‹ Lettres, instructions et mémoires de Colbert (volume 2)Chapitre 2 sur 470 · VERSAILLES ET PARIS · texte numérisé non relu

VERSAILLES ET PARIS

L'heureuse rencontre , à un moment privilégié de notre histoire , de nos plus grandes gloires littéraires, la fondation de cinq académies, Paris embelli et agrandi, le nouveau Louvre et Versailles, l'Observatoire et les Invalides s'élevant en même temps, les Gobelins et la Savonnerie rivalisant de chefs-d'œuvre, la bibliothèque du roi, les cabinets des médailles et des estampes, les galeries de peinture s ouvrant aux érudits et aux curieux, la création de la première chaire d'anatomie au Jardin des Plantes, celle du Journal des Savante et de l'école des langues orientales, tant d'innovations presque simultanées s'enchaînant et se complétant, constituent un ensemble de faits qui devait nécessairement frapper les imaginations. Que fallait-il de plus, après les victoires et les conquêtes des premières années, pour populariser, malgré des fautes et des erreurs chèrement payées, le siècle de Louis XIV? Temps heureux, en effet, que celui où, sans parler de tant de noms chers aux lettres et aux sciences, on peut citer Le Brun, Mignard, Philippe de Champagne et Petitot, Pierre Puget, Girardon et Coysevox, Le Vau, Claude Perrault et Mansart, Le Nôtre, Edelinck, Nanteuil, Lulli et tant d'autres! Si l'on excepte l'hôtel des Invalides, dû à l'initiative de Louvois, c'est le restaurateur des finances et du commerce, le créateur de la marine française, qui, sûr de plaire au jeune roi dont il étudiait les instincts et les goûts avec un soin intéressé, suscita les productions monumentales du règne; c'est lui qui, du jour où il eut dans ses attributions la surintendance des bâtiments.

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donna à toutes les formes de l'art une impulsion prodigieuse que sa mort paralysa, et qui, dans cette période de vingt années, remplit Paris et Versailles de merveilles que la France et le monde admireront toujours.

On peut dire aujourd'hui que l'achèvement du Louvre a été Tune des grandes passions de Golbert, et la construction de Versailles l'un de ses plus vifs chagrins. Autant le Louvre s'identifiait pour lui avec la monarchie dont il rehaussait la gloire, autant il lui répugnait de voir s'élever à une si faible distance de Saint-Germain un palais inutile qui nécessiterait de nouveaux impôts dont la responsabilité retomberait sur le contrôleur général. Ses remontrances à Louis XIV sur ce sujet délicat (elles passeront sous les yeux du lecteur) comptent parmi les plus curieuses révélations de sa correspondance. Le surintendant des bâtiments qui l'avait précédé, Antoine de Ratabon, avait bien songé, lui aussi, à terminer le Louvre; mais, outre que l'argent était rare, il n'avait pas cette force de volonté sans laquelle rien de grand n'est possible. Cependant les fondations étaient posées et la façade sortait de terre , d'après les dessins de l'architecte Le Vau, quand, le î^janvier 166&, Golbert, qui depuis longtemps convoitait la surintendance des bâtiments, obtint ce poste important. Son premier soin fut d'ajourner les travaux pour demander des plans aux architectes italiens les plus célèbres, à Pierre de Gortone, au cavalier Bernin, sculpteur, architecte, peintre, à qui il écrivit : <rLes rares productions de vostre esprit, qui vous font admirer du monde entier et desquelles le Roy mon maistre a une parfaite connoissance, ne sçauroient luy permettre de terminer son superbe et magnifique palais du Louvre sans en avoir mis les dessins sous les yeux d'un homme aussy excellent que vous lestes, afin d'avoir vostre avis.» En même temps, il demandait un projet au Bernin, qui s'exécuta sans délai, en homme auquel les plus vastes conceptions ne coûtent aucun effort. Ici commence une comédie qui ne dura pas moins de deux ans, et dont nous indiquerons seulement les scènes principales. Le 3 octobre,

uni INTRODUCTION.

Colbert remercie Bernin de son superbe plan du Louvre, et il ajoute : «r Comme, depuis peu, Sa Majesté m'a fait sçavoir que la beauté de vostre imagination répond parfaitement à cette grande et universelle réputation que vous avez acquise, je croirois faire tort au jugement d'un si grand prince, ainsy qu'à vous-mesme, si je ne vous en donnois pas connoissance. t> Or, un peu plus loin , Colbert sollicitait un second plan , et, par le même courrier, il adressait à l'ambassadeur de France à Rome une longue note renfermant les observations que le premier avait suggérées.

?rLa première observation qui se doit faire, disait-il, est que ce superbe palais doit estre regardé non-seulement pour sa magnificence et pour sa commodité, mais mesmepour sa sûreté, estant le principal séjour des rois dans ta plus grande et la plus peuplée ville du monde , sujette à diverses révolutions.

n H est nécessaire de bien observer que dans les temps fascheux , qui arrivent presque toujours pendant les minorités, non-seulement les rois y puissent estre en sûreté, mais mesme que la qualité de leur palais puisse servir à contenir les peuples dans l'obéissance qu'ils leur doivent, sans toutefois qu'il soit nécessaire de construire pour cela une forteresse , mais d'observer seulement que les entrées ne puissent estre facilement abordées, et que toute la structure imprime le respect dans l'esprit des peuples et leur laisse quelque impression de sa force . . . »

D'autres remarques portaient sur le climat si différent de celui de l'Italie, sur l'exposition des grands appartements, sur le bruit des corps de garde et des carrosses qu'il fallait éviter, sur l'obscurité provenant des terrasses. <t Par toutes ces observations générales et particulières, disait Colbert en terminant, l'on peut tirer une conséquence presque certaine, que M. le cavalier Bernin n'a bien pensé qu'à la façade de ce magnifique palais, laquelle est assurément superbe et magnifique, à l'exception de l'ovale qui s'élève en couronne. . . Ces observations sont envoyées audit sieur cavalier de la part du Roy, afin qu'il luy plaise revoir une seconde fois son dessin et le réformer sur celles qui seront de ses gousts. »

Le Bernin trouva sans doute ces indications insuffisantes, car un second mémoire beaucoup plus détaillé lui expliqua ce qu'on

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désirait pour les appartements du Roi, de la Reine, du Dauphin et des enfants de France, de la Reine mère et de leurs officiers. Insistant de nouveau sur la question climatérique, Colbert ajoutait : a Quoique le cavalier Bernin dispose une très-grande suite d'appartcmens pour toutes les saisons de Tannée, il est nécessaire néanmoins qu'if considère toujours nostrc climat et la manière de vivre de nos rois. Comme il est certain que nous n'avons que quatre à cinq mois d'esté, et que pendant ce temps nos rois ne sont jamais à Paris, il est nécessaire de considérer l'appartement d'hyver comme celuy où nos rois feront presque toujours leur séjour; et par conséquent, il le faut rendre plus beau, mieux disposé et plus commode que tous les autres, n Un troisième mémoire, autographe comme les premiers , prouve combien il était difficile de s'entendre à distance. On admirait, on était ravi, émerveillé (c'est du moins ce que répétait Colbert), mais on n'adoptait pas. «Il est certain, disait-il, qu'il n'y a rien de plus beau, de plus grand, de plus magnifique que ce dessin, et qui ayt plus de rapport à la grandeur des rois pour qui il est destiné . . . Jamais les anciens Grecs et Romains n'ont rien inventé qui eust plus de goust de la belle architecture et qui eust en mesme temps plus de grandeur et de majesté, en sorte que l'exécution de ce dessin apportera assurément toute la commodité et la grandeur que l'on peut attendre , et beaucoup de gloire au Roy d'avoir achevé un si grand et si superbe ouvrage, à laquelle le sieur cavalier Bernin aura toute la part que mérite son grand génie. . . Néanmoins, comme il y a toujours dans un si grand projet beaucoup de choses qui dépendent ou de l estât des lieux, ou du climat, ou de la volonté des princes, et dont il est nécessaire que l'architecte soit bien informé, afin de régler ses belles pensées sur ce fondement, ou de faire connoistre, par de bonnes et solides raisons, qu'il y a fait réflexion, niais qu'il ne les a pas estimées assez fortes pour l'obliger d'y avoir égard, Sa Majesté a ordonné de dresser ce présent mémoire contenant les observations qu'elle estime de besoin estre faites soit sur Testât des lieux, soit sur le climat,

xxxiv INTRODUCTION.

soit sur sa volonté, afin que le cavalier Bernin y fasse les réflexions qu'il estimera nécessaires. *

Soins inutiles! Les modifications apportées par le Bernin à ses plans ne levèrent pas les difficultés, et il commençait à se fâcher 'qu'on osât lui en demander de nouveaux. <r II me dit mesme ces paroles, écrivit l'ambassadeur le a décembre 166/1 , que l'on y avoit fait plus d'observations et trouvé plus de défauts qu'il ne falloit de pierres pour le bastir, et que quand il en feroit encore un autre, il en arriveroit autant, parce que les architectes de France ne manqueroient jamais de blasraer tout ce qu'il feroit, ayant intérest de ne mettre pas en œuvre le dessin d'un Italien.*» H n'y avait plus qu'un parti à prendre : l'appeler à Paris. Le 1 1 avril 1 665 , Louis XIV lui écrivit » qu'il désirait le voir et l'entretenir de ses beaux dessins pour le bastimcnt du Louvre. * On sait , par Charles Perrault, la désolation des Romains qui craignaient de perdre pour jamais leur illustre architecte , les honneurs extraordinaires qu'il reçut en traversant la France, l'accueil exceptionnel que lui fit Louis XIV. Un agent envoyé par Colbert à sa rencontre ayant reconnu qu'il serait exposé a manquer de glace sur la route de Lyon à Paris (c'était au mois de mai), on prit des précautions pour empêcher un si grand malheur. Qu'eût-on fait de plus pour un souverain? Cependant, même à Paris, on eut de la peine à s'entendre, et bientôt, le 18 août, Colbert soumettait au Bernin des observations nouvelles. Naturellement, Charles Perrault, dont le frère avait exposé l'année précédente le plan de la colonnade qui finit par prévaloir, ne ménage pas ce concurrent étranger, tr II ne songeoit, dit-il, qu'à faire de grandes salles de comédies et de festins. . . En fait d'architecture, il n'excelloit guère que dans les décorations et les machines de théâtre1. * Un contemporain, François Blondel , admirait pourtant dans son œuvre la régularité du plan, la magnificence des vestibules, la commodité des portiques

1 Mrmotres , livre II.

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avec lesquels ils communiquaient, l'heureux emplacement et la beauté des escaliers. Etait-ce par jalousie de Claude Perrault? «Les défauts de ce plan, a-t-on dit de nos jours, étaient balancés, rachetés peut-être, par des beautés de premier ordre1. * D'autres, plus difficiles, trouvent, d'après le dessin qui en a été conservé, l'ensemble du projet lourd, bas, écrasé, sans noblesse et sans majesté*. Quoi qu'il en soit, ce projet était adopté, et, le 17 octobre i665, la première pierre du nouveau Louvre fut solennellement posée. C'était la seconde cérémonie de ce genre; ce ne fut pas la dernière. Plus on examinait les plans du Bernin , plus on y découvrait de défauts; il s'en aperçut, se dépita et ne sut pas le cacher. Précisément alors on lui écrivait d'Italie que le pape et les Romains désiraient vivement son retour. Il manifesta le même désir, fut pris au mot et partit vers les premiers jours de novembre. C'est ce que voulait Colbert. Une fois débarrassé de lui, il revint aux plans de Claude Perrault qu'il avait toujours préférés, et les fit approuver par Louis XIV. De nouvelles fondations furent bientôt jetées, et dix ans après, en 1676, la magnifique colonnade du Louvre excitait une admiration que deux siècles n'ont pas épuisée3.

1 Description du Louvre et des Tuileries, à la manière du Mogol , du roy de Siam, par le comte dcClarac, p. 37a. de la Chine, etc. non-seulement à

* Histoire des plus célèbre* amateurs de la beauté que causeroit cette diversité

français, par Dumesnil, t H, J. B. Coi- si curieuse et si estrange, mais afin que

bert, p. i\h. quand il viendrait des ambassadeurs de

1 On trouve dans un manuscrit de tous ces pays-la. ils vissent que la France

Charles Perrault , que je crois inédit , un est comme I abrégé du monde , et qu'ils

passage sur la décoration inté- se retrouvassent en quelque feçon chez

rienre du Louvre et sur les ffe» de la eux après s en estre éloignes de tant de

cour. lieues. H trouva relie pensée digne d estre

'Comme il. y aura lieu de faire un exécutée , comme aussy une autre pensée

prand nombre de beaux eppirtemens à peu près semblable , que le Roy eust,

dans toute l'eslendue du tyranil dessin dans ses divertisseriicns . dos danses, des

du Louvre, je proposay à M. Colbert d'en » j « ? i u h

qui sont au monde : à l'italienne, roy de Siam. Dans cette vue, M. de La a l'allemande , a la turque . a la persane , Croiï ( Péiis de La Croix ) , que M. Colbert

«xvi INTRODUCTION.

Ce n'est pas la faule de Colbert si le noble monument ne fut pas achevé du vivant de Louis XIV. Qu'eût-il fallu pour cela? Que Versailles restât ce qu'en avait fait Louis XIII, un rendez-vous de chasse, une maison de plaisance. Que de fois le judicieux ministre combattit les désirs du jeune roi! Que de fois il dut opposer les dépenses nécessaires et politiques aux constructions fastueuses et improductives! Rien n'y fit. La fantaisie, l'irréflexion, l'amour du grandiose, la satisfaction de résider à quelques lieues de Paris, dans une ville à lui, où il n'aurait rien à redouter de la surveillance et de la turbulence des Parisiens; qui sait? les souvenirs de la Fronde; toutes ces raisons l'emportèrent, et Colbert fut vaincu. Nous savons aujourd'hui par lui-même le chagrin qu'il en ressentit. Une note de sa main expose les motifs qui devaient arrêter le Roi et le mettre en garde contre certains conseils. C'était au moment où, après avoir beaucoup hésité sur les plans, après avoir fait faire et défaire, il fallait se décider, r 11 restera donc à prendre le party, «lisait Colbert, ou de ne rien faire qui vaille en conservant ce' qui est fait, ou de ne rien faire que de petit eu le rasant. En l'un et en l'autre, la mémoire étemelle qui restera du Roy par ce bastimenl sera pitoyable. // servit à souhaiter que le bastiment tombast quand le plaisir du Boy sera satisfait \n Evidemment, Colbert ne supposait pas alors qu'on donnerait aux constructions de Versailles les développements qu'elles reçurent; il fut bientôt détrompé. Une lettre à Louis XIV, du q8 septembre 1 665, nous découvre, sur ce point important, le fond de sa pensée.

avoit envoyé dans tous ces pays en apprendre les langues et dont il est revenu fe plus habile interprète qu'il y ayt eu il y a très-longtemps , en a apporte* quantité d'airs avec les inslrumens particuliers à ces pays-là.» (Bibl. du Louvre; Ma.

in-fol. Xotes et dessins de Claude Perrault, recueillis et annotés par Charles Perrault.) On a le chiffre exact de la dépense du

Louvre et des Tuileries, de i664 à 1679. époque où les travaux furent interrompus; elle s'éleva à plus de 10,600,000 livres, environ ào à 5o millions de nos jours.

1 J'ai classé cette pièce, qui n'est pas datée, à l'année i665; il pourrait bien se faire qu'elle fût de t(16* ou de i663. Les détails de la note sont eux-mêmes un peu obscurs.

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* Vostre Majesté retourne de Versailles. Je la supplie de me permettre de luy dire sur ce sujet deux mots de réflexion que je fais souvent et quelle pardonnera, s'il luy plaint, à mon rèle.

«Cette maison regarde bien davantage le plaisir et le divertissement de Vostre Majesté que sa gloire. . .

f Cependant, si Vostre Majesté veut bien chercher dans Versailles où sont plus de 5oo,ooo écua qui y ont esté dépensés depuis deux ans, elle aura assurément peine à les trouver. . . Pendant le temps qu'elle a dépensé de si grandes sommes en cette maison, elle a négligé le Louvre, qui est assurément le plus superbe palais qu'il y ayt au monde et le plus digne de la grandeur de Vostre Majesté. Et Dieu veuille que tant d'occasions qui la peuvent nécessiter d'entrer dans quelque grande guerre, en luy ostant les moyens d'achever ce superbe bastiment, ne luy dounent pas longtemps le déplnisir d'en avoir perdu le temps et l'occasion ! . .

*0 quelle pitié, que le plus grand roy et le plus vertueux, de la véritable vertu qui fait les plus grands princes, fust mesuré à l'aune de Versailles I El toutefois, il y a lieu de craindre ce malheur.

Tpour moy, j'avoue à Vostre Majesté que, nonobstant la répugnance qu'elle a d'augmenter les comptans, si j'avois pu prévoir que cette dépense eust esté si grande, j'aurois esté d'avis de l'employer en des ordonnances de comptant, afin d'en oster la connoissance. . .

•rPour concilier toutes choses, c'est-à-dire pour donner à la gloire de Vostre Majesté ce qui doit luy appartenir, et à ses divertissemens de mesme, elle pour roit faire terminer promptement tous les comptes de Versailles, fixer une .somme pour y employer tous les ans; peut-eslre mesme seroit-il bon de la séparer entièrement des autres fonds des bastimens, et ensuite s'appliquer tout de bon à achever le Louvre; et si la paix dure encore longtemps, élever de» mon u mens publics qui portent la gloire et la grandeur de Vostre Majesté plus loin que ceux que les Romains ont autrefois élevés. »

Ainsi, modérer les dépenses de Versailles et terminer le Louvre, tel était le vœu formel du ministre. Mais le Roi persista dans ses projets, et il fallut plier. Non-seulement les i,5oo,ooo livres des années i66u et 1 665 ne firent pas reculer, mais la dépense s'éleva en 1670 a près de q millions de livres, 8 à 10 millions d'à présent; elle dépassa même 5 millions et demi du temps en 1679; puis, eu i685, quand Louvois devenu surintendant des bâtiments n'eul plus de contre-poids, elle fut de 11,816,281 livres.

x»v... INTRODUCTION.

Que pouvait Colbert devant une volonté inflexible? Après avoir plaidé, jusqu'au risque de déplaire, la cause du Louvre, il l'avait enfln perdue, et il cherchait à suffire, par tous les moyens possibles, au milieu de guerres ruineuses, aux folles dépenses qu occasionnaient à la fois Versailles, cet Olympe du Roi, Trianon, celui de la Reine, Glagny, celui de madame de Montespan, sans parler de Mari y, triste et dernier caprice d'une volonté trop absolue, qui ne coûta pas moins de 6,501,279 l'vres- environ 22 millions de notre temps, et dont quelques mines à l'horizon rappellent seules aujourd'hui l'existence 1 !

Cependant l'élan était donné, et à Paris, comme à Versailles, à Trianon, à Glagny, à Saint-Germain, à Marly, une armée d'architectes, de sculpteurs, d'artistes et d'ouvriers de toute sorte étaient à l'œuvre. A partir de 1669, les papiers du ministre sont pleins de notes, d'ordres et de comptes rendus concernant ces travaux. Le 9 mai 1670, il écrit au Roi : (r Je fus hier à Versailles et à Trianon, où tous les ouvrages s'avancent, en sorte que j'espère que Vostre Majesté en aura satisfaction... Les figures du bassin du Dragon sont restablies, et l'on commencera à dorer lundy prochain. Les ornemens des autres fontaines s'avancent avec la mesme diligence. Il est vray que la prodigieuse quantité d'ouvrages de sculpture empeschera peut-estre qu'ils ne soyent tous aussy beaux qu'il scroit à souhaiter.* — «rJe suis satisfait, répondit le Roi, de ce que vous me mandez de Versailles. Faites qu'on ne se relasche point, et parlez toujours aux ouvriers de mon retour.* Cette hâte d'en finir faisait prendre parfois des mesures que la stricte justice n'eut pas sanctionnées, mais un ordre d'eu haut arrangeait tout. C'est ainsi qu'au mois de juin 1670 on interdit aux ouvriers de plusieurs carrières de quitter leur travail pour la moisson, <rce qui eust retardé les

1 I^cb Registres des Bâtiments constatent folies de Versailles. A partir de 1680

qu'on 1666 on dépensa, pour Marly. jusqu'à 1690, les dépenses de Marly re-

h 7 1.000 livres. De 1666 à 1680, pas de commencent sans interruption, constructions ; c'est l'époque des grande*

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bastiniens de Sa Majesté et empcsché l'exécution de ce qu'elle avoit ordonné estre fait en la présente années En 1678, Louis XIV était allé en Lorraine; Colbert, qui avait fini par se résigner, l'informait, avec sa précision ordinaire, de la situation des travaux. Le 19 septembre, le Roi lui répondit: «Jay vu Testât que vous m'avez envoyé des ouvrages de Versailles, dont je suis très-content. Je me prépare à sentir quelque plaisir quand j'y arriveray ; ce ne sera pas encore sitost.n Enfin, le ier mars 1678, Colbert écrit: «r Je fus hier le jour entier à Versailles. Les estangs sont en trèsbon estât. . . Le réservoir de Satory sera bientost achevé. . . L'on travaille aux fontaines de la Renommée et de l'Arc de Triomphe pour les achever. Les nouveaux bastimens s'avancent beaucoup; je crois pouvoir assurer à' Vostre Majesté qu'ils seront au premier estage à Pasques, et achevés au temps qu'elle les a demandés... J'espère, Sire, que tout ce que Vostre Majesté a ordonné sera prest pour luy donner quelque plaisir et quelque relasche après ses grandes et glorieuses conquestes. n Et le Roi, qui était alors devant la citadelle de Gand,met en marge de la lettre: <r Je suis bien ayse du compte que vous me rendez de Testât de Versailles. Ce que je recommande le plus, c'est ce qui regarde les estangs et les rigoles qui doivent y amener Tcau; c'est à quoy vous ferez travailler sans relasche. H faut encore presser les nouveaux bastimens, afin qu'ils soyent faits dans le moment que j'ay dit. -n On serait charmé de voir une lettre où Louis XIV parlât avec cet intérêt des travaux du Louvre, de l'Observatoire, des Invalides, des quais et des embellissements de Paris1. 11 n'en existe pas.

' Quand la mort frappa Colbert, il était depuis trois ans à charge au Roi , a cause de ses objections toujours rt-naissantessur l*s bâtiments, et cette ùnportunité était iMIe, que Louis XIV aurait dit un jour à son premier architecte : «Mansart, je ne veux plu» bâtir ; on roe donne trop de dégoût. « ( OEmre* ie Racine, édit. Geoffroy . t. VI.

p. 335 ; Fragments hixtoriquet.) On a vu qu'a partir de i683 les dépenses de Versailles augmentèrent encore, et qu'elles s'élevèrent, en i685, à plus de 1 1 mil-

celles de la marine dans l'année 1670.

Le contrôleur général alors chargé d'y subvenir était ce Claude \* l'eleticr. véri-

INTRODUCTION

Une note autographe de Colbert précise ce qu'il se proposait de faire en 1669 pour les bâtiments. Il voulait achever le quai des Tuileries, depuis le pavillon jusqu'à la porte de la Conférence, faire la terrasse du bord de l'eau, achever les plantations du jardin1, élever le corps de logis double du Louvre du côté de la rivière, résoudre tout ce qui regardait le grand escalier, le péristyle, l'attique, acheter diverses maisons contiguës et continuer à donner des ordres pour faire venir des marbres de toutes parts. C'était ensuite Versailles , où il fallait arrêter définitivement les plans, dessins et élévations des nouveaux bâtiments; Saint-Germain, où il ne restait qu'à finir les arrangements commencés2; l'arc de triomphe du faubourg Saint-Antoine, dont il se proposait de soumettre les plans.

table commis de Louvois, qui, en 1689, au premier symptôme de guerre, se hâta de faire retraite, tant il avait laissé épuiser le Trésor. Lors de la nomination de Louvois à -la surintendance des bâtiments, Versailles seul avait déjà coûté plus de 5o millions. En 1690, quand il disparut à son tour, les dépenses de tonte sorte s'élevaient, en y comprenant Trianon, Clagny et ses dépendances, à 10A millions*; la chapelle, les frais d'ameublement, l'argenterie et les bronzes fn portèrent le total a 1 16 millions. (Coup d'ail sur l'ouvrage de M. Vatout intitulé : Souvenirs historiques du palais de Versailles, par l'auteur des Recherches historiques sur Versailles [EckardJ, p. 3o.) - D'après Eckard, qui a écrit sur les documents officiels, la dépense exacte serait de 1 îô, 338,893 livres qu'il estimait représenter, en i834, 5 00 millions. C'est l'échelle que nous avions adoptée en 1 860,

avant de connaître ce travail. (Voir t. I, p. eu , Note sur la valeur comparative de l'argent au temps de Colbert et au temps actuel.)

Colbert avait-il tort de dissuader Louis XIV d'entreprendre ces constructions ruineuses, et n*eût-il pas mieux valu cent fois pour sa gloire et pour le bonheur de son peuple qu'il eût achevé le Louvre?

' On peut dire que le jardin actuel est son ouvrage. (Voir, dans les Archives curieuses de l'histoire de France, par Danjou .

série , t. IX , Vie de J. B. Colbert, p. 37.)

1 «- II (il faire ù Saint-Germain quatre grands pavillons, qui rendent ce château beaucoup plus logeable; il du chevalier Morland, glois, pour y faire faire des jets d'e d'une hauteur extraordinaire : le principal s'élève à 3o pieds par-dessus le dAme où est la cloche. (Vie de J. B. Colbert, p. «8, loc. cit.)

* Il cxi»te ans archive» du Depot do la guerre de nombreuses et ciirietite» lettre» de I/iuvoi» h Louis XIV sur l«w travaux de Versailles, avec le* réponses du Roi en marge. Il y perce un vif désir d'être . et une activité vraiment fébrùV. M. Paul Boiteau d'Ambly en a publié de. extrait» dan» le Modes 3 et 1 1 janvier i855

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bas- reliefs, figures, devises, inscriptions et antres ornements à Messieurs de T Académie; le cours de Vincennes. La note se terminait comme il suit : (t Examiner tout«ce qui reste à (aire à Fontainebleau. Faire achever les douze figures. Sçavoir si les tablettes du grand canal sont achevées; en quel estât est le pavillon de l'estang. Au Palais-Royal, faire achever le cabinet de Madame. Il faut faire le calcul général de tous ces ouvrages. Continuer à faire travailler promptement à tous les ornemens des fontaines de Versailles , ensemble de l'allée d'eau, u

Les châteaux de Saint-Germain, de Fontainebleau, de C ha rubord, l'arc de triomphe du faubourg Saint-Antoine, coûtèrent, de i66aài6p,o, près de 1 1 millions de livres. La correspondance de Colbert est à peu près muette sur ces travaux pour lesquels il se bornait sans doute à dicter ses ordres à Charles Perrault. Quant à Louis XIV, on peut dire que Versailles et ses jardins , Clagny, Trianon , Marly, furent pendant trente ans sans cesse présents à son esprit. Que de fois, au milieu de son armée, en Flandre, en Franche- Comté, en Lorraine, il les rappelle à Colbert! <r Mandez -moy, lui écrit-il de Besançon, le 18 mai 1676, l'effet que les orangers font à Versailles dans le lieu où ils doivent estre. Continuez à faire tout réparer. J'oubliay, en passant à Fontainebleau, de vous mander que j'avois trouvé toutes choses en très-bon estât, hormis le jardin de Diane, qui n'estoit pas planté. Je dis à Petit (l'intendant du château) de vous mander qu'il le falloit achever. C'est mon intention... n C'était le moment où, d'après ses ordres, Mansart préparait les plans d'un temple digne d'elle à la maîtresse régnante. Tout rempli de ce projet de construction qui l'intéresse doublement, Louis XIV écrit le 1 □ juin à Colbert : <r J'ay ordonné à votre fils de vous envoyer le plan de la maison de Clagny, et de vous dire qu'après l'avoir vu avec madame de Montespan nous l'approuvons tous deux et qu'il falloit commencer à y travailler. . . Madame de Montespan a grande envie que le jardin soit en estât d'cstre planté cet automne; faites tout ce qui sera nécessaire pour qu'elle ayl

xtu INTRODUCTION.

cette satisfaction et me mandez les mesures que vous aurez prises pour cela.u Bien d'autres lettres sont relatives aux orangers, aux travaux, à la dépense de Glagny»En 1679, le Roi doit aller à Fontainebleau. «Ne manquez pas, écrit Golbert à l'intendant, de faire une revue générale de tout le chasteau et de tous les jardins, parcs et maisons qui en dépendent, et d'y faire travailler incessamment pour mettre toutes choses en tel estât que Sa Majesté en soit satisfaite, et moy aussy, lorsque j'arriveray, qui sera un jour avant le Roy. n Trois ans plus tard, à l'occasion d'un nouveau voyage de la cour, il signale le mauvais état des chemins de la forêt. Mêmes recommandations pour Ghambord, où la troupe de Molière joua pour la première fois Powceaugnac et le Bourgeois gentilhomme. Reconnaissant que la cour y était mal logée, il s'était informé (août 1669) de ce qu'il faudrait faire pour rendre le château plus commode. Cette année et les deux suivantes, on y dépensa i5q,ooo livres. Dix ans après, les plaintes recommencent, et c'est du duc d'Orléans qu'elles viennent. Il dit au Roi (nous l'apprenons par une lettre de Golbert) <rque le chasteau de Ghambord estoit dans un estât pitoyable, sans portes, sans fenestres, sans vitres, qu'il pleuvoit partout, que les carreaux des chambres estoient ruinés, en un mot, qu'il n'a voit pas trouvé une seule chambre où il pust coucher à couvert et sans incommodité. 1» Le ministre pouvait-il ignorer cet état de choses, quand, depuis 1672, on ne dépensait à Ghambord que 3, 000 livres par an? Cependant il se plaignit de n'avoir pas été averti, et il chargea son 61s d'Ormoy qui avait la survivance des bâtiments, d'aller à Ghambord, à Blois, et de faire restaurer ces châteaux ou tout au moins d'empêcher de nouveaux dégâts».

Les manufactures royales des Gobelins et de la Savonnerie, por-

1 Voir page ào6, noie. que Colbert n'était plus là, et Louvoù,

1 On dépensa par suite à Chambord qui commandait en qualité de surinten-

8euleracnt,ensixannées,enviroii8oo,ooo dant des MUiuenls, ne regardait pas à I»

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