LOUIS XIV A M. DE MONDEVERGIJE
GOUVERNEUR DE lIlE DAUPHINE.
(MiDutede Colbert.)
Paris, 9 man 1669.
Les premieres lettres qui m'ont est^ rendues de vostre part depuis vostre arriv^e en I'isle Daupbine, et les discours qu'avoit tenus celuy que vons en aviez charg^, avoient persuade tous ceux qui avoient pris interest k la compagnie des Indes orientales, et presque mon royaume entier, que ce^ entreprise ne pouvoit r^ussir. Mais encore que, par Tarriv^e du vaj^au le Saint-Paul, charg^ d'une assez bonne quantity de marchandises de Snrate, cette opinion se soit un pen dissip^e, ceux qui, comme moy, ont p^n^tr^ les principales et plus considerables fautes qui ont este faites dans ces commencemens, ne laissent pas de douter toujours du succ^, et particulierement si Ton n'y apporte promptement les rem^es convenables. Pour vous faire bien connoistre de quelle quality doivent estre ces rem^des, il faut auparavant vous expliquer les fautes.
' Francois Bernier, nd en 1696, partit de ansconune medecin du prince dc ce pays. 11 France en i65/i , et, apr^ plusieurs voyages, revinl en France en 1670, el meurut a Paris se rendit dans ie Mogol, oji il demetira douze le 99 seplembrc 1688.
Le malheur de la route du Br^il qui a est^ prise par la grande floite et qui a consomm^ une ann^e enii^re , beaucoup d'argent et tous les vivres dont elle estoit charg^e, a produit, par la mauvaise nourriture, la foible constitution des corps des colons engages et le long s^jour sur les vaisseaux sans exercice, les maladies dont vous avez est^ travaill^. Les maladies et les langueurs ont produit la fain^antise ; et le d^barquement de 16 k 1,700 hommes dans un lieu oil il ny avoit jamais eu que quarante ou cinquante Francois , et qui n'a est^ cultiv^ que pour la subsistance de ce petit nombre d'hommes , a caus^ la disette que vous avez soufferte dans ces commenceroens ^ et cette disette et la crainte de mourir ou par la faim ou par les insultes des insulaires ont pu causer quelque l^gi^re consommation des effets de la compagnie , et retenir quelque temps les Francois ensemble.
Voilk les fautes qui peuvent estre excus^es par la longueur du voyage.
Gelles qui ne peuvent recevoir d'excuses sont :
La premise » d'avoir consomm^ et dissip^ dans I'isle une partie considerable de I'argent comptant et des marchandises et effets qui avoient este mis en d^post sur les vaisseaux de la compagnie pour estre port^s dans les Indes, et servir h I'establissement de son commerce, jusqu'^ la sonune de quatre cent et tant de mille livres;
La seconde , d'avoir retenu tous les Francois ensemble plus d'une ann^e, au lieu de les envoyer occuper les postes de la baye de Saint-Augustin, d'Antongil et autres, les laissant p^rir dans un lieu sterile, ingrat et malsain , ou ils auroient consomm^ le riz et autres vivres que Ton estoit oblig^ d'envoyer qu^rir pour leur subsistance ;
Et la troisi^me, d'avoir pris I'affirmative dans le conseil souverain contre le sieur Garon , d'avoir cass^ ses sentences et jugemens donnas a Surate, juslifi^ ceux qu'il avoit condamn^s, renvoye les mesmes aupr^s de luy, et d^cr^t^ contre ceux qu'il avoit appel^s pour juger avec luy, et envoy^ vostre capitaine, avec deux de vos gardes, pour tenir la main a Tex^cution de ces arrests, et, par cc moyen, renverser toute la subordination entre le sup^rieur et les inf($rieurs , et rompre Tunion entre les cbefs etles membres de cette entreprise, qui nepeut r^ussir sans ce principe.
Et, pour vous dire le vray, il est assez difficile de comprendre quelle utility, vous et les directeurs, avez cru pouvoir retirer en introduisant I'argent dans Tisle, vu qu'il n'y avoit que quarante ou cinquante Francois qui n'en avoient point vu depuis qu'ils y estoient habitu^, et les naturels beaucoup naoins qu'eux, et que vraysemblablement vous estiez maistre de tous les vivres que les Francois pouvoient avoir, et que par la
guerre vous pouviez pareillement estre maisire de tout ce que ies naturels pouvoient vous donner.
II est certain qu il vaut mieux establir ia paix dans toute Tisle, et par ce moyen joindre Ies naturels aux Francois par un commerce et correspondance r^ciproques. Mais aussy est-il certain qu'il auroit mieux valu, dans ces commencemens, donner une grande opinion de la force et de la valeur des Francois, en faisant un grand party, ce qui auroit peut-estre soumis toutes Ies difF^rentes nations de I'isle, et Ies auroit obligees de contribuer des vivres et autres choses n^cessaires k vostre subsistance , d autant plus que le premier et le principal soin devant estre la conservation de mes sujets qiie je vous avois confi^s, puisquils couroient risque de mourir de faim par la paix, il falloit avoir recours h la guerre, sans difficult^, et ne pas soufFrir que Ies directeurs disposassent du d^post que j'avois confix sur des vaisseaux que vous commandiez, .contre la destination que j'en avois faite.
11 est aussy difficile de pouvoir connoistre Futility que vous avez retiree en retenant tons Ies Francois ensemble sous le fort Daupbin, vu que, estant question de Ies faire subsister et occuper I'isle par mes armes, vous parveniez k ces deux fins en Ies envoyant occuper diff^rens postes.
Vous voyez assez clairement , par ce qui est dit cy-dessus concernant la conduite du conseil souverain k regard du sieur Garon , que cette seule faute est capable de miner enti^rement ce dessein.
Et quoyqu'il soit difficile de bien p^n^trer si ces fautes ont est^ commises par un pur hasard , ou bien si quelque interest ou passion s'en sont mesl^s, que Tintervention des directeurs y paroisse et, puisse vous disculper, que je s^acbe bien mesme que Tautorit^ du commandement que je vous ay confix s'accorde bien pen avec Tesprit <le marchandise , par consequent que je ne dois pas ajouter foy trop l^g^rement aux rapports qui peuvent venir de la part des marchands, je ne laisseray pas de vous avertir des plaintes qui se font contre vous, et qui sont tiroes de toutes Ies lettres et de tons Ies rapports qui ont est^ faits par ceux qui sont revenus.
L'on pretend done que vous n'avez laiss^ aucune autorit^ aux directeurs et que vous I'avez usurp^e tout enti^re ;
Que vous n'avez permis Tassembl^e du conseil que tr^s-rarement, et que, lorsqu'il a est^ assemble, vous avez fait pr^valoir vos avis par autorit^;
Que Ies directeurs ont mesme est^ maltrait^s en vostre pr^ence;
Que vous Ies avez intimid^s de telle sorte qu*ils n'ont os^ s'opposer a tout ce que vous avez d^sir^;
Que vous les avez obliges k souffrir la dissipation de Targent et des effets de la compagnie , h augmenter les gages de tous les engages et h mettre aux gages de la compagnie tous les colons;
Que ces gages ont esl^ pay^s en argent, et ensuite que cet argent est demeur^ entre les mains de peu de particuliers qui ont pris par autorit^ des vivres et des marcbandises dans les magasins, k bonmarch^, et les ont vendus fort cher;
Que les bestes provenant des prises ont est^ partag^ par autorit^, un tiers h vous, un tiers au party, et un tiers h la compagnie;
Que les viandes ont est^ vendues ^ 3 sols la livre par deux bouchers, Tun estably par vous et pour vous, et Tautre par vostre permission, ce qui a mesme servy a retirer une bonne partie de Targent;
Que vous n'avez point voulu diviser les troupes et les colons, pour vous tenir plus fort et vous donner plus d'autorit^ dans lelieu o\k vous estes;
Que tout ce qui s'est fait dans le conseil contre le sieur Garon a est^ k vostre persuasion , a cause de Famiti^ que vous avez pour le nomm^ Marcara et du peu de consideration que vous avez pour les directeurs;
Et enfin que vous ne leur avez laiss^ aucune liberty de se pouvoir plaindre, ni mesme de pouvoir ^crire leurs v^ritables sentimens, vu que dans I'isle vous estiez maistre de leur personne et de leurs lettres.
Lorsque le sieur Garon sW embarqu^ pour les Indes, vous avez donn^ le commandement du vaisseau au sieur de Lopis, vostre neveu, et iuy avez ordonn^ de revenir k Tisle, pour empescher que ledit Garon ne pust ^crire. Et lorsque le sieur de Faye s'est embarqu^ pour les mesmes Indes, vous avez envoy^ avec Iuy vostre capitaine avec deux de vos gardes pour le mesme effet.
Encore que toutes ces circonstances soyent considerables, je ne laisse pas n^anmoins de suspendre le jugement que j'en doisfaire jusqu'^ ce que j'aye redaircissement par vous-mesme sur tous ces points. Et, quand mesme il y auroit quelque chose de veritable, je me porterois facUement h croire que c'est Textr^me n^cessit^ dans laquelle vous avez est^ r^duit qui a este cause de la meilleure partie, estant persuade que vous aurez rectifie tout ce qui peut avoir estd mal fait dans ces commencemens.
Pour cet effet, je desire que, aussytost que vous aurez re^u cette lettre, vous travailliez k faire les establissemens de la baye de Saint-Augustin et d'Antongil, et tous les autres que vous estimerez pouvoir faire;
Que vous portiez k la culture de la terre les Francois que vous y enverrez, et mesme ceux que vous retiendrez au fort Dauphin, et, pour cet effet, quo vous leur d^clariez que c'est le seul moyen qu'ilsont pourvivre.
vu que la compagnie, par mon ordre expres, a ri^voqu^ tous les gages qu'elle leur donnoii;
Que vous ex^cutiez les ordres que je vous donne par ma lettre cyjointe sur le fait de Targent et effets distribu^s dans Tisle ;
Que vous donniez promptement vos ordres au capitaine et h deux de V06 gardes qui sont dans les indes de retourner aupr^ de vous, laissant les directeurs en une bonne liberty d'agir ainsy quebon leur semblera;
Que vous contribuiez, autant qu'il pourra d^pendre de vous, h rearer Taffront qui a est^ fait au sieur Caron;
Et enfin quagissant selon mes sentimens, le bien de mon service et vos instructions, j aye la satisfaction de voir des postes establis dans I'isle, tous les chefs des diff^rentes nations soumis k mon ob^issance et contribuant i la subsistance des colonies fran^oises, et, en un mot, toute la mauvaise conduite, s'il en a est^ tenu , r^par^e par une meilleure qui me convie h vous faire part, h vostre retour, de mes bienfaits.
(Bibl. Imp. M88. S. F. 3,oia, Colbert et SeigneUy, IV, cote lA, pi^ce 5. — Arch, deja Mar. Ordret du roi pour lee eompagniee dee Indee, 1669, foi. 1 6it.) .