Lettres, instructions et mémoires de Colbert
L'ancienne organisation administrative de ia France comportait de nombreuses et choquantes anomalies. L une des plus singulières sans contredit se produisit, ou ignore comment, dans la seconde moitié du \vne siècle. Pendant trente ans, de 1661 à 1691, le service des fortifications fut divisé entre le secrétaire d'État de la guerre et celui de la marine. Sans s'expliquer sur les motifs de ce partage, les auteurs spéciaux constatent qu'au moment de la chute de Fouquet et de la réorganisation qui s'ensuivit, l'administration des places fortes fut arbitrairement scindée. Colbert eut dans son département, outre les finances, le commerce et la marine, nonseulement les ports et les fortifications maritimes, mais encore toutes les places fortes de ce qu'on nommait alors l'ancien domaine du roi, comprenant la Picardie, la Champagne, les Trois-Evéchés (Metz, Toul et Verdun), la Bourgogne, le Dauphiné, la Provence et le Languedoc. Les travaux des fortifications de la Flandre, de l'Artois, du Hainaut, de l'Alsace, de la' rive droite du Rhin, du Roussillon, échurent à Le Tellier, remplacé en i 666 par Louvois l. D'après un historien moderne, la complication aurait été plus grande encore, et chacun des quatre secrétaires d'État, ayant, comme on
* Hittoire du corp* impérial du génie, la sûreté des informations de ce dernier par Allent, p. 5o. — Aperçu historique ouvrage, fruit du travail assidu, pendant mut le* fortification» et le* ingénieur*, par de longues années, d'un savant aussi mole colonel Augoyat, L 1, p. 65. deste et consciencieux qu'éclairé.
On ne saurait trop louer la précision et
ii INTRODUCTION.
sait, l'administration d'un quart des provinces et correspondant avec les intendants pour les affaires soumises au Conseil, aurait pris soin des places de sa circonscription'.
Est— il nécessaire de rappeler l'immense importance du service des fortifications sous un prince qui fit construire, transformer ou démanteler tant de places fortes? Il eût été naturel, quand Colbert mourut , de donner cette partie de ses attributions à Louvois ; elle ne lui revint qu'à la mort de Seignelay. Les inconvénients de la division adoptée sont manifestes. Ces deux ministres eussent-ils été aussi unis qu'ils étaient jaloux l'un de l'autre, la comparaison inévitable, incessante de leurs travaux devait multiplier les froissements au grand détriment des affaires. On se figure en outre la rivalité qui existait entre les ingénieurs des deux services. Louvois en employait 1 3a pris dans l'armée, et Colbert 58 choisis parmi les architectes les plus habiles. Mais tandis que les premiers, participant à tous les sièges, à toutes les guerres, étaient sous les yeux du Roi qui les comblait de faveurs, les autres se plaignaient d'être sacrifiés et relégués au dernier rang. Aussi les ingénieurs civils se décourageaient, et le service en souffrait 3.
Lin nom illustre, celui de Vauban, revient sans cesse sous la plume de Colbert, dans sa correspondance relative aux fortifications, qu'il semble inspirer. Le grand ingénieur fut attaché vingtquatre ans (1667-1691) au service de Louvois; c'est pourtant Colbert qui semble l'avoir signalé le premier à Louis XIV. <t Je ne manqueray pas, écrivait-il le ao avril i663 à l'un de ses frères, alors intendant d'Alsace, de parler au Roy de la capacité et de l'activité du sieur de Vauban. » C'était le moment où l'on s'occupait de fortifier Brisach. Vauban constate lui-même , dans ses états de service, qu'il y travailla de i665 à 1667. ^n incident fâcheux, que les lacunes des correspondances n'ont pas encore permis d'éclaircir, survint pendant ces trois années et laissa dans sa mé-
1 Hiatoire de Lomms, par M. Rotwwrt.t. I, p. ai. — * Augoynt. Aperçu, etc. L I, p. 66.
moire des souvenirs qui ie rendirent injuste envers Golbert. Cet incident, que des révélations récentes ont déjà effleuré \ est de la nature la plus délicate. Nulle renommée n'est plus pure et plus honorée que celle de Vauban. Pour notre part, l'admiration que nous lui avons vouée dès longtemps ne saurait être amoindrie par de vagues soupçons, et nous éprouverions un vrai chagrin si la plus belle figure du xvne siècle ne supportait pas le grand jour de l'histoire. Mais le problème est posé, et il importe, s'il est possible, que tous les voiles soient levés. Ses derniers descendants ont peutêtre entre les mains des documents décisifs. Tant qu'ils ne seront pas publiés, nous ne pouvons chercher d'éclaircissement que dans les dépêches du secrétaire d'État de la guerre5. Ces dépêches, écrites en 1671, sont postérieures de cinq ans aux irrégularités
1 M. Roumet, Histoire de Louvoi*.
* Chose singulière! Les archives du Dépôt de la Guerre et celles du Depot de» Fortification», si admirablement conservées et classées depuis deux siècles, ne contiennent ni la correspondance de Vauban ni celle de Colbert (relative aux fortificalions), ou il devait ein* question de lat- (aire de Brisach.
La série des lettres de Vanban {Dépit de la Guerre) commence pourtant un peu avant l'arrangement de cette affaire par Louvois. Celle des lettres de Colbert (registres in-folio, Dépôt de» Fortification») commence après l'achèvement des travaux de Brisach. Que sont devenus les lettres et les registres qui manquent?
Une lettre du 48 juillet 1666 de Charles Colbert, sieur de Saint -Marc, intendant d'Alsace, à Jean-Baptiste Colbert (il avait succédé en mai i663 h Charles Colbert, frère du ministre), fournit
recueillir. Doit -mi. demande l'intendant , laisser à Vauban les travaux de Brisach ou les lui ôter? «A la vérité, il est intelligent et Cm trouvera difficilement un meilleur entrepreneur; mais il entend médiocrement la maçonnerie et ne ri»e qu'à l'économie, ce qui occasionnera bien de» contestation», au point de vue delà solidité de» outrage». » Le meilleur parti serait de renvoyer Vauban sans lui laisser achever ce qu'il a commencé, en le mettant en demeure, pour lui ôter tout sujet de plainte, de faire une nouvelle diminution sur le prix de 3a livres de la toise cube. Il y renoncerait et ne pourrait trouver mauvais que l'on préférât ceux qui offraient une diminution. "Pour réussir, dit l'intendant en terminant, il faut se servir de Saint- André, qui, depuis dix-huit mois, travaille avec toute l'expérience qu'on peut souhaiter.» (Bibl. Imp. Mss. Mélanges Colbert, vol. 1 38 bis , fol. 4 9 o. ) — On voit poindre là, ce semble, le projet d èvincer Vanban m. profit d'un protégé.
iv INTRODUCTION.
reprochées à Vauban dans la conduite des travaux de Brisacli. Laissons donc parler Louvois.
i5 janvier i6jt. — » Je suis bien ayse que vous ayez mis vostre affaire d'Alsace en estât d'estre terminée, parce qu'il y a deux jours que le Roy ordonna à M. Colbert d'expédier les décharges qui vous sont nécessaires pour faire que l'on ne puisse vous rien demander pour tout ce qui s'est fait depuis vostre départ de Brisach , et pour que les ouvrages faite pendant que vous y avez esté soyent reçus et qu'il vous en soit donné une autre décharge en bonne forme. . . «
20 janvier. — r J'ay reçu vostre lettre du 26 de ce mois. Je parleray à M. Colbert aussytost que je seray de retour à Paris de l'expédient que vous proposer, pour vous sortir de vostre affaire de Brisach, et, de façon ou d'autre, vous en tirer au plus tost. Faites sçavoir à vostre homme d'affaires qu'il me voye tous les jours, afin que si j'ay quelques éclaircissemens à luy demander, il puisse me les donner sur-le-champ. . . *
g février. — irfte vous inquiétez point de vostre affaire. J'entretins hier vostre intendant, avec lequel je convins qu'il n'estoit pas praticable, ni mesme seur j>our vous, de vous servir du dernier expédient que vous m'avez proposé, qui est de confondre tout ce qui a esté fait sous vostre nom tant pendant que vous avez esté à Brisach que depuis que vous en estes sorty, parce que comme il faudrait mettre la toise d'ouvrage à 68 livres, laquelle je crois que l'on fait présentement à 3o, il y aurait à craindre que vous ne fussiez quelque jour exposé à une taxe pour de l'argent que vous n'auriez pas gagné. Il faut donc vous fixer à avoir un arrest du conseil qui vous décharge de ce qui a esté fait en vostre absence et qui ordonne que vous comptiez de l'argent que vous avez reçu sur le pied du marché qui avoit esté fait verbalement avec vous. . . «
ig février. — « Je parlay hier à fond à M. Colbert de vostre affaire. Il convint du dernier expédient que vous avez proposé , c'est-à-dire que yous dressassiez un marché et un devis de tous les ouvrages faits à Brisach depuis que vous avez esté entrepreneur jusqu'à ce que vous ayez cessé de faire les travaux sous vostre nom, et, afin que la toise d'ouvrage revinst à un prix moins excessif, que les voûtes, les escaliers, les guérites, les embrasures et autres menus ouvrages eussent un prix à part, que vous dressassiez en mesme temps le toisé desdits ouvrages et l'acte de réception d'iceux, et que, m'adressant le tout, je le luy remisse. Il le ferait signer à ceux qu'il faudrait qui le signassent pour vous décharger, et me le rendrait pour vous l'envoyer. . . Je feray voir les trésoriers des fortifications des années 1 665, 1666, 1667 el 1668 pour sçavoir s'ils ont rendu les comptes à la Chambre, parce que s'ils ne les avoient pas rendus, je ferais bien en sorte de retirer toutes les quittances que vous avez données ,
et qu'ainsy on inetlroil cette entreprise sous un autre nom que le voslre, ou, au pis aller, sous le nom de voslre cousin seul
a 5 février. — rDcpuis que je vous ay écrit louchant vostre affaire d'Alsace, j'ay parlé* au trésorier des fortifications, et j'ay reconnu, par ce qu'il m'a dit, que quoyque les comptes ayent esté présentés à ta Chambre, ils sont encore en estât que l'on pourra retirer toutes les quittances que vous avez données el toutes les ordonnances de M. Colbcrt d'Alsace qui sont en voslre nom. Si cela se peut exécuter, comme j'en suis persuadé, l'on vous sortira mieux d'alfa ire par ce moyen que par tous les autres expédions que vous sçauriez imaginer. J'en parleray à M. Colbert entre cy et demain et vous feray scavoir à quoy vous devrez vous Gxer, parce que, s'il prend cet expédient, comme je n'en doute point, vous n'avez que faire de vous rompre la teste à faire des toisés ni des comptes.
* Depuis cette lettre dictée, j'ay vu M. Colbert qui est convenu de ce que je luy ay proposé. Aussy je ne perdra y aucun temps à exécuter ce que je viens de vous dire, et vous n'avez plus que faire de vous mettre en peine de rien."
Ainsi, les quittances de Vauban, déjà déposées à la Chambre des comptes, en furent retirées et remises à Louvois, qui lui écrivit le Ier mars 1671 :
"Je travaille présentement à dresser celles qu'il faut que M. Colbert d'Alsace signe pour mettre eu la place de celles qui sont sous vostre nom. Cela doit estre achevé demain, après quoy je porteray le tout à M. Colbert, afin qu'il puisse écrire à sou cousin de manière qu'il nous renvoyé incessamment le tout signé. Et comme je ne veux pas vous revoir que cela ne soit fait, j'enverray un homme exprès pour porter les paquets el me les rapporter.?)
Dix jours après, le secrétaire d'État de la guerre mandait encore à Vauban:
«Les ordonnances que M. l'intendant d'Alsace doit signer en la place des vostres.que j'ay retirées, sont présentement chez M. Colbert; il me doit donner entre cy et samedy une lettre par laquelle je manderay à son cousin de les biffer et d'en donner à leur place sous un autre nom. Je luy enverray ce
1 On voit dans le colonel Augoyat (t. I, p. 56, note) que Paul LePrestre, frère ainé d'Urbain Le Prestre (celui-ci était le père de Vauban), eut un (ils qui fut aussi ingénieur. Employé pendant
trois ou quatre ans aux fortifications de Briaach, il se retira ensuite du service. Ne serait-ce pas a cause des ennuis de cette liquidation ? Tout porte à croire que c'est lui qui avait compromis son cousin.
INTRODUCTION
paquet-là par un homme exprès qui Arrivera peut-estre avant mon départ. Ainsy, je me propose de vous apporter toutes les quittances que vous avez signées touchant les ouvrages de Brisacb, et, en les boulant, vous vous mettret hors d estât de pouvoir jamoù estre recherché m cette affaire.»
Cependant, d'autres difficultés surgirent sans doute, puisque, quatre mois plus tard, le Q2 juillet 1671, Louvois, pressé de nouveau par Vauban \ lui répondait :
ffj'ay vostre affaire d'Alsace anssy présente que vous le pouvez souhaiter, et ne perdray point de temps, de manière ou d'autre, à vous en sortir. *
Enfin, les instances de Louvois aboutirent au résultat si vivement désiré par Vauban, à qui il adressa le 16 septembre cette lettre significative5:
"J'ay reçu aujourd'hui, après deux ans de sollicitations, tout ce que je pouvois désirer pour finir vostre affaire d'Alsace de la plus avantageuse manière que les gens les plus entendus en ces faits-là ayent pu souhaiter. Ce sont des ordonnances signées de M. Colbert d'Alsace, sous le nom d'un nommé Marchand, que l'on fait entrepreneur des travaux de Brisach, moyennant quoy et des quittances que ledit Marchand signera dans un jour ou deux, je vous renverray toutes les quittances que vous avez données au trésorier des fortifications, lesquelles sont présentement en mon pouvoir. Ainsy me voilà acquitté de la parole que je vous ay donnée il y a si longtemps, et vous sorty sans-
1 Ce sont ces lettres de Vauban qui manquent dans la collection du Dépôt de la guerre. 11 y en a pourtant d'autres antérieures et de la même époque.
* Dans l'intervalle, Louis XIV avait adressé à Colbert la lettre suivante:
«Fontainebleau, ao aoust 1671.
« Monsieur Colbert, désirant décharger le sieur de Vauban de toutes les recherches qui pourroient estre faites contre lu y, n cause du marché et entreprise qu'il a cy-dovant fait pour le revesUBsenient des ouvrages laits |tour les fortificalions de mes pW«w de llrisaeii et de Phili|»bourg, je vous fui» cette lettre pour vous dire que mon intention ,«m que vous siguiex les or-
donnances contenues en l'estat cy-joint et que vous biniez vostre signature sur celles que vous avez expédiées sous le nom dudit sieur de Vauban. Et m'assnrant que vous satisferez à ce qui est en cela de ma volonté, je ne vous feray la présente plus expresse que pour prier Dieu qu'il vous ayt, monsieur Colbert, en sa sainte garde. Signé Loni8;contre-«ignéCoLBRRT.»i(Arch.
de l'Emp. Registre du secrétariat, 0 i5. fol. 367.)
Il est évident que Colbert avait demanda cette lettre pour meure a couvert sa responsabilité, et non pour s'en faire une arme contre Vauban.
FORTIFICATIONS. vu
retour d'une affaire qui, par quelque autre voye que Fou çust pu prendre, auroit toujourt e$ti sujette à beaucoup £ incident qui vous auroient pu ruiner et wstre famUk*.*
Quelle était donc au fond cette affaire qui préoccupa ainsi Vauban plusieurs années? En l'absence des détails que ses lettres à Louvois devaient contenir, on ne peut que conjecturer qu'il s'était chargé de faire exécuter à Brisach des travaux dont la dépense, payée sur ses mémoires par les trésoriers des fortifications, avait paru excessive. On vient de voir les expédients proposés tour à tour pour le soustraire aux sévérités de la Chambre des comptes : les pièces comptables retirées aux juges grâce à des interventions toutes-puissantes, la substitution d'un entrepreneur fictif à l'entrepreneur réel, les quittances et les mémoires rendus par Louvois à Vauban, avec invitation de fe* brûler. Colbert, on l'a vu encore, s'était prêté de très-bonne grâce à tous ces arrangements3. Deux phrases seulement dans les nombreuses lettres qu'on a de Vauban font allusion à cet incident de sa vie. L'intendant de Dunkerque avait rompu avec des entrepreneurs jusqu'alors très-bien famés, «r II preud à peu près le mesme chemin de les traiter avec autant de justice qu'on m'a fait à Brisach, » écrit Vauban à Louvois, le 17 septembre 1671. Puis, le i5 décembre suivant : «Je joins à
1 Deux seulement des lettres qui précèdent, celles des i5 janvier et 1 1 mars 1671, ont été données en extrait par &L Roufwet, 1. 1 , p. 976. Toutes les autres sont inédites. Elles sont en minute au Dépôt de la guerre et transcrites au Dépôt de» fortifications , Correspondance de Vauban, 1. 1. à leur date.
1 M.Roussetditace»ujet(l.I,p.476):
* Inflexible contre les malveraateurs, et trompé par les argumenta spécieux de son cousin ( intendant d'Alsace , à cetteépoque), Colbert poursuivit Vauban; si Vauban n'avait trouvé un protecteur, il était perdu.
Mais pour Louvois, l'occasion était trop belle d'arracher a Colbert cette victime glorieuse. »
On verra tout à l'heure ce que Colbert [M isait de son cousin l'intendant. Ce qui est certain, c'est qu'aucun document écrit ne prouve qu'il ait été malveillant pour Vauban. Au contraire, des centaines de lettres montrent l'estime toute particulière qu'il Taisait de lui. Il trouvait seulement que Vauban ne regardait pas assex a la dépense. De son coté. Vauban écrivait à Ixmvois que Colbert se laissait tromper par ses ingénieurs.
vin INTRODUCTION.
cecy la copie d'une lettre qui ma esté écrite par l'homme qui a sollicité mon a fia ire d'Alsace auprès de vous, par laquelle vous verrez à quoy sont exposés les gens qui s'évertuent pour empescher que le Roy ne soit trompé. r> Notons qu'à la même époque, Vauban, accusé, avec deux de ses ingénieurs, d'avoir spéculé sur le salaire des soldats employés aux fortifications de Lille, s'adressa à Louvois avec une indignation qui exclut tout soupçon. Il suppliait le ministre d'instruire l'affaire avec la dernière rigueur, l'assurant que s'il ne punissait pàs sévèrement les dénonciateurs, il se ferait justice lui-même et quitterait les fortifications. « J'ose vous dire, ajoutaitil, que, sur le fait d'une probité très-exacte et d'une fidélité sincère, je ne crains ni le Roi, ni vous, ni tout le monde ensemble. La fortune m'a fait naistre le plus pauvre gentilhomme de France, mais en récompense elle m'a honoré d'un cœur sincère, si exempt de toute sorte de friponnerie, qu'il n'en peut mesme souffrir l'imagination sans horreur, d Un homme coupable de malversations avérées eût-il osé parler de la sorte à celui-là même qui en aurait eu la preuve en main? Cette dernière accusation fut, cela va sans dire, reconnue fausse, et Vauban, heureusement pour le pays, resta au service de l'Etat.
Un autre ingénieur, le chevalier de Clerville, occupait en 1662 le poste de commissaire général des fortifications, dont Vauban, son ancien élève, remplissait les principales fonctions. Obligé de l'employer et de lui confier des missions importantes , Colbert ne lui adressait jamais un éloge, et il ne lui ménageait ni les conseils ni le blâme. Toutes ses félicitations, toutes ses prévenances étaient pour Vauban, qui le détestait. En 1670, il l'avait consulté sur les fortifications de Saint-Quentin; l'année suivante, effrayé de la dépense, il le priait d'aller visiter les travaux pour donner son avis. Quelques années après (1676), il réclame son concours pour ceux de Rochefort. «Vous trouverez assurément, écrit^il à l'intendant, le sieur Vauban plus habile et plus entendu qu'aucun ingénieur qui ayt jamais esté en France; et comme il est particulièrement consi-
FORTIFICATIONS. u
déré du Koy pour son mérite, il est nécessaire que vous agissiez avec luy sur ce fondement, et que vous l'entendiez et fassiez exécuter tous les expédiens qu'il vous donnera pour avancer les ouvrages, en quoy mesme je vous puis assurer qu'il est très-habile.* La même année, des plans de Vauban pour la place de Guise ayant été modifiés par un ingénieur, Colbert ordonne de <rs'y conformer absolument et de rectifier le plus tosl possible les ouvrages faits. * Les ingénieurs de Colbert prétendaient que Vauban ne trouvait rien de bien fait que ce qui se faisait dans le département de Louvois; mais Colbert leur imposait silence. L'un d'entre eux, qui devint maître à son tour, Antoine Niquet, affectait des airs d'indépendance et se permettait de retoucher les plans de Vauban. Que de fois Colbert lui recommande de les suivre scrupuleusement, sans y rien changer sous aucun prétexte! Mais Niquet, infatué de son mérite, ne tenait aucun compte des avertissements, et, le lendemain, il proposait de nouvelles modifications. «rSçachez, lui écrit le ministre impatienté, que ce n'est point à vous à toucher aux ouvrages du sieur de Vauban, sans son ordre exprès, et vous devez encore travailler à estudier dix ans sous luy auparavant que vous puissiez concevoir une aussy bonne opinion de vous, n On pourrait croire que la semonce profita; il n'en fut rien, comme le montre une lettre écrite l'année suivante à l'intendant de Metz: a Je vois sur l estât des travaux de Vauban que le sieur Niquet change beaucoup de choses dans ses dessins; vous devez l'empescher formellement. Et s'il luy arrive jamais de remuer une pelletée de terre que conformément au mémoire dudit sieur de Vauban, il sera rappelé un quart d'heure après que je m'en seray aperçu. Vous pouvez facilement juger où cet homme, qui n'est jamais sorty de Paris, peut avoir pris la hardiesse, pour ne pas dire l'effronterie, de corriger un homme d'un aussy grand mérite et d'une expérience aussy consommée que le sieur de Vauban. * Niquet, à qui l'algarade fut transmise, y répondit par un panégyrique; mais Colbert, reprenant les termes les plus vifs de sa lettre à l'intendant de Metz, prévint
v INTRODUCTION.
cel entêté qu'à la première pelletée de terre remuée Je sou chef, il serait révoqué sur-le-champ.
Est-il vrai, comme l'a raconté Perrault, qu'en 1667, Louis XIV, frappé de l'économie des travaux exécutés par Vauhan , le proposa pour modèle à Colbert? L'anecdote est d autant moins vraisemblable que Vauban commençait alors, sous les ordres de Louvois. les fortifications de Lille, au sujet desquelles il fut lui-même dénoncé. Amplifiant le fait, d'autres ont prétendu qu'un jour, au Conseil, le Roi, comparant la dépense de la grille de Versailles à ce qui se faisait en Flandre, prononça le mot de friponnerie qui aurait été un coup mortel pour Colbert. Assertions sans preuves. Cependant Vauban, soit rancune, soit flatterie, desservait sans cesse le contrôleur général. En 1671, il conseillait à Louvois de se faire attribuer les travaux du port de Dunkerque, Rengageant à le rendre avant deux ans et pour moins de 200,000 écus, plus grand et plus sûr qu'on ne ferait jamais avec plus de temps et d'argent; mais le secrétaire d'État de la guerre n'osa pas engager la lutte sur ce terrain, fr II faut se contenter, lui répondit-il , de bien servir son maistre en ce dont il nous charge, et ne pas nous inquiéter du reste. * Bien d'autres lettres établissent ce concert de Louvois et de Vauban contre Colbert1 qui, de son côté, trouvait le grand ingénieur trop prodigue des deniers publics. trCe sera un avantage, écrivait-il le 3o janvier 1681 à l'intendant de Rouen au sujet de travaux projetés à Saint-Valery, Fécamp et Honfleur, que le sieur de Vauban ayt visité les ports de la province; mais comme il est accoustumé à des dépenses prodigieuses dans les fortifications des places, ce qui ne convient nullement pour ce qui se passe au dedans du royaume, je doute fort que la visite soit utile, ni que l'on puisse exécuter les vastes desseins qu'elle embrassera. . . » Et, le i3 février suivant : <r Le sieur de Vauban est accoustumé à de grands desseins et a ne s'arrester jamais pour quelque dépense qu'il y ayt à faire. »
1 M. Rouaeet, Hûloire <U IahcoU, \wmm.
FORTIFICATIONS. x,
Ou a là, avec une vérité photographique, le jeu des intrigues et des passions humaines dans les hautes sphères. En résumé, tandis que l'éloge de Vauban revient sans cesse dans les lettres de Colbert et de Seignelay, ceux-ci ne sont rien moins que ménagés dans la correspondance de Louvoia et de Vauban, et nulle part, dans les nombreux écrits de ce dernier, le nom de Colbert ne se trouve même cité.
Ces fortifications deBrisach, qui avaient été le tourment de Vauban, causèrent aussi bien des ennuis à Colbert. Un de ses cousins, Charles Colbert de Saint-Marc, était, à l'époque où Vauban les taisait construire à l'entreprise, intendant d'Alsace. Il l'y avait fait nommer à contre-cœur, car il écrivait auparavant (qo avril i663) à son propre frère, qui administrait la province : «Je ne vois pas que mon cousin s'applique comme il le devroit aux affaires. * Et quelques mois plus tard : <r C'est un grand malheur que vous ne puissiez vous reposer sur luy de ce qui est à faire dans cette province en vostre absence, et à moins qu'il ne s'applique avec plus de soin et de vigilance, toutes les vues qu'on pourrait avoir sur luy ne pourraient produire beaucoup d'effet. Je vous convie donc de l'exciter à travailler sérieusement. t> Cependant le népotisme l'emporta, et, au mois de mai i663, Colbert de Saint-Marc fut pourvu de l'intendance. Son affaire principale, c'est le ministre qui le lui écrivait, était le revêtement des deux places nouvellement acquises, Brisach et Philipsbourg. La correspondance sur les fortifications manquant de i663 à 1669, on ne sait comment se passèrent les premières années. Une lettre de Colbert à son cousin ( a 3 novembre 1 669) en donne pourtant une idée. Après l'avoir prévenu qu'un sieur Vouleau, entrepreneur de Brisach et de Philipsbourg, se plaignait de n'obtenir de lui, après cinq mois de réclamations, ni plans, ni ordres, ni réponses, il ajoutait :
«La vraysemblancc veut que tout ce qu'il dit soit véritable, puisque vous ne me donnez aucun éclaircissement sur tous ces points. Vous voyez bien que les premiers entrepreneurs n'ont pu se souffrir avec vous, que le sieur de Vauban
in INTRODUCTION.
a esté de inesme, qu'il a fallu chasser Valpergue, et euliu il faudra encore chasser Vouleau.
«Cela ne se peut plus souffrir. Il y a six ans entiers que je souffre de vous une conduite la plus bizarre et la plus extraordinaire dont on ayt jamais entendu parler; je vous avoue que j'en suis rebuté, et vous pouvez disposer vos affaires pour retourner à Metz ou à Reims, au commencement de Tannée prochaine.
« Je suis bien fasché que l'âge et l'expérience qui rendent les hommes plus capables de servir u'ayent point eu sur vous cet effet. Jay fait jusqu'à présent mon devoir de bon parent, je suis bien fasché que vous n'y ayez pas répondu, n
A partir de ce moment, les réprimandes se succèdent avec une vivacité singulière. Le ministre voudrait voir finir les fortifications de Brisach et de Philipsbourg; rien n'y faisant, et comme «il faut absolument que ces places s'achèvent,* il conseille à l'intendant de se retirer. A chaque courrier, le mécontentement s'accentue davantage :<r Vous vous plaignez de tout le monde (8 février 1670) et tout le monde se plaint de vous, et je me sens obligé de vous dire encore une fois que si vous persistez dans cette conduite, il est absolument impossible que vous souteniez plus longtemps l'employ que Sa Majesté vous a confié. i> On a vu que l'intendant se brouillait avec tous les entrepreneurs, et qu'il avait même fallu lui sacrifier Vauban. Un seul fut de son goût, au point que, malgré les observations les plus fortes, il lui confia les travaux jusque-là divisés de Brisach et de Philipsbourg. Cela parut fort suspect à Colbert, qui lui écrivit: «r Si vous ne changez, cette conduite vous jettera dans quelque précipice duquel je ne pourray pas vous retirer. Je ne veux pas croire qu'il y ayt du mal et de l'intelligence vicieuse entre vous et cet entrepreneur; mais certainement, sur cette matière, il n'y a jamais eu une conduite plus pitoyable que la vostre. Vous ne vous contentez pas d'avoir beaucoup d'ennemis, par l'incompatibilité de vostre humeur, mais vous estes bien ayse de leur donner encore un prétexte, le plus facile et le plus plausible du monde, de vous nuire. C'est à vous à y remédier, si bon vous semble. * Le ministre
avait envoyé sur les lieux le chevalier de Clerville pour démêler la vérité. Tremblant, si ses craintes se réalisaient, d'indisposer son protecteur, Clerville ne savait quel parti prendre, et sa correspondance s'en ressentait : <r J'aimerois mieux me retirer pauvre et malheureux dans quelque coin fort reculé, que d'estre accusé d aucune chose contre mon honneur en faisant, par quelque raison d'obéissance que ce soit, plus que je ne dois contre l'honneur des vostres. «> Mais Colbert n'admettait pas ces ménagements, et il voulait savoir si son cousin était coupable d'ignorance seulement, ou de connivence avec l'entrepreneur. trJ'ay de la peine à croire, ajoutait-il, qu'un homme soit capable d'une aussy grande lascheté que cellelà ; vostre pénétration me tirera d'incertitude, r, Au-dessus des soupçons et bravant la calomnie, il écrivait encore a Clerville, le 3 1 janvier 1671, de pousser les éclaircissements jusqu'au bout, rr Si mes ennemis, disait-il, n'ont point d'autres armes contre moy que ce qui s'est passé à Brisach et à Philipsbourg, ils ne me feront pas grand mal. . . Les gens faits comme moy ne craignent rien, et donnent toujours de la crainte à leurs ennemis, quand ils en ont. v
Quelques lettres adressées sur ces entrefaites à l'intendant d'Alsace prouvent l'irritation toujours croissante du ministre :
18 octobre 16*70. — *II y a bien longtemps que je ne travaille qu'à vous faire entendre ce que vous devez faire. — Je ne sçais pas quand vous voudrez que je Gnisse ce métier-là , mais je vous avoue que j'en suis fort las . . . Tous les entrepreneurs qui vous ont esté envoyés ont esté forcés de quitter, et vous n'en avez pu souffrir qu'un seul , Saint-André qui est un soldat de qui vous avez fait la fortune, et qui auparavant n'avoit jamais entrepris aucun travail. Jugez vous-mesme de ce qu'on en doit croire.»
a5 octobrt. — wQuoy! vous trouvez mauvais qu'ayant icy reconnu et vu combien vostre conduite est i m prouvée de tout le monde, au sujet de ce Saint- André, le chevalier de Clerville vous excite honnestement à faire quelque chose pour la solidité des ouvrages sans en augmenter le prix! Il n'y a que vous au monde capable de cela, el il me paroist, par ce mesme style, que
' Voir page 111 . note 9 , à la fin.
xiv INTRODUCTION.
vous ne connoissez pas la force de ce que je vous écris ou que vous D'en avez aucun sentiment. Quand vous me dites que le nom que vous portez vous empescheroit de rien faire qui vous pust attirer aucun reproche, je veux vous croire; mais jamais homme n'a tant donné que vous de preuves d'une mauvaise conduite, t)
37 décembre. — "Si l'on ne voit clair comme le jour dans vostre conduite, il ne faut plus que vous pensiez qu'à vous retirer cbez vous. C'est pourquoy vous devez employer toute vostre industrie à éclaircir ce qui s'est passé, surtout à vérifier et toiser exactement tous les ouvrages de maçonnerie et remuement de terre qui ont esté faits, et à faire connoistre que la quantité cadre avec la dépense, afin que l'on sçaehe entièrement l'employ de tous les deniers consommés atixdits travaux, n
3 janvier i€jt. — « Je vois par ce que vous et le chevalier de Clerville m'écrirez en quelle horrible confusion ont esté conduits les travaux et manies les deniers de Brisach et de Philipsbourg. . . Je vous diray entre nous deux , que vous n'avez jamais esté capable d'estre intendant de deux places aussy considérables, ni mesme de toutes autres, et que vous n'en avez jamais eu les principes, ni ne vous estes appliqué à les apprendre. Dieu veuille qu'il n'y ayt rien autre chose à tout ce que je voisin
10 janvier. — » Je n'ay encore vu que vous seul d'intendant, depuis que je suis au monde , qui ayt travaillé autant que vous faites à la justification d'un entrepreneur aussy fripon que Saint-André. Je ne jugeray pas s'il y a de la mauvaise conduite en vostre fait; mais au moins jamais homme n'a trouvé autant d'expédiens que vous pour le faire croire. Vous pouvez penser le déplaisir que j'en ay, et avec quelle passion je souhaite que ces soupçons se trouvent ma) fondés. J'ajoute seulement que j'envoye un ordre de faire arrester Saint- André, et de ne luy laisser que la liberté de rendre compte de l'employ des deniers qu'il a reçus. »
L'ordre fut exécuté, et l'emprisonnement de Saint-André dura huit mois. Au bout de ce temps, soit que les soupçons sur son compte n'eussent pas jSaru justifiés, soit qu'on eût craint, en le pressant trop, de compromettre aussi l'intendant, il fut relâché. Dans l'intervalle, tant l'affaire était embrouillée et délicate, le ministre, que les réticences du chevalier de Clerville ne pouvaient satisfaire, avait envoyé à Philipsbourg son oncle Pussort, le personnage le plus influent du Conseil d'État. Il résulterait de son
FORTIFICATIONS. tv
rapport que Saint-André était innocent, et que l'intendant d'Alsace n'aurait été coupable que de nonchalance, d'inapplication et d'incapacité1. Mais ce rapport était-il bien sincère, et la parenté de Pussort avec l'intendant et le ministre n'est-elle pas faite pour donner à penser? Les hommes qu'une grande autorité dans les affaires de leur pays rend maîtres des emplois ont, de tout temps, expié l'élévation de parents ou d'amis indignes par des soucis et des mécomptes, juste punition de leur faiblesse. Colbert en fit l'épreuve en cette occasion. Quoi qu'il en soit, l'enquête de Pussort n'eût-elle rien laissé dans l'ombre, l'intendant d'Alsace ne pouvait plus servir dans ces fonctions. Il rentra au parlement de Metz, où il devint plus tard président à mortier. On sait les détails de son départ de Brisach par une piquante lettre de Vauban, qui les tenait, disait-il , d'un habitant du pays dont il se portail garant, <r L'intendant d'Alsace, écrivit-il à Louvois, s'étoit fait payer d'autorité, au moment de partir, raille écus pour certain droit de péage, et les cabarctiers de la ville durent acheter son vin ce qu'il voulut. n Bien plus, il n'avait payé ni boulanger, ni boucher, tr et il estoit sorty avec quantité de chariots chargés de très-beaux meubles qu'il n'avoit point amenés1. * Vauban, on le voit là et dans maint autre passage de sa correspondance, ne pardonna pas aux Colbert les torts qu'il leur attribuait dans une circonstance importante. Il semble pourtant, d'après les lettres mêmes de Louvois, que ni Colbert ni l'intendant d'Alsace ne l'avaient traversé dans la liquidation de ses travaux de Brisach; mais, fondée ou non, sa rancune subsista jusqu'à la fin.
Que de fois l'illustre ministre de Louis XIV précise en maximes d'une netteté remarquable ses idées sur les questions principales que suscitait le courant des affaires I La correspondance sur les fortifications abonde, elle aussi, en pensées qui résument ses principes favoris. 11 importe d'en détacher quelques-unes. Outre que
1 Voir, k Y Appendice, l'analyse de ce rapport en date du \h juin 1671. * M. Rouwet, Histoire àe Lomoiê, I. I, p. 578.
,vi INTRODUCTION.
c'est la manière la plus sûre de le l'aire connaître, on y voit se refléter en quelques lignes, parfois énergiques et frappées à la manière des bons écrivains, l'homme, l'administrateur et son temps.
ii octobre 1670 , au chevalier de ClervUle. — «Sa Majesté n'approuve pas qu'on fasse à la journée quoy que ce soit de ce qui peut se faire par entreprise; elle veut que toute sorte de transport de terre se donne à la toise, aussy bien que les maçonneries, si ce n'est qu'on en soit empesché par quelque indispensable nécessité.*
15 novembre 16*70, à f intendant d'Alsace. — * L'intention du Roy est que tous les marchés se fassent publiquement, en présence et dans la maison des gouverneurs; et lorsque les prix seront bien réglés, Sa Majesté ne veut plus que rien se fasse à la journée. L'ingénieur qui est sur les lieux doit faire les toisés, donner ses certificats aux entrepreneurs, et l'intendant, donner ses ordonnances et tenir la main, par des visites fréquentes, à ce que les devis et marchés soyent suivis et que les ouvrages soyent bons et solides. »
9 U octobre 16*71, au chevalier de Clerville. — s A l'égard du grand magasin à poudre que vous propose* de faire à Philipsbourg, j'estime qu'il seroit plus à propos d'en (aire deux ou trois qu'un seul, par deux raisons : l'une, que la ville seroit moins endommagée si, par quelque accident, le feu se mettoit aux poudres, et l'autre, qu'il en resteroit toujours dans la place pour sa défense, si un pareil malheur arri voit en temps de guerre. «
36 mai i6y3, à intendant de Metz. — «Il faut faire en sorte que ceux qui travaillent dans les places soyent contens et travaillent gayement. C'est mesme à vous à gouverner tous les esprits avec lesquels vous avez à agir, en sorte que , quand mesrae ils auroient des défauts, vous puissiez vous en parer, sans les relever ni les faire connoistre, et vous servir avantageusement de ce qu'ils peuvent avoir de bon.*
16 juin 167A, au sieur de Linières, ingénieur. — «Appliquez-vous à former le style de vos lettres, en sorte que vous rendiez un compte si clair et si net de l'avancement de vos ouvrages, que ceux mesmes qui n'en avoient aucune connoissance les puissent aysément connoistre. v
i6j5, au sieur Htcher, de f Académie des sciences, ingénieur. — irll seroit bien nécessaire que vous vous appliquiez à dessiner un peu mieux que vous ne faites, n'y ayant rien de si nécessaire à un ingénieur que de scavoir bien dessiner.»
s6 mai 1675, à [intendant d'Amiens. — «Tel entrepreneur se ruine à un quart davantage du prix des ouvrages, et un autre se sauve et peut-eslre s'enri-
FORTIFICATIONS. xvu
chit à un quart moins, parce qu'il dispose bien ses ouvriers et prend garde qu'ils ne perdent aucun temps1. Ainsy, lorsque vous serez persuade* de l'habileté et de la bonne conduite d'un entrepreneur, faites en sorte qu'au moins il ne perde pas sur ses ouvrages. . . *
97 septembre i6-j5, au rieur Niquet, ingénieur. — (»J'ay reçu le plan de Metz que vous m'avez envoyé; mais si vous ne scave* pas mieux dessiner, il vaut beaucoup mieux que vous ne vous en mesliez pas, d'autant plus que de pareils plans ne peuvent estre présentés au Roy. »
18 octobre i6j5 , à l'intendant d'Amiens. — v L'augmentation du prix à un entrepreneur qui auroit négligé son travail ou qui auroit fait un mauvais marché, auroit des conséquences fascheuses. Il faut mettre en usage toutes les voyes de contrainte pour les obliger à exécuter les baux volontaires qu'ils ont faits; et lorsque la nécessité oblige à les changer, outre la perte qu'ils y font qui est très-sensible et exemplaire, ne permettre jamais qu'ils rentrent dans les affaires du roy*."
La reconstruction de l'arsenal et des fortifications de Toulon aurait droit à un chapitre à part dont la correspondance de Colbert fournirait les principaux éléments. Le chevalier de Clerville avait été chargé en 1 669 de dresser les plans de ces grands ouvrages. Pénétré de l'importance militaire et maritime de la ville, le ministre voulait que l'arsenal pût snflire à soixante vaisseaux au moins, qu'il v en eût toujours sept en construction et du bois pour dix autres en magasin, avec quatre à ciuq mille pièces de canon, et le reste des approvisionnements a l'avenant. Entrant dans les détails, il discutait les idées du chevalier de Clerville et ne trouvait pas les établissements proposés assez spacieux. * Nous ne sommes pas, ajoutait-il noblement, en un règne de petites choses, et il est impossible d'imaginer rien de trop grand, ce qui doit toutefois avoir sa proportion. i> De si vastes projets devaient être et furent longtemps mûris. Médiocrement satisfait des vues de Clerville, Colbert gagna du temps, et c'est en définitive Vauban qui arrêta les plans. Ce ma-
1 irTd entrepreneur, écrivait aussi Colbert le 17 octobre 1676 à l'intendant de Metz, gagne eu transportant une toise de terre, scion sa distance, h 60 sols.
tandis qu'un autre s'y ruine à un écu. * * On vient de voir les correctifs que Colbert met lui-même à cette maxime dans celle du a6 mai. 1676.
wiii INTRODUCTION.
gnifique ensemble de travaux, qui constitue la partie principale et la plus glorieuse de son œuvre, embrassait toutes les constructions que comportent un grand port militaire et la défense de deux vastes rades. Le ministre hésitait; Vauban dissipa ses scrupules, rrll ne faut pas, Monseigneur, lui écrivit-il, que la grandeur de l'entreprise ni la dépense de l'ouvrage vous rebutent, puisqu'il s'agit du plus beau port situé dans la meilleure rade. A l'égard de la dépense , je pourrois vous dire et peut-estre bien prouver que c'est mettre de l'argent a intérest, et rien de plus, v Ce style et cet enthousiasme, rehaussés du plus rare mérite, allaient à Colbert, qui écrivit à l'intendant de marine : « Sa Majesté approuve tout ce que le sieur de Vauban propose pour la nouvelle enceinte. Elle n'a encore rien vu de mieux pensé sur ce sujet, ni qui l'ayt si fort satisfaite, n
L'ingénieur que Colbert avait si fortement go ur mandé autrefois pour avoir osé modifier les plans des fortifications de Meta dressés par Vauban, Niquet, parut sans doute le plus capable de faire exécuter les travaux de Toulon, et fut appelé à les diriger. Incorrigible, indiscipliné, voulant tout plier à sa volonté, il ne tarda pas à faire naître des difficultés nouvelles. Un désaccord avec Vauban au sujet d'une jetée et la construction de souterrains que celui-ci jugeait inutiles, indisposèrent d'abord contre lui. Peu après, Colbert, voyant qu'il s'était permis de changer le dessin et l'emplacement d'une porte de la ville agrandie, donna immédiatement l'ordre de démolir ce qui était fait et de se conformer exactement au plan primitif. Enfin le téméraire ingénieur osa interdire un agent qui avait dénoncé au ministre un toisé faux. A cette nouvelle, la colère de Colbert éclata; il écrivit à Niquet (6 septembre 1681) que le nombre de ses impertinences, depuis qu'il était à Toulon, avait excité la juste indignation du Roi. Déjà, sa ridicule vanité l'avait rendu insupportable à Metz et à Verdun, où l'on n'était jamais sur qu'il exécutât un plan sans y mettre du sien, et voilà que, tranchant de l'ordonnateur, il se brouillait avec l'intendant
F0RTIP1CATI0NS. m
et causait mille désordres qui retardaient les travaux. «Mais rien de tout cela, disait le ministre en terminant, n'est plus inouï que d'avoir voulu interdire un ingénieur sur ce qu'il m'a donné avis que le toisé d'un ouvrage n'estoit pas juste ; c'est cette dernière action qui met le comble à toutes les autres, et ce qui fera qu'après vous avoir tenu trois ans en prison, le Roy vous chassera comme un homme indigne de le servir, * Un ordre d'incarcération partait en effet le même jour ; mais l'intendant de marine ne prit pas Colbert au mot; Niquet ne fut pas mis en prison; bientôt après, Louis XIV lui faisait don de t5o toises carrées de terrain dans la ville nouvelle. Il était aussi chargé des ouvrages d'Antibes, pleinement approuvés par Vauban, qui rendait justice à <rsa manière de travailler, lente, mais sûre et appliquée ». » En résumé, Niquet devint l'un des meilleurs ingénieurs du temps. Plus tard, il perfectionna le canal du Languedoc dont il fut, pendant les embarras momentanés des héritiers de Riquet, un des principaux intéressés.
Après Brisach et Philipsbourg, en même temps que Metz, Toul, Verdun ét Toulon, vingt autres villes du département de Colbert nécessitèrent des travaux de défense extérieure ou de sûreté intérieure. A Marseille, les partisans du vieil esprit municipal* inspiraient encore des inquiétudes. Deux citadelles, le fort Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas, furent bâties dans l'enceinte môme de la ville pour mettre au besoin les récalcitrants à la raison. Une autre grande *ci té, Bordeaux, s'était révoltée trois fois en un siècle et demi; trois fois l'autorité royale y avait été méconnue, ses agents massacrés, emprisonnés ou chassés. Le château Trompette, élevé dans le quartier le plus turbulent, devait prévenir le retour de pareils attentats. Une place forte, aujourd'hui secondaire, Auxonne, joue un grand rôle dans la correspondance. Au mois de février 1673, le ministre donna l'ordre de la mettre en état de défense. En même temps, il prescrivait de raser quelques autres
' Angoyal, Aperçu, i. I, 106.
xx INTRODUCTION.
places devenues inutiles, et de faire exécuter tous les terrassements évalués à 1 00,000 journées de travail par les habitants des paroisses à dix lieues à la ronde. Le 3o novembre suivant, il écrit encore à un ingénieur de tenir Auxonne pour la plus importante place du royaume. A l'intérieur, Ham, Saint-Quentin, la Capelle, La Fère, le Catelet, Doullens, Péronne, Corbie, Ardrcs, Langres, Chalori ; sur l'Océan, Dunkerque, le Havre, Brest et Recouvrance, Belle- Ile, Blaye, Oleron, l'île de Ré, Bayonne1 sont l'objet d'ordres multipliés. La plupart de ces places s'élevaient comme par enchantement sous la direction de Vauban et de ses élèves; d'autres, devenues un danger, par suite de la modification des frontières, disparaissaient sous la pioche des corvéables, et les matériaux, laissés aux communes ou à des congrégations, servaient à construire des églises. On prenait-on les fonds? Une lettre de Colbert nous l'apprend en partie. <r Puisque les dépenses faites par la ville de Metz, écrivit-il à l'intendant le 16 mars 1 G7 5 , ont presque consommé les 3o,ooo livres que le Roy a fournies pour son tiers, et la plus grande partie des 60,000 livres que ladite ville avoit accordées, vous pouvez faire entendre aux échevins que Sa Majesté continuera volontiers à donner un tiers du fonds qu'il faudra pour ces ouvrages, pourvu que la ville en fournisse les deux tiers , ainsy qu'elle a fait par le passé. •» On voudrait savoir si cette règle et cette proportion étaient invariables; la correspondance ne le dit pas, mais sans doute le Roi s'en départait lorsqu'il s'agissait de villes de second ordre où la sécurité publique réclamait un système de défense sans
' Les fortifications de Bayonne eurent un double but. s'il faut en croire la lettre suivante de Colbert à l'intendant de Bordeaux, en date du 16 mai 1680. cLe Roy n'a point douté que la soumission des habitans de Bayonne ne fust au point que vous le marquez , estant juste que Sa Majesté soit obéie dans cette extrémité du royaume, comme sous sa vue. Et
comme la fortification de cette ville est d'une très-grande conséquence pour J'Estat, il sera bien nécessaire que vous y alliez faire quelques voyages de temps en temps, dès lors que l'on commencera d'y travailler, ainsy que mon fils vous le fera sçavoir.» (Bibl. Imp. Mss. Mélange» QairambaHlt, vol. Û98, fol. 3a.1.)
rapport avec les ressources locales1. Quant aux démolitions, on doit croire que l'État eu supportait seul les frais, bien diminués du reste par les corvées.
Colbert, on le voit surtout à l'occasion des routes, avait peu de goût pour l'emploi des corvées. Si, dominé par les exigences militaires, il l'admettait plus facilement pour les fortifications, il tâchait au moins de le circonscrire autant que possible. Mais quand la nécessité parlait, ses ordres devenaient positifs, absolus. La place de Saint-Quentin était pour le moment considérée comme l'une des plus importantes. Les ressources ordinaires ne sullisanl pas, on eut recours aux réquisitions, et le ministre écrivit le 19 mars 1673 à l'intendant : «? A l'égard des corvées, il faut que vous y fassiez venir tous les paysans qui peuvent s'y rendre en une journée, sans considérer de quel gouvernement, élection ou généralité ils peuvent estre. v Le mois suivant, il remontrait à l'intendant de Bourgogne que si les communes employées aux ouvrages d'Auxonne avaient été mises à la tâche, elles seraient retournées plus vite à leurs occupations. Les transports de terre pour les fortifications de La Fère et de Ham exigèrent aussi des corvées. Colbert avait décidé que les villages situés à trois ou quatre lieues seraient seuls convoqués. L'intendant, ayant dressé un état beaucoup plus étendu, fut réprimandé : <r Prenez bien garde, à l'avenir, de mieux entendre et exécuter les ordres que je vous donne, d'autant que tous ces détails sont préjudiciables au service du roy. Ne manquez pas à m envoyer par le premier ordinaire une liste des villages à trois ou quatre lieues de La Fère et de Ham. » H y avait pourtant, comme toujours, des favorisés. De ce nombre fut la duchesse de Pecquigny, marraine d'un enfant de la duchesse de Chevreuse, fille aînée de Colbert. Elle possédait six villages, désignés pour les travaux de
1 Voici pourtant ce qu'écrivait le ministre au sujet de leutreucn des fortifications de Sedan : * Comme il est difficile que l'entretènement des murailles de la ville con-
somme tout le revenu des octrois, il faut prendre les réparations du chasteau sur le mesme fonds. * ( Dépôt des fortification* , 1G76. fol. 10A.)
xxii INTRODUCTION.
La Fère et de Ham. ell faudra, mande Colbert à 1 intendant des fortifications, que vous les en déchargiez sans conséquence, à la prière que ladite dame vous en fera. Faites-luy sçavoir que je vous l'ay écrit.* Or, deux mois auparavant, il avait dit au même agent: <? J'ay reçu un billet de vous par lequel vous me mandez que vous allez exempter les hahitans des terres de M. de Manicamp des corvées. Sur quoy, je vous diray que je ne vous en ay point écrit, et que, de quelque costé que vous viennent ces sortes d'instances, vous ne devez point y déférer pour qui que ce soit. n C'était formel, et Colbert savait mieux que personne que la charge enlevée aux uns retombait sur les autres et redoublait l'odieux des corvées. On vient de voir cependant qu'il admettait des exceptions et ne reculait pas lui-même devant un fâcheux exemple.
Que n ont pas dit les économistes de son indifférence à l'égard des populations rurales? Ils l'accusent volontiers de les avoir sacrifiées à l'industrie. On a pourtant la preuve de ses dispositions bienveillantes dans cette lettre à l'intendant de Metz qu'il félicite d'avoir permis aux gens de corvée occupés aux fortifications d'aller faire leurs vendanges, en les remplaçant par des soldats de la garnison payés à raison de 7 sous et demi par jour. Il fallait seulement surveiller les soldats, sans quoi ils ne travaillaient guère. Cet emploi des troupes était fréquent sous Louis XIV, et Colbert s'en applaudit plus d'une fois, rr Vous en tirerez, disait-il à l'intendant, plus d'avantages que des corvées, n À Ardres, en 1676, des solda ls entreprirent des ouvrages à forfait, et l'on s'en trouva bien. «rVous devez maintenir ce travail, écrivit le ministre à l'intendant, et faire payer les fortifications suivant ce qui a esté réglé, rien ne pouvant estre plus avantageux pour faire* les ouvrages diligemment, -n Et plus tard (le a3 octobre 1679), à l'occasion de difficultés que faisaient les Suisses de fournir des hommes : rr L'une des causes est qu'ils souhaiteroient que vous leur donnassiez le travail à la tasche et par compagnie, ce qui produiroit assurément une trèsgrande diligence. Ne manquez pas de le faire, si cela est poa-
FORTIFICATIONS. uni
sible, parce que le travail en ira beaucoup plus vite. » Indépendamment du pain de munition accordé aux corvéables, un intendant avait cru devoir, pour avancer des ouvrages urgents, donner 1 o sous par jour aux hommes et 6 sous aux femmes. C'était le prix ordinaire des travaux de terrassement, et Ton a, en le comparant aux prix actuels, la valeur relative de l'argent aux deux époques1. Le surcroît de dépense menaçant d'être considérable, Colbert ordonna de réduire les corvéables au pain de munition réglementaire, et, pour obtenir plus de travail , conseilla d'assigner une tâche à chaque escouade d'une ou deux paroisses et de libérer les hommes dès que leur tâche serait achevée; il espérait «que, pressés de retourner chez eux, ils finiroient plus promptement. t> L'intendant ayant insisté, le ministre, que mille embarras financiers assiégeaient erf ce moment, répondit (6 décembre 1675) que malgré la difficulté d'employer les paysans, il ne fallait pas les accoutumer à recevoir de l'argent pour des ouvrages obligatoires, cr II faudra, ajoutait-il, se concerter avec les gouverneurs et leur dire nettement que le Roy veut qu'ils fassent travailler à corvées par les paysans de leur gouvernement. ». Tristes nécessités que celles qui justifiaient un pareil langage; car, au fond, Colbert déplorait ces réquisitions. Kn effet, deux ans après, un entrepreneur ayant demandé des paysans, sauf à leur donner 10 sous par jour : rr Je doute fort, réponditil, que ce moyen soit bon, ayant observé que, dans toutes les places où Ton s'en est voulu servir, il n'a pas réussy, et il vaut beaucoup mieux obliger les entrepreneurs de donner quelque peu de chose davantage par journée, pour y attirer des ouvriers volontairement. » Et, le a 8 mai suivant: <r A l'égard des corvées, je ne suis pas persuadé de l'avantage que vous dites que vous en tirerez; mais surtout prenez garde que, sous ce prétexte, il ne se fasse aucune friponnerie par qui que ce soit. Cependant, comme le Roy sera icy
1 Notons que la valeur intrinsèque de* monnaies était à peu près double de ce qu'elle est aujourd'hui. La livre de «o sols pesait g grammes i4 centigrammes d'argent au titre de 9 1 7 millième» et valait par conséquent i franc 8fi centimes.
xuv INTRODUCTION.
dans deux ou trois jours, je sçauray de Sa Majesté si elle approuve que vous vous en serviez. * Au mois de juillet, il fallut compléter les fortifications de Verdun. Sur 5oo paysans qu'on y envoya, il n'en resta bientôt plus que 5o, tout le reste ayant déserté pour la moisson. Vainement leur promit-on 1 2 sous par jour, et même davantage, rien ne les retenait. L'année d'après, i,3oo paysans étaient encore employés à 1 9 sous par jour aux fortifications de Stenay, Toul et Verdun ; ils furent enfin remplacés par un pareil nombre d'ouvriers libres. C'était le rêve de Colbert, qui recommandait sans cesse de rr trouver des ouvriers volontaires pour les travaux des places, sans se servir des corvées que le Roy n'approuvoit pas, parce que cette manière de travailler estoit fort à charge aux peuples et avançoit médiocrement les travaux, n
La construction d'un si grand nombre de places fortes et l'agrandissement de tant de villes soulevaient nécessairement d'intéressantes questions de propriété. Quand des maisons ou des terrains étaient réclamés pour le service des fortifications, Colbert prescrivait d'exiger la production des contrats d'acquisition, des actes de partage, des baux, cr Cependant, disait-il à un intendant, il ne faudra pas que cette difficulté vous arreste pour faire abattre les maisons qu'il seroit à propos de raser pour la fortification de la place, mais seulement que vous en fassiez faire un plan, sur lequel vous marquerez exactement les places des maisons démolies. r> Procédé expéditif, qui mettait a la discrétion du ministre, ou pour mieux dire de l'intendant, la fortune des propriétaires dépossédés. Veut-on des exemples? On construisait en 167!) le fort Saint-Jean, à Marseille. Informé qu'il fallait démolir encore treize maisons, Colbert ordonna de les faire raser sans délai, en abandonnant aux propriétaires les matériaux ou, sur leur refus, en les vendant à l'entrepreneur. L'intendant devait d'ailleurs rechercher tous les éléments d'évaluation, en secret toutefois et sans formalité de justice, afin que le ministre pût, s'il le jugeait à propos, redresser les estimalions faites <n>pr (rop d' indulgence. Tant de bonne foi et de si pures
FORTIFICATIONS. xx»
intentions dans l'arbitraire ont de quoi effrayer. Lan née suivante, les travaux do fort Saint-Jean atteignant l'église Saint-Laurent et les maisons contiguës, le curé alla solliciter en cour, «r Faites-moy sçavoir, écrit encore Colbert à l'intendant des galères, si cette église est comprise ou non dans l'esplanade du fort Saint-Jean, s'il faudra l'abattre, si lesdites maisons estoient aussy comprises dans cette esplanade, et combien elles luy pouvoient valoir de revenus. Surtout, que ni le curé ni aucune autre personne ne sçache que je vous ay donné l'ordre de m'instruire de ses prétentions. * Mêmes instructions à Bordeaux au sujet de la reconstruction d'un quartier, le Chapeau-Rouge. Colbert ordonna à l'intendant d'estimer les maisons à démolir et de les faire payer par la ville. Les Jésuites obtinrent pourtant d'une portion de leur jardin 1 3,a8o livres, pour le payement desquelles il prescrivit de bien observer toutes les formalités, plus de précautions étant nécessaires avec les communautés qu'avec les particuliers. Un pauvre tailleur de Doullens avait eu sa maison démolie; ne recevant pas d'indemnité, il réclama près du ministre qui écrivit à l'intendant : «r Touchant le remboursement de la maison du nommé Ambroise, vous pourrez luy faire payer les 5 ou 600 livres que vous estimez qu'elle pouvoit valoir, u A Ardres et à Montreuil enfin, l'intendant des fortifications avait évalué à 100 et à iao livres l'arpent des terres nécessaires pour les contrescarpes. Colbert trouva ce prix trop élevé et le fit réduire au taux d'estimation des héritages. Ainsi, les attachements de famille, les convenances personnelles, les plus-values accidentelles n'étaient comptés pour rien. Comparons par la pensée l'arbitraire ancien à la loi moderne. Si la législation actuelle est parfois faussée au détriment de l'intérêt public, les procédés sommaires de l'ancien régime étaient la négation même du droit commun.
Mais ces infractions à la justice étaient conformes à la morale du temps; elles accusent donc les hommes bien moins que l'époque. D'ailleurs, sur mille autres points, les recommandations les plus équitables, les plus sages, se succèdent et se pressent dans la cor-
xivi INTRODUCTION.
respondance. Une lettre du k mai 1669 prescrit au directeur de» place» de Champagne et de Picardie de surveiller les adjudications et les devis. Il doit aussi être attentif aux friponneries des entrepreneurs, n'employer que des gens intelligents et d'une fidélité éprouvée, être accessible à tous, particulièrement aux officiers chargés de la défense des places, exiger des plans uniformes et orientés de toutes celles qu'il visitera. Quant aux dessins et profils, ils doivent être d une clarté telle qu'en les voyant on se croie sur les lieux mêmes. 11 fallait encore, tout en diminuant la dépense, obtenir des ouvrages solides et rapidement exécutés. Les misères qu'entraîna cette guerre de Hollande, .si brillante à distance, sont bien loin de nous. Ecoutons Golbert. Une lettre du 6 avril 1676 à l'intendant d'Amiens constate que les peuples souffraient beaucoup de la violence des troupes. * Gomme j'entends tous les jours le Roy, non-seulement se plaindre de la conduite des gens de guerre, mais mesme blasmer les inlendans qui ne les répriment pas avec asseï de sévérité , je crois que vostre fermeté naturelle soutenue de la volonté de Sa Majesté vous portera facilement à faire des punitions telles que les peuples en recevront du soulagement et que les troupes mesmes en seront meilleures, parce qu'il n'y a rien qui leur nuise davantage que le désordre et la licence. »
Colbert s'était fait une règle de ne recevoir les travaux des routes qu'au printemps, après les effets de la mauvaise saison; il l'appliqua aux fortifications. Il avait d'abord prescrit d'afficher les devis détaillés de tous les ouvrages à faire aux villes de guerre ; cette publicité ayant paru dangereuse, ordre fut donné de les communiquer sur place à ceux qui voudraient soumissionner. On a vu ses principes relativement aux entrepreneurs : il (allait avant tout s'assurer de leur solvabilité. Que si, en exécutant leurs travaux avec toute l'habileté et l'économie possibles, ils perdaient encore, il admettait exceptionnellement une juste augmentation des prix. Sèches et cassantes, ses réprimandes dénotent pourtant un fonds de bonté. « Il faut que vous vous soyer caché pendant quinze jours, écrit-il à un ingénieur, puisque vous
FORTIFICATIONS. ix*,i
ayant donné vos expéditions le 1 5 du mois passé, vous ne venez que d'arriver dans la ville de Calais, qui est la première que vous devez visiter. » Le billet suivant à un autre ingénieur n'est pas moins caractéristique : «Je fus surpris de voir encore hier à Paris le sieur Duplessis-Dieulamant, après les ordres que je luy ay donnés de se rendre au plus tost à Auxonne. Il ne manquera pas de partir demain, sinon je pourvoira y à son employ.n Un trésorier avait retardé l'envoi de sommes attendues à Metz pour les fortifications : » Que cela ne luy arrive plus, écrivit Golbert, sinon je commettray à sa charge.* Des travaux considérables étaient exécutés à Calais; Louis XIV les ayant trouvés tenus sans propreté ni politesse, 1 ingénieur s'en ressentit. * C'est à vous à bien prendre garde, lui manda Colbert le 3o avril 1677, que le Roy soit plus satisfait à l'avenir. 1» Puis encore, deux ans après (a3 octobre 1679) : *J'ay beaucoup de peine à voir que la place la plus importante du département de mon fils, qui est celle de Calais, cause aussy souvent qu elle fait des reproches du Roy, soit de ce que les travaux soyent mal conduits, soit de ce qu'ils sont extrêmement retardés. t> Enfin, l'intendant d'Amiens, M. de Breteuil, fut vertement tancé pour avoir payé 37 livres la toise des matériaux pour Calais que les entrepreneurs avaient pour 1 3 ou 16 livres à Boulogne1. Quoi qu'il en soit, Colbert frappait moins qu'il ne grondait, et si parfois la punition était jugée indispensable, elle n'arrivait jamais qu'après de nombreux avertissements.
Si spéciale que soit la correspondance relative aux fortifications, il y aurait à glaner bien d'autres détails sur les choses et les hommes. N'oublions pas un trait d'arbitraire instructif. On était en 1677,
' Voici les prix des divers travaux de 900 toises. a livres 5 sons la toise cobe. 1, de i673 à i683. La toise carrée de gaion : a La Fère.
Transport et remuement des terres: à 3 livres 5 sous; eu Picardie et Cham-
Auxonne , 4 livres la toise cube ; en pagne, de 60 à 5o sous. Entretien du
Flandre, de 5o sous à un ëcu ; à Ver- gaion, a sous 6 deniers la toise, sailles, pour les terre* transportas a
xxmu INTRODUCTION.
et Vauban venait d'indiquer des travaux urgents à faire aux places de l'Est. Après avoir prescrit à l'intendant de donner toute sorte de facilités à l'entrepreneur, Colbert ajoute : er Sa Majesté veut de plus que, pendant tout le temps que dureront les ouvrages de maçonnerie de Metz, Toul et Verdun, vous fassiez une défense trèsexpresse dans ces trois villes et dans tout le pays des Trois-Evèchés, de faire aucun ouvrage de maçonnerie de quelque qualité qu'il soit, afin que tous les ouvriers soyent obligés de se rendre dans les ateliers du Roy.n Bien des actes pareils ont été commis depuis; ce qui rend celui-là significatif, c'est la placidité, l'absence de scrupules, avec laquelle l'ordre est donné. Une autre lettre nous apprend que le mois de juin ne comptait que vingt-deux jours ouvrables, quoique déjà Colbert eût fait supprimer nombre de fêtes oiseuses, ruine véritable des travailleurs.
La simplicité de ses voyages mérite encore d'être notée. Exempt d'ostentation en tout ce qui ne touchait que lui, il fuyait le cérémonial, les honneurs, recommandait à Seignelay d'en faire autant, et défendait formellement (10 mars 1677) de tirer le canon pour le recevoir. Quelle différence avec Louvois, qui mettait volontiers en réquisition la maréchaussée et n'entrait dans les villes qu'escorté de dragons !
Terminons par une •citation qui fait voir, à côté du ministre, l'homme attentif aux moindres détails. I) avait, dès 1662, prié son frère, alors intendant d'Alsace, de faire exécuter par les plus habiles ouvriers de Nuremberg <rdes pièces d artillerie, figures d'hommes et de chevaux, v destinées à l'amusement du Dauphin, âgé de neuf mois. L'année suivante (le 20 avril i663), il lui dit encore: «Je vous ay écrit diverses fois touchant les petites pièces d'artillerie et autres gentillesses que je vous priay l'année passée de faire faire à Nuremberg pour M»r le Dauphin, et je me souviens que vous me mandastes, il y a de cy quelque temps, que vous faisiez estât d'y envoyer un exprès. A présent que Son Altesse Royale commence à grandir el que les diverlissemens de ces sortes de gentillesses luy
FORTIFICATIONS. un
deviendront sensibles, il seroit bon que nous les eussions au plus tost. C'est ponrquoy je vous prie instamment <Ty tenir ta main. *
En France, on le voit, les hommes même les plus paciGques et les plus sérieux ont de tout temps encouragé l'enfance à jouer au soldat.