A M. DUCHESNEAU
INTENDANT AU CANADA
Scint-Germaid, 90 avril 1679.
V08 trois premises d^pesches de Tann^ derniire, en date des i5 et 16 avril, 9 may et sS juillet, ne contieiinent que de grands r^its de tout C6 que M. de Frontenac a fait avec les Anglois et en beaucoup d'autres occasions. Vous y parlez toujours comme si M. de Frontenac avoit toujoui*s tort, et vous estes persuade qu'il ne doit rien faire dans I'exercice et dans les fonctions du pouvoir que le Roy luy a donnd, que de concert avec vous; enfin il paroist que vous vous mettez toujours en parall^le avec luy.
La seule r^ponse que j'aye k va>us faire pour toutes ces d^pesches est qu'il faut que vous travailliez h vous connoistre et h vous bien ^claircir de la diif^rence entre un gouverneur et lieutenant g^n^ral du pays, qui repr^sente la personne du Roy, et un intendant; et vous devez s^avoir qu'en tout ce qui regarde la guerre, le conimandement des armes et le gouvernement des peuples, il pent et doit agir sans vous, et, s'il vous en parle et vous en communique, ce n'est que par biens^ance, sans obligation« et tout autant que vous serez bien avec luy. A vostre ^gard, c'est tout au contraire, c'est-4-dire que vous ne devez rien faire dans vos fonctions que de concert avec luy, et, toutes les fois qu'il desire que vous chan^ giez de sentiment et que vous ne fassiez pas quelque chose , vous devez d^f^rer h ses sentimens; et vous devez estre certain que, n'estoit que par vos d^pesches suivantes il paroist que les lettres que vous aviez revues ont commence h vous faire connoistre que vous vous estiez oubli^ vous-mesrac ,
Go.ogle
il n'auroit pas est^ possible d'empescher que le Roy ne vous eust r^voqa^ de vostre employ. Vous devez done prendre des maximes plus sages et plus prudentes sur tout ce qui regarde vostre conduite, et ne vous mesler que de ce qui concerne vostre fonction, ainsy que je vous Fay expiiqu^.
A regard de tout ce qui s'est pass^ sur le fait du juge de Montreal, il estoit de vostre devoir d'alier trouver M. le comte de Frontenac pour iuy expliquer ia mauvaise conduite du gouverneur de Montreal k T^ard de ce juge, et d'attendre qu'il en fist la punition , parce qu'aucune compagnie dans le royaume, pas mesme le parleraent de Paris, n'entreprendroit de faire le proems 2i un gouverneur de province ou de place, sans avoir eu commission expresse du Roy ou son ordre verbal; et si M. de Frontenac n'en avoit pas fait justice , vous en pouviez donner avis«au Roy.
Le Roy a entendu icy I'^vesque de Quebec; et Sa Majesty, sur le diif^rend des boissons enivrantes, fait s^avoir ses intentions anxquelles vous devez entierement vous conformer.
A regard du commerce, vous devez y porter tons ies habitans autant qu'il pourra d^pendre de vous, et, si des personnes constitu^s en dignity le font, vous devez faire ce qui sera en vous pour Ies en dissuader, et ce^ pendant donner avis de tout ce qui se passe ; mais vous devez bien observer de ne Hen avancer qui ne soit bien veritable.
Le Roy ^crit fortement k M. de Frontenac de ne plus donner de cong^ de chasse sans grande connoissance et sans n^cessit^, estant beaucoup plus avantageux pour la colonie que Ies habitans s'appliquent h la culture et au d^frichement qu'& la cbasse, qui ne pent estre d'aucune utility k la colonie, mais au contraire d'un tr^s-grand prejudice. Vous devez, dans Ies occasions, repr^senter ces raisons au sieur de Frontenac.
Vostre principale et unique application doit estre de prendre bien garde que la justice soit bien et promptement administr^e aux habitans, et avec le moins de frais qu*il se pourra, de Ies porter au mariage, k h culture et au d^frichement des terres, au commerce, aux pesches, k TestaUissement des manufactures, k bien cultiver celles qui sont introduites, k faire recherche des mines qui peuvent estre tr^s-avantageuses en ce pays-Ut; et, quoyqu'il soit peut-eslre difficile de trouver des mines riches, il faut tfavailler toujours k en trouver au moins de cuivre, plomb et estain; pour cela, il faut toujours commencer k en tirer, et faire fondre de celles de fer qui sont d^couvertes.
Sur ce qui concerne le provost, vous ne devez point en disposer pour le mener avec vous en aucun voyage qu'apr^s en avoir eu la permission de M. de Frontenac; mais aussy il ne doit pas vous la refuser.
Je n*^ris point au sieur de Frontenac sur tous les points qui vous regardent , parce que je n'estime pas du bien du service du roy ni de vostre satisfaction qu'il s^ache que le Roy ayt biasm^ tout ce que vous avez entrepris assez mal h propos.
Le pr^tendu papier-terrier que vous m'avez cnvoy^ est tr^mal fait; je vous envoye un m^moire particulier de mes sentimens sur ce qu'il faut faire k Tavenir.
A regard des foires et marches, c'est k vous k voir et examiner ce qui sera plus avantageux a la colonie et le pratiquer.
Donnez toujours vos soins k augraenter la fabrique de la potasse, de la goudronnerie et le commerce avec les isles de I'Am^rique.
Sur ce que vous demandez de quelle sorte vous devez agir quand M. de Frontenac interdit la connoissance d'une aifaire au conseil, comme je vois que Texemple que vous apportez de cette interdiction ne regarde que ce qui s*est pass^ k I'^gard du gouverneur de Montreal, je vous ay fait cy-dessus s(avoir mes sentimens sur ce point, et comme vous ne m'apportez qu'un exemple dans lequel vous avez tort, je ne puis vous donner aucune r^gle , parce que je ne vous trouve pas Tesprit dans Fassiette qu'il faut que vous I'ayez pour bien user du conseil que je vous donnerois sur ce point. Je vous diray seulement en pen de mots que le conseil n'a d'autre party k prendre, quand le gouverneur et lieutenant g^n^ral pour le roy luy interdit la connoissance de quelque affaire, que de luy en faire ses remonlrances et ensuite ob^ir. 11 pent aussy en donner avis au Roy, et en avertir auparavant ledit gouverneur afin qu'il fasse s^avoir a Sa Majesty ses raisons. Mais tant que vous ne connoistrez pas bien la difference qu'il y a entre I'officier qui repr^ente la personne du Roy et vous, vous courrez risque d'eslre souvent condamn^, ou, pour mieux dire, d'estre r^voqu^ de vostre employ, parce que le Roy ne peut pas souffrir un si grand nombre de petites plaintes que vous faites, qui toutes sont mal fondles, ne I'estant que sur une certaine presque ^galite que vous pr^tendez estre, mais qui n'est pas, entre le gouverneur et vous.
Lorsque vous vous serez mis I'esprit en I'estat et dans la situation oil vous devez I'avoir, vos lettres ne seront plus remplies d'une infinite de petits diff^rends qui vous regardent personnelleraent, et vous vous contenterez de donner des avis qui regardent seulement le bien et I'augmentation de la colonie et tout ce qui peut estre contraire soit au bien de la justice, soit au commerce en g^n^ral.
(Arrb. de la Mar. Ordre» dm rot pour tes compaguies det Inde*, 1679, fol. 1.)