M^MOIRE POUR MON FILS
( Mionte aatographe. )
Paris, 9/1 aoust 1673.
Je vous prie, mon fils, de bien lire ce m^moire avec attention et reflexion.
J'ay re^u, par un laquais, un paquet du 9i de ce mois avec les m^ moires qui y estoient joints concernant les d^sarmemens. Je suis fort satisfait de ce travail, et ii me semble que si vous continues et que vous vouliez vous appliquer h estre plus exact et plus r^gulier que vous n'avez es0 jusqu'i present, je vous donneray des moyens certains pour vous rendre le travail plus facile que vous ne I'avez trouv^.
Pour commencer h vous faire r^ponse , je ne s^ais pourquoy vous m'avez envoy6 un courrier expr^s, ne voyant rien dans vostre paquet qui d^sirast cette diligence; cela n'est pas un grand mal, mais il faut que vous accousturoiez vostre jugement k distingner quand rl faut envoy er un courrier expr^s et quand il ne le faut pas.
Sur les courriers que vous avez envoyfe en Bourgogne et en Provence , vous verrez mon sentiment sur celuy de Bourgogne en bas de ia lettre que vous avez ^crite au sieur Besche. A regard de celuy de Provence, vous deviez m'envoyer copie des ordres que vous aviez envoy ^s; et, lorsque le Roy vous a pari^ de ces ordres, vous avez deu iuy dire que les deux escadres de ses gal^es devoient revenir k la fin du mois de septembre, et par cons^uent qu'il estoit difficile et mesme impossible de faire tenir aucun ordre, particuli^rement k celle qui a est^ h Tripoli.
Tout ce qui se pouvoit faire en ce rencontre pour faire connoistre les intentions de Sa Majesty aux commandans des escadres estoit d'exp^dier les ordres originaux au sieur Arnoul avec ordre de les envoyer sur une tartane de Martigues en Sardaigne et mesme jusqu'^ Malte. Vous auriez pu aussy envoyer des duplicata de ces ordres en chiffre aux consuls de Naples, Nice, Livourne, Sicile, Sardaigne et G^nes.
Lorsque le Roy vous a parl^ de ses galores, il auroit est^bien n^cessaire que vous eussiez s(u, pour Iuy dire sans h^siter le contenu en leurs instructions, en quels lieux elles estoient Tune et Tautre suivant les derniers
avis que vous en avez re(us; ce qu'elles doivent faire pendant les mois d'aoust et de septembre; en quels lieux elles doivent se joindre, et en quel temps elles doivent se rendre h Toulon ^ Vous voyez bien, mon fils, si vous aviez dit cecy tout de suite au Roy, comme vous auriez pu le faire si vous aviez Tapplication que je vous demande tant et depuis si longtemps , combien vous luy auriez donn^ bonne opinion de vous, et combien vous Iny auriez fait connoistre que vous estiez capable de le servir. Quand ces occasions sont pass^es sans en tirer avantage, il faut en avoir regret, mais il faut se preparer si bien par une plus grande application it Tadministration que vous n'en laissiez passer aucune quand elle se pr^sentera.
Sur les ordres pour MM. d'Almeras et Gh4teau-Renault , vous avez deu dire au Roy le contenu en la lettre de M. d'Almeras du 18 que je vous ay envoy^e, qui porte quil partoit de Gadix et s'en alloit 4 Malaga, etensuite croiser quelque temps entre le cap de Gata et les Fourches, c'est-a-dirc h Tembouchure du d^troit du cost^ de la M^diterran^e pour s'en revenir k Toulon h la fin de ses vivres. Le chevalier de Gb&teau-Renault esioit k lisbonne, et devoit revenir k la coste de Galice et de Biscaye, et il paroissoit clairement dans ses lettres qu'il ne vouloit pas entrer dans les ports d'Espagne *.
Si vous avez manqu^ de dire au Roy toutes ces choses que vous avez vues ou deu voir par toutes les d^peschcs , vous avez eu grand tort , et cela doit vous faire juger bien clairement , par vostre propre experience et par vos propres fautes, qu'il faut avoir plus d'application que vous n'avez pour r^ussir et faire ma charge; d'autant que tout le travail que Ton fait ne doit avoir pour (in que de se mettre en estat de pouvoir servir bien et agr^ablement dans une occasion comme celle-1^ et faire connoistre h Sa Majesty que vous vous rendez capable de la servir. Faites done reflexion sur tout cecy.
Enfin vous envoyez un courrier en Bourgogne et en Provence pour porter des ordres de tr^s-grande consequence; vous me d^peschez un courrier, et vous ne m'en envoyez point copie. Vous avez ordre d'exp^dier des ordres h MM. d'Almeras et Gh&teau- Renault; vous n'exp^diez point ces ordres, et cependant vous m'envoyez ce courrier, en sorte que je ne puis p^n^trer pourquoy il est venu, puisque vraysemblablement il devoit m'apporter copie des ordres que vous avez exp^di^s pour les voir, et mesme pour les redresser si vous avez fait quelque faute, ou pour m'apporter les ordres pour M. d'Almeras et M. Ghdteau-Renault.
^ En marge : ctLes deux escadres de galores ^ Voir Marine, pi^ n* 36 1, pages 697 el
doivent arriver a Marseille le i*' oclobrc pour 698. dinner, n
Je vous declare, mon fils, que si vous ne changez cette conduite et que vous ne vous appliquiez davantage pour vous former le sens et le jugement et pour vous corriger de ces fautes, qui sont trop grossieres, vous ne durerez gu^re. C'est h vous a y prendre garde.
Je feray mieux que vous, et je vous enverray, par le premier ordinaire, copie des ordres que j'exp^dieray en Espagne.
Voicy encore cinq heures enti^res que j'employe aujourd'huy k vostre instruction, sur des mati^res qui devroient vou6 faire la derni^re honte.
Dans le paquet que j'ay refu par ce courrier, j ay trouv^ la minute de r^dit concernant renr6lement des matelots avec Timprim^ des autres ^dits royaux au parlement de Provence. J avois grande raison de demander cet ^dit pour le contr61er sur une minute parce que, me souvenant assez que je Tavois dress^ avec grand soin, je sf avois bien qu'il y avoit pen de choses a changer. Je vous prie de bien consid^rer qu'il y a quatre mois entiers que ce travail devoit estre fait, et que par consequent il y a quatre mois que vous y travaillez; et cependant, si vous aviez eu tons vos papiers ranges ainsy que je vous I'ay dit tant de fois, il n y avoit qu'i faire faire une copie de T^dit regnant en Provence sur une feuille de papier pli^ en deux, le lire, y faire les changemens que vous auriez estim^ n^cessaire d'y faire, qui sont fort lagers, le faire mettre au net pour les quatre parlemens, le faire imprimer, Tenvoyer aux commissaires que vous aviez choisis pour I'ex^cuter, en y ajoutant une petite instruction de ce que vous auriez estim^ h propos de leur faire s^avoir qui n eust pas est^ compris dans r^dit ^; et, comme il est fort ample et fort clairement expliqu^, il y auroit eu tr^s-peu de choses h mettre dans ces instructions. Je vous puis assurer que, dans ces ordres, il n y avoit pas pour un demy-jour de travail, et vous en conviendrez vous-mesmesi vous voulez bien examiner ce queje vous dis; mais il faut de Tordre dans vos papiers, prendre plaisir k maintenir cet ordre et bien voir et examiner les papiers d'une matiire sur laquelle vous avez a travailler.
II en est de mesme des m^moires que vous avez fails pour les d^sarmemens. II est tr^s-utile que vous les ayez faits et que vous les fassiez tous les ans; mais vous conviendrez facilement que si vous voulez prendre soin et estre fort exact h tenir vos listes en bon eslat, marquer dessus bien pr^cis^ment le jour que la sotde et les vivres doivent commencer, ce qui est envoy^ h compte, il ne vous restera qu'a voir le temps des d^sarmemens et a donner I'ordre au tr^sorier pour remettre dans les ports les fonds n^-
* En marge : wPenvoye eel edit corrig^; II faut promptement travaiUer a TexpediUon de j^en enverray dans peu des copies imprimis. tout ce qui' est dit.n
iii.-fl* 9
cessaires; en sorte que, si vous observiez ces ordres, ce travail ne voos dendroit pas une heore de temps, au lien que vous y avez peut-estre pass^ une ou deux joum^es enti^res; et le temps inutile que vous employez k ce» travaux que le d^faut d'ordre et d'exactitude multiplieau centuple, vous pourriez I'employer k des choses beaucoup plus utiles pour vostre instniotion.
Et comme par tout ce que vous m'envoyez je vois que vous travaillez, j'esp^re toujours qu'en vous servant des instructions que je vous donne pour bien dinger vostre travail , vous parviendrez enfin k vous rendre plus capable que vous n'estes de bien faire ma charge; outre toutes les raisons que vous avez, je suis persuade que, quandce ne seroit que pour me soulager de rhorrible peine que vous me donnez tous les jours , vous devriez vous y appliquer davantage.
Je vois que vous n^g^igez extraordinairement les petites expeditions du courant de ma charge, et que vous ne voulez pas mesme prendre le soin de renvoyer h M. de Ghenevi^res le peu d'exp^ditions qui se printout Si vous ne vous corrigez de cette mani^re d'agir, au lieu d'attirer cenx qui naturellement doivent s'adresser a vous, vous les rebuterez tous, en sorte que vous ruinerez ma charge.
Je vous avoue, mon ills, que vous faites des fautes si grossi^res que j'ay honte moy-mesme de vous les dire; je souhaite que la bonte de les faire TOUS vienne bien promptement.
Surtout consid^rez que, quoy que je dise et quoy que je fasse, je ne puis pas vous obliger h me faire jamais une seule question. Vous d^ciderez toujours mal taut que vous d^ciderez de votre teste sans rien demander, et jamais vous n'apprendrez rien qu'^ force et qu avec un trop grand travail de ma part.
Vous n'avez point exp^di^ et envoy^ le r^ement pour les estropi^. Vostre plus grand mal vient du peu d application que vous avez h expMier ce qui ne vous couste presque qu*^ en donner I'ordre.
(ArdLdek Mar. MM-ori^inanx, Colbert it Seigneky , fi^ ^.)
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