‹ Lettres, instructions et mâemoires de Colbert, publiâes d'apráes les ordres de l'empereur, sur la proposition de Son Excellence M. Magne, ministre secrâetaire d'etat des financesChapitre 93 sur 246 · M^MOIRE · texte numérisé non relu

M^MOIRE

SUR L'ESTAT PRESENT DE LA GOMPAGNIE ORIENTALE DE FRANCE DANS LISLE DAUPHINE ET DANS LES INDES.

( Minute aQto||;raphe. )

De. . . 8 mare 1669.

Apr^s avoir vu et bien examine tous les papiers, m^moires et instructions venus de Fisle Dauphine ^ et Surate par les deux demiers vaisseaux qui en sont arrives, encore qu'il soit bien difficile de raisonner juste sur les fautes qui ont est^ faites de toutes parts , et sur les rem^des que Ton y pent apporter, je ne laisseray pas n^nmoins de les examiner en detail et de proposer ensuite mes sentimens«

Pour bien examiner les fautes, il faut consid^rer qu'elies peuvent avoir est^ coramises en trois endroj[^ts diff^^rens :

A Paris ;

En risle Dauphine ;

Dans les Indes, c'est-ii-dire a Surale.

' Nom donn^ k Flic de Madagascar, 011 la compagnie des Indes oncnlales avail dans l^origine fait un ctahlissoraent provisoiro.

ai5

Les fauies que nous avons commises k Paris sont d'avoir fait nos premiers embarquemens trop forts \ avant que d'avoir une counoissaoce certaine par nous-mesmes , tant du commerce des Indes que des establissemens que nous pourrions faire dans Tisle Dauphine, et ces grandes d^penses des premiers embarquemens auroient est^ capables de miner enti^rement cette compagnie si elle n'avoit est^ soutenue, non-seulement de la protection, mais mesme des grandes sommes de deniers que le Roy luy a liberalement donn^es.

Je ne parle point des malheurs qui sont arrives par le d^faut de gens experiment's dans ces voyages, et par la route du Br'sil qui a est' prise par la grande flotte de 1666, d'autant qu'ils sont inseparables des grandes entreprises et qu'il faut les surmonter par force et par vertu.

Les fautes commises en I'isle Dauphine sont grandes et considerables, et vont k la perte et ^ la mine enti^re de la compagnie, mais ce qu'il y a de plus fascheux, c'est que Ton a peine a d^mesler les coupables de fautes volontaires d'avec les innocens.

La dissipation faite dans I'isle, de Targent comptant et des marchandises charg^es sur les vaisseaux pour porter dans les Indes, jusqu'^ la somme de 670,586 livres, est de telle nature qu'il n'y a point d'imprudence on de simplicity assez grossi^re qui puisse Tavoir commise, et ne pent estre attribu^e qu'& une volonte formelle de miner la compagnie et de s'enrichir de sa mine.

II seroit assez vraysemblable que les malheurs de la longyeur du voyage et de la prodigieuse dissipation des vivres ont attire par necessite les commencemens de cette faute, c'est-^-dire que le nombre de 17 ou 1,800 hommes dont estoit composee la flotte estant arrives k I'isle sans vivres, le mauvais estat du fort Dauphin, Tignorance des forces des naturels, la difficuUe de trouver des vivres pour un si grand nombre d'hommes, les difl*erentes maladies dont les corps attenues par la longueur, du voyage , et les mauvais yivres dont ils avoient este nourris sur les vais-

* D^ le 18 septembre i66/i,un premier depart avail ^t^ pr^par^. Trois cents hommes, tant marchands qiie commis et artisans fureni dirig^ sur Brest, sous la surveillance du sieur Gadeau, Tun des syndics. Quatre vaisseaux les attendaient pour les transporter k Madagascar. ( Gazette de France, 1 66/1 , n' 1 1 4. — Voir ^galement la Mute hietorique de Loret, lettre du 5oclobre 166A.)

De son c6t^ , Guy Patin ^crivait a Falconet (lettre DXL), le 9 juin i665 :

« On cherche ici desgueux et des mis^rables , tant hommes que femmes, pour les envoyer a Madagascar, afin de travailler et d*y peupler le pays. Gela d^ai*gera uu pen la France de tant de gens oiseux qui y abondent; mais ilme semble qu'll seroit bon d*y envoyer aussi des moines, car nous en avons beaucoup trop, et ici et ailleurs; ils n^aiment pas k travailler, au moins serviroient-ils a peupler, et ils ne servent ici k rien du toul...n

hl6 COLONIES.

seaux, esloient travaill^s, et enfin la peur de mourir ou par la faim, ou par les insultes des natureis, auroicnt oblig^ le commaodant pour le Roy ei les directeurs de tenir tout ce grand nombre d'hommes ensemble pour se d^endre, et d*avoir recours k Targent et aux marchandises de la compagnie pour se d^livrer de rexlr^me n(5cessit^ dans laquelle ils estoient, et dont ils esp^roient peut-estre sortir dans peu; mais, quand mesrae le commencement de ce d^sordre auroit est^ aussy innocent, il est impossible que la suite n'ayt est^ criminelle, et que Ton n'ayt continue cette mauvaise conduite, mesme souffert que Ton donnast de I'argent aux natureis pour, sous ce pr^texte, par de malicieux artifices, en retenir la plus grande partie et le faire retourner ou tomber tout entre les mains des principaux officiers.

Ce qui s'est pratiqu^ d'acheter des eaux-de-vie, vins et autres denr^es k bon march^ de la compagnie, et les revendre bien cher aux gens de travail et aux colons ;

D'avoir chang^ Tengagement des colons en gages de la compagnie et les faire payer en argent;

D'avoir fait augmenter les gages des divers officiers sans n^cessit^ et sans pouvoir;

D'avoir fait faire des partis, fait partage du butin, le tiers au gouverneur, le tiers aux gens du party, le tiers h la compagnie;

D'avoir estably deux boucheries seules k I'exclusion de toute autre, Tune pojir le gouverneur et I'autre publique, dont toutefois le gouverneur donnoit la permission, et d'avoir fix^ le prix de la viande, d*avoir fait acheter dans i'isle du riz ^ 6 sols la livre, et I'avoir fait distribuer h 3 sols aux colons et autres gens k gages, et enfin une infinite d'autres exp^diens qui ont est^ pratiques font connoistre ussez clairement que, quand mesme les commencemens auroient est^ innocens, Ton s'en . est servy pour continuer et pour attirer tout I'argent entre les mains des principaux.

Mais, c'est une chose surprenante que, dans un si grand et si considerable d^sordre, nul de tous ceux qui ont Tautorit^ de la compagnie, et dont les lettres pourroient porter cr^ance, n'^crit ni de la dissipation des effets de la compagnie, ni des motifs qui ont obtig^ d'en user ainsy '.

L'on pourroit pr^sumer que le gouverneur envoy^ par le Roy auroit converty I'autorit^ legitime qu'il a en ses mains en tyrannie;

* La minate qne possMe la Biblioth^e n^existent pas dans le manuscrii de ia Ma^ Imp^riaie porte , en regard de ces cinq derniers rinc : paragraphes, les observations suivontcs, qui ?; Prendre une deliberation dans la compagnie

Qu'il auroit entieremeot d^pouiU^ les directeurs, ne leur auroit laiss^ ni oom, ni autorit^, qu'il auroit fait ex^cuter ses ordres sans estre ni examine ni d^lib^r^ dans le conseil, et enfin, commis toutes les violences qu'un homme qui a la force et I'autorit^ du roy en ses mains dans un pays si ^loign^, pent exercer, quand il veut dissiper les effiets qui ont est^ confix sous sa conduite, pour assouvir son avarice.

Pour preuve de cette mauvaise conduite, on all^gue les iettres du sieur Despinay^ et celles du seqr^laire du sieur de Faye;

Le commandement qu'il a fait donner k son neveu de Lopis du vaisseau qui a port^ le sieur Caron k Surate, ce que Ton pent pr^umer avoir est^ fait k deux fins, Tune pour faire revenir ce vaisseau k Tisle Dauphine et Tautre pour empescher que le sieur Garon ne pust rendre compte de sa mauvaise conduite;

Gonune aussy I'envoy de son capitaine des gardes avec le sieur de Faye dans les mesmes Indes, k mesme fin.

A quoy Ton pent ajouter que le malbeur qui est arriv^ aux Iettres que le sieur Garon avoit ^crites par le Levant, qui ontest^ prises etd^chir^es par les Arabes, a ost^ tons moyens k la compagnie de pouvoir estre inform^e avec v^rit^ de toute cette mauvaise conduite.

Mais , au contraire , il est presque impossible de se persuader que les sieurs Garon et de Faye ayent est^ assez foibles pour ne donner aucun avis de cette conduite.

Puisque Despinay et le secretaire ont pu ^crire k rins(u de M. de Mondevergue^, vraysemblablement le sieur de Faye le pouvoit aussy; il pouvoit donner son cachet ou son seing portant cr^ance k quelqu'un qu'il auroit envoy^ icy sous pr^texte de ses affaires de famille.

Ledit sieur Despinay et le secretaire ne paiient pas mesme en son nom et Taccusent seulement de foiblesse et de trop de bont^, mais il est impos* sible que ces deux trop bonnes qualit^s puissent conduire un homme jus*

pour oster le poavoir aux directeurs qui sont dans les Indes :

cc De rien changer aux r^lutions prises dans la compagnie ;

« De prendre aucuns officiers aux gages de la compagnie sans ordre;

((D^augmenter les gages si d^autres;

c(De tirer aucones Iettres de change surla compagnie;

cc Pouvoir seulement prendre aux gages les officiers qu'ils esiiment n^cessaires, et augmenter les gages, le tout sous le bon plaisir de

la compagnie, et k condition qu*elle le trouvera bon;

« Examiner si Ton pent faire icy une information secrete pour prouver les d^rdres ar^ riv^ en Tisle Dauphine, et en punir les coupablcs.9)

* Procureur g^n^ral du conseil souverain de rile Dauphine.

* Francois Lopis de Mondevergue, gouverneur des lies Dauphine et Bourbon. (Voir Ma- I'ine, pi^ n** a3, page 38.)

kiS COLONIKS.

qu au point de timidity oii il faudroit qu'il fust pour n*oser donner avis d'un si estrange et si malicieux d^ordre.

Le sieur Despinay a paru, par toutes ses lettres et par toute sa conduite, fori emport^ ^ en sorte qae Ton pent attribuer aux mouvemens de sa pas-* sion tout <ee qu'il ^rit; et les lettres du secr^aire du sieur de Faye ne sont que les copies des siennes, de sorte que Ton peut pr^umer que c'est un jeune homme auquel il a inspire ses sentimens, qui ^rit ce qu'il ioy a ouy dire.

De plus, le sieur Garon a est^ dans les Indes, il peut ^re par divers endroits; non-seulement il ne Ta pas feit, mais mesme il se ioue aussy bien que le sieur de Faye, par toutes leurs lettres, dudit sieur de Mondevergue, et ik diseat toujours que I'union est parfaite entre eux. Et pour prouver d'autant plus que le sieur Garon a agy avec liberty, c'est qu'il a fait donner rolontairement, en arrivant h Surate, 3,ooo livres de r<$compense au sieur de Lopis, neveu du sieur de Mondevergue.

11 semble que Ton peut r^sumer de tout ce discours que la conduite du ^eur de Mondevergue na pas est^ bonne, mais il est difficile de se persuader qu elle puisse avoir est^ autant extraordinaire et violente qu'il est cy-dessus dit.

Les autres fautes conunises dans ladite isle, comme de n'avoir point occup^ phisieurs postes, de n'avoir point oblig^ les colons h culUver les terres, et autres, sont toutes d^riv^es de cette premise.

A regard des Indes, comme iious n'en avons aucune connoisBance que par les lettres du sieur Garon, par la procMure qu*il a faite contre Marcara \ par les rapports que cet homme a faits contre luy dans I'isle Dauphine et par la procedure et sa justification , qui a est^ prononc^ par le conaeil souverain dans ladite isle , il suffit seulement de dire en g^^ral qu'il n'est jamais dans I'ordre et dans les regies qui doivent estre observes dans une mati^re de si grande consequence que celle de Testablissement d'une si grande entreprise , d'entendre et de donner cr^ance k un inf($rieur seul contre son sup^rieur, et encor6 bien moins k un infi6-rieur qui a est^ jug^ coupable par son sup^rieur, en sorte que, suivant cette r^e, Marcara n'a jamais deu estre cru sur tout ce qu'il a dit contre le sieur Garon, et la cr^ance qu'il paroist luy avoir est^ donn^ dans I'isle, ses discours, sa justification prononc^e par arrest du conseil souverain, et son retour dans les Indes avec le sieur de Faye, peuvent produire des

' Peraen-arm^ien, que M. de Momlfr- phine. La oompagoK des lodes orieatelesravait vei^e avait, de sa propre autoril^, iH>nirDe cboisi ainai qn^oD autre de aes parents poar ineinbre du cooseil souverain de Vt\e Dau- la repr^nfter dans les colonies.

maux irrem^diables h la compagnie, n'y ayant rien de si pernicieux que la disunion des sieurs Caron ei de Faye qui pourroit estre produite par le retour de Marcara. Nonobstant tout ce qui est cy-dessus dit, il est toujours bon de s^avoir que ledit Marcara accuse le sieur Caron de n'avoir pas pris de bonnes marebandises;

De ies avoir acbet^es trop cber, d'en avoir refus^ de meilleures et h meilleur prix ;

D*avoir eu de grandes conferences avec des Hollandois;

D'avoir pris le nom de g^n^ral et des gardes;

D'avoir fait de grandes d^penses;

De s'estre abandonn^ aux sieurs Bebber et Rambault\ qui sont fort emport^;

D'avoir rompu avec le p^re Ambroise, capucin, qui sert fort utilement la compagnie.

Apr^s avoir dtscouru et bien estably Ies fautes qui ont est^ commises , il faut en examiner Ies rem^des.

En g^n^al, Ton pent et doit dire, ce qui est contenu dans le discours du sieur Berryer ', que , pour conduire une entreprise d*nn si grand poids, il faut beaucoup de sagesse, de moderation et de patience; et pour faire en sorte que ces bonnes qualit^s passent dans Ies esprits de tons ceux qui sont et seront h Tavenir dans Ies Indes, il est n^cessaire de Ies establir fortement dans I'esprit de tous Ies directeurs de Paris , estant n^cessaire mesme de souffrir beaucoup de fautes et de mauvaise conduite dans ces commencemensy lorsque Ies rem^des que Ton y pourroit apporter sont aussy difficilesy tr^incertains et aussy dangereux que le mai mesme , ce qui arrive presque toujours dans ces sortes d'entreprises, et c'est ce qu*il faut toujours conduire avec beaucoup de sagesse , de moderation et de patience. Et, outre ces bonnes qualit^s, il faut toujours employer tous Ies moyens possibles pour maintenir I'union et la veritable subordination dans tous Ies sujets qui serviront k ce grand commerce, d'autant que, sans ces deux points, toutes Ies autres bonnes qualit^s sont inutiles.

Pour venir au detail des fautes qui ont este commises aux trois principaux endroits.

Gelles de Paris peuvent facilement estre corrigees , en n'envoyant plus dans Ies indes que deux ou trois vaisseaux k la fois;

En examinant toujours avec grand soin et grande application tout ce qui

^ Leur conduite fat si mauvaise que, ayant * Directeur prindpai de la compagnie i^

M appel^ en France, Louis XIV Ies fit enfer- Indes. (Voir II, 635.) — 11 demeurait k Paris, merdans leehAteau de Port-Louis, en 1678. me Montmartre.

UiO COLONIES.

se peut ei doit faire pour le bien et FaYantage de la compagnie : la ventc des marcbandises de ses retours dans les temps convenables ; la resolution sur les Ueux oil ses vaisseaux feront leur retour; le lieu le plus commode des ventes et livraisons de marcbandises ; ies lieux pour faire les embarque* mens, et la diligence & les faire et h mettre en mer ses vaisseaux; et, en un mot, en observant les regies d'une bonne et exacte ^conomie marcbande en toutes cboses.

Quant aux fautes commises h I'isle Daupbine , comme elles sont grandes et considerables, aussy sera-t-il beaucoup plus difficile d'y apporter des rera^es suffisans.

11 semble que cette isle peut et doit estre consid^r^e comme un entrepost de convenance et non de n^cessit^, et que I'entrepost n^cessaire doit estre estably avec les temps au cap de Bonne-Esp^rance ; que cette isle, non-seulement peut et doit nourrir ses babitans, c'est-^-dire les Francois qui y sont, mais mesme peut foumir des rafraiscbissemens considerables en riz et viandes aux vaisseaux qui pourroient y passer, lorsque la n^cessite aura oblige les Francois qui y sont k cultiver la terre et k occuper les postes de la baye de Saint-Augustin et d'Antongil ^ Pour cet effet, il sembleroit h present que les ordres devroient estre donnes aux vaisseaux qui seront envoyes dans les Indes de ne point toucber k ladite isle , dans la juste crainte que Ton peut et doit avoir, ou quils y lussent retenus par violence, ou au moins que le gouverneur se servist de la force qu il a en mains pour entirer toutes les denrees et marcbandises dont il croiroit avoir besoin.

Puisque, par tons les rapports que nous avons de ladite isle, nous voyons qu'elle est capaUe de donner h vivre k de grands peuples et k un grand nombre de bestiaux, mesme que les Francois qui ont cultive la terre ont recueilly des legumes fort bons, quelle produit du riz partout, on peut conclure, sans difficulte, que, lorsque tons les Francois qui y sont seront presses par la necessite, non-seulement ils Iravailleront la terre pour y trouver leur subsistance, mais mesme pour y preparer des vivres et des rafraiscbissemens pour les vaisseaux de la compagnie.

Pour cet effet, comme il paroist, par toutes les lettres des directeurs, du sieur de Mondevergue et de tons ceux qui sont dans ladite isle, qu'ils croyent que I'entrepost general, tant des marcbandises venant de France que de celles des Indes, sera estably dans ladite isle, qu'elle donnera les ordres par tons les comptoirs des Indes, et qu'elle sera le siege de la jurisdiction souveraine de tons les employes,

' Bales flita^, la premiere au sud-ouest, el la seoonde an nord-est dc Tile de Madagascar.

II est n^cessaire que ia compagnie d^trompe une fois ses directeurs de ces imaginations, et que, apris les avoir d^tromp^, elle leur donne ordre positif d'envoyer en droiture les vaisseaux des Indes en France, sans toucher h risle Daupbine, h moins qu'iis n'y soyent contraints par une n^cessit^ absolue da temps; leur declarant que cette isle ne doit estre consid^r^e que comme un entrepost de convenance et non de n^cessit^, et raesme qu'il faut I'^viter, autant qu'il se pourra, jusqu^ ce que les habitans, par la culture de la terre, non-seulement ayent pourvu k leur subsistance, mais mesme se soyent mis en estat d'avoir des vivres pour en assister les vaisseaux.

II faut de plus que la compagnie donne des ordres precis k ses directeurs dans les Indes de ne plus envoyer aucuns vivres ni rafraiscbissemens dans risle, qu'en retirant partie de Targent et des marcbandises de la compagnie qui y ont est^ dissip^s, avec defenses expresses et positives de faire aucune d^pense nouvelle pour ladite isle.

II pourroit paroistre convenable au bien de la compagnie de donner ordre de retenir dans les Indes toutes les marcbandises et I'argent qui y seroient port^ de Tisle pour avoir des vivres, mesme les vaisseaux, sans y renvoyer aucune cbose, d'autant que le tout appartient k la compagnie et provient de la dissipation criminelle qui en a est^ faite; mais comme le point le plus difficile et le plus essentiel pour le bien et Tavantage de la compagnie consiste k retirer, autant qu'il sera possible, I'argent et les effets qui ont est^ dissip^s dans I'isle, il semble qu'il sera bon de laisser cette esp^rance k ceux qui y sont, de pouvoir avoir des vivres en envoyant aux directeurs qui sont dans les Indes partie de I'argent et des marcbandises qui ont est^ si malbeureusement dissip^s. Sur quoy la compagnie pourra donner ses ordres k ses directeurs d'en tirer le plus d'avantage qu'il se pourra, en diminuant le prix des marcbandises qu'ils enverront et augmentant celuy des denr^es qui leur seront envoy^es. Et comme il sera peutestre du bien et de I'avantage de la compagnie d'establir un lieu d'entrepost g^n^ral pour tenir la correspondance universelle de tons les comptoirs qui seront establis dans les divers lieux de n^goce des Indes, poury donner les rendez-vous de tons les vaisseaux allant et venant des Indes et pour y faire les cbargemens, il semble qu'il sera bon de demander les avis des directeurs qui sont sur les lieux et cependant leur dire que tous les vaisseaux seront envoy^s k Surate.

En executant tout ce qui est dit cy-dessus, la compagnie sera assur^cque, aussytost que ses ordres seront arrives, elle ne fera plus aucune d^pense pour ladite isle; mais comme le principal consiste a employer tous les

moyeos possibles pour retirer les effets qui y sont et mesme pour punir le crime ^e dissipation, s'il en a est^ commis, voicy les moyens dont on pourra se servir pour y panrenir :

A regard de la compagnie, elle pourroit envoyer un babile commis sur le vaisseau le Samt-Paul, avec ordre au capitaine de faire tout ce qu*il luy ordonneroit de la part de la compagnie , et surtout de ne laisser entrer qui que ce soit sur son bord qui puisse s'en rendre maistre. •

Le commis auroit ordre de mettre pied h terre dans Tisle et d'agir de concert en toutes cboses avec Thomme du roy qui y seroit envoye. Le capitaine de vaisseau auroit pareiliement ordre de n*en reconnoistre aucun du conunis qui auroit mis pied a terre dans I'isle , jusqu'i ce qu*il fust dans son vaisseau dans une enti^re liberty.

Ce commis auroit un ordre precis de retirer tout Targent et les marcban* dises propres pour les Indes qui se trouveroient dans les magasins de I'isle , comme aussy de traiter des vivres et marchandises qui seroient sur le vaisseau au prix le plus avantageux qu'il se pourroit pour la compagnie , €^t surtout de bien observer si le gouvemeur a us^ de violence dans toute sa conduite, ce qu'il pourroit fort facilement reconnoistre; et, en ce cas, de tie se dessaisir jamais d aucunes denr^es ou marcbandises que Targent ou effets qu'il auroit pris en ^cbange ne soyent k bord du vaisseau; et, lorsqu'il aura retir^ ce qu'il aura pu et que toutes ses denr^es et marcbandises seront ^bang^es, il aura ordre de remonter sur le mesme vaisseau et s'en aller dans les Indes , pourvu qu'il ne soit pas estim^ n^cessaire d'en user autrement par celuy qui sera envoy^ de la part du roy et par luy-mesme,' i quoy la compagnie se remettra, avec ordre toutefois , en ce cas, d'envoyer promptement ledit vaisseau k Surate.

Le Roy enverra sur le mesme vaisseau une personne intelligente et fidMe, avec ses lettres et ordres au sieur de Mondevergue. Ges lettres contiendront un detail succinct de toutes les fautes qui ont est^ commises, avec ordre prdeis d'y apporter les rem^des n^cessaires; les deux principaux points seront de n'avoir pas divis^ les Francois et de ne les avoir pas excites k se pourvoir de vivres par leur travail et en cultivant la terre, et d'avoir donn^ cours h I'argent et dissip^ dans I'isle les effets de la compagnie jusqu'a une somme fort considerable qui estoit destin^e pour les Indes*

Sa Majesty luy ordonnera pr^cis^ment de r^parer ces fautes en divisant les colons et occupant les postes de la baye de Saint-Augustin et d'Antongil, luy faisant connoistre que Sa Majesty a donn^ I'ordre k la compagnie de ne |>lus faire aucune d^pense pour I'isle , en sorte que les Francois qui y

sont n'auront plus de ressouroe qu'en leurs bras, qu'ils doiveoi employer h la culture de la terra pour leur aubsiiiance ; et de rctirer I'argent et les effets de la compagnie des mains de ceux qui s'en trouvent saisis, soit par voye amiable , soit par voye de la justice ou de I'autorit^ qui est en ses mains ; tous les moyens dont ils se sent servis pour o^ ne pouvant estre legitimes.

L'envoy^ du roy aura ses instructions quiporteront de bien reconnoistre tout ce qui se sera pass^ dans Tisle et d'entencke pour cela toutes sortes de personnes; et surtout, comme la fin que le Roy se propose de son envoy consiste k retirer le plus d'argent et d'effets de la compagnie qu'il se pourra, qu'il applique toute son industrie k bien oonnoistre ce qu'ils peuvent estre devenus. Gomme, par I'observation qui est cy-des«us Caite, il y a beaucoup d'apparence qua la plus grande partie se trouv^a entre les mains du gouverneur et de ses prinoipaux oonfidens, il aura ordre, en luy rendant les lettres du Roy et luy expliquant sa cr^ance, de luy faire eon* noistre combien tout ce qui s'est pass^ dans I'isle pent d^plaire a Sa Majesty et qu'il est abaolument n^oessaire d'y apporter un prompt rem&de, et pour cet eflfet de se servir de toute I'autorit^ da la justice, qui est entre les mains du conseil souverain, et de celle des armes, qui est en sea inains, pour retirer ou le tout ou la plus grande partie de I'argent et des effets au profit de la compagnie; que tout le succ^ d'un si grand voyage depend de la conduite qu^il tiendra en une occasion aussy importante, et que s'il n'y r^ussit, au lieu de trouver le Roy favorable pour luy d^partir ses graces, il le trouvera au contraire plus dispose k luy donner des marques de son indignation pour avoir souffert une si grande et si extraordinaire dissipation qui pouvoit produire la perte et la mine d'une si grande entreprise dans son commencement. Si M. de Mondevergue fait ce qu'il doit et que, par sa bonne conduite et I'autorit^ qu'il a en ses mains, U fasse retirer et remettre sur les vaisseaux de la compagnie ia moiti^ pour le moins de I'argent et autres effets, I'envoy^ du roy ne fera, en ce cas, que I'exciter, le louer et I'ayder en toute chose; mais s'il refuse, ou qu'il d^aye, il luy d^larera qu'il a ordre de Sa Majesty d'informer de ce d^sordre, luy fera voir le pouvoir qui luy sera dpnn^ k cet effet, et cammencera son information k la requeste du procureur g^n^ral.

Ledit envoy^ sera porteur des ordres du roy pour casser les deux compagnies d'infanterie que M. de Mondevergue a establies et qu'il a donn^es k ses parens ou confidens, lequel ordre il fera d'abord ex^uter.

II sera porteur de plus du cong^ du sieur de Mondevergue, avec ordre de s'embarquer sur le premier vaisseau ;

D'un ordre aux troupes de reconnoistre le sieur de Ghampmargou ^ jus- (\uk ce que le Roy y ayt envoy^ un autre gouvemeur, et de ne plus ob^ir audit sieur de Mondevergue;

D'un pouvoir au sieur de Ghampmargou pour commander dans I'isle pendant cet intervalle, et commandement k tous les sujets du roy de luy ob^ir.

Ledit envoy^ pourra se servir de tous ces ordres suivant le besoin qu'il pourra en avoir et la bonne ou mauvaise conduite du sieur de Mondevergue.

En ex^utant tous ces ordres, il se mettra en estat de pouvoir faire son information en toute liberty , laquelle il enverra en France close et cacbet^e pour estre pr^sent^e au Roy.

En cas que, par cette information, il trouve des particuliers coupables de quelque crime , il leur fera leur proc^ et les jugera dans le conscil souverain.

Pour cet effet, il sera n^cessaire que ledit envoy^ ayt un pouvoir de pr^sider audit conseil, ensemble d'informer, faire et parfaire le proems.

Tout ce qui est dit cy-dessuspr^suppos^,il ne convientpas aux interests de la compagnie de renvoyer le sieur de Lopis et luy confier le comman* dement de Tun de ses vaisseaux.

Si Sa Majesty troute un bomme de guerre , bon officier, sage et qui soit capable de conduire I'isle et d'en avoir le commandement, comme aussy de faire I'establissement qui est n^cessaire au cap de Bonne-Esp^ ranee et de seconder les pens^es des directeurs pour faire des estabiis semens et des places fortes dans les principales isles des Indes, il semble qu'il seroit tr^s-avantageux h la compagnie d'en envoyer un qui eust ces qualit^s en telle sorte que Ton n'en pust douter, sur les deux premiers vaisseaux qui partiroient au mois de septembre ou d'octobre prochain.

Ledit envoy^ prendra encore soin d'exciter fortement ceux qui commandent dans I'isle d'envoyer faire les establissemens d'Antongil et de la baye de Saint-Augustin, ce qu'il aura ordre de consid^rer comme le salut de I'isle et de la colonie.

Apr^s avoir discouru des rem^des qu il faut apporter aux fautes qui ont est^ commises dans I'isle Dauphine pour le fait de son establissement et pour les effets de la compagnie , il est n^cessaire d'examiner ceux que Ton pent apporter h celies qui ont est^ commises au mesme lieu et qui doivent estre trait^es avec celies des Indes k cause de leur connexit^.

* II rempla^a d^abord Mondevergue dans ses roi au gouvernement de Ttie Dauphine, ie absences et fut cr^ lieutenant g^n^ral pour le 1 1 avril 1669. Mort le 6 d^mbre 1679.

II est certain que Fexp^rience du sieur Garoo pour ie commerce des Indes est grande, et cpe sans luy 11 seroit difficile de pouvoir esp^rer aucun succ^s dans ce commencement.

U est de plus certain que, pendant vingt-deux ans qu'il a servy la compagnie orientale de Hollande dans les Indes , ii n'a jamais est^ accus^ d'infid^lit^9 et vraysemblablement ii doit estre fiddle h la compagnie, puisqu^il a remis icy en France sa femme et ses enfans entre les mains du Roy.

II est de plus directeur, et doit estre consid^r^ avec Tautorit^ et la cr^ance que ce caract^re luy donne.

Gependant, sous pr^texte de quelque d^faut en la formality, Ie conseil de risle a infirm^ ses jugemens; on a renvoy^ ceux qu'il avoit condamn^s, on a d^cr^t^ centre ceux qui Tavoient assist^ auxjugemens qu'il a rendus, et, sur Ie tout, il y a beaucoup d'apparence que Ie capitaine des gardes du sieur de Mondevergue n'a est^ mis sur Ie vaisseau du sieur de Faye que pour faire ex^cuter les arrests du conseil souverain.

Gette faute est de telle nature qu'il est presque impossible qu'elle n'attire ia perte entike de cette entreprise d^ son commencement, et il y a lieu de s'^tonner comment ce conseil a pu estre dans un si profond aveug^ement que de ne la pas connoistre.

L'on pretend que ce conseil n'a agy que par les mouvemens du sieur de Mondevergue, et, pour preuve, Ton dit que Ie procureur g^n^ral dudit conseil, lequel luy r^siste seul, n'a fait aucune requisition dans cette affaire, et qu'il a envoy^ son capitaine des gardes pour faire executor lesdits arrests; et cette conduite est attribute k une grande amiti^ qu'il a pour Ie sieur Marcara, Persien-arm^nien auquel ii a fait donner, de son autorit^ une charge de conseilier au conseil souverain et augment^ ses appointemens jusqu'& 7,900 livres par an. Gependant cette conduite auroit mis une inimitie mortelle entre lesdits directeurs et une division dans les esprits de tons ceux qui servent ia compagnie dans les Indes qui ne pourra peut-estre jamais se calmer. Quoyque ce mai soit presque irremediable, la prudence veut toutefois que l'on tente toute sorte d'exp^diens pour ie gu^rir ou pour ie diminuer.

Pour cet effet , ii sembie n^cessaire que la compagnie derive au sieur de Faye, luy faisant connoistre que tout ce qui s'est fait par Ie conseil de i'isle centre ie sieur Garon ne se pent soutenir, que l'on ne pent croire qu'il y ayt donn^ les mains que par force et par i'autorite du sieur de Mondevergue; luy bien faire connoistre combien Ie sieur Marcara et tons ceux qui ont este envoy^s dans I'isie par Garon m^ritoient peu de cr^ance sur tout ce qu'ils ont pu dire centre luy; que ledit sieur Garon s'estant

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