‹ Lettres, instructions et mâemoires de Colbert, publiâes d'apráes les ordres de l'empereur, sur la proposition de Son Excellence M. Magne, ministre secrâetaire d'etat des financesChapitre 30 sur 246 · DANS SON VOYAGE D ITALIE · texte numérisé non relu

DANS SON VOYAGE D ITALIE

( Minate aotographe. )

Paris, 3i Janvier 1671.

Les deux points principaux sur lesquels ce voyage doit estre conduit sont la diligence et Tapplication :

La diligence, pour se mettre promptement en estat de venir servir aupris du Roy dans les fonctions de ma charge; I'application , pour tirer du profit de ce voyage et s'en servir avantageusement pour prendre la connoissance des diflf^rentes cours des princes et Estats qui dominent dans une partie du monde aussy considerable qu'est I'ltalie, ensemble des diflt^rens gouvernemens, coustumes et usages qui s'y rencontrent, se former le jugement et se rendre d'autant plus capable de servir bien le Roy dans toutes les occasions importantes qui se peuvent rencontrer dans tout le cours de sa vie.

Pour cet effet, il Taut qu'il dispose toutes choses pour partir de Toulon

* Nous publions dans les AnMxu dc la presenle section la relation que le marquis de Seignelay fit de ce voyage.

aussytost que les deux personnes que je luy envoye Tauronl joint avec ses habits et tout ce qu'on iuy envoye.

II verra s'il estimera k propos de voir les places de Provence qui sont sur ia coste, et la place de Monaco; mais il se rendra k G^nes avec diligence, en laquelle ville il commencera k prendre toutes les connoissances qu'il doit prendre en chacun des Estats et deft villes odi il passeni*

II verra principalement la ville, sa situation, sa force, le nombre de ses peuples, la grandenr de I'Estat, le nombre et le nom des villes, bourgades et villages, la quantity des peuples dont le tout est compost; la forme du gouvemement de TEstat, et, comme il est aristocratique, il s'informera des noms et de la quality des families nobles qui ont ou qui peuvent avoir part au gouvernement de la R^publique , distinguant I'ancienne d'avec la nouvelle noblesse; de toutes les dignit^s de la R^publique; leurs diflf^rentes fonctions; leurs conseils tant g^n^raux que particuliers; celuy qui repr^sente TEstat, dans lequel le pouvoir souverain r^ide et qui r^ut la paix et la guerre, qui pent faire des lois, etc. les nombre et noms de tous ceux qui ont droit d'y entrer; par qui et de quelle fa^on les propositions en sont faites; les suflrages recueillis et les r^sultats pris et prononc^s; les conseils particuliers pour la milice, pour Tamiraut^, pour ia justice, tant pour la ville que pour le reste de TEstat; les lois et les coustumes sous lesquelles ils vivent; en quoy consistent les milices destinies pour la garde de la place; idem pour les forces maritimes.

Visiter tous les ouvrages publics, maritimes et terrestres, ensemble les palais, maisons publiques, et g^n^ralement tout ce qui pent estre remarquable en ladite ville et dans tout FEstat.

Comme toutes ces connoissances peuvent estre prises en deux ou trois jours de temps au plus, il ne faut pas y demeurer davantage, et ensuite passer ou k Livourne par mer, ou h Parme par les montagnes, selon qu*il estimera plus a propos pour la diligence de son voyage.

II s'informera aussy des Estats qui continent tous ceux qu'il verra, et s(aura s'il y auroit entre eux quelque contestation ou diflf^^rend , soit pour les limites, soit pour autres causes, et s'instruira desraisons de part et d'autre, comme par exemple du diff^rend qui a est^ depuis peu entre M. le due de Savoie ^ et la r^publique de G^nes, qui a est^ accommod^, par Fentremise du Roy, par Tabb^ Servien ^.

* Charien-fiiDinanuel II. (Voir 11 , ccxii.) * cret du pape Innocent XI. — Le Roi le choisit,

* Hugues-Humbert Servien, neveu d'Abel en effel, en 1670, pour r^er queiqnes diff^ Senrien, abb^ de Cnias (1669) ct de Lion- rends survenus dans une question de limites cei (1681), prieur de Croisy, camerier d^hon- entre la r^publique de G4nes et le due de neur du pape Clement IX, et camerier se- Savoie.

A SEI6NELAY. 31

li faut de plus qu'il s'informe de la puissance des papes en chaque Estat; comment s^accorde la puissance s^cuii^re avec Tecel^siastique , et en quoy elles ont ou elles peuvent avoir des contestations.

II s'informera de plus de tous les diff^rens Estats qui sont en Italie, en fera un d^nombrement exact, les distinguera par ieurs dignit^s et s^aura par queiles maisons ils sont poss^d^s, et quelles alliances ont entre elles ces maisons.

S'instruira quels Estats sont enti^rement ind^pendans et quels se tiennent en fief ou du pape ou de TEmpire, et en quelle servitude ceux-cy sont sujets. U sfaura aussy la grandeur et la puissance de ces Estats et quels en sont les confins.

Dans tout ce voyage , il observera surtout de se rendre civil , honneste et courtois k T^gard de tout le monde, en faisant toutefois distinction des personnes; surtout il ne se mettra aucune pretention de traitement dans I'esprit et se d^fendra toujours d'en recevoir; et qu'il s^ache certainement dans toute sa vie que tant plus il en refusera tant plus on luy en voudra rendre. II faut mesme qu'il prenne garde que sa conduite soit sage et mod^r^e, n'y ayant rien qui puisse luy concilier tant Testime des Italiens; que ce point doit estre le principal soin qu'il doit prendre.

II s'appliquera ^galement k bien examiner toutes les forces mantimes de tous les Estats oil il passera, et tout ce qui s'observe pour les maintenir, ensemble tous les ouvrages qui se font contre la mer, cela estant de la fonction qu'il doit faire pendant toute sa vie.

Apr^s avoir vu I'Estat de G^nes, il passera dans celuy de Florence, dans lequel il verra Livourne, Pise, et s'instruira de cet Estat, smvant ce qu'il est dit de celuy de G^nes, en observant la difference qu'en celuy-cy il y a un prince souverain.

Si la r^publique de G^nes donne ordre k quelqu'un de ses gentilshommes de le loger et le defrayer, il ne le refusera pas, mais il ne doit pas faire aucune visite publique, et il doit faire des prisons bonnestes, sans superfluity, partout oil il recevra quelques traitemens extraordinaires. Si les princes souverains I'envoyent prendre dans Ieurs carrosses pour le loger dans leur palais, il s'y laissera conduire et en tesmoignera toujours sa i*econnoissance.

A regard des traitemens, il n'en demandera aucun, mais il acceptera ceux qui luy seront offerts par les princes ou il passera.

M. de Lionne croit que M. le Grand-Due* ou ne se couvrira point, ou le fera couvrir, et mesme qu'il prendra ce dernier party ; en ce cas , apr^s

^ Cosme III. (Voir Marine y page 389.)

quelques refus honnestes, il ferd ce qu*il ordonnera, et en cas qu'il voiilust le faire asseoir, il fera la mesme chose. Ensuite, dans cet ordre, il fera ce que le prince luy ordonnera.

A regard des ministres du Roy, il faut bien qu'il prenne garde de ne point prendre la main chez les ambassadeurs , c'esl-Jindire qu il faut qu*il donne toujours la droite aux ambassadeurs chez eux, quelques instances pressantes qu'ils luy fassent du contraire, d'autant que le Roy leur a d^fendu de donner la droite k aucun de ses sujets, et qu'ainsy ce seroit oflenser le Roy s'il en usoit autrement.

A regard de Tabb^ Bourlemont, h Rome, raon ills doit luy donner la main en lieu tiers, et il doit bien prendre garde d*ex^cuter ces deux points sans s'en relascher pour quelque cause et sous quelque pr^texte que ce soit.

II rendra k M. le Grand-Due la lettre du Roy, et k madame la Grande- Duchesse ^ celle de la main de Sa Majesty.

Pour le s^jour qu'il fera, il suffira de deux jours k G^nes, deux jours k Florence, huit jours k Rome, trois ou quatre jours k Naples et ses environs.

Au retour a Rome, autres huit jours, et il faut faire en sorte que ce dernier s^jour se trouve dans la semaine sainte; partir le lundy de Pasques pour Lorette , et de \k voir les principals villes de la Romagne , Ravenne, Faenza, Rimini et autres. Une demy-joum^e dans chacune de ces villes suffira.

A Venise, deux ou trois jours; dans les autres villes de I'Estat de Venise, une demy-journ^e k chacune; k Milan, une ou deux joum^es; k Mantoue et Turin , une et deux journ^es.

II trouvera incluses deux lettres de la main de la Reyne au vice-roy de Naples et au gouverneur de Milan, qui le recevront assur^ment avec le respect particulier que tons les grands d'Espagne ont pour Sa Majesty. II sera n^cessaire qu'il proportionne ses prdsem; suivant la reception qu'ils luy feront.

Si M. le cardinal Antoine^ luy offre et le presse de loger dans son palais et se servir de ses carrosses et de sa livr^e, il pourra le faire; mais sans cela, comme il doit estre incognito et que son s^jour ne doit estre que de huit jours chaque fois, il s'accommodera de ceux de M. de Bourlemont.

* Marguerite- Louise d'Orleans, fille de ducdeToscane. Mortele 17 septembre 1731, Gaston, due d^Orleans, frere de Louis XHI. ^ V&ge de soixanle et dix-sopt ans. EUe avail ^t^ mari^ en i66t avec le grand- ^ Antoine Barberini.(Voir I, igS.)

A Rorne^ il doit visiter le Pape ^ Ic cardinal neveu^ les parens de Sa Saiatet^ et les cardinaux de la faction de France qui s'y trouveront. II visitera ps^eillement Facad^mie du roy qui est h Rome et le cavalier Hernin', verra la statue du Roy qu'il fait et s'appliquera pendant tout le cours de son voyage k apprendre I'architecture et h prendre le goust de la sculpture et peinture pour se rendre un jour, s'il est possible , capable de faire ma charge de surintendant des bastimens, qui luy donnera divers avantages aupr^s du Roy.

S'il y prend un veritable goust et qu'il veuille avoir quelque peintre pour dessiner ce qu'il trouvera de beau dans son voyage, j'^cris au sieur Errard ^ de luy en donner un qui I'accompagnera jusqu^k Turin et puis s'en retournera h Rome^

S'il veut s'appliquer h former son goust sur I'architecture, la sculpture et la peinture, il faut qu'il observe d'en faire discourir devant luy; inter^ roger souvent, se faire expliquer les raisons pour lesquelles ce qui est beau et excellent est trouv^ et estim^ tel; qu'il parle pen et fasse beaucoup parler.

G'est tout ce que je crois n^cessaire de luy dire pour ce voyage. Je finis

* Client X, cr^ pape le 99 avril 1670. (Voir U. 517.)

> Paluzxo Paluxxi Albertoni. ( Voir II , 56 1 .)

^ Le cavalier Bernin, donl il sera souvenl question daos la section Bellei-Lettres , Beaux- Art$, apr^ avoir ftit un voyage en Prance, ^tait retoum6 k Rome , oit il ex^utait one statue ^questre de Louis XIV. Colbert lui ^crivit au snjet du voyage de son fils , le 3 1 Janvier 1671:

ffMon fils s^en allant k Rome, je consid^re particuli^rement le fruit qu^il retird^ de ce voyage dans le bien qu*il aura de vous voir et de vous entretenir. Sur ce fondement, je vous prie de luy faire part de vos lumi^res, et en mesme temps de luy faire voir la statue du Roy, et tous les beaux onvrages qui sent a Rome.

«Gomme c^est un jeune bomme qui a beaucoup d^envie de prendre connoissance des beaux-arts, vous ne s^auriez me faire plus de plaisir que de Juy faire observer tout ce qui est n^cessaire pour y parvenir, et d^estre bien persuade que je m*en tiendray tr^s-oblig^.

ttCependant je Tay cbarg^ de vous remettrc cntre les mains vosire pension de Tannde derni^re et cellc de vostre fils.n {DSp. cone, le eomm. fol. 79.)

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