‹ Lettres, instructions et mâemoires de Colbert, publiâes d'apráes les ordres de l'empereur, sur la proposition de Son Excellence M. Magne, ministre secrâetaire d'etat des financesChapitre 96 sur 246 · LOUIS XIV A M. DE MONDEVERGUE · texte numérisé non relu

LOUIS XIV A M. DE MONDEVERGUE

GOUYERNEUR DE vihE DAUPHINE.

(Minaftede Colbert.)

Pans, 3o loan 1669.

La compagnie des Indes orientales m'ayant fait part de tout ce qui

s'estoit fait en I'isle Dauphine par le conseil qui y a est^ estably par mon

ordre, j'ay trouv^ que les changemens qui y ont est^ faits aux ordres et

deliberations prises icy estoient tels et si considerables qu'ils tendoient h la

mine enti^re de ladite compagnie^ vu que les gages seuls dont elle se

trouve charg^e, par le moyen de ces changemens, seroient capables de

consommer tous ses fonds et absorber tous les avantages quelle pourroit

retirer de son commerce. C'est ce qui m'a oblige de luy donner mes ordres

de prendre les deliberations necessaires pour annuler tout ce qui a este

fait en ladite isle^ et remettre le tout sur le pied des premieres delibera-

^ Void, d^apr^ ia minute de Colbert, la suivank le pouvoir que nous en avions donne,

lettre que Loois XIV ^rivit k ce sujet aux di- n^ont pas est^ tels que nous les aurions d^sir^

recteurs de la compagnie : « Nos ames et fikui , pour le bien et Tavantage de vostre compagnie ,

nous avons a^^Nis avec d^plaisir que les con- et que, au lieu de maintenir vos ordres pour

sells qui ont est^ tenus dans Tisle Daupbine, Testablissement des colons que vousy aviez en-

tioDS de la compagnie et des ordres qu'elle donna lors du depart de la grande flotte sur laquelle vous avez pass^. G'est aussy ce qui m'oblige de vous le faire s^avoir et de vous dire en mesme temps que ma volont^ est que vous teniez la main h ce que lesdites deliberations soyent ponctuellement execute es.

Sur ce que vous avez tesmoign^ par toutes vos lettres, et que vostre neveu a dit icy de vostre part, que vous d^siriez revenir en mon royaume, je vous envoye vostre cong^, mais je ne desire pas que vous vous en serviez qu'apr^s que vous aurez rem^di^ h tons les d^sordres qui se sont passes et que vous aurez employ^ mon autorit^ qui est entre vos mains h faire informer et punir ceux qui se sont servis de voyes indirectes pour retirer h. leur profit I'argent qui a este si promptement distribu^ dans I'isle, et que vous aurez, en conformity des ordres que je vous donne, employ^ les moyens que vous aurez en main, si celuy de la justice ne suffit pas, pour faire remettre , entre les mains des officiers de la compagnie qui sont sur * les lieux, la meilleure partie de cet argent.

Je desire, de plus, que vous ne vous serviez point de vostre cong^ qu'apr^s avoir fait les establissemens de la baye de Saint-Augustin et d'Antongil , et que vous ne connoissiez clairement que vostre depart ne causera aucun mauvais e£fet dans les esprits de tons mes sujets qui sont k present habitues en ladite isle.

Pendant que vous demeurerez dans I'isle , je desire que vous vous serviez du sieur de Gbampmargou et que vous luy donniez le pouvoir que je vous envoye, de mon lieutenant au gouvernement de ladite isle, et que, lorsque vous partirez, il y commande en attendant que j'aye fait choix dune autre personne qui ayt les qualit^s n^cessaires pour occuper votre poste.

Je veux esp^rer que mes sujets establis en ladite isle auront k present eprouve la quality de la terre et que vous leur aurez fait connoistre qu elle est non-seulement assez fertile pour produire les choses n^cessaires h leur subsistance, mais mesme qu'en la travaillant et cultivant elle pourra produire de quoy y establir quelque commerce et y attirer les vaisseaux de

voy^s el pour le r^ement des gages et autres d^enses que vous aviez 4 faire dans cette isle , ils out cass^ les engagemens des colons et les onfc mis aux gages de la compagnie , ont augments les gages et appoiutemens des officiers et eogag^, en ont pris de leur autoritS de nouveaux et leur ont donnS des gages excessifs , ont donnS cours k Targentdans lisle, tolSrS le trafic des particuliers, et, en un mot , ont tenu une conduite qui pourroit causer la ruine enti^re de

la compagnie, s*il n^y estoit promptement remSdiS ; sur quoy nous avons estimS nScessaire de vous faire s^voir que nostre intention est que vous preniez promptement les deliberations nScessaires pour empescher les mauvais effets que cette conduite peut produire et que vous les fassiex apporter pour estrcf confirmees et autorisees.A (Bibl. Imp. Mss. S. F. 3oi a , Colbert et Seigneltnf, IV, cote i A , pi^ce 6.)

touies les nations, pour y prendre des rafraischissemens ; et, connoissant parfaitement de quelle n^cessit^ il est que raes sujets trouvent cetavantage par leur travail, je ne doute point que vous ne les y portiez et que je n'aye mesme la satisfaction d'apprendre que vous en aurez fait Testablissement avant vostre depart. Et comme de la fertility ou de la st^rilit^ du terroir de ladite isle depend la resolution qu'il auroit fallu prendre pour la conserver ou I'abandonner, je voi|s avoue que j'ay est^ surpris de voir par toutes vos lettres que vous ayez omis une circonstance si considerable et si n^cessaire, d'autant plus qu'il semble mesme que vous fassiez estat que la compagnie enverra toujours de France ou des Indes les vivres n^cessaires pour faire subsister le nombre de mes sujets qui y sont establis, sans en tirer aucun avantage. Gette pens^e semble si extraordinaire que Ton ne pent pas se persuader qu'elle puisse tomber dans I'esprit d'aucune personne, pour peu ^clair^e qu'elle soit, vu que, si vous aviez trouv^ que la quality de la terre n'eust pu produire cette subsistance, vous m'en auriez sans doute donn^ avis et demands des vaisseaux pour repasser tons mes sujets en France, n'y ayant pas d'apparence que je voulusse toujours employer de grandes sommes et un bon nombre de vaisseaux pour faire subsister dans ladite isle un nombre de mes sujets , sans en retirer aucune utility, et beaucoup moins que la compagnie eust voulu ni pu le faire. Et, quoyque je ne puisse connoistre avec certitude, pe(r le d^faut de vos avis, si le terroir de ladite isle pent devenir fertile estant cultiv^, n^anmoins I'importance de ce port m'a oblig^ de rechercher toutes les conjectures et prdsomptions que je pouvois tirer de tout ce qui a este ^crit depuis que vous y estes descendu, afm de penser aux moyens de faire repasser en France le nombre de mes sujets qui ne pourroient y subsister. Mais comme par vos lettres mesmes vous demeurez d'accord que I'isle est bien peupl^e d'homme$ et d'animaux, particuli^rement de boeufs, qui ne vivent que d'berbe (et la terre qui la produit estant sans doute la plus fertile de toutes), et que vous avez tir^ du riz de divers endroits, je n'ay pas eu de peine h me persuader que, estant culliv^e, elle deviendroit assur^ment tr^s-fertile et, par consequent, qu'il suffisoit d'y porter les colons en leur faisant connoistre que leur subsistance et leurs avantages consistoient en leur travail. G'est h quoy je desire que vous vous appliquiez, comme aussy h me donner des marques de vostre zMe et de vostre affection au bien de mon service en executant exactement et ponctuellement tous les ordres contenug en mes d^pesches.

(Bib). Imp. Mss. S. F. 3,oi9, Colbert et Snffnelay, IV, cote lA, pike 7. — Arch, de la Mar. Ordres du rot pour les eompngnies des Indes , 1 669, fol. 8.) III. - a* a8

hZti COLONIES.

10— A M. DE MONDEVERGUE,

GOUVERNEUR DE L IlE DAUPHIINE *.

( Minute atitograpbe.)

Paris, 3o mars 1669.

Vous apprendrez si clairement les instructions du Roy par les lettres cy-jointes ^ qu'il seroit inatile de vous parier d'aucun des points qui y sont contenus. Je suis seulement bien ayse de vous avertir <pie, encore que les lettres de Sa Majesty vous paroissent fortes, n^nmoins elie continue dans les mesmes sentimens d'estime qu'elle a toujours eus pour vous, et tr^sassur^ment voslre bonne fortune est en vos mains. Vous le pouvez juger facilement si vous consid^rez bien tout ce que Sa Majesty a fait avant vostre d^part^ et depuis, pour former, establir, soutenir et fortifier cette compagnie, qu'elle estime la plus grande et la plus difficile entreprise qu'elle ayt form^e depuis qu'elle a commence h gouverner elle-mesme, et celle dont le succ^s luy sera le plus glorieux et plus avantageux h son royaume. Pour moy, je vous avoue que je m'estime tr^s-heureux de la servir dans une a£faire pour laquelle elle a tant d'attachemeiit et qui luy est si agr^able, et j'attribue avec raison toutes les graces qu'elle me fait, etentre autres la charge de secretaire d'Etat, dont elle a bien voulu me pourvoir par la demission de M. du Plessis-Guenegaud ^ au zhle qu'elle voit que j'ay pour faire r^ussir ce glorieux dessein ; mais si les services que je m'efforce de rendre k Sa Majesty vous peuvent laisser quelque doute de la seuret^ de la ri^compense k vostre ^gard, I'exemple de M. de Tracy vous en doit entiirement persuader. 11 est demeur^ quatre ans dans les isles de I'Am^rique et dans le Canada, oil it a parfaitement bien servy, restably activement ces pays-l& et leur a donn^ une nouvelle vie. A son retour, Sa Majesty luy a donn^ le commandement dans la place de Dunkerque et ensuite le gouvemement du Ghasteau-Trompette. Ges exemples vous doivent enti^rement convaincre de la v^rit^ de ce que je vous ay dit, que vostre bonne fortune est en vos mains; et si vous voulez croire mon conseil — comme venant d'un homme qui vous estime, qui vous a propose k Sa Majesty pour cet employ et qui, par I'appiication qu'il donne k faire r^ussir les desseins du Roy pour le succ^ de cette compagnie, est int^re^^ fortement par deux raisons puissantes k ce que vous soyez r^ompens^ : la premiere, d'autant que I'ex^cutipn ponctuelle du contenu aux lettres du Roy contribuera beaucoup

' La premise partie seulement de cetle pi^ a ^t^ public par M. Joubleaii , Etudn tw' Colbert, II, 609. — • Voir le pi^ pr^c^nte. — * Voir Marine, pi^e n* 59 et nolo.

h ravancement de ce dessein, ei I'autre, que la recompense que vou8 recevrez, et celle que M. de Tracy a desjh re(ue , porteront a Tavenir quantity de personnes de m^rite et quality h prendre ces emplois ; — vous connoistrez facilement que le conseil que je vous peux donner vous doit estre fort avantageux.

Appliquez-Yous done enti^rement k ce que Sa Majesty desire de vous. Donnez-Iuy la satisfaction de retirer sinon tout, au moins la meilleurc partie de I'argent qui a est^ si malheureusement et si inutilement dissip^ dans I'isle. Faites les establissemens de la baye.d'Antongil et de Saint- Augustin et faites travailler tons les Francois h la culture de la terre; et surtout, si vous me croyez, et que vostre sant^ vous le puisse permettre, ne vous servez pas sitost de vostre cong^, et faites. en sorte que nous puissions recevoir de bonnes nouVelles de I'isle avant vostre retour. h ne vous conseillerois pas toutes ces choses si je ne croyois qu'elles sont possibles h toute personne,' et qu'elles vous sont plus faciles qu'Ji tout autre, connoissant vostre talent et ce que vous pouvez faire, quand vous le voulez bien.

II faut, de plus , que vous travailliez autant que vous le pourrez k raccommoder ce qui s'est pass^ dans le conseil souverain de Tisle, h I'^gard du sieur Garon et de Marcara, celuy-cy ne devant jamais estre soutenu centre I'autre. Encore mesme qu'il eust est^ triis-certain que ledit sieur Garon eust eu tort, il estoit son sup^rieur, il falloit sans difficult^ maintenir la subordination; et si le conseil ne confirmoit la sentence donn^e par' luy h Surate, il falloit au moins cong^dier Marcara du service de la compagnie.

Gependant le conseil a cass^ le jugement donn^ par ledit sieur Garon, d^cr^e centre ceux qui I'avoient assist^, restably Marcara, et vous avez envoy^ le capitaine avec deux de vos gardes pour faire ex^uter cet arrest. Gette conduite est si extraordinaire que, quand on <;onnoist vostre esprit, il est impossible que Ton ne croye que vous avez est^ port^ par quelque motif secret ^ un avis, qui ne pent estre qualifi^ que d'emportement, qui tend a la perte enti^re de la compagnie , vu que cet arrest va mettre une division immortelle entre les deux dii*ecteurs qui sont dans les Indes; et c'est de toutes les choses que nous avons k ^viter la plus importante et la plus n^cessaire.

Je sgais bien que vous n'estes pas en lieu de pouvoir raccommoder ce qui a este mal fait en cela. Vous pouvez n^anmoins y contribuer en leur ^crivant et rappelant le capitaine et vos deux gardes, leur donnant ordre

de ne rien ex^uter en cas qu'ils ne I'ayent pas encore fait. Sur toutes

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choses, ne diverlissez pas ics forces de vostre esprit k chercher des raisons pour tout ce qui a est(5 fail, et pour prouver que tout a est^ bien fait. Appliquez*le au contraire a ex^cuter k la lettre tout ce qui est contenu aux ordres du roy, k vous y conformer enti^rement; d'autant que, si vous laissez divertir vostre esprit k prouver par des subtilit^s que ie mai est bien, vous ne r^ussirez point, et ce pendant vostre recompense s'^vanouira avec ces subtilit^s.

Le Roy veut que vous fassiez faire des revues exactes des compagnies qui servent avec vous et que vous ne les fassiez payer que sur ie pied de ieur solde ordinaire. Vous trouverez cy-joints les ordres de Sa Majesty pour en licencier deux , et pour ordonner aux officiers de reconnoistre le sieur de Ghampmargou en conformity du pouvoir que Sa Majesty luy donne. Je souhaite fort que vous me donniez les moyens de vous servir utilement.

( Bibi. Imp. Mss . S. F. 3,oi s, Colbert ct Sngnelay, IV, cote i A , pi^ 8. — Arch, de la Mar. Ordre» du rtn pour le$ compagme$ de$ Indet, 1669, fol. 16.)

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