SUR GEQUI EST A FAIRE PAR MON FILS PENDANT LE VOYAGE DU ROY
( Minute aulographe. )
i3avrii 1676.
li n'est pas n^cessaire de luy dire qu'il doit s'attacher uniquement h bieii servir le Roy dans toutes les fonctions de ma charge, c*est-Ji-dire qu'il faut, par pr^f^rence a toutes choses, mesme k Tassiduit^ aupr^s de Sa Majesty, se donner lout le temps n^cessaire pour bien penser et m^diter sur tout ce qui est k faire, et le bien ex^cuter; il faut penser continuellement que Ruyter est le maistre h present des mers de Sicile, parce que Tarm^e navale du roy ne peut quitter Messine; qu'il pent attaquer les galores dans leur passage, qu'il peut attaquer et prendre le chevalier de Ch&teau-Renault et son convoy, et empescher qu'aucun vaisseau n'arrive a Messine, r^duire dans la derni^re n^cessit^ cette ville-l^ et Tarm^e du roy, et que tout cela roule sur -ses soins, que les mauvais ^v^nemens tomberont sur luy. C'est pourquoy il faut penser nuit et jour h tous les exp^diens qui se peuvent pratiquer pour les empescher et pour les pr^venir.
II faut penser de plus qu'il y a un convoy tout prest h Toulon, et qu'il faut profiler de tous les momens pour le tenir toujours prest et pour le faire partir.
Les isles de I'Am^rique m^ritent aussy une grande application et une grande reflexion, les Hollandois y ayant envoy^ uno escadre de dix ou douze vaisseaux. 11 faut y penser et y pourvoir en faisant , partir prompte-
ment les vaisseaux qui y sont destines. Cette affaire est encore d'une grande consequence.
II faut aussy penser continuellement k la garde des cosies; observer que les vaisseaux soyent bien disposes et les faire assembler, selon les besoins, pour combattre les ennemis et les chasser des cosies, pariiculi^rement de celles deBreiagne.
Observer que, par le peu de reflexion que Ton en a fait, il se trouve que le plus ancien capitaine des vaisseaux garde-costes c'est le sieur Forant, dont la reputation n est pas trop bonne.
II faut aussy penser h Tescorte des materiaux pour les fortifications de Dunkerque et de Calais; k I'escorte des bleds, vivres et munitions pour I'arm^e de Gatalogne, et aux garde-costes de Levant centre les corsaires de Mayorque.
Penser pareillement aux points suivans :
Remplacement des marchandises dans les magasins; vivres des Equipages.
Voir ce qui se pratique dans les troupes de terre pour avoir de bons hommes et pour rendre et maintenir les compagnies completes , ce qui est un point et une application si grande, si utile et si n^cessaire que toute la g^oire et la grandeur du Roy en dependent, et que c'est 1^ le sujet, et la plus essentielle comme la plus grande mati^rc de I'application du Roy.
II faut faire la mesme chose sur le sujet des arnies et sur toutes les marchandises et munitions qui doivent estre foumies dans les magasins et arsenaux de marine.
Pour avoir et pour former de bons Equipages , il n'y a rien de si nEcessaire et de si important h faire que de revoir avec grand soin et grande application tout ce qui a estE fait cy-devant, et d^ le commencement, pour I'enrdlement gEnEral des matelots. Revoir les Edits, les ordonnances, les instructions, les r61es et tout ce qui a estE fait et Ecrit sur ee sujet. Faire une sErieuse rEflexion sur le tout, et bien examiner ce qui est k faire pour rendre I'enrdlement complet dans toutes les provinces maritimes.
Prendre garde qu'aucun matelot ne s'en exempte. Chercher les moyens de rendre ce service facile et exact, Faire vErifier partout I'enrftlement gEnEral, le rendre parfait.
Observer que le nombre des matelots diminue partout; qu'ils passent aux estrangers, et qu'il faut avoir pour but deux choses, et y parvenir, quoyqu'elles soyent difficiles : Tune, d'augmenter le nombre des matelots, et Tautre de bien faire k prEsent le service du roy.
II faut se mettre fortement dans I'esprit qu'aucun homnie n'a de niErite,
de satisfaction et de gloire dans le monde , qu'autanl qu'ii entreprend des cboses difiiciles et qu'il en vient h bout.
A u Ires points :
Avoir un tr^s-grand soin de faire r^ponse k toutes les d^pesches, de rendre ies d^pesches completes. C'est h quoy mon fils manque presque toujours.
Faire tous les enregistremens avec soin. Enregistrer soy-mesme toutes les parties k Fagenda des fonds, m'en envoyer tous les mois les m^moires et faire arrester la balance a la fin du mois de juin.
II faut aussy prendre garde que les estats des marchandises h recevoir par les compagnies soyent bien tenus, et qu'elles soyent exactement Hvr^es.
Examiner bien ce qui regarde les bois de Bourgogne; voir ce qui en a est^ livr^ depuis cinq ou six ans et ce qui en reste, tant d^bit^ que sur pied.
Outre tout ce qui concerne la marine, il faut faire avec soin toutes les autres expeditions <\m regardent ma charge.
Mon fils ne s^auroit faire un travail qui luy soit plus utile que de travailler h former son style et de rendre ses d^pesches completes , en relisant beaucoup de fois et selon les occasions tout ce qui a est^ fait depuis dix ans dans la marine , en voyant tout ce qui a est4 fait pour rendre une d<^pescbe complete, c'est-&-dire, pour donner tous ies ordres n^cessaires pour faire que les ordres du roy soyent bien ex^cut^s.
Il faut de plus lire tous les reglemens et ordonnances concernant les prises qui «e font en nier, voir tous ies trait^s faite avec les estrangers et se rendre savant sur cette mati^re, ce qui ne se peut qu'en lisant les ordonnances d'Oleron et' autres trait^s, et toutes les ordonnances de nos rois sur le fait de la marine.
En faisant et ex^utant bien le contenu de ce m^moire, j'esp^re que mon fils deviendra tel que je le desire, c'est-a-dire habile homme et tei qu'il faut estre pour bien servir le Roy et pour se donner du m^rite aupr^s de Sa Majesty.
(Ribl. Imp. M88. S. F. 3,oi!), Colbert etSeignehy, Vl, cote 3i , pi^ce i.)