AU CHEVALIER DE CLERVILLE
COMMISSAIRE GÉNÉRAL DES FORTIFICATIONS
Saint- Germai n, 17 janvier 1670.
J'ay répondu si amplement par ma précédente, à tout ce que vous m'écrivez en dernier lieu par vos dépesches des S et 6 de ce mois, sur le resta bassement de la face éboulée du bastion du Roy, que je ne doute pas que vous ne soyez à présent informé qu'après avoir examiné et fait examiner toutes les raisons que vous m'avez mandées, qui obligent à enfermer le morceau de 1 g toises avec la nouvelle maçonnerie , tout le monde a demeuré d'accord que vostre avis est le meilleur c'est pourquoy il faut absolument le suivre, et donner toute nostre application à le resta blir de
1 Dans m lettre du 97 décembre précédent, Clerville avait dit à Colbert :
• J'ay en vérité beaucoup de déplaisir. Monseigneur, de me voir oblige à vous tant fatiguer, comme je fais, de mes questions de mécanique et a vous donner, pendant que vous estes occupé à soutenir la meilleure part d'un grand Estât, la peine de discuter si le morceau de 1 9 toises , dont je vous ay tant parlé jusqu'à cette heure, doit soutenir les nouvelles maçonneries qui «ont â faire icy, ponr la réparation du désordre arrivé au bastion du Roy, ou s'il en doit
l'honneur de me tcauioigner que vous proniel une lrès-considenil»le pari A relie affaire, jr
n'hésite pas à vous en écrire encore par ce courrier et à vous dire que, après les dernières sondes que je viens de faire faire dans les fondement de la face éboulée, après les observalions qui se firent mardy a 6 sur Testât des plates-formes, et enfin après les dernières conférences que j'ay tenues avec les architectes que j'ay fait venirdes lieux où j'ay appris de rencontrer les plus capables de tous ces poys-cy, on ne trouve pas que la réparation de celle face se puisse faire avec scurelé, qu'en conservant i5 loises courantes du morceau de 19 qui « coulé de dessus son plan..." (5oo G»tf*r*. vol. i«3, fol. 91.)
telle sorte qu'il n'y ayt pas sujet de douter (craindre) qu'il puisse arriver à l'avenir un pareil accident.
Vous connoissez si parfaitement la qualité du terrain et vous avex une si grande expérience en ces matières, que je crois inutile de vous dire toutes les précautions qu'il est nécessaire de prendre pour appuyer les fondations de cet ouvrage, d'autant plus que je ne puis que vous répéter ce que je vous ay fait sçavoir, et que vous m'assurez que je n'ay qu'à me reposer sur vos soins de la conduite de tous ces travaux.
Lorsque vous partirez de Bordeaux , vous pourrez establir le sieur du Cayron \ ou quelqu'un des plus capables de ceux que vous instruisez, pour prendre soin de la conduite des ouvrages que vous aurez ordonnés, et lu v donner de si bonnes instructions que vous soyez certain qu'ils seront dirigés pendant vostre absence comme si vous estiez présent.
( Depot des fortiÛeaUoo», Mm. »i>b , 1 670 , fol. 7. )
20 — A M. COLBKRT,
INTENDANT D'ALSACE
De. . . 8 février 1670.
Je vous avoue que je ne comprends pas pour quelle raison vous demandez du fonds pour la construction d'un moulin à vent à Brisacb, puisque rien ne vous empesche de le prendre sur les 70,000 livres qui restent au moins des 100,000 dont il a esté cy-devant fait fonds pour la construction du fort du Rhin, cl je ne vois pas qu'il soit nécessaire d'en faire un nouveau jusqu'à ce que ccluy-là soit entièrement consommé.
L'église qui doit servir de paroisse à Philipsbourg devant estre sans difficulté dans l'enceinte des murailles de cette place, vous devez examiner à combien le resta blissc ment de celle qui servoit à ceux de la religion pourra monter, et en cas que la dépense n'en soit pas fort grande , vous pouvez commencer à y faire travailler.
Je suis surpris que le sieur Vouleau ne soit point encore arrivé à Brisacli . vu qu'il y a longtemps qu'il a ordre de partir; mais je ne le suis nullement que vous continuiez à vous plaindre du sieur Damoresan. Vous vous plaignez de tout le monde et tout le monde se plaint de vous, et je
1 Le major du Cayron, nprùs avoir dirim- Il fui même plus tord chargé de lever les
le* travaux du Chaleau-Trompetle, fui envoy»? pions de Marseille et des autres villes de Pro-
à Marseille pour conduire ceux d.-. places de la vwicc. (Voir pièce n* 1 »6 , dernier paragraphe.) Méditerranée. (Voir III, Marine. |- :»o.nnl«0
KO HT l PIC AT IONS.
me sens obligé de vous dire encore une fois que si vous persistez dans celte conduite, il est absolument impossible que vous souteniez plus longtemps l'employ que Sa Majesté vous a confié ï.
Je n'ay rien à vous dire sur ce que vous me mandez que les bateaux qui composoient cy-devanl le pont du Rhin ont esté emportés par le débordement de cetle rivière. Cette matière regardant purement l'employ de M. le marquis de Louvois , vous devez luy en rendre compte afin qu'il vous fasse sçavoir l'intention du Roy sur ce sujet.
On me donne avis qu'un comte de Ilcnau, qui a des terres voisines de l'Alsace, les veut vendre à M. le duc de Lorraine, et qu'il est sur le point d'en conclure le marché à 1 00,000 écus. Il est à propos que vous examiniez promptement s'il seroit avantageux d'en traiter pour le Roy, auquel cas il faut m'en donner avis au plus tost, et si l'on pourrait loger sur ces terres un nombre suffisant de troupes pour la conservation de Philipsbourg. Ce pendant faites en sorte qu'il ne soit conclu aucun marché que je ne vous aye mandé l'intention du Roy sur ce que vous m'aurez fait sçavoir 3.
( Depot des fortifications, Mw. 906 .1670. fol. 90.)
Saint-Germain, t5 février 1670.
Je n'entreray point avec vous dans le détail des travaux qui sont à faire aux places de Brisach et de Philipsbourg, parce que je vous enverray dans peu un mémoire de tous ceux que le Roy désire y estre faiU, auquel vous n'aurez qu'à vous conformer exactement. Je puis toutefois vous dire à l'avance qu'il faudra démolir les. parapets de briques, pour en construire d'autres qui soyent de terre.
Je ne sçais pas par quelles raisons vous prétendez que je sieur de Saint- André 5, qui est entrepreneur des ouvrages de Philipsbourg, le soit encore
1 Voir pièces n* 1 h, 1 5, 17 et note.
• La lettre du 49 mars fournit quelques renvijjnements sur la suite do cette affaire :
-Quelques écUircissemens que tous me donniez, j'ay peine à croire que vous soyct aussy bien informé que vous vous l'imagines, puisque M. le duc de Lorraine continue toujours à faire ses brigues pour en traiter. Je vous avoue que vous avei grand intérest de le prévenir s'il y a lieu d'y réussir, parce qu'il seroit fort avnnlaj»mu pour le Ruy d'en faire l'achat, ni pour
vous, en vostre particulier, de faire voir que toutes les affaires ne périssent pas quand vous en estes chargé... * (Dépét de» fertif. 1670 . fol. 46.)
* Charles Cregy, dit Saint-André, ancien soldat de la compagnie de MagaloUi , demeurail à Nancy.
Avec l'appui de l'intendant Colbert, il obtint de continuer comme entrepreneur les travaux commences par Vouleau am places de Brisnc.li et de Philipsbourg. — On verra par les lettres
de ceux de Brisacb, vu que vous sçavez assez que chacune de ces places demande l'application tout entière d'un homme. 11 faut que ledit Saint- André ayl des qualités bien particulières, puisqu'il a pu seul captiver vos bonnes grâces1.
Je suis surpris que vous prétendiez vous justifier par ma lettre que vous m'avez envoyée, de n'avoir pas fait travailler au fort du Rhin; je. vous ta renvoyé, afin que vous puissiez mieux connoislrc qu'elle vous donnoit un ordre tout contraire.
( Depot de» fortification». M». 10S , i67o, fol. «7. )
INTKNDAINT D'ALSACE.
Saint-Germain, aa mars 1670.
Vous jugerez aysément la satisfaction que j'ay de voir que vous commencez à vous appliquer aux travaux qu'il est nécessaire de faire aux places de Brisach et de Philipsbourg; mais comme le chevalier de Clerville, commissaire général des fortifications, doit se rendre très-incessamment sur les lieux pour faire une visite exacte des ouvrages qu'il faudra faire pour la construction des deux forts qui se doivent faire proche ces mesmes places, il est à propos que vous différiez jusqu'à ce temps à en faire ouvrir les fondations; estant important que ce soit sous les ordres d'un homme habile et entendu en ces matières qu'on commence à y travailler, d'autant que toute la bonne construction de l'ouvrage se réglera principalement sur la solidité des fondemens.
Comme ledit chevalier a aussy beaucoup d'expérience et de lumière.
suivantes adressées à Clerville et à l'intendant d'Alsace que lu gestion de Saint-André fut déplorable.
Il fut arrête lu 10 janvier 1671, et relâché le a 5 septembre suivant.
1 Le 8 du mois suivant , Colbcrl témoignait encore ses défiances contre le favori de son cousin :
«Je ne puis, disait-il, me confier au sieur de Saint-André pour tous les travaux qui se doivent faire en incarne temps è ces deux places; estant certain qu'il y a de qtioy l'occuper tout entier A bien conduire les ouvrages de Philipsbourg...')
Mai» l'intendant insista tant pour que Saint-
André fût seul chargé des fortifications d'Alsace, que Golbert lui répondit le 09 mars :
« A l'égard du sieur Saint-André, vous ave» tant d'envie qu'il soit seul entrepreneur de tous les travaux de vostre département, que je vois bien qu'il faut vous laisser faire et se contenter seulement de vous faire observer qu'il n'y a peut-estre que moy en France que i'aÛection peut porter à vous laisser exclure tous les autre» entrepreneurs. Lorsque les gens de Vouleau voudront s'en aller, satisfaites-les en telle sorte que le sieur Vouleau n'ayt |ias sujet de se plaindre avec justice. . . 1 ( Dépôt de* fnrtif. • 670, fol. 46.)
il pourra proposer quelque changement de dessein qu'il serait avantageux de suivre, dépendant il sera bon de faire un amas considérable de matériaux , et que le sieur Saint-André aille faire la visite des réparations qu'il est nécessaire de faire à l'église de Phalsbourg, pour en commencer le restablissement aussylost que vous en aurez passé le marché.
(Depot de* forùÛrjition» , Mas. so5 , «670, fol. 4*)
Saint- Germain, 19 avril 1670.
Comme le chevalier de Clcrville doit partir dans trois ou quatre jours, je vous expliqueray en peu de mois que le Roy a résolu, M. le Prince 1 estant présent , de ne point faire construire le fort de Brisach au delà du Rhin, mais dans l'isle qui est de ce mesme costé, au milieu de ce fleuve, et seulement une demy-lune à la teste du pont. C'est pourquoy il ne faut pas continuer le transport des matériaux sur le lieu où devoit estre basty le fort, mais seulement dans l'isle; à l'égard de ceux qui sont sur le lieu du fort, ils pourront servir à bastir la demy-lune et autres ouvrages qui y doivent estre construits.
J'ay esté bien ayse d'apprendre l'application que le sieur Barbault se propose de donner à la culture des mines de Sainte-Marie; continuez à l'exciter à approfondir les filons qui promettent des matières de bonne qualité et en abondance. Au surplus, s'il a besoin de vostre assistance pour ces travaux et pour lestablissement de l'usine de fer qu'il propose de construire sur la rivière de Massevaux (?) , donnez-luy toutes celles qui dépendront de vous12.
A l'égard des plaintes que le sieur Barbault fait que le duc de Mazarin n'exécute pas le marché qu'il a passé avec luy pour l'achat de quelque fer et fonte, vous sçavez qu'il faut que la justice soit rendue. Je dois toutefois vous dire que lorsque quelque affaire regarde ledit duc, vous
' Le prince de Condé. Masarin et avec le sieur Stadion des droits qui
' Dans une leUredu 90 septembre suivant. leur appartiennent, en cas qu'il en ayt besoin
Colbert ajoutait à ce sujet : pour son establishment. Seulement il sera bon
«A l'égard du dessein que le sieur Barbault que vous luy on facilitiex les moyens dans les
a d'establir une usine dans la seigneurie de choses qui dépendent de vous et qu'il pourra
Marniùnster (Massevaux) pour façonner toute raisonnablement prétendre -> {Dépôt dit
«orlcde fers.c'està luy a traiter avec wui qui ftn-tif. 1670, fol. aa!i.) «w meslcnt en ce pays des affaires «le M. le dur
30 KOKT1FICATIONS.
devez agir avec une grande circonspection et luy eslrc favorable, autant que la justice vous le pourra permettre.
Il se plaint que vous luy refusez depuis fort longtemps une copie du don fait à feu M. le cardinal Mazarin de la terre d'Isenheim, lequel a esté enregistré au greffe du Conseil provincial d'Alsace; auquel cas vous avez grand tort en deux choses : Tune de ne pas luy faciliter les moyens de la trouver, et l'autre de ne pas rendre le greffe dudit Conseil libre, en telle sorte que toutes les parties y puissent avoir recours quand elles en ont besoin.
( Dépôt dec fortifications . M». »o5 , 1 670 , fol. 69. )
INTENDANT D'ALSACE
Saint-Germain, «7 septembre 1670.
Vous avez reçu une lettre accompagnée d'un grand mémoire et d'un plan de M. le chevalier de Clcrville, en date du 16 de ce mois, par lesquels vous avez appris les dernières intentions du Roy sur ce qui regarde la place de Brisach, et comme vous avez auparavant reçu tout ce qui concerne Philipsbourg, il ne reste plus qu'à exécuter à présent tout ce qui est contenu auxdits mémoires qui vous doivent servir d'une instruction suffisante pour bien faire , si vous en avez la volonté.
Je ne puis pas m'empescher de vous dire, en cette occasion, que voicy le dernier coup qui fera connoistre si vous estes capable de servir ou non. Je ne crois pas que rien vous puisse manquer à présent; vous avez une bonne partie du fonds qui a esté fait celte année, et lorsque vous en aurez besoin, m'envoyant un mémoire de l'employ que vous en aurez fait, je vous en enverray d'autre; enfin j'espère que de ma part il ne vous manquera rien, mais je tremble que de la vostre le travail aille toujours de mesme, c'est-à-dire très-mal.
L'on a desjà dit icy au Roy qu'il n'y avoit pas cent ouvriers à Brisach , depuis mesme que le chevalier de Clerville vous a donné et envoyé tous ces mémoires.
Je suis bien ayse de vous déclarer de bonne heure, afin que vous y preniez garde, pour la dernière fois, que si vous n'agissez d'une autre manière que vous n'avez fait par le passé, assurément je ne puis plus vous soutenir.
Je vous dois encore avertir que l'affectation que vous avez eue d'avoir
Saint-André seul entrepreneur de Brisach et Philipsbourg, et l'incompatibilité que vous avez eue avec tous les autres paraissent fort suspectes; et assurément, si vous ne changez, celle conduite vous jettera dans quelque précipice duquel je ne pourra y pas vous retirer. Je ne veux pas croire qu'il y ayt du mal et de l'intelligence vicieuse entre vous et cet entrepreneur; mais certainement, sur cette matière, il n'y a jamais eu une conduite plus pitoyable que la vostre. Vous ne vous contentez pas d'avoir beaucoup d'ennemis, par l'incompatibilité de vostre humeur, mais vous estes bien ayse de leur donner encore un prétexte, le plus facile et le plus plausible du monde, de vous nuire. C'est à vous à y remédier, si bon vous semble.
(Dépdt d«t fortification., Mu. ao6, 1670. fol.aa8.)