apporter trop de precautions pour abolir enti^rement la coustume que les eccl^siastiques s^culiers et r<$guliers avoient prise de traiter * ou de faire traiter leurs valets ; cela est directement contraire aux ordres du roy; et vous devez leur faire connoistre et empescber par tous moyens possibles qu'ils ne continuent.
Ce que vous proposez touchant les monnoyes et Tenvoy d'une somme de 3 0,000 ^cus en Canada ne se pent pratiquer. II faut que le commerce, le travail et I'application des babitans attirent de I'argent dans le pays; et cela n'est pas difficile, vu que vous convenez vous-mesme que le Canada est aussy abondant que la France, et que, outre qu'il pent produire tout ce qu'elle produit, il a encore la pescbe.
Ainsy vous n'avez qu'^ donner vos soins k augmenter tous les establissemens, et particulierement ce dernier, qui luy pent estre d'une utility tr^s-consid^rable, pourvu qu'il se forme promptement et se continue avec vigueur; sur quoy je dois vous dire que Sa Majesty n'a point approuv^ les propositions que vous faites de faire un fort a I'isle Perc^e, d'y establir un gouverneur et des soldats avec un p^age pour I'entretien de la garnison, et enfin une compagnie pour acbeter tout le poisson sal6 qui pent estre transport^ en Europe. EUe estime que tout cela n'est point n^cessaire pour faire r^ussir I'establissement de la pescbe; le principal est qu'il y ayt plus grand nombre d'babitans en Canada, afin qu'ils puissent y vaquer et profiter des facilit^s qu'ils ont de rendre ce pays le plus abondant du monde. Ainsy, sur cette mati^re, je n'ay qu'a vous r^p^ter qu'il faut s'appliquer uniqucment a y attirer du monde : par lex^cution des arrests concernant les terres non d^fricbdes afin d'en pouvoir donner des concessions aux nouveaux babitans; en y faisant bien administrer la justice; en establissant une bonne police, et en s'appliquant a porter les gar(ons et les filles au mariage; c'est en ces quatre points que doit consister vostre principale application.
' C'est-a-dire, fairo la Irailo des pelleteries avec les sauvages.
Je suis bien aysc qu'il y ayt apparence de pouvoir irouver des mines de fer en Canada; le Roy veul que vous fassiez tout ce qui pourra d^pendre de vous pour exciter les habitans k y travailler, et que vous en regardiez le succ^ cofnme la chose la plus avantageuse que vous puissiez procurer k ce pays.
Sa Majesty a est^ bien satisfaite de voir, par vos lettres, ce que vous avez fait pour Taugmentation de la manufacture de la potasse et le restablissement de celle du goudron. Vous devez exciter \e sieur de Comport^ k s'appiiquer k Tune et k i'autre, et k instruire tons ceux qui auront envie d y travailler.
Quant au hangar que ledit sieur de Comport^ demande, en cas qu'il ne puisse servir k rien pour le roy, vous pouvez le,luy vendre et appliquer les deniers qui en proviendront k quelque utility publique.
Pour ce qui est des manufactures de toiles, droguets et des tanneries, il n'y a que le nombre des habitans et la n^cessit^ qui puissent faire ces establissemens; ainsy il faut laisser agir I'industrie et observer n^anmoins d'ayder en tout ce qui sera possible ceux qui voudront s'y appliquer.
Je vous diray la mesme chose k regard des brasseries et des rooulins k scie; mais vous devez s^avoir que le Roy n'a point accords de privilege pour ce dernier establissement. 11 ne faut souffrir aucun privilege dans le Canada sans leltres patentes du Roy bien et duement v^rifi^es. Ainsy, cette consideration ne doit retenir personne de travailler k I'establissement des moulins k scie.
Sa Majesty est bien ayse que vous esp^riez de pouvoir dans la suite faire bastir quantity de vaisseaux pour son service; mais elle ne veut pas que vous le fassiez sans son ordre expr^s. Surtout vous devez exciter tons les habitans au commerce maritime, particuli^rement celuy des isles fran(oises de TAm^rique, donner toute sorte d'assistance k ceux qui le font et les prot^ger en tons rencontres, n'y ayant rien de plus important et de plus avantagenx que ce commerce, puisque, les isles ayant besoin de plusieurs marchandises et denr^ du Canada, ce pays trouveroit, par ce moyen , le d^bit de ce qu'il a en trop grande quantity.
Sa Majesty ne veut point accorder au sieur JoUiet ^ la permission qu'il demande de s'aller establir avec vingt hommes dans le pays des Illinois. II faut multiplier les habitans de Canada avant que de penser k d'autres terres, etc'est ce que vous devez avoir pour maxime k I'^gard des nou voiles d^ouvertes qui sont faites^.
' Louis Joliiet, bourgeois de Quebec, ac- etabli un poste et mdme ud commencetnciit compagne du P. MarqueUe, j^uile, avail etc , de coloiiie dans le pays des Illinois, en 1673, a la decouverte du Mississipi el avail * Voir pi^ n" 7A , page 578.
Sur ce que vous m'^crivez concernant la communicaiion avec TAcadie, il faat premi^rement penser k peupler ce pays, et ensuite la communication s'en fera facilement.
( Arch. d« ia Mar. Ordr$$ At roi pour te eompa^nMt dm Mm, 1677, fol. 7.)